XII
M. l'abbé Leprohon avait mesuré la tâche qui lui était dévolue. Il savait combien il était difficile de remplacer de tels hommes et de continuer leurs œuvres ; maisil comptait sur la Providence et sur les avis de ses supérieurs. Il savait de plus que M. Raimbault était près de lui. D'ailleurs, les prévenances de Monseigneur Plessis le rassuraient. C’est dire qu'il avait une confiance illimitée dans les lumières du prélat. De son côté, l'Evêque de Québec, qui connaissait son mérite, se promeltait beaucoup du talent de labbé Leprohon. Déjà une suite de bonnes œuvres avaient révélé son âme tendre et son zèle charitable, quoiqu'elles eussent été accomplies sans bruit et sans éclat. Il avait une ardente soif de faire le bien et, toujours, disait-il, le moyen de l’accomplir lui faisait défaut.
L'agrément de son commerce le rapprocha davantage de M. Raimbault qui, plus tard, l'appela auprès de lui. L'amitié paît de la parole. Aussi M. Leprohon appréciait le doux savoir de M. Raimbault et les tendres causeries de son esprit et de son âme. En communiquant ses connaissances à ses élèves, il en acquit lui-même de nouvelles. Pendant toute sa belle carrière, il perfectionna ses études en dirigeant celles des autres. Car, comme le dit Le Franc de Pompignan : :
Le temps de mille erreurs a fait des vérités,
Tout le savoir humain n'est qu’un grand labyrinthe, L'étude nous conduit dans cette vaste enceinte.
De son til embrouillé, qui s’allonge toujours, On suit péniblement les tortueux détours.
Doué d’une intelligence forte, d’un jugement droit, il plut bien{ôl par sa merveilleuse activité, et par sa patience inaliérable. Son goût sévère se révélait par les efforts industrieux qu'il faisait pour porter les élèves à la pureté du style, à la perfection des écritures, des devoirs, des compositions, ete., par de continuels travaux et par une exactitude
souvent minulieuse en apparence. Il étudiait les bons modèles, les analysait, en faisait ressortir le mérite, revenait sur les bons endroits, recherchait les beaux exemples et surtout multiphaït les bons conseils.
Nous sentons qu'avant de suivre M. Leprohon dans l'exercice de sa charge de directeur, nous devons nous occuper, plus amplement d’abord, de la manière dont il se conduisit comme professeur, comme régent et comme vice-directeur. En 1813, M. Archambault voulut avoir pour assistant M. Leprohon, qui n’était alors que vicaire. Aussi M. Leprohon consentait à se charger de ce surcroît de besogne sans vouloir prendre un titre qu’il appelait honorifique.
Ce digne ecclésiastique donnait tout son temps à l'avancement des élèves. Il lisait avec eux, commentait leurs leçons, leur communiquait le fruit de ses lectures, leur indiquait les actions de courage, de vertu, et en faisait ressortir le mérite. I leur montrait les principes faux à écarter, les erreurs à redresser, les vérités qu'il fallait établir ou adopter avec fermeté pour ne s’en départir jamais. Toujours vigilant, il leur montrait, dans leur conduite, les infidélités plus ou moins odieuses à punir, les artifices plus ou moins méprisables à écarter, les manœuvres insidieuses à prévenir. Partout on le trouvait attentif à stimuler les indifférents, à exciter les inattentifs, à avilir la mauvaise foi et à
en faire toucher du doigt les inconséquences pour rendre ses élèves prudents, circonspects, francs, fermes contre les mauvais exemples et habiles à éviter le contact des mauvaises passions. F
Le professeur ne se bornait pas à être toujours et partout vigilant. Il traçait longtemps d'avance, et avec une grande justesse, tout ce que les élèves avaient à faire.
1} savait
Immoler à l'étude, état, repos, plaisirs.
Les obstacles qu'ils rencontraïent, il les avait prévus, et les aplanissait. Il les aidait à surmonter les difficultés du travail, ses fatigues et ses ennuis ; et c'était avec la même bonté, la même patience envers tout le monde. Dans les corrections, sa méthode n’était pas d’humilier l'élève ou de le rebuter en lui faisant supporter une tâche pénible et avilissante. Au contraire, il s'apoliquait à le consoler, à l’assister, à lui apprendre à ne pas se laisser vaincre, à s’estimer luimême. C'était bien le fait d’un moraliste observateur et religieux. Pour chacun de ses élèves c'était un plan d'opération qu'il dressait patiemment, et où tout semblait prévu d'avance. Et ces jeunes gens, qu'il iniliait aux sciences, illes aimait, les assistait, les aidait en toutes choses, comme s'ils eussent été ses frères, ses enfants. Tous étaient ses petits protégés.
La simplicité et la droiture faisaient le fond de son caractère. À une grande justesse d'esprit, il joignait une volonté ferme et préparait ainsi l'avenir de bien des jeunes gens témoins de l’ascendant qu'il avait sur les passions. II possédait, en outre, les qualités qui font aimer et respecter. C'était à qui lui donnerait le plus de témoignages d'affection et de sympathie.
Dans les fêtes, dans les congés, dans les récréations, M. l'abbé Leprohon encourageait Ja gaîté la plus vive, la cordialité la plus franche. À ses chers enfants il distribuait tout ce qu'il recevait, tout ce qu’il pouvait se procurer, et
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toujours ses distributions se faisaient sans préférence marquée et sans aucune ostentation.
Toujours étranger à toute autre ambition qu'à celle de remplir fidèlement les devoirs de son état, M. Leprohon ne se préoccupait aucunement de sa mise. Son costume, qu’on aurait plutôt trouvé négligé, montrait un homme qui s'inquiétail peu des avantages extérieurs. Cependant, il ne faut pas croire qu’en rompant avec l'élégance des manières et l'extérieur du bon goût, il ait abjuré aussi en toute occasion Paménité d'esprit qui le distinguait. Bien au contraire, il était toujours d’une conversation attrayante, pleine d’agréments, et d'une animation où régnait une douce piété.