DE L’HISTOIRE NATURELLE DE PLINE PAR M. POINSINET DE SIVRY
Dans le livre xvi, ch. 1®', où il traite des Contrées sans arbres, Pline s’exprime ainsi sur les usages de quelques peuples de l’Orient, qui habitaient les côtes de l’Océan :
Captum que manibus lutum ventis magis, quant sole siccantes : terrâ cibos, et rigentia septentrione viscera sua urunt.
Traduction de M. Poinsinet de Sivry ;
« Ils façonnent à la main des mottes de terre qu'ils font sécher » au vent plutôt qu'au soleil, et avec cette terre ainsi séchée , ils » cuisent leur nourriture, et se dégèlent, ou plutôt se rôtissent » les entrailles saisies et prises en glaçons par l'âpreté de la bise.v
OBSERVATION DE LOUIS GÉRARD
« S’il est difficile d’imiter le style rapide et pittoresque d’un » homme de génie, dont l’imagination brillante embellit tout ce qui » s’offre à ses regards, on peut, du moins, transmettre les idées » de son modèle, en se bornant au récit des faits : mais, est-ce » en les altérant, en les exagérant ; est-ce en substituant l’invrai- 3) semblance à la vérité qu’on pense se rapprocher de lui ?
» Ce passage : terrâ cibos, et rigentia septentrione viscera sua » urunt, doit se traduire ainsi ; Ces peuples du Nord brûlent » cette terre (la tourbe) pour cuire leurs aliments et pour ré- » chauffer leurs corps transis de froid.
» Le verbe urere ne peut être rendu, dans le cas actuel, par » celui de brûler. Pline l’affecte spécialement à la cuite des » aliments, et, ensuite, à la chaleur qu’il excite quand on se » chauffe; on ne peut révoquer en doute ce second usage, ni » manquer de l’appliquer à l’effet qu’il produit sur des membres » qui ont été exposés à un grand froid. Mais, selon l’idée étrange » qu’on a mise au jour, qu’y aurait-il de plus Incroyable que des » entrailles prises en glaçons qu'on dégèlerait en les rôtissant.
» Enfin, » ajoute Gérard — et nous signalons cette dernière observation parce qu’elle combat la seule erreur qui ait été maintenue par les nouveaux traducteurs — « Enfin, on ne doit pas » prendre à la lettre le mot viscera, ce n’est point des entrailles » qu’il s’agit. L’effet du froid qui se fait sentir dans ces régions » septentrionales se manifeste sur les parties extérieures du corps ; » viscera rigentia ne se rapporterait à un froid intérieur dans les » viscères que dans une altération de la santé, mais on voit bien, » dans le cas présent, que les membres ne sont transis de froid » qu’à cause de la rigueur du climat. »
M. Ajasson de Grandsagne, dans sa traduction (Édition Panckouke, 1.1, p. 5,) ne se sert pas du mol rôtir-, mais il conserve la seconde expression (les entrailles) qui a paru impropre à Gérard.
M. Nittré emploie également le mot entrailles (Édition Nisard, t. 1, p. 5681.
On pourrait reprocher au docteur Gérard de s’être montré trop minutieux en rejetant cette expression et d’avoir fait parade de ses connaissances médicales ; mais, du moins, est-il parfaitement exact ; et si les traducteurs eux-mêmes avaient à choisir
entre leurs versions et celles de Gérard, ils n’hésiteraient pas à adopter cette dernière. Il est évident, en effet, qu’ils ont pris, en quelque sorte, la partie pour le tout.