VIT
Directeur précoce, et moniteur avant l’âge, le jeune Joseph Leprohon s’acquittait à merveille de ses emplois auprès de ses condisciples externes, comme il les avait exercés auprès de ses frères, avec un succès marqué. Ses heureuses dispositions n’échappaient pas à ses instituteurs ; mais ce qui les relevait à leurs yeux, c'était sa grande modestie qui semblait rendre inutiles les encouragements qu’on lui prodiguait.
Tantôt on le voyait combiner les moyens de prévenir les divertissements usités en certains temps de l’année et auxquels de jeunes externes, peudéfiants, s’associaient presque toujours au préjudice de leurs mœurs. Tantôt il prévenait les relàchements' des vacances, ou des autres jours de congé ; de ces jours, où l'absence de la discipline régulière porte d'ordinaire les jeunes gens, à des amusements souvent préjudiciables à leur santé ou funestes à leur innocence. À cette époque, les uns, par troupe, visitaient les marchés, les places publiques, les quais, les embarcations qui y abordaient, et causaient ainsi à leurs parents des inquiétudes prolongées ; les autres, sans guides, sans protecteurs, organisaient des partis de chasse, de pêche, ou se hivraient à des exercices immodérés, à des marches fatigantes, ou à des jeux peu en rapport avec la mesure de leurs forces. Heureusement pour nous, plus d’une fois, les aveux, quelque peu indiscrels de ses jeunes confrères, mirent ses supérieurs en mesure de rendre justice à son mérite. ‘Oh! disait, à ce sujet, un homme dont le témoignage en cette matière fait autorité, je pense qu'il faisait autant de bien que le prêtre directeur de la maison en pouvait faire luimême parmi les externes ” (Expressions de M. Jos. A***).
En effet, Joseph était ingénieux à rendre toute espèce de
services à ses Jeunes camarades. Il leur faisait de petits présents, et recourait à maintes autres pieuses industries pour les-encourager à assister aux réunions, aux exercices de piété qu’il leur faisait établir entre eux. Ce ne serait pas trop dire que d'affirmer qu'il inspirait la piété, le zèle et la vocation à la jeunesse qui l’entourait.
Il était bien jeune encore, le bon Joseph, lorsqu'il fut jugé digne de faire sa première communion.
Comme, toute sa vie, ils’est efforcé de plus en plus d'aimer le Dieu de toute consolation, qui demeure dans les saints tabernacles, on peut présumer qu’il apporta à cette grande action tous les soins, tous les sentiments qu’elle réclame.
Nous ne dirons rien de son esprit rempli de foi, de sa piété, de son atlitude recueillie, de sa ferveur devant le saint autel au grand jour de la première communion. Hyena tant de ces petits anges de la terre, sur les fronts desquels les anges du ciel laissent projeter les rayons de la lumière * céleste au jour de leur admission à la table sainte !
Un fait, un seul fait nous fera mieux juger des dispositions de l'enfant. On va voir comme il aimait dès lors la vertu et comme il donnait déjà tout son amour aux choses de Dieu, sans égard aucun pour ce qui est du monde et de ses pompeuses bagatelles.
Après la messe, les grâces terminées, le signal du départ fit éloigner de l’autel le pieux enfant de ses gracieux petits amis. Mais, voilà qu’à la porte du temple même, deux petits frères, deux communiants, enfants de bonne famille, vifs, espiègles et turbulents, mais encore intimidés, se querellaient à propos d’une paire de gants, de qualité inférieure, qu’une bonne maman avait donnée à l’un deux,
sans arrière-pensée, mais uniquement pour se dispenser d’en acheter de plus fins, de plus élégants comme ceux qu’elle avait donnés à l'autre.
Le jeune Leprohon, se trouvant au passage, s’informa ingénument du motif du différend, et les deux petits prétentieux parlant à la fois, lui font voir que c'est à propos d'une modeste paire de gants qu’ils font étalage de paroles aigres-douces, de propos fâcheux et d’allures peu édifiantes. Pendant la messe, les gants avaient été changés, substitués par le frère mécontent au préjudice de celui que la mère avait semblé favoriser.
—0h! gardez donc le silence, leur répliqua aussitôt le pacifique écolier..….......Prenez mes gants. Je vous les donne. Pour moi, je n’en voudrais jamais porter plutôt que de faire des choses aussi inconvenantes.........#t il leur Jaissa, en effet,ses gants sans y attacher aucune importance.
Ce procédé, si noble et si gracieusement accompli, plut à tout le monde, édifia partout; car, dans la journée, on en parla partout, on l’admira partout.
Ainsi l’homme modeste à lui-même étranger, Nous plaît sans le savoir, charme sans y songer.
Cependant, de retour à Ia maison, l'enfant se reprochait d’avoir disposé de ses gants sans le concours de la volonté paternelle. Il aborde franchement son papa, homme d’une humeur toujours accorte et bienveillante, puis sans détour aucun lui dit :—Ce matin, papa, au sortir de l'église, j'aivu deux petits garcons qui se querellaient à propos d’une paire de gants; et, pour les tranquilliser, je leur ai donné les miens.
—Mais, mon cher, dit le père, ce n’est pas bien—vous n’en avez plus maintenant, qu'allez-vous faire ?..…..
—Je vais tout simplement m'en passer ; dans la crainte qu'il ne m'arrive, comme à eux, d'offenser Dieu pour des bagatelles,
—Æ£l vous vous en passerez, sans doute, jusqu'à ce que d’autres vous arrivent, n'est-ce pas ?..…..,
—Non, papa, ajouta-t-il naïvement ; j'aime mieux n’en pas avoir... n’en jamais avoir. Ils ont offensé le bon Dieu, peut-être, et moi j'ai donné les miens sanspermission. Pour réparer ma faute et pour en prévenir d’autres, j'aime mieux m'en passer toujours ! oui, toujours... !
Et, depuis ce jour heureux, M. Leprohon ne s’est jamais servi de gants. Dépouillement volontaire qu'il pratiquait pour expier les fautes d’autrui et pour se garantir lui-même de celles dans lesquelles tombent si fréquemment tant de personnes attachées aux bagatelles dont se compose ce qu’on appelle une toilette.
Quels traits de pinceau assez purs, assez riants, pourraient rendre tout ce que cette charmante action avait de grandeur et de noblesse? Quelle délicatesse de conscience!
Et ceux qui ont connu M. Leprohon diront que cette délicatesse de conscience marqua toujours tous ses procédés.
Nous avons vu que le jeune étudiant ne négligeait aucun moyen de se rendre agréable à ses compagnons. La promptitude et la modestie de ses démarches montraient qu'il était constamment attentif à procurer tout le bien-être possible à ses chers condisciples.
Toujours actif, toujours aimable, toujours compatissant, le jeune Josenh, au milieu de ses petits amis, était toujours aux aguets, plaignait l’un dans ses peines, aidait l’autre dans l'exécution de ses devoirs, dans l'étude de sa tâche, et savait récréer même par des propos gais, piquants, où l’on trouvait-intérêt, amusement et plaisir.
Si, comme le dit un docteur de l'Eglise, l’obéissance introduit les autres vertus dans Fâme chrétienne, on comprend quels dons, quelles faveurs d'en haut dut recevoir cet enfant si charitable envers ses égaux etsi prévenant pour ses maîtres.
Voyons maintenant ce qu'il fut à l'égard de sesdirecteurs, de ses précepteurs et autres.
Des prêtres qu’il vénérait avaient initié le jeune Leprehon à l'étude des sciences. Ils eurent la direction de son esprit et de son âme durant les années si décisives de l'enfance et de la jeunesse. Il leur garda toute sa vie le souvenir le plus respectueux et le plus reconnaissant. Dès le bas âge, il avait été témoin de leur zèle pour l'instruction de la jeunesse. Pendant la construction du collége (a), après l'incendie de 1803, pour ne pas interrompre les études, les élèves du collége étaient reçus en classe dans les chambres des prètres. Cette sollicitude, ce dévouement n'échappèrent point au Jeune Leprohon.
Ses inclinations répondaient aux leçons qu'il recevait, aux exemples dont il était entouré. Il développa son intelligence par des études sérieuses qu'il n’interrompit jamais. A un esprit plus réfléchi qu’ardent, à un jugement sain et müri, se Joignait en lui l’énergique foi que l'éducation reli-
gleuse avait conservée à son âme, et qui l’anima et le dirigea toujours. Dès le jeune âge, il se sentit dominé par
(a) Le collége de Montréal était sis dans la rue Saint-Paul, au bas de la place Jacques-Cartier, dans une maison autrefois occupée par le gouverneur de Montréal, de Vaudreuil. M. Curateau fut remplacé dans la direction de cette maison par M. Chicoisneau, qui était encore directeur de ce collége lors de l’incendie du mois de juin 1803. L’élément destructeur consuma l’ancienne église des Jésuites, alors à l’usage du culte anglican, leur résidence,
lors convertie en prison, et plusieurs autres maisons adjacentes. Après cet accident, les MM. de la compagnie de Saint-Sulpice bhâtirentle collége de Montréal, qui fut ouvert:à la jeunesse le 20 octobre 1896, sous la direction-de M. Rocque, prêtre du diocèse de Vabres. M. Jean-Bte. Marchand le remplaça dans cette charge, qu’il laissa peu après, lorsqu'il succéda à M. l’abbé Dufau, dans la desserte de la mission de Sandwich, où il mourut, au mois d‘août 1825.
le désir d’une perfection plus haute. Assurément, on ne doit pas accepter sans réserve les dispositions manifestées dans un âge encore tendre et peu expérimenté; on conviendra, toutefois, que ces heureux commencements doivent offrir une présompton bien avantageuse en faveur d'un sujet.
Il nous serait inutile de prolonger les détails recueillis sur les années de son enfance. D’après les notions reçues, il est facile de voir que ce jeune étudiant vivait au milieu du monde sans être du monde, au milieu de la société sans s'y mêler plus qu’il ne fallait, et qu'ilse ft remarquer par sa piété douce et communicative, comme par ses autres aplitudes si précieuses et si louables.
Elevé en quelque sorte à l’école de Saint-Sulpice, nourri de la doctrine de cette maison, pénétré des sentiments les plus tendres envers ses pieux instituteurs, en quelque circonstance qu'il se trouvât, M. l'abbé Leprohon montra constamment pour cette véritable école du sacerdoce l’attachement le plus respectueux. 11 consultait les directeurs de cette maison, même après avoir quitté le collége, comme lorsqu'il vivait sous leur discipline si salutaire. Ce ne fut point sans répugnance qu'il quitta le collége de Montréal, ce foyer de sciences et de vertus. Il s’en consola, d’abord, en continuant toute sa vie de suivre la règle à laquelle ül avait été façonné, et ensuite en y retournant chaque année, passer quelques jours dans la retraite, sous la direction de ces habiles maîtres de la vie spirituelle. On a pu voir, par quelques lettres qu'il éerivait, il y à déjà plus de quarante ans, que pour Jui le respect ne consistait pas seulement dans les formes. Dans ces écrits, rapides et nullement calculés, àl y avait de la chaleur, du sentimentet del’onction. C'était
l'élève reconnaissant, c'était le cœur dévoué, sensible et affectueux qui eût voulu faire apprécier le mérite de ceux qui avaient formé son esprit, développé son intelligence et enrichi sa mémoire, mais qui se sentait incapable de démontrer tout ce que cette tâche leur avait eoûté d'efforts et de peines.
En effet, le développement des institutions d'éducation en cette province, offre des exemples soutenus et continuels de zèle, de lutte et de sacrifices, qui méritent dêtre remarqués, et que l'Histoire comme la Religion savent seules apprécier. Tous les bons citoyens conservent une reconnaissance sans bornes à ces bienfaiteurs de Ja jeunesse, qui onf soutenu et soutiennent encore, au prix de leurs jours, des établissements que ie dévouement a créés, et que le dévouement maintient. Nul douté que l'exemple et la conduite des instituteurs de M. l'abbé Leprohon nel'aient puissamment encouragé lui-même, lorsque ses supérieurs ecclésiastiques l’appelèrent au service de la cause de l'édueation. Ses travaux, ses actions calqués sur ceux de ses maitres, étaient animés d’une charité, d’un zèle tel qu'ils ont pu servir de modèle à ses successeurs. Le feu sacré qui l’anima pour former la jeunesse s’est accru entre ses mains; et, lorsque sa santé délabrée l’obligea de quitter l'asile des seiences, au succès duquel il avait sacrifié plus de. vingt-cinq ans de son existence, sa plus douce consolation fut de voir cette flamme, confiée à des mains dévouées et intelligentes, brûler plus ardemment encore au profit des générations qui s’y succédaient,