VILLON DEVANT LA JUSTICE
l,a condamnation à mort. — • L'nppel au Parlement. • — Le second exi). - — Coup-d'œil en anière ; les repues franches, les amours de Villon, Colin de Cayeux et Régnier de Montigny.
La déposition de Pierre Marchand, le prieur de Paray , avait eu pour résultat de désigner niiiîtrc François Villon à la justice comme un homme dangereux, affilié à une bande de voleurs; les aveux de Guv Tabarie, où Villon semblait être représenté comme le chef, l'inspirateur de cette bande, ne devait pas modifier l'opinion du tribunal ecclésiastique dans un sens favorable à notre poète. Cependant celui-ci, qui était parti pour Angers vers la fin de décembre i456, ne devait pas encore être rentré à Paris au mois de juillet i458, époque à laquelle Tabarie comparaissait devant ses juges, car il n'aurait pu échapper à la pohce parisienne, qui le recherchait depuis le 17 mai lA^?-
Un jour vint néanmoins, — soit en i458, soit en 14^9, soit même en 1460, — que Villon tomba aux mains de la justice dans des circonstances que nous ignorons. Justiciable de l'église, en sa qualité de clerc, il dut répondre de ses méfaits devant des juges ecclésiastiques, et probablement devant la cour de l'évèque de Paris.
Rien n est moins certain, toutefois, que le lieu où Villon fut jugé. On n'a, en effet, d'autre renseignement sur son procès que ce qu'il nous apprend luimême par ses vers. On sait, par exemple, qu'il fut mis à la question et condamné à la potence; c'est alors qu'il composa la fameuse ballade des Pendus. Mais notre poète protesta contre la peine, « arbitraire » à son avis, à laquelle on l'avait condamné « par tricherie, et il en appela au Parlement *.
Peut-tHre Villon était-il moins coupable que ne l'avaient fait croire les aveux de Tabarie; peut-être aussi ses amis, et surtout son a plus que pèi'e,» maître Guillaume, qui le sauva « de maint boillon, » le recommandèrent-ils chaleureusement à l'indulgence de la cour. Toujours est-il que le Parlement ne ratifia pas l'arrêt de mort et se contenta de prononcer contre maître François la peine du bannissement; c'est du moins ce qui résulte de la requête en forme de ballade que le condamné adressa à la Cour et où il demandait
I BalU.lf (II- l'appel de Villon.
FRWCOIS VILLON
un sursis de trois jours afin de pourvoir aux affaires urgentes et dire adieu aux siens K
En l'absence des pièces du procès de Villon, nous ne j)ouvons examiner aujourd'hui la conduite du poète, pendant l'année ilibG, qu'à travers les confidences ou les aveux de Guy Tabarie qui, il faut en convenir, nous le présentent comme la plus forte tête, sinon comme le chef de la bande dont maître Guy, Colin de Cayeux, dom Nicolas, Petit-Jean et Petit- Thibaud faisaient alors partie. Il ne paraît pas cependant que les débats qui précédèrent et suivirent la condamnation à mort de Villon aient eu une grande influence sur le jugement que les contemporains portèrent sur ce curieux personnage. La tradition parisienne, représentée par un écrit rimé que l'imprimerie popularisa dès la fin du xv" siècle, le considère seulement comme le chef d'une bande vivant d'escroqueries journalières. Villon y apparaît bien, de même que dans la déposition du prieur de Paray , comme un homme vivant d'expédients ; mais il ne songe pas, comme dans cette pièce judiciaire, à dépouiller les religieux que la fortune a favorisés. Son unique préoccupation est de procurer à ses « sujets » , grâce aux
l'rince, trois jours ne vueiUez in'escondii'e , Pour moy pourvoir, et aux miens adieu dire; Sans eulx, argent je n'ay, icy ne au changes. Court triuinpliant, bien faisant sans tnesdiie; Mère des bons et seur des benoistz anges.
ruses les plus variées, le repas auquel ils sont sur !<■ point de renoncer. En un mot, 1" auteur des Repues franches le dit bien haut :
C'estoit la mère nourricière De ceulx qui n'avoient point d'argent : A tromper devant et derrière, Eatoit on homme diligent '.
Nous ne pensons pas qu'on puisse assigner à cette période si besogneuse de la \\e de Villon, — la période des repues franches, — une autre date que celle de l'année i456 (n. st.), et nous nous fondons sur deux faits indiscutables, à notre avis. Le premier, c'est qu'avant le meurtre de Philippe Sermoise, Villon ne s'était rendu coupable d'aucun délit dont la justice pût s'émouvoir; le second, c'est que dans le laps de temps qui s'écoula entre son départ pour Angers (décembre 1456) et sa prison de Aleung-sur-Loire (1461), il ne semble pas être revenu dans la capitale, si ce n'est peut-être comme ])risonnier. Ces deux raisons doivent suffire, car il ne paraît pas qu après sa délivrance paile roi Louis XI, V'illon eût pu mener une existence irrégulière à Paris, alors que la police parisienne, instruite de ses antécédents judiciaires, ne pouvait manquer d'avoir l'œil sur lui.
Cependant, ces habitudes d'escroc poussé par le
I. Le Recueil des repues franches , qui, à partir de 1532, figure dans toutes les éditions des œu\Tes de Villon à l'exception de la première des éditions données par Marot.
besoin d'un repas paraissent fort étranges de la part d'un homme qui, comme Villon, était affilié à une bande de malfaiteurs dont les besoins matériels devaient être amplement couverts par le ])roduit d'expéditions fréquentes et productives. On se souvient, en effet, que chacun des membres de cette association dut avoir une centaine déçus de l'argent de frère Guillaume Coiflier; cpi'une somme aussi forte lui fut attribuée à la suite de l'expédition au collège de Navarre; enfin que le larcin projeté au détriment du religieux d'Angers aurait amené une recette à peu près semblable. Si, malgré cela, maîti^e François était souvent réduit à inventer les ruses les plus diverses pour satisfaire son estomac, il est de toute nécessité d'admettre que l'argent n'habitait pas longtemps dans sa bougette. Du reste, lui-même reconnaît, dans sa Ballade de bonne doctrine à ceulx de mauvaise vie , que l'argent acquis par des moyens déshonnêtes ne porte aucun profit :
Où en va l'acquest? Que cuidez?
Tout aux tavernes et aux filles.
Il ne pouvait guère en être autrement pour Villon, que dévorait alors une flamme amoureuse dont les rigueurs de la belle augmentaient encore l'intensité : La plus grande partie de l'or que le jeune maître èsarts se procurait par des voies criminelles passait sans doute dans les mains de Catherine de Vausselles. Le
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poète prétend eu effet que sa maîtresse n'aimait rim tant que l'argent ;
Item, m'amuur, niii chere Rose, » luy laisse ne cuer, ue foye; Elle aiiueruit iDieulx autre chose (Combien qu'elle ait assés mouiiove (^uoy ? une giant liouroe de soye Plaine d'escuz, parfonde et large; Mais peudu soit-il, que je soye, Qn\ luy laimi escii ne large.
Car elle en a, sans rnoy, assés '.
Et, lorsque dans un moment de jalousie, il suppose l'existenee d'un rival préféré , il insinue cjue le prmeipid mérite de eelui-ci est de lairc entendre plus frequcniuient le son de l'argent :
Comme mou po\re sens consoit, Autre (jue moi est en quelongue.
Qui plus billon et plus or sungue, Plus jeune et mieulx garny d'umeur '.
Cette manière d'envisager la situation de Villon i-n 1 456 est, du reste, la seule qui permît de justifier les récriminations de Villon contre l'amour, responsable, à son avis, de tous les maux qu'il endura jusqu'en 1 46 1 . Ainsi, ce fut peut-être pour satisfaire aux fan-