LETTRES DE M. DE LAMOIGNON DE MALESHERBES
Paris, ce 12 mars 1768.
Je suis très-sensible. Monsieur, à la complaisance, que vous avez eue de m’envoyer une réponse très-détaillée, très-intéressante et que je garderai précieusement.
Au reste, je ne prétends point du tout avoir rien découvert sur
* « Guillaume-Chrétien de Lamoignon de Malesherbes, le défenseur de Louis XVI, naquit à Paris en 1721. 11 descendait de cette fameuse maison de Lamoignon si célèbre par ses lumières, son dévoûment et son inaltérable
la grande bruyère, il serait même bien difficile que j’eusse cette prétention, car je ne l’ai vue que sans fruit et je crois sans fleur. Je vous al seulement rapporté que les gens du pays, non pas dans un endroit mais au moins dans trois, m’ont dit que les pieds de celte bruyère qui avaient de la fleur étaient différents de ceux qui ont du fruit. Ainsi ce n’est pas une observation faite, mais une observation à faire, indiquée par les paysans. Vous connaissez. Monsieur, tous les sentiments avec lesquels, etc., etc.
Malesherbes.
intégrité. A vingt-quatre ans, il entra au Parlement comme conseiller. C’est alors que, se sentant attiré par les sciences naturelles, sur lesquelles il devait plus tard laisser quelques bons écrits, il suivit le cours de botanique de de Jussieu.— En 1750, il fut chargé de la direction de la librairie et succéda, dans la présidence de la cour des aides, à son père, Guillaume de Lamoignon. C’est comme organe de cette assemblée, qu'il porta devant Louis XV les vigoureuses remontrances de 1770 et de 1771. On sait ce qu’il en advint : la cour des aides fut supprimée et une lettre de cachet exila son chef. Lors de l’avéneraent de Louis XVI, la voix publique redemandait Malesherbes. Il fut rappelé. Le premier président, remis de nouveau en possession des fonctions qu’il avait précédemment occupées, se servit aussitôt du droit qu’elles lui conféraient pour porter une seconde fois les plaintes du peuple au pied du trône. Ces nouvelles remontrances, non moins éloquentes, non moins pressantes que leurs aînées, tirent, dans le public, une sensation prodigieuse. La popularité de Malesherbes devint excessive. « Il était, dit un de ses historiens, l’amour et les délices de la nation. » C’est alors que Louis XVI lui offrit un des titres les plus enviables, celui de ministre d’Etat. Malesherbes, après quelques hésitations, qu’expliquaient suffisamment la modestie de ses goûts et son peu d’ambition, finit par accepter ; mais il sentit bientôt, si l’opposition est facile, combien il est malaisé de gouverner. Il quitta les affaires un an après. — Malesherbes, rendu k la vie privée, reprit le cours de ses observations et de ses études. Assez savant dans l’histoire naturelle, principalement en géologie et en botanique, pour lutter même avec Buffon ; il disait néanmoins qu’il avait encore beaucoup k apprendre. En 1775, il fut reçu membre de l’Académie française. Déjk il avait été admis k l’Académie des sciences, en 1750, et k celle des inscriptions, en 1759.—Pendant les quinze
A Malesherbes, le 20 juin 1786.
Vous ne me parlez ni de votre santé, ni de votre situation. Mais je vois avec plaisir que vous n’avez pas cessé de vous occuper de la botanique, votre élude favorite. Je vous en félicite, car il n’y a point d’occupation qui donne dejoiiissances plus tranquilles, que celle-là.
Le projet que j’avais eu dans le temps que je fus chargé de la librairie, de faire traduire et commenter Pline par des savants de différents genres, dont chacun se chargerait d’une partie, n’a pas pu s’exécuter.
Il a paru depuis une édition latine de Pline, par l’abbé Brotier. C'est un auteur de très-grand mérite, et je ne doute pas que cet ouvrage ne soit excellent pour la correction du texte et pour les notes qui concernent l’histoire, la géographie et la littérature. Mais l’abbé Brotier n’est pas naturaliste.
Il a paru aussi une traduction française par M. Poinsinet de
années qu’il vécut loin des affaires, on n'oublia pas Malesherbes. En 1787, Louis XVI eut encore recours à lui. 11 l'appela au ministère. Malesherbes prit le portefeuille, mais ne le garda guère plus que la première fois ; il abandonna l’arène, et retourna vivre dans une retraite trop longtemps délaissée pour des travaux moins conformes k ses goûts. Il la quitta pourtant une troisième fois et ce fut pour défendre son roi. On connaît le résultat de cette courageuse démarche : le 22 avri'1794, Malesherbes périssait sur l’échafaud. Un trait dépeindra ce caractère si fort et si aimable. En sortent de prison pour monter sur la sinistre charrette, son pied heurte une pierre et lui fait faire un faux pas (il avait 73 ans) : « Voilk, dit-il en souriant tristement, voilk un mauvais présage ; à ma place, un Romain serait rentré, t
{Histoire des 40 fauteuils de l’Académie française, par M. Tyrtée Tastel, t. 3, p. 481.)
Sivry. Je ne l’ai pas lue et je ne connais pas personnellement l’auteur *.
C’est certainement un homme d’esprit. Il l’a prouvé par deux tragédies et beaucoup d’autres poésies qu’il a données au public.
Je suis persuadé qu'il sait fort bien le laiin et qu’il est très-bon littérateur, mais je ne crois pas qu’il soit naturaliste, ni qu'il se soit aidé des lumières de ceux qui le sont, car je ne l’ai jamais entendu nommer par aucun de ceux que je connais.
D’ailleurs j’ai entendu dire, dans le temps qu’on imprimait son ouvrage, qu’il était très-mal dans ses affaires, et que, pressé par les liliraires, il avait besoin de travailler vite polir leur donner ce qu’ils appellent de la copie, or rien ne nuit plus à un ouvrage que cette précipitation forcée.
J’étais donc porté à croire qu’il se trouverait bien des fautes dans cette traduction, et cela m’est à présent démontré par l’observation que vous venez de m’envoyer. S’il était botaniste ou qu’il eût consulté un botaniste, il n’aurait pas traduit le mot sessilis, terme très-souvent employé dans les descriptions de plantes, pour ressemblant à un siège, et n’aurait pas confondu les tiges des laitues avec les côtes de leurs feuilles.
* Dans son Cours de littérature, t. 3, p. 286, M. de’Laharpe dit, en parlant de la traduction de M. de Poinsinet « qu’elle est en partie le fruit des » veilles de plusieurs savants encouragés à cette pénible tâcbe par un de nos i> plus respectables magistrats. » On voit par cette lettre que Malesberbes, auquel M. de Laharpe fait allusion, avait eu, en effet, ce projet; mais il ne l’exécuta pas. M. de Laharpe commet une grande erreur en lui attribuant cette traduction qui n’est pas du goût de M. de Malesberbes, comme on peut le remarquer ; car il saisit, avec une satisfaction visible, l’occasion de lancer quelques pointes contre le traducteur. 0. T.
Vous me mandez, Monsieur, que vous avez 400 observations semblables toutes prêtes. C’est un ouvrage bien précieux et dont il serait bien fâcheux que le public fût privé.
Mon ancien projet n’a pu s’exécuter par la difficulté de faire travailler de concert plusieurs savants quand on ne peut pas leur donner des encouragements suffisans, et je ne pus pas obtenir ces encouragements des Ministres de la Finance.
Mais ce qui n’a pas été fait tout à la fois peut être fait successivement.
Nous avons la partie de la littérature très-bien faite par l’abbé Brotier. Feu M. de la Nause et M, Bougner m’avaient donné la partie de l’Astronomie et do la Chronologie ; je la donnai à feu M. Guérin, imprimeur, et comme c’est le successeur de Guérin qui a imprimé pour l’abbé Brotier et qui est son ami, je ne doute pas que cette partie ne se trouve bien faite dans son édition.
11 reste la Physique et l’Histoire naturelle. Si on a votre ouvrage sur la Botanique et que d’autres naturalistes et physiciens en donnent d’autres sur d’autres parties , Pline entier se trouvera éclairci, autant qu’il peut l’être.
Il restera la traduction à faire. Mais on ne manque pas dans ce siècle-ci d’écrivains capables de bien traduire les auteurs latins, et M. Poinsinet de Sivry y aurait peut-être été très-propre, s’il avait eu assez de connaissance de toutes les parties, et le loisir nécessaire pour méditer sur son ouvrage.
Ce qui fait que nous n’avons pas de bonne traduction de Pline, est qu’il ne s’est pas encore trouvé d’auteur qui réunit au talent d’écrire, les connaissances nécessaires sur toutes les matières dont Pline a parlé, et il est difficile qu’un seul homme réunisse cette universalité de connaissances.
Mais, quand tous les passages difficiles auront été éclaircis dans plusieurs ouvrages tels que le vôtre, il se trouvera un traducteur qui pourra donner l’ouvrage complet.
Vous ne me dites pas, Monsieur, quel usage vous voulez que je fasse de cette observation que vous m’avez envoyée pour exemple. Mais je ne crois pas que ce soit vous faire une infidélité de la communiquer à quelques-uns de nos naturalistes, et c’est ce que je compte faire dans un voyage que je ferai bientôt à Paris, où je vais rarement.
Depuis votre départ, nous avons fait de grandes perles. M. Bernard de Jussieu, M. Du Hamel, M. Gueltard, tous mes amis; mais ils ont des successeurs.
11 serait à désirer que le Gouvernement vous aidât pour la publication de cet ouvrage important. Mais je n’ai aucune relation avec les Ministres en place. Ainsi, sur cela, ce n’est pas moi qui peut vous servir. Je verrai ce que d’autres me diront.
Je vous prie d’être persuadé , Monsieur, du zèle que j’aurai toujours pour tout ce qui Intéresse un homme d’un aussi grand mérite que vous, et des sentiments avec lesquels, etc., etc.
Malesherbes.
A Malesherbes, le 29 juillet 1786.
Depuis que vous avez reçu ma réponse. Monsieur, j’ai été faire un voyage à Paris et j’y ai vu M. de Lezermes qui est de vos amis et à qui vous avez écrit une lettre pareille à la mienne.
J’ai beaucoup causé avec lui de votre ouvrage et de la nécessité de donner au public un travail aussi intéressant que le vôtre. Il y avait trouvé beaucoup de difficulté de la part des libraires à qui il s’était adressé.
Je lui ai dit les moyens que j’imaginais pour aplanir ces obstacles, je lui ai même indiqué un libraire, homme qui a de l’intel- * ligence, avec qui j’en avais causé.
Mais, avant tout, je crois nécessaire que l’ouvrage entier soit à Paris et qu’il soit présenté à l’Académie des sciences de qui vous aurez certainement une approbation telle qu’elle est due à des recherches aussi savantes que les vôtres.
Mais comme je ne suis pas à présent à Paris, il faut que ce soit M. de Lezermes qui suive cette affaire.
S'il croit nécessaire que ce soit moi qui présente le mémoire à l’Académie, je l’enverrai d’ici au secrétaire.
Vous connaissez les sentiments, etc.,
Malesherbes.
A Verneuil, le 13 septembre 1786.
Je viens de recevoir, Monsieur, votre lettre du 29 août.
J’ai déjà eu l’honneur de vous marquer que je ne peux pas suivre votre affaire, parce que je ne suis presque jamais à Paris. Ainsi je vais envoyer cette lettre à votre ami M. de Lezermes, qui se charge de la suivre.
J’ai cependant fait, pendant un petit séjour qife j’ai fait à Paris, la démarche que je suis plus à portée de faire que lui, celle de présenter votre ouvrage à l’Académie, de demander des commissaires, et de faire connaître au Corps de l’Académie l’importance de cet ouvrage.
Les commissaires nommés, sont : M. de Jussieu, M. l’abbé Hauy et M. Desfontaines.
Je ne crois pas que vous connaissiez les deux derniers, qui n'étaient pas encore connus dans le temps que vous étiez à Paris.
M. l’abbé Hauy, qui s’est peut-être plus occupé d’autres parties d’histoire naturelle que spécialement de la Botanique, passe pour réunir au mérite de naturaliste celui de savant littérateur, et, par cette raison, a paru plus propre qu’un autre à examiner une traduction de Pline.
M. Desfontaines est regardé comme un botaniste de premier ordre.
Avant de demander ces trois commissaires, je m’étais concerté avec M. de Lezermes et avec M. de Jussieu qui m’a paru prendre intérêt à votre ouvrage. M. de Lezermes m’a paru ami de M. Desfontaines ; et sans être aussi lié avec M. Hauy, il m’a dit qu’il ne doutait pas que ce commissaire ne vous convienne parfaitement, par la réputation qu’il a d’un homme très-honnête, et d’un caractère très-sociable.
Ainsi M. de Lezermes pense que le choix des trois est le meilleur qu’on puisse faire.
Quand j’ai annoncé votre ouvrage à l’Académie, M. Broussonnet vint me trouver et me dit qu’il en avait connaissance, que vous lui en .avez communiqué une partie, et il me parut prendre grand intérêt à vous. Si je l’avais su plus tôt, je l’aurais demandé pour un de vos commissaires ; mais il n’était plus tems.
Au reste, sans être commissaire, il pourra vous servir pour en parler à ceux qui le sont et qu'il voit deux fois la semaine à l’Académie où M. de Lezermes ne va pas.
J’en ai parlé aussi à M. de Lezermes qui connaît aussi M. Broussonnet et se concertera avec lui sur ce qu’il y aura à dire et à faire.
Je suis très-persuadé que l’Académie verra avec grand plaisir vos recherches sur la folle avoine, et qu’on trouvera qu’elles sont très-bien placées dans un traité de botanique.
Vos commissaires vous diront peut-être qu’il ne suffit pas de l’insérer dans votre Commenlaire sur Pline, ouvrage qui ne sera pas lu de tous les cultivateurs pour qui il est intéressant d’avoir vos recherches sur cet objet, et qu’il faudrait aussi en faire mention dans les journaux qui sont ceux de tous les ouvrages que le public lit le plus.
Je vous prie d’être persuadé des sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être, etc., etc.
Malesherbes.