‹ Etude biographique sur M. Jean RaimbaultChapitre 2 sur 34 · ARCHIPRÊTRE, CURÉ DE NICOLET, ETC · texte numérisé non relu

ARCHIPRÊTRE, CURÉ DE NICOLET, ETC

Le respectable vétéran du sanctuaire, M. l’abbé Raimbaull, dont nous allons tracer rapidement l'histoire, a droit à une élude plus étendue que celle-ci. Nous regrettons que les limites que nous nous sommes assignées ne nous permettent pas de lui rendre plus ample justice. Sa vie, consacrée à des œuvres de religion et de dévouement accomplies sans faste et sans bruit, a laissé dans la mémoire de ceux qui l’ont connu le respect le plus grand et l’estime la plus profonde. Ayant bien mérité de la Religion et de la Patrie, on aimera, sans doute, à connaître les titres de ce

(1) Pour détruire certains soupçons, qui ne peuvent qu'être désavantageux à des personnes qu'il respecte, l’auteur croit devoir ajouter que ce petit travail sur la vie et les actes d’un homme éminent, que le séminaire de Nicolet se fait gloire de ranger parmi ses plus insignes bienfaiteurs, a été fait privément, absolument en dehors de la collaboration des messieurs de la maison, qu'aucun d’eux n’a été mis à contribution pour cette œuvre, et que le tout a été écrit et disposé sans leur participation directe ou indirecte. Ils ne doivent donc être nullement solidaires des inexacti- : tudes qui se rencontreraient dans ces pages. Au reste, ce petit travail n’a été cédé par l’auteur que pour servir une amitié qui l’honore.

vertueux ecclésiastique à la reconnaissance publique. Livré, par vertu, aux fonctions du saint ministère, jusqu'à la vieillesse 1l ne s’occupa constamment que de faire glorifier Dieu, et de concourir au bien-être de ses concitoyens. Tout en laissant à d’autres le soin de louer dignement une carrière si bien remplie, nous avons voulu rappeler au lecteur les principaux traits de la vie d’un homme de mérite, déjà loin de nous, mais dont les vertus et les exemples ont laissé des souvenirs que le temps n'a pu atténuer.

M. Jean Raïmpaur naquit le 4 février 1770, à Saint- Aignan, une des paroisses situées dans l'enceinte de la ville d'Orléans, faubourg annexé à cette viile, vers 1456. Son père, Elienne Raimbault, était un ancien militaire qui vivait du produit de ses fermes. Sa mère, Françoise Doucet, était une femme frès-pieuse. Le jeune enfant, objet de notre travail, se distingua lui-même de bonne heure par une piété sincère qui ne se démentit jamais. à

A Ja fin de la tourmente révolutionnaire, qui, vingt ans plus tard, vint s’abattre sur la France, cette vertueuse famille se trouvait dans un état voisin de la pauvreté. Le père, homme irréprochable, étant mort vers ce temps, les deux ils durent s'entendre pour subvenir aux besoins de leur mère et de leur unique sœur qui ne voulut jamais consentir à se séparer de celle qui avait veillé sur son berceau dans des jours si orageux.

L’affection que M. Raimbault portait à sa mère ne se refroidit jamais ; et, mème après 1830, il lurenvoyait encore annuellement quelques secours, « bien légitimes, disait-il, car mon frère, marchand de vin, à Paris, ne pouvait qu'avec peine se suffire à lui-même; et les sacrifices mulüpliés d’une bonne mère ne sauraient jamais être convenablement appréciés.»

Le jeune Raimbault étudia d'abord au collège de Meung. Il donna, dès sa jeunesse, des marques si frappantes de ferveur qu'on espérait dès lors beaucoup de sa vertu pour l'avenir. Ces heureuses prévisions ne furent point trompées. De bonne heure, il montra de l'inclination pour l'étude, un jugement sûr, une mémoire des plus heureuses, avantages dont il a pu jouir toute sa vie, parce qu'il n’en négligea jamais

l'exercice. 11 dut profiter beaucoup des leçons des vertueux. prêtres auxquels fut confiée son éducation; et nous avons là-dessus les expressions élogieuses de M. l'abbé Desjardins qui s'était trouvé présent à deux de ses examens, à Ja fin des années scolaires de 1786 et 1787, et qui se plaisait à en rendre un brillant témoignage à tous ceux qui conversaient avec lui.

Après ses études classiques, M. l'abbé Raimbault entra au séminaire d'Orléans, désirant se vouer par piété au sacerdoce.

Ses succès brillants au collége le firent appeler à lenseignement de la philosophie à un âge où les autres peuvent à peine en commencer létude. Ce n’était toutefois qu’occasionnellement que le jeune abbé pouvait faire valoir ses talents pour l’enseignement, car il n’était encore que répétiteur, et ne pouvait que rarement remplacer le professeur en chef chargé spécialement du développement des thèses ; mais 11 donna en maintes occasions des preuves d’un grand savoir el d’une aptitude peu commune pour les sciences abstraites.

M. Raimbault remplissait la charge de conférendaire des philosophes au séminaire d'Orléans (a), lorsqu'on exigea le serment à la constitution civile du clergé. Il se préparait au sacerdoce. Sa conscience lui défendait d’obtempérer aux vues des tyrans de la France et des ennemis de l’Eghise ; aussi vit-il avec douleur le schisme s’introduire dans le diocèse, et la rapacité des révolutionnaires dépouiller les temples et profaner les autels.

Le 31 mai 1789, M. Raimbault avait été tonsuré par Monseigneur de Jarente, le même qui, plus tard, fut élu évêque constitutionnel du Loiret, et acquit une si triste notoriété.

Le jeune abbé Raimbault travaillait à se sanctifier luimème, unissant l'étude à la prière et à l’oraison. C’est dans

(a) Fondé en 1707, et placé sous la direction des prêtres de Saint-Sulpice,

la méditation qu'il puisait le goût de l'étude des sciences ecclésiastiques, en attendant l’heureux jour où il serait appelé au sacerdoce.

Les ordinations étaient interrompues depuis quelque temps ; bientôt les collèges et les séminaires furent fermés. Les jeunes gens étaient poussés vers la carrière militaire dans laquelle, bon gré mal gré, il leur fallait entrer. Par ce concours de fàcheuses circonstances, c’est chez des prêtres assermentés que M. Pabbé Raimbault fut forcé d'aller pour les conférences théologiques; chez des prêtres dévoués à M. de Jarente, Fun de ces trois évêques (sur cent trentetrois qui existaient alors en France) qui erurent apporter un grand Justre à la cause de la constitution civile du clergé en lembrassant. Plus tard, le pauvre M. de Jarente donna dans de bien plus tristes écarts. Mais, heureusement pour lui, on peut constater son repentir (b).

La révolution vint arracher M. Raimbault à ses modestes fonctions. C’est à l’occasion de l'anniversaire de la fédération (44 juillet 1791), une de ces démonstrations qui attestaient la démence de la liberté, qu'ayant appris par les journaux que les prêtres, les autres ecclésiastiques, comme aussi tous les étudiants, allaient être requis de prêter le serment à Ja constitution civile du clergé, il résolut de s’y soustraire et de s'évader. On sait que deux jugements de l'Eglise condamnent cette constitution.

Quoiqu'il en soit, M. Raimbault alla un jour trouver le grand-vicaire de l'Evèque, lui représenta qu’étant malade et trop faible pour continuer jusqu'aux vacances l'emploi qui lui était dévolu, il avait grand besoin de repos, et avait

(b) Louis-Alexandre-François de Jarente de Senas d’Orgeval, né au Château de Soissons, au diocèse de Vienne, le ler juin 1746, sacré Evêque d’Olba, en Cilicie, le 18 février 1781, fut coadjuteur de son oncle, Monseigneur Louis $. de Jarente de Bruyère, auquel il succéda en 1788. Plus tard, il témoigna un grand repentir de ses scandales, et s’en humilia publiquement. (Voy. l’AMI DE LA RELIGION, Tome LIV, Page 261.) M. de Jarente mourut, à Paris, en 1805.

l'intention de se retirer dans sa famille, et, en conséquence, il le priait de lui faire toucher ses émoluments.

Comme ce dignitaire avait la direction du collége, il refusa péremptoirement d'accéder aux demandes de l'abbé Raimbault. Puis, prenant aussitôt un ton de voix solennel et bruyant, illuireprocha d’être trop imbu de principes fanatiques ultra-montains, d’avoir colporté et fait lire dans le collége des bulles apostoliques, etc., ete. Ce procédé inqualifiable décida le jeune abbé à s'éloigner incontinent.

Atteint par la loi de déportation, à cause de son refus de prêter le serment, le jeune ecclésiastique songea d’abord à émigrer ; mais les lois contre les émigrés étaient fort sévères, et les moyens d'évasion fort difficiles, dans un temps où tout le monde était suspect, où la politique multiphait les soldats etles bourreaux. D'ailleurs, le jeune abbé n'avait pas de fonds suffisants à sa disposition. Il lui fallut, bon gré mal gré, encore atermoyer. |

Puisqu’il était obligé de laisser le collége, M. l'abbé Raimbault voulut se retirer pendant quelques semaines dans sa famille ; puis, bientôt après, ne voulant pas quitter la ville, il dut s’enfoncer dans un autre endroit plus obscur, où il était moins connu. N'étant pas dans les Ordres, il eût pu tout d'abord laisser l’habit ecclésiastique et n'être pas astreint à prêter le serment, mâis la révolution, qui se montrait déjà furieuse envers ses partisans, était encore bien plus cruelle à l'égard de ceux qu’elle regardait comme ses ennemis. Au premier rang, elle plaçait les membres du clergé. Lorsqu'on parcourt les écrits publiés à cette époque par les fauteurs de la révolution, on est frappé de stupeur en lisant les portraits hideux et odieux même qu'ils tracent des ministres des autels. Ils en font des imposteurs, des vampires, des colporteurs d'idées superstitieuses et immorales, elc., ete. Ce langage atroce n'avait d'autre but que d’exciter de plus en plus la haine de la populace contre eux. D'ailleurs, les hommes iniques et sanguinaires, qui s'étaient emparés du timon des

affaires, avaient autorisé les spoliations les plus sacriléges, les persécutions les plus odieuses et les pratiques les plus criminelles. Comme l'a dit, plus tard, Vergniaud, «on en était rendu à cette époque où l’honnête homme devait se cacher puisque le crime se commeltait impunément. » Pour se soustraire aux perséeulions et aux périls de la situation, M. l’abbé Raimbault prit, par prudence, des habits laïques. Ce motif lui parut suffisant pour auloriser cette démarche. Croyant ne devoir négliger aucune précaution, pour se conformer aux règles de l'Eglise qui défend aux cleres le port des armes, il se condamnait à une sévère réclusion. Il espérait qu’en vivant très-retiré, 11 échapperait à l'œil des perturbateurs. On sait, du reste, qu’à cette - époque, l’égarement des esprits était tel, que la populace en délire proférait des eris de mort contre tous ceux que leurs vertus auraient dù protéger, et qu’on faisait incessamment des perquisitions pour découvrir les vrais enfants de l'Eglise obligés de fuir ou de se cacher. Orléans avait eu ses égorgeurs ; Bourdon de l'Oise, dans la ville de Jeanne d’Arc, comme l’impur Chalier à Lyon, comme Maigner à Avignon et Carrier à Nantes, s'élait montré cruel, rapace, sanguinaire, cupide et vil à l'excès. Orléans, comme Nantes, Paris, Versailles, et le pays tout entier, avait vu ces bouillonnements séditieux d’une populace ex délire, et étaient en proie aux déprédations incessantes et aux vexations de ces fauteurs de l'anarchie. On y savait, de plus, que l’épouvantable Lebon avait décimé les départements du Nord, que Carrier, homme de carnage, avait eu la Bretagne à supplicier, que l'un et l’autre y avaient inventé des tortures dans le but de surpasser les raffinements qu’on reprochait aux cannibales, et qu’ils interdisaient aux émigrés, aux fugitifs, d'avancer dans cette direction. Il en était ainsi des autres départements. Quoiqu’on fut dans des transes indicibles, on voyait encore de toutes parts des méchants acharnés à rendre le sort de leurs semblables plus cruel. La position était insup-

“ portable; mais il était impossible de s'en défendre. Plus on aurait fait d'effort pour s’y soustraire, plus on aurait accéléré sa perte. M. Raimbault dut demeurer enfermé et tout attendre du temps, ou mieux, de la Providence.

C’est au Grand Séminaire d'Orléans, alors dirigé par les prètres de Saint-Sulpice, que M. Raimbault fit la connaissance de l’illustre abbé Picot, auteur de plusieurs ouvrages qui lui assurent une place distinguée parmi les apologistes de la religion, et qui rédigea, pendant FR de trente ans, l’'Ami de la Religion.

Lorsque le serment fut exigé des ecclésiastiques, le vertueux abbé Picot se réfugia dans sa famille, à Neuville. Peu après, étant appelé au service militaire, il essaya d’abord de s’y soustraire par la fuite; cependant, il céda aux conseils qui lui furent donnés de se conformer aux exigences de la loi, et se décida à suivre le sort qu'elle Jui faisait. Préférant le service de mer à celui de terre, il monta sur les vaisseaux pour quelque temps, mais bientôt après il fut appelé dans le bureau de la marine. L'abbé Picot et M. Raimbault continuèrent de s’écrire et de se rendre mutuellement service. Ils entretinrent, toute leur vie, une correspondance assez régulière et des relations d'amitié. Dans ces communications intimes et affectueuses, on voit briller les qualités les plus pures du cœur et de Fesprit (a).

(a) Monsieur Picot s’établit à Paris, en 1804, et continua ses laborieuses investigations sur l'Histoire de l’Eglise au 17ème et au 18ème siècles, commencées dans un temps où il était si difficile de se livrer aux études sérieuses. Il a laissé des mémoires copieux et pleins d'intérêt. Cetinfatigable travailleur, ce valeureux soldat de l’Eglise, mourut à Paris, en 1841, quelques mois seulement après son ami constant, M. Raïimbault.

LE

Un jour, que M. l’abbé Raimbault visitait la bibliothèque

: d'un médecin, à Orléans, il y trouva quelques ouvrages

d'anatomie, dont les gravures, d’un dessin correct et d’une finesse d’exécution rare, l’intéressèrent vivement. Le jeune abbé, qui se piquait de dessin et même de peinture, les observait attentivement lorsque le médecin, M. LaTour, lui conseilla d'étudier l'anatomie. Il l'invita même à faire un cours complet d'étude des sciences médicales, et l’engagea à se mettre, par quelques travaux préparatoires, en état de suivre les cours d’une université où il accompagnerait son fils. Pour le décider à fréquenter plus assidument sa maison et à s’adonner à l'étude de la médecine, le docteur LaTour le pria d’y venir chaque jour et d'y rester en qualité de précepteur particulier de son fils.

M. Raimbault profita des leçons et des conseils de ce respéctable citoyen qui jouissait à Orléans d’une grande réputation, et que ses principes, bons et solides, recommandaient hautement aux hommes honnêtes et intelligents. M. l'abbé Raimbault en parlait toujours en termes respectueux. Enfin, ce qu’il en dit intéressa tellement Monseigneur Plessis, évêque de Québec, que le prélat l’alla visiter en passant à Orléans, en 1819. L’évêque fut enchanté de sa franchise et de ses belles qualités, comme il l'avait été de son dévouement à la bonne cause pendant les Jours de la terreur.

M. Raimbault, qui conserva toujours avec cet homme vertueux des relations d'amitié, n’apprit pas sans émotion que le fils de cet excellent citoyen, son ancien élève, auquel il avait donné des leçons de littérature française et de latin,

était mort subitement à Orléans, en 1814, foudroyé d’apoplexie en apprenant l'entrée des Cosaques en cette ville, tant fut vive l'impression qu'il ressentit de celte nouvelle.

Sur les instances et les conseils d’un patron si recommandable, M. Raiïimbaull se décida à étudier provisoirement l'anatomie et à se montrer partout avec le titre d'élève en chrirurgie, bien décidé, toutefois, à ne s'occuper des plaies que pour le pansement, le bartdage et l'appareil. I] entra donc à l'Hôtel-Dieu et y suivit régulièrement la clinique sous le docteur LaTour. ?

Le Ciel adoucit l’amertume de sa position par la consolation qu'il avait d'adresser quelques bonnes paroles aux patients, et par celle qu’il ressentait en les entendant euxmêmes exprimer parfois des sentiments parfaitement chrétiens.

Pendant qu'il visitait lhôpital, un de ses amis, qui voyait à quels dangers on était exposé tant qu’on n'usait pas de duplieité et de supercherie pour protéger sa toi, lui proposa de se rendre à Meung, jolie petite ville, sise à un peu plus de quatre lieues d'Orléans, et d'y passer quelques mois dans une maison de campagne des environs, qu'y occupait son père.

Les jeunes amis, ayant fait provision de livres, s’y rendirent, en effet, bien disposés à utiliser leurs moments dans cette belle solitude. Mais, à cette époque, les ministres de la religion n'étaient pas les seules victimes des persécutions de la populace égarée. Les laïques avaient aussi à souffrir mille vexations, sous les prétextes les plus futiles, dès qu'on les soupçonnait d’être attachés à la cause de l'Eglise ; et ces vexations devenaient plus PPT ES de jour en jour.

À peine ces Jeunes amis eurent-ils passé quelques semaines : dans cette résidence champêtre, qu’ils s’aperçurent qu’elle était trop rapprochée de la maison de campagne de l’évêque constitutionnel du Loiret, qui la visitait fort souvent. Bientôt

ils quittèrent Meung, parce qu'ils craignaient, en cette demeure isolée, une visite domiciliaire. D'ailleurs, ils n’y étaient pas à l'aise. Bien peu de personnes se montraient bienveillantes dans ces jours de terreur, parce que tout le monde était traité sans miséricorde devant le tribunal sanguinaire de la révolution. On craignait de rencontrer partout des dénonciateurs. Partout il y avait danger d'être compromis, partout on affichait le patriotisme le plus avancé, parce que partout la terreur avait ses agents, ses espions, ses délateurs et ses bourreaux.

La famille qui oceupait ce château, essayait bien de tranquilliser ses jeunes hôtes ; mais, dans ses bons procédés, il n’y avait encore rien de bien rassurant; rien ne pouvait calmer leurs appréhensions.

M. l'abbé Raimbault n’oubliait pas non plus que la loi l'appelait sous les armes, qu’il n'avait échappé à la conscription qu’à l’aide de protection ; et tous les pallialifs, toutes les demi-mesures étaient épuisés. En retardant davantage à déclarer son âge, sa capacité et son domicile, il encourait les peines excessivement sévères portées contre tous les récalcitrants. Il voulut attendre, néanmoins, son ami, M. Vincent Fournier, qui s'était éloigné temporairement, car il ne se croyait en sûreté qu’en sa compagnie. C'est là, de la part de M. Raimbault, il faut en convenir, un de ces mouvements qui montrent une amitié courageuse.

Le jeune ecclésiastique ne s'était pas laissé séduire par

les artifices des agents de l’autorité; il ne fut pas intimidé d'avantage par leurs menaces, ni par les rigueurs qu'ils voulurent exercer contre lui. Défendre les dogmes sacrés contre les railleries des impies c'était un crime. Un jour, M. Fournier s'étant montré zé!é, fut dénoncé. Heureusement il était à peine sorti de l'adolescence ; on le traita d’étourdi, et ses propos d’enconséquences, sans aller au-delà. Ces traitements mettaient bien des personnes sur leurs gardes, et leur faisaient redouter la vie des camps où il fallait, ce

semble, se montrer blasphémateur, même vicieux à l'excès, pour ne pas provoquer contre soi la colère des émeutiers.

M. l'abbé Raimbault voulut tenter encore de se faire exempter des lois de la conseription, à titre d'étudiant en médecine, mais les formes légales d'examen, de brevet et autres, il ne les avait pas remplies régulièrement. Il fut donc obligé de marcher et de prendre le service. C'était pour lui le fluctus decumanus, la dixième vague, l'excès de linfortune.

D'ailleurs, il fallait donner le bon-exemple, et les circonstances r’offraient aucun espoir d’une position plus riante. On ne pouvait pas espérer que l’autorité adoucirait le sort des amis de la religion dont la loyauté était le crime irrémissible. Les républicains, en colonnes mobiles, parcouraient les campagnes, et répandaient partout l’effroi. «Il faudrait avoir vécu à cette époque odieuse, disait ce bon prêtre, pour comprendre les transes des fidèles. On aurait été témoin alors de la fermeté de la foi, et de la vivacité du sentiment religieux des vrais catholiques, au milieu des difficultés de toute espèce qu’on leur suscitait. » La haine des révolutionnaires ne gardait, en effet, aucune mesure. Ils ercyaient, les malheureux, que le meilleur moyen d'arriver à leur but était d’accabler de mauvais traitements les fidèles enfants de l'Eglise qui refusaient d’entrer dans leurs vues ; et, s’ils restaient indociles à leurs ordres, ils les exterminaient sans merci. Il semble que la Providence ait voulu récompenser tant d'abnégation, tant de soumission, à une loi inique. M. l'abbé Raïmbault, cédant donc à la force, se laissa enrégimenter et sut se montrer toujours paisible, docile et obHgeant, puis, au moment où il croyait prendre rang parmi les mousquetaires, on le nomma assistant-chirurgien, en récompense de son obéissance à ses chefs, et ce, sans en avoir été prévenu en aucune façôn.

LE

C'est le 6 octobre 1793, que M. l'abbé Raimbault partit d'Orléans, après avoir été visiter, pour la dernière fois, la belle église de Sainte-Croix, qui est la cathédrale de cette ville, puis ensuite la gracieuse église gothique de Saint- Aignan. Il quitta sa famille dans la désolation. Ilemportait, néanmoins, les encouragements et les bénédictions de ses bons et pieux parents qu'il ne pensait plus revoir. On doit admirer, dans ce jeune lévite, la force d'âme qui lui fit prendre Ja résolution, dans un âge encore peu avancé, de quitter ses proches, ses amis, sa patrie, pour rester fidèle au devoir. La fermeté de ses vertueux parents contribua beaucoup à le soutenir, disait-il. Il exprima ses motifs de confiance entière et de soumission parfaite à la volonté divine, etaurait désiré quitter, pour toujours, cette terre de désolation où l’on ne pouvait plus impunément se donner au service de Dieu.

Revêtu d'un costume bleu ciel, à parements de ve'ours noir et à galons jaunes, coiffé d’un chapeau à la Henri IV, décoré d’un plumet rouge et noir, notre jeune chirurgien se met à l’œuvre, avant mème de se mettre en marche. Il fait des pansements à l'hôpital militaire, rend service aux malades et aux blessés, se dévoue avec une générosité toute chrétienne au soin des infirmes, se sacrifie bien des fois avec zèle, pour leur procurer, dans ces jours difficiles, les conso- Jations de la religion. I montra dans cet emploi une charité digne de tout éloge. Les colonnes mobiles si cruelles, les rigueurs du service, la sévérité des tribunaux multipliaient les malades et les blessés aux ambulances, aux prisons, aux hôpitaux et partout. Dieu, voulant châtier la France, ne

permit pas, toutefois, que tous ses serviteurs fussent immo- B

lés. Un bien grand nombre, il est vrai, fut sacrifié, soit pour

édifier, soit pour soutenir les autres.

M. l'abbé Raiïmbault était obligé de se rendre à Paris

pour y joindre son régiment. C'est encore aux hôpitaux, c'est aux ambulances qu’on le trouvait depuis son départ d'Orléans. Bon nombre de ces troupiers, que la fatigue, le chagrin, la misère, le régime auquel ils élaient soumis, et d'autres causes, conduisaient à l'hôpital, avaient négligé les devoirs de la religion.

Chez les uns, elle reprenait son empire dès qu'ils se voyaient privés des Jouissances de la vie de famille et dans le malheur ; d’autres paraissaient exaspérés, et déployaient une fureur qui n’était bien souvent que factice.

Des misères de toutes espèces, des privations, des fatigues bien grandes et bien prolongées, voilà le pain journalier de nos jouvenceaux, affublés du costume militaire, et faisant route sur Paris. Ces fâcheuses circonstances multipliaient et prolongeaient les étapes. A tous, l'argent faisait défaut ; mais M. Raimbault et son parti se montraient toujours calmes et pleins de résignation.

Arrivé à Paris, M. l'abbé Raimbault alla trouver son frère

aîné, alors employé chez un marchand de vin, homme fort :

poli, qui voulut aller même lui faire visite à l'hôtel où son frère l'avait installé. Ce brave homme était animé d’un excellent esprit. Il ne manifesta même aucune défiance dans un temps où elle aurait été surtout si excusable.

Un jour, M. l'abbé Raimbault alla, par curiosité, avec son frère, au club des jacobins, où l'anarchie centralisée siégeait en permanence et multipliait sans cesse les moyens d'activer la haine du bas peuple contre le roi, l’ordre et les lois. Il y vit l’insolence des manières s’allier aux dépits de Ja haine qui avait couvert la France d’assassins. Les propos des clubistes étaient échevelés, violents, cruels à l'excès, et leurs manières étaient barbares et viles au suprême degré.

Bientôt un gendarme lui demanda le billet ou passeport

dont il fallait être rigoureusement muni pour le voyage. M. Raimbault n’en avait pas. Alors l'agent de la force publique, comprenant son embarras, se monira terrible en paroles et furieux en apparence ; mais, loin d’être méchant au fond, il voulait, sous un dehors brusque, cacher son désir de sauver autant de personnes qu'il le pourrait.

Le gendarme, pour s'en débarrasser, prit le parti de l'éconduire, et violemment même, plutôt que de le dénoncer. I] parut ensuite gourmander ses aides de ce qu'on l'avait laissé échapper contre son gré. Sans doute, la haine n'avait pas éteint en cette âme toute générosité. I était évident que ce portier faisait là un métier qui allait peu à sa nature.

Cependant, M. l'abbé Raimbault düt se mettre en marche avec son régiment partant pour la Belgique. Il n'y avait pas moyen de se soustraire à la rigueur de la loi. La consigne était sévère; elle ne laissait aucune chance d'évasion. Partout des visites domiciliaires, faites avec de grandes démonstrations de sévérité, partout des plaintes de gens molestés à outrance par des pillards, qui, au nom de la loi, exerçaient une odieuse tyrannie envers toutes les classes du peuple. Partout, sur leur passage, ils trouvaient une population scindée en deux ou trois partis, agitée, passionnée, fanatisée. D'un côté, l’alarme, la stupeur, et, de l’autre, le désordre et la soif du sang.

M. Raimbault, malgré ses répugnances, s'était mis en règle. Grâces aux lettres du bon docteur LaTour et aux protections que celui-ci avait pu ménager à son élève, on lui accorda d’abord assez de latitude ; mais il fallut suivre les marches, se conformer à la discipline, alors inexorable, et se faire à la vie des camps qui ne laissait d'ordinaire que peu de moments à consacrer aux exercices religieux. Pas d'amis sur la route, des inconnus dans le régiment ; et personne ne se voulait exposer en portant à autrui des marques de sympathie. On eût dit que toute l'énergie était concentrée dans l’âme des méchants, dans ces jours de deuil !

Il fallait chaque soir se procurer un gîte, n'importe comment. Nos troupiers couchaient sur des greniers à foin, où dans d'autres bâtisses séparées «le la maison principale, d’où ils auraient peut-être pu se sauver sans compromettre les gens du logis; mais ils ne se connaissaient pas encore, ils se défiaient les uns des autres. Parfois, des mâsures, des meules de paille Jeur servaient d'asile et de lieu de repos. Mais ils étaient sans linges, manquant de tout ct livrés aux tristes pensées que leur inspirait leur avenir. Leur position était bien précaire; ïls le sentaient vivement, car les dangers étaient toujours très-menaçants et les alertes continuelles. Sans cesse on était exposé au caprice d’espions nombreux et malicieux, et tous les jours on apprenait de nouveaux triomphes de l'impiété sur la religion. Nos jeunes troupiers se bornaient à se consoler mutuellement, encore ne le faisatent-ils qu'à demi mot. Les dangers continuels au milieu desquels ils vivaient, les rendaient fort ingénieux.

Après avoir traversé les plaines de la Champagne et cotoyé quelque temps la Meuse, on arriva sur les confins de Mésières, où le séjour ne fut pas long; mais là, notre bon abbé eonçnt le projet de s'associer quelqu'un pour effectuer son évasion. I s’en ouvrit d’abord au jeune Fournier, dont il connaissait les tendances et le bon esprit, mais ce fut avec beaucoup de réserve, car il était vif, léger et fort pétulant.

Bientôt le régiment arriva aux environs de Philippeville, place forte, sise sur une riante colline, dans la province de Namur, ci Belgique. On ctait au 15 janvier 1794. Mais

n'anticipons point.

M. Fournier était dans le même régiment que M. Raimbault. IT avait été élève de Philosophie'et répétiteur d'une classe élevée. Il nous revient, d'anciens amis du vieux curé, qu'il avait étudié la théologie sous la direction des messieurs de Saint-Sulpice, à Orléans. M. Fournier avait d'excellentes dispositions pour l'étude, et, sans détour aucun, il annonçait … à tous, quand l’occasion s’en présentait, malgré les jours

orageux et difficiles que l'Eglise traversait, qu’il voulait être prêtre. Comme il était pourvoyeur dans le régiment, et qu'il avait toute facilite de rencontrer son compatriote, M. Raimbault, et d'aller en tous sens, celui-ei lui fit part, en lui parlant latin, de son projet d'évasion et du dessein qu'ilavait de lassocier à ce projet. Voilà que le naïf pourvoyeur s’en va parlant latin, sans égard aux soupçons qu'il peut faire naître contre ses camarades et contre lui-même, soupçons qui auraient pu avoir les plus graves conséquences. Toujours est-il que M. Raimbault réussit enfin à se concerter avec lui pour déserter, et qu'il s’associa même un troisième camarade, dont le nom nous échappe, mais qui partageait bien ses sentiments, et ne manifestait aucune crainte de mourir, disant qu'il se réjouissait de risquer sa vie au service d’une bonne cause.

Dans la nuit du 24 décembre 1793, sous prétexte d’aller à la messe de minuit, nos jeunes amis avaient tenté de s'éloigner et d'effectuer leur évasion; mais n'ayant trouvé aucune issue facile, ils revinrent au camp avant d’avoir éveillé les soupçons, évitant par là de s’attirer les plus grandes rigueurs. Grand fut leur désappointement. Cependant, comme ils sortaient souvent et que leurs absences élaient par fois prolongées, lun étant pourvoyeur et l’autre assistant chirurgien du régiment, ils réussirent, sans créer d'ombrage, à ourdir un nouveau plan d'évasion. M. Raimbaull était prudent, mais aclif, courageux, et, cependant, circonspect. Il fut plus d’une fois utile à ses compagnons d’infortune en cette circonstance si décisive. Son air franc, loyal et décidé, le tira d’embarras en bien des occasions périlleuses à l’extrème, et son sang-froid les favorisa et les protégea souvent contre les malveillants.

C'est le 26 décembre, deux jours seulement après avoir manqué leur but, que monsieur l'abbé Raimbault et ses jeunes associés partirent de nouveau, disposés à tout risquer, pour s'éloigner du régiment. Ils se rendirent nuitamment, et tout d’un trait, à un village situé sur les confins de Ja province de Liège. Ils tentèrent, le lendemain, d’aller plus loin et de se rendre par de bonnes routes, dans un lieu plus sûr, lorsque, sur le soir, ils se décidèrent à entrer dans l'église du lieu. Ts y trouvèrent effacé tout ce qui pouvait rappeler le souvenir de la religion. En effet, la première entrée des Français en Belgique, en novembre 1792, avait été marquée par le pillage et la dévastation. Ils avaient insullé aux affections et aux habitudes de ee peuple religieux. Les exactions, les emprunts forcés avaient exaspéré ie peuple, la eupidité la plus cffrénée avait souillé les églises par d’horribles sacrilèges.

Partout donc les temples étaient fermés et leur extérieur annonçait que l’on avait renoncé à Dieu. Plusieurs d'entre eux avaient mêmeété dévastés. Grande fut donc la surprise de nos jeunes fugilifs, en constatant que Péglise où ils se trouvaient avait été épargnée ! Ils devaient s'étonner, en efet, que les mains sacriléges, qui avaient saccagé tant d'églises, eussent oublié celle-ci, partant si modeste.

La nuit ordinairement couvrait leur marche. Ce jour-là, cependant, 1ls s'étaient mis en route plus à bonne heure. C'est au jour tombant qu'ils entrèrent dans ce modeste sanctuaire. On y chantait un salut au Saint-Sacrement. C'était déjà pour eux une grande consolation. Leur présence, leur costume surtout, créèrent quelque sensation parmi les

rares assistants. N'oublions pas qu'à cette époque, on vio- lentait les consciences et que l’on punissait sévèrement Îles actes publics et les pratiques extérieures de religion. Ifeureusement, l’attitude de nos jeunes militaires donna bientôt les meilleures assurances à ces bons chrétiens.

Cette église étant isolée, et même d’un accès assez difficile, en dehors de la grande route, et peu fréquentée, c’est

probablement pour cela qu'on n’avait pas cru devoir l'hono- rer de la persécution et des dévastations qu’on avait infligées à beaucoup d'autres plus considérables et plus importantes.

Quoiqu'il en soit, le prètre officiant leur parut pieux et réservé. Comme la plupart des églises étaient desservies par des intrus, excepté quelques chapelles ou petites églises rurales peu considérées, nos jeunes conscrits se consultèrent avant d'aller s'ouvrir à lui. Ils connaissaient les peines sévères que les lois sanguinaires de l’époque portaient contre eux, et comme enfants fanatiques de l'Eglise, et plus encore comme déserteurs de la cause de la révolution.

Enfin, ils se décidèrent à l'aller trouver à la sacristie, et à lui parler de leur position. Depuis que les pieuses solennités du eulte catholique avaient fait place à des fêtes publiques, dérisoires et paiennes, personne n’osait se fier à un ami, voire même à un parent. Nos jeunes militaires connaissaient bien les conséquences auxquelles ils s’exposaient, mais ils se crurent en sûrelé avec un prêtre, et leur espé-. rance ne fut pas déçue.

Le prêtre montra d’abord quelque défiance vis-à-vis Ces inconnus. Certes, leur costume militaire et leur qualité de fugitifs ne les recommandaient guères à une personne surveillée Imcessamment. Le prêtre se refusa d’abord d’accéder à leurs vues. Il était dans un état visible d'émotion et de douleur. N'oublions pas que c'était un crime, à cette époque, de recueillir des suspects dans sa maison. IL fallait

détruire un injuste soupçon. M. l'abbé Raimbault s'empressa donc de présenter ses excuses et de traiter l’homme de Dieu avec tous les égards dûs à son caractère, et avec la réserve que commandait sa condition.

Sa grande délicatesse de conseience ne lui permit pas d'user de détour pour attirer la compassion.

Le fréquent passage des troupes, la rigueur des peines portées contre ceux qui donnaient asile aux insermentés, gènaient le ministre de Ja religion, et sa contrainte ctait bien visible. Il leur fit part de ses motifs de crainte. Les patrouilles des républicains, les allées et venues des colonnes mobiles, les visites domieiliaires l'inquiétaient. D'ailleurs, ajoutait-il, les traitres prennent toutes les formes pour inculper les royalistes, les gens d'église et tous ceux qui ne sont pas les partisans de leurs idées révolutionnaires. Cependant, voyant qu'ils tenaient fermes, il ne leur cacha pas ses sympathies pour eux, sympathies bien légitimes entre compalrioles, et surtout entre enfants soumis et dévoués à l'Eglise.

C'est alors qu'ils lui avouèrent qu'ils étaient portés à l’état ecclésiastique et qu'ils voulaient observer les lois de l'Eglise, malgré toutes les vexations auxquelles les bons ecclésiastiques étaient soumis par l'autorité du jour, non-seulement molle, mais outrageante autant qu'elle était injuste.

Le bon prêtre fut édifié de leur piété. Il accueillit, après ces préliminaires, ces respectables proserits dans sa maison. Ils y reçurent l'hospitalité la plus cordiale. Son attachement à la foi était sincère. Is trouvèrent en lui un consolateur qui les fortifia dans les épreuves qu'ils avaient à supporter. Il leur promit un guide pour le lendemain et mit à leur dispositon quelques provisions, les exemptant par là de solliciter l’aide de gens qui auraient pu les dénoncer.

Get acte charitable était fort louable, surtout dans un temps où il élait assez difficile de se procurer du pain, vû le grand nombre de bras enlevés à l'agriculture et les

accaparements faits dans les campagnes pour les troupes. Le bon prêtre, aprèsles avoir fait conduire pour la nuit dans un grenier, alla lui-même y passer quelques heures, et ne se sépara d’eux que pour leur laisser prendre le repos que réclamaient leurs membres après les fatigues d’une aussi longue marche. Pendant ces heures agitées, ils converserent de matières spirituelles, s’occupant de réflexions sérieuses; et le bon prêtre répétait de temps à autre: « C'est toujours un bonheur de souffrir pour la religion !»

Il fut décidé que nos fugitifs entreraient dans la Belgique par la province de Liége, afin d'éviter les piquets qui couvraient la marche du régiment sur Bruxelles, et de dépister Jes gendarmes qu'on ne manquerait pas de mettre à leur poursuite. On était sous l'impression qu’on serait plus en sûreté du eôté de Liége, à lPouest, et que d’ailleurs les armées républicaines ne pourraient, delongtemps, reprendre leur marche sur Bruxelles.

Le lendemain, le respectable hôte les fit échapper de grand malin, par une porte dérobée de son jardin. Ils prirent un sentier qui les conduisit au loin. Alertes et dispos, ils réussirent à tromper la vigilance des gardes en prenant toutes les précautions que la prudence exigeait dans ces circonstances difficiles. En effet, les dénonciateurs montraientune activité infatigable. La délation était encouragée et récompensée partout. Les nombreuses exécutions qui avaient lieu dans les départements rendaient tout le monde défiant, et commandaient la prudence. Cet acte de charité de la part du bon prêtre était d'autant plus précieux pour nos fugitifs que leur protecteur avait tout à craindre de la part des pro-consuls farouches et barbares dont la France était alors couverte, et qui avaient partout des sbires aux aguels.

S'étant éloignés dans la campagne, à quelques milles même de distance, en arrière du toit hospitalier du prêtre qu'ils venaient de quitter, ils firent rencontre d'un cavalier

hongrois qui les surprit sur la grande route avant qu’ils eussent pu se concerter sur le moyen de s'échapper. I les fit passer sous son mousquet, assaisonnant cette cérémonie de paroles violentes et dites avec fracas, sans qu'ils les eussent comprises. Malgré ces grandes démonstrations, leur alarme se borna là. Ce fut bien une petite humiliation pour des militaires français ; mais ceux-ci respeclaient avant tout les lois de PEglise. D'ailleurs, ils trouvèrent plus prudent de mettre de côté toute susceptibilité que d'attirer l'attention. Leur rencontre n’eût pas d'autre suite.

Il leur restait, cependant, plusieurs jours de route à faire, encore ne devaient-ils, le plus souvent, marcher qu'à la faveur des ténèbres, prendre les voies les moins fréquentées, et ne négliger aucune de ces précautions qui gênent la marche et la ralentissent dans un temps où tout, néanmoins, les pressait de l’activer.

Arrivé à Liége, M. l'abbé Raimbault voulut satisfaire sa : dévotion envers le Saint-Sacrement. Il alla s'agenouiller plusieurs fois à l’église de Saint-Martin, où la vierge de Rétines (Sainte Julienne) avait prié si souvent. Puis, nos jeunes séminaristes durent alors reprendre le: métier de fugitif avec ses dangers et ses fatigues. Mais il leur fallait payer un guide pour les diriger dans leurs marches à travers un pays étranger. Le plus difficile était d’en trouver un qui fùt prudent, discret et dévoué.

Cependant, 11 faut l'avouer, les difficultés s’aplanissaient. Dans ces jours de terreur on vit des exemples de vertu. héroïque de la part même des gens étrangers à notre culte. Pour le moment encore, linges, vêtements, nourriture, tout leur manquait. Bientôt, épuisés par des marches et par un genre de vie auquel ils n'étaient pas faits, l'exil pesait de tout son poids sur les esprits des jeunes fugitifs.

Ils ne se découragèrent pas.

Il leur fallut, néanmoins, songer à se cotiser pour payer le guide et pour se procurer les moyens de continuer leur

route. L'un donne des assignats, papier-monnaie que l'assembiée constituante avait créé et que le gouvernement, pressé par des nécessités croissantes, avait soudainement mulliplié. Malzré des lois implacables pour faire accréditer ce siwne des valeurs, le papier n'était pas accepté, même en France, par ceux qui n'avaient pas confiance dans le crédit ni dans la sincérité du gouvernement. On conçoit qu'il était bien autrement déprécié en Belgique.

M. Raimbault douna son étui de lancette qui valait environ vingt francs. Le troisième changea et livra tout ce qu'il lui restait de ses assignats. D’une somme de cmgq cents francs, valeur de France, qu'ils représentaient, il ne retira que soixante francs en espèces sonnantes. Mais, qu'étaient ces pelils sacrifices devant ceux, et plus multipliés et plus grands, que les circonstances exigeaient des confesseurs de Ja foi ?

Nos jeunes militaires ne se montrèrent pas abattus pour tout cela. Tous ces échanges, ces arrangements, se firent à la hâte. Il y avait encore probablement, auprès d'eux, des émissaires occultes et des bandes qui parcouraient les villes et les campagnes, et qui y répandaient mille bruits alarmants. Il leur fallut done hâter le pas et s’avancer dans l'intérieur du pays.

Sans espoir de secours, n'ayant qu'à peine les vêtements nécessaires, demandant chaque soir asile à des toits différents, nos Jeunes amis n’eurent bien souvent d'autre retraite que les haies et les broussailles. Le danger de se compromeltre, les rendait timides et craintifs. Jls ne pouvaient, néanmoins, s'empêcher d'admirer le dévouement avec lequel, en pays étranger, les catholiques et les non-catholiques recevaient les exilés. Tantôt, en effet, on les accompagnait dans leurs courses nocturnes, tantôt on venait audevant de leurs besoins avec empressement ; on leur signalait les obstacles à redouter; on les aidait avee une bienveillance touchante qui indiquait que, malgré les persé-

cutions, la foi et la piété s'étaient conservées d'une manière vraiment étonnante dans ce pays.

De Liége, il failut se rendre à Bruxelles, et ce ne fut que vingt-deux jours après avoir laissé le régiment qu'ils y arrivèrent, le 17 janvier 1794. Nos jeunes exilés y furent accueillis avec une tendre bienveillance au Séminaire fonde en cette ville par quatorze évèques émigrés.

Là se trouvait aussi bon nombre de prêtres français qui tournaient leurs regards vers la patrie. La faction tvrannique qui pesait sur la France les avait forcés de s'éloigner de leurs troupeaux. Ces hommes, habiles dans les langues et dans les lettres, s'élaient réunis pour former aux sciences et à la sagesse une foule de jeunes gens confiés à leur sollicitude,

C'est là que M. Raimbault fit la connaissance du Rév. Père de Rosaven, plus tard assistant-général de la Com- : pagnie de Jésus, à Rome, mort il y a déjà quelques années. Il se rencontra encore avec ce personnage en Allemagne et plus tard à Londres, où ils se visitaient souvent.

L'orage devenait, cependant, plus menaçant. Il fallut bientôt, lorsque les armées républicaines portèrent de nouveau la désolation dans cette contrée, chercher un asyle plus éloigné du théâtre de la guerre. A l’approche des armées françaises, qui envahissaient encore une fois la Belgique (au mois de juillet 1794), on dut songer à émigrer (a)

Le 28 juin 1794, M. l'abbé Raimbault se rendit à Anvers, sur la rive droite de l’Escant, où il ne put toutefois

(a) Après la première invasion de la Belgique par les Français, en 1792, Ha Convention avait déjà, par divers décrets, prononcé la réunion de plusieurs provinces et territoires de la Belgique à la France ; mais les troupes françaises en ayant été chassées peu après, ces décrets étaient restés sans effet. La seconde invasion (en 1794) fut plus durable... On ne tarda pas à introduire en Belgique les violences et les folies qui caractérisaient alors le gouvernement républicain en France.—Prcovr, Mémoires pour servir à l'Histoire Eccléstastique, etc. Tome VI, page AT.

résidér que jusqu'au 3 juillet, 11 se détermina à passer en Allemagne.

C’est alors que les circonstances obligèrent M. Fournier à se rendre à Franckfortoù à fut reçu et traité avec beaucoup de charité; mais M. Raimbault était revenu à Anvers quelques jours avant leur séparation, —car la séparation était nécessaire. Ce fut une grande douleur pour l’un et pour l’autre... Ils avaient en vain espéré trouver de l’emploi dans cette capitale des richesses commerciales de l'Allemagne, mais les situations étaient véritablement encombrées. Ils se décidèrent à chercher ailleurs un emploi quelconque.

Nous avons sous les yeux de fort jolies pages que M. Raimbaull écrivait de Londres, à son ami demeuré en Allemagne. Nous voudrions pouvoir les reproduire ici, bien persuadé que le lecteur les lirait avec attendrissement. Quoiqu'il ensoit, ces deuxcompatriotes, compagnons d’études, d'armes et d’exil, furent deux ans séparés l’un de l’autre ; et, la première fois qu'ils se rencontrèrent, après cette longue séparation, ce fut dans la Basse-Ville de Québec.

M. labbé Raimbault se voyait à Anvers sans ressource aucune, lorsqu'un jeune abbé lui dit qu’il venait de recevoir une lettre de M. Jousse, le neveu du célèbre légiste anticatholique et janséniste, professeur de musique à Londres, qui l’y appelait, el qui lui donnait d'assez amples moyens de s’y rendre. Il lui offre de partager sa bourse. Désireux de se rendre en Angleterre, obligé qu'il est de se mettre en marche, il se décide à accepter l'offre généreuse de son jeune confrère qui veut bien lui offrir sa bourse. Ils montent sur une barque, s’exercent à la manœuvre pendant quelques jours, et reçoivent la ration des matelots. (C’est tout ce qui leur est alloué pour leur travail. Ils n’osent dire qu'ils sont Français, encore moins qu’ils sont ecclésiastiques ; car ils eussent'infailliblement été renvoyés s'ils eussent fait connaître qu'ils étaient des déserteurs de l’armée républicaine.

Un autre contretempsatiendait M. Raimbault. Bientôt, son compagnon seretira, se plaignant dela modicité de sesressources el de l'impossibilité de faire tous deux le voyage ensemble.

Cependant, malgré sa pauvreté et son dénûüment absolu pour faire la traversée, M. Raimbault ne perdait pas courage. 1} s’associe, à la faveur de son grossier costume, et du déguisement qu’il emprunte, sur les vaisseaux du CHR tage, à des gens de la côte qui allaient chaque jour vendre des laitages, des légames, des fruits et d’autres aliments aux équipages des gros vaisseaux dans la rade, espérant toujours se rendre à Londres.

À l’aide de ce stratagème, les populations du littoral avaient déjà réussi à soustraire un grand nombre d’ecclésiasliques et d'autres personnages à l'exil et à la mort. On faisait même, d'ordinaire, plusieurs fois ce voyage, de terre aux vaisseaux, presqu’en pleine mer, avant que de débarquer un sujet. Il fallait connaître son monde, apprécier les dispositions des fugitifs, et, à l'aide de manœuvres subüles et prolongées, en soutirer le plus possible d'argent où d'effets de valeur.

Enfin, M. Raimbauli ayant réussi à s’'embarquer incognito, le 4 ou le 5 juillet 1794, sur un de ces vaisseaux, commandé par un homme oflicieux, vogua quelques jours avant de connaître définitivement ce qu’on ferait de lui. Se voyant à l'abri des atteintes des tyrans qui ensanglantaient la France, il se trouva bientôt en proie à de nouvelles perplexités. Comment et où prendrait-il terre? Quand le voudrait-on déposer au rivage ? Comment y serait-il accueilli? N'auraitil pas les mêmes luttes à soutenir pour maintenir son existence? Les dispositions des populations de ceite rive lui paraissaient douteuses, il est vrai, mais celles de ses compatriotes étaient décidément mauvaises.

Au milieu de ces agitations d'esprit, on nuit fin à ses auxiétés en le débarquant, le 6 juillet au soir, à Harwich, près de Colchester, au comté d'Essex, sur les côtes de l’Angloterre, vers le Sud-Est, sans qu'il eûl toutefois éprouvé

aucun désagrément. Il y recut, dès les premiers moments, les soins que sa position réclamait.

Le gouvernement de la Grande-Bretagne avait voté des sommes considérables pour améliorer la position des émigrés français. La généreuse hospitalité qu’il exerça envers eux excita l'admiration universelle ; et, dans toute l'étendue du royaume, les citoyens imitaient, avec grâce, le bel exemple que le roi, la cour, les ministres d'Etat et lous les grands personnages du royaume donnaient au monde entier.

dE

Pauvre et inconnu sur une terre étrangère, M. l’abbe Raimbault, toujours fort de l'appui du ciel, partit à pieds, pour se rendre à Londres, cheminant assez lentement pour ne pas épuiser ses forces, et afin d’être en état de travailler dès qu'il trouverait de l'emploi. Un bourgeois bienveillant lui donna sur son chemin des habits et des chaussures, pour remplacer la pauvre défroque endossée sur les bateaux d'Anvers.

C’est le 12 juillet 1794, que M. Raimbault arriva à Londres. L'agent du Gouvernement Britannique auprès du clergé l'acueillit avec une bonté toute paternelle. I apprit là, quelques jours après son arrivée, que le 9 thermidor (dimanche, 27 juillet,) Robespierre avait finises jours sur l’échafaud, au milieu des eris de joie du peuple qui applaudissait à son supplice. Bientôt les prisons furent ouvertes et l’on commença à espérer de meilleurs jours pour la France. Mais les persécutions, pour être plus modérées, ne cessèrent pas pour tout cela. | M. Raimbault s’aperçut bientôt qu'il pouvait compter sur les bonnes dispositions du peuple anglais en faveur des victimes de la révolution. Dès son arrivée, il fut introduit à Monseigneur de Saint-Pol de Léon, l'illustre et pieux M. De la Marche, que ses procédés si bienveillants ont immortalisé (a).

Bientôt il fut conduit à la chapelle de Soko Square, où se

(«) IL termina sa laborieuse carrière à Londres, à l’âge de 77 ans, le 25 novembre 1806.

faisait régulièrement le service paroïssial. Tout le monde lui parut animé des meilleures intentions à son égard.

Sa joie fut plus grande encore quand on le présenta aux évêques, et qu'on lui fit connaître qu’on avait toute liberté, pour l'exercice du culte catholique, sur la terre hospitalière de l'Angleterre.

On loue le courage et la patience du jeune lévite. On s’empresse de le consoler, de le fortifier dans ses desseins de donner à Dieu et de consacrer au service de l'Eglise une vie arrachée à mille dangers, par l'entremise de la Providence. Aussi, ce bon ecclésiastique disait-il qu’il n'avait pas d'autre ambition que d'aller évangéliser les campagnes et d'instruire la jeunesse, selon que le règleraient les Supérieurs ecclésiastiques.

Heureux de se trouver accueilli si favorablement par des compatriotes, M. l'abbé Raimbault se hâta de visiter un grand nombre d’ecclésiastiques français qui vivaient à Londres et dans ses environs, bien plus des bienfaits du gouvernement que du produit de leur science ou de leur industrie. Le plaisir d’être libre, d’être avec des confrères, des prêtres animés du meilleur esprit, et qui souffraient pour la même cause, lui aurait fait oublier les maux passés, si leur acuité eût causé une impression moins intense dans tout son être.

M. Raimbault passa onze mois en Angleterre, gémissant sur le triste état de la religion dans sa patrie désolée. D'abord il y apprit la langue du pays. Il semblait que la rigueur avec laquelle lui et ses compagnons avaient été traités pendant leurs courses, eût dû leur rendre assez pénible déjà leur condition d'exilés, pour les décider à se fixer en Angleterre. Mais non; il en fut bien autrement quant à M. Raimbault, qui était animé d’un esprit délicat, et qui bénissait la Providence de l'avoir conservé jusque là, sain et sauf, alors même que tant d’autres avaient été impitoyable-

ment immolés aux fureurs de la populace. D'ailleurs, il ne

devait, il ne pouvait pas consentir à être à charge aux autres ; aussi se donnait-il toutes les peines pour se con- : former aux desseins du ciel, et pour se suffire à lui-même.

Mais laissons ce pieux ecclésiastique exposer lui-même la condition que les circonstances lui ont faite, et ses efforts pour n'être pas à charge à autrui.

C’est dans une lettre, datée de Threadneedle-Street, n° 55, Londres, 8 décembre 1794, qu'après avoir fait la description de son logement, le modeste abbé expose ainsi ses plans à un de ses amis: .............,..........Quand nous n’aurlions, pour adoucissement à nos maux, que le sentiment pur d’un cœur vertueux, ne serions-nous pas assez dédommagés de toutes nos souffrances ? Quelle plus douce jouissance que celle de pouvoir se dire à soi-même : Je suis malheureux parce que J'ai suivi les principes dela justice, j'aurais pu me procurer quelques jouissances et m’épargner toutes mes peines, le moyen était entre mes mains... mais toutes les jouissances du monde, l'univers entier me dédommagerait-il des reproches de ma conscience ? Je n’ai fait que ce que j'ai cru devoir faire. J’ai réfléchi, j'ai consulté... et que m’importent les suites d’une bonne action ?.... Si nous ajoutons à cela tous les motifs que la religion nous suggère, alors tous nos maux s'évanouissent. Mon âme s'agrandit à mesure que mon corps souffre ; elle acquiert d'autant plus d’énergie et de force que les objets extérieurs la compriment moins, elle s’isole de tout ce qui est terrestre, et ne se nourrit plus que des biens solides et durables...

«Je me suis occupé constamment, depuis mon arrivée, de l'étude de la langue anglaise, et heureusement j'y ai fait assez de progrès pour me tirer d’affaires. Je me suis trouvé, il est vrai, dans la conjoncture la plus favorable, auprès d'une personne qui sait assez cette langue pour faciliter les principes de la prononciation. J'entends actuellement les “sermons où j'assiste tous les dimanches etje puis me passer d’un interprète pour quelque chose que ce puisse être. Voilà

pour la langue. C’est un point nécessaire de savoir la langue du pays—mais ce n’est pas tout. C’est un moyen nécessaire pour entreprendre quelque ‘chose, mais ce moyen n’est pas toujours efficace. Tu sais déjà par ce que je t’ai écrit que M. .» HSE , avec la meilleure volonté du monde, ne peut m’assurer une existence indépendante, car la fortune publique d’un pays influe beaucoup sur eelle des particuliers, et la guerre est si désastreuse par elle-même et si expensive (dispendieuse) surtout au pays dans lequel nous sommes, que les arts et les sciences sont dans un état d'inertie aussi grand que celui du commerce. D'ailleurs, il serait de mon devoir, quand je n’y serais pas contraint par la nécessité, de chercher par moi-même les moyens d’être à mes amis le moins à charge possible. Pendant ces premiers cinq mois de mon séjour, tout en m'occupant de la langue, sans laquelle je ne pouvais rien faire, que de projets différents j'ai formés! que de plans opposés les uns aux autres se succédaient rapidement !... Parmi ceux auxquels je me suis le plus arrêté, voici les principaux : 1° de passer quelque temps dans une académie pour me perfectionner dans la langue ; 2° lever un écriteau (mettre une enseigne) de maître de mathématiques. 3° apprendre un métier :-oh! voilà qui t’étonne, j'en suis sûr, mais je ne parle pas des autres—1l m'est venu à l’idée d'apprendre un instrument ou encore de me faire engraver (graveur) ou de me perfectionner dans le dessin et la peinture afin d'en donner des leçons... tout cela ne s’explique que par les circonstances locales. Quant au premier, je n’y ai pas encore renoncé el j'attends le mois prochain qui est le temps des changements pour les assistants. J’ai manqué depuis peu une place bien agréable dans ee genre—dans une académie située à une lieue de Londres, dans le plus beau site. Elle était de vingt-cinq guinées par an et la table, enc., mais 1! fallait veiller et conduire les enfants à l’église protestante, et je l'ai refusée. C’est une difficulté qui se rencontre souvent dans ces sortes de places et qui me fait craindre de

n’en pouvoir trouver sans cette condition, ce qui m’y ferait renoncer. Quant au second, les hautes sciences ne sont pas actuellement assez en honneur pour pouvoir espérer de faire fortune dans cette partie. Je réussirais peut-être mieux si je pouvais seulement montrer l'écriture et la routine des comptes nationaux et étrangers comme tu sais que les montrent les maîtres d'écriture, car c’est ce qu'ils entendent ici par mathématiques. Pour les mathématiques plus approfondies, il n’y a guères que les militaires qui s’en occupent et ils sont au service maintenant. Cependant, j'essaierai d’exposer un bill (a) de mathématiques ; il en arrivera ce qu'il pourra. Je serais content si je me procurais seulement deux écoliers. Tu vois que mes désirs sont assez bornés. Quant au troisième, par où J'aurais dû commencer et par où il faudra finir, je n’envisage plus cela comme un établissement durable, mais comme un moyen de subsister pendant le temps de notre détresse, moyen plus sûr, sans doute, que celui des sciences, et très-conforme à la vie errante et fugitive que nous menons. Avec tout cela, on est, en quelque sorte, à l'abri des caprices du sort, ou plutôt on ne fait que suivre le plan de la ProYidence qui nous ordonne de prendre tous les moyens justes pour nous procurer le nécessaire. M. de B......(b) ayanteu occasion d’écrire à Baltimore, je l’ai chargé d'informer M. Chicoineau de ce qui nous concernait tous deux. M. Ch*** doit se rendre à Montréal, auprès de M. Desjardins, qui est grand-vicaire de l’'Evèque de Québec. »

(a) C'est-à-dire qu’il exposera une affiche pour faire connaître qu’il enseigne les mathématiques.

(b) M. de Bouvens, grand-vicaire de l’Archevêque de Tours, M. de Conxzié. Il passa en Angleterre en 1795. C’est lui qui prononça l’oraison funèbre du duc d’Enghien et celle de l’abbé Edgeworth de Firmont, etc. Il est mort au commencement de l’année 1830. Quelques années auparavant, il s'était démis de la charge d’aumônier du roi.

Cette longue série d'incidents et de faits affligeants va faire place au récit des attentions de la divine Providence qui dédommage toujours ceux qui se soumettent à ses décrets, et des actes de générosité dont M. l’abbé fut l’objet de la part de bien des personnes haut placées. «Dieu, dit un écrivain célèbre, ménage la consolation de l'espérance même au moment où, dans les évènements qui s'accomplissent, tout semble dépendre de la volonté et du caprice des hommes. En exerçant une autorité supérieure en faveur des siens, qu'il protège, il donne des preuves de la bonté de sa Providence. » |

M. Raimbault enseignait à Londres le français et le clavecin, dont il avait pris des leçons à Orléans. Lorsqu'il vit qu'il pourrait en faire un moyen de subsistance, il alla lui-même, afin de se perfectionner, prendre des leçons chez un maitre plus autorisé, M. Jousse, celui dont nous avons parlé plus haut. Il regrettait que les circonstances ne lui eussent pas permis de se livrer davantage à cet art avant cette époque, car tout son temps se passait à Londres à apprendre et à enseigner la musique, ce qui lui ravissait des heures qu’il destinait aux études sérieuses.

C'est dans ces circonstances que cet homme studieux reconnaissait qu'il est avantageux de s'occuper des arts et des sciences, auxquelles le hasard nous permet de donner notre attention, puisqu'on y trouve le moyen d’être utile aux autres, et par fois de se ménager de précieuses ressources pour des temps plus difficiles.

M. Morrogh., de la maison Lester et Morrogh, alors en

Angleterre, pour affaires de la société qu’il représentait, était un des gentilshommes auxquels le bon abbé donnait des leçons de français. Il se retirait au New-York Coffee- House, et faisait de fréquentes visites à son professeur (a). Instruit par quelques paroles, surprises pendant la conversation, de sa situation gênée, il lui offrit délicatement quelque secours, que M. Raimbault refusa toutefois d’accepter.

Cependant, l'élève admirait l'égalité d'âme, la piété fervente et soutenue de l’ingénieux pédagogue, comme aussi sa prudence, sa grande droiture d'esprit, ainsi que l'étendue et la variété de ses connaissances. Il entrevoyait que ce jeune homme, d’un esprit orné, d’une haute capacité et de belles manières, dont ilignorait toutefois les projets d'avenir, pourrait en Amérique gagner honorablement sa vie, en enseignant les arts libéraux. Sur ce, ille détermina à passer au Canada, en lui promettant les moyens de subvenir aux frais du voyage, et de se faire une existence facile en deçà des mers.

M. l'abbé lui ayant alors avoué qu'il était catholique et ecclésiastique, celui-e1 redoubla d’instances tant pour lui

(a) M. Robt. Morrogh, né à Lisbonne, en 1758, descendait d’une ancienne famille du comté de Cork, Province de Munster, en Irlande. Il reçut, son éducation à $. Omer et à Rouen, en France. A la mort de son père, négociant à Lisbonne, il retourna au Portugal. Son père avait réglé qu’il étudierait la médecine ; mais le sort du fils fut changé par le décès du père. En 1779, il vint à Québec, auprès de son oncle maternel, Robert Lester, Eer., qui était établi en cette ville depuis 1770. Après avoir géré quelque temps les affaires sous le regard de son oncle, M. Morrogh lui fut associé. Tous deux, sous le nom de Lester & Morrogh, conduisirent des entreprises commerciales sur une grande échelle jusqu’en 1807. L’année suivante, M. Morrogh fut placé, temporairement, au département des douanes, conjointement avec son parent, M. H. Finlay. C’est vers 1820 que ce citoyen laissa Québec, renonça à toute affaire, pour aller résider sur une terre qu’il avait acquise à la Longue-Poïinte, dans l’Ile de Montréal. Après quelques années de séjour en cette paisible résidence, il se rendit à Montréal, chez son fils, feu R. L. Morrogh, Ecr., Protonctaire, où il mourut, en 1834, à 76 ans. La maison Lester & Morrogh a donné l’orgue de l’église de Notre-Dame de Québec.

faire agréer ses offres que pour le décider à se rendre en Canada dans le but de servir l'Eglise.

L'illustre fugitif, qui ne voulait pas toutefois adopter de décision finale avant d’avoir pris conseil, alla voir M. l'abbé Bourret, agent des Prêtres Sulpiciens, à Londres, et lui fit part des idées que lui avait suggérées M. Morrogh.

M. l'abbé Bourret, qui jusque là n'avait pas paru s’occuper de M. Raimbault, ni de ce qui le concernait, lui déclara qu'il s'agissait de lui ménager une situation importante, et qu'il ne verrait qu'avec peine son départ de Londres ; car il était persuadé, ajoutait-il, qu'il avait affaire à un bon ecclésiastique.

La vie de M. Raimbault, il faut en convenir, a été bien propre à justifier le jugement de ce vertueux prêtre.

M. Bourret invita le jeune abbé Raimbault à se rendre plus souvent auprès de lui, à ne pas craindre de l’importuner par ses visites ; et, à la seconde ou troisième entrevue qu'il eut avec ce digne agent des Sulpiciens, celui-ci lui apprit qu'il venait de recevoir une somme d'argent de M. Plessis, curé de Québec, au Canada, qui lui écrivait longuement et d'une manière pressante, au nom de l'Evêque de Québec, Mgr. Jean-François Hubert, de lui envoyer au moins douze prêtres qui voudraient se consacrer aux travaux du ministère pastoral dans ces lointaines régions. L'argent qu’il lui faisait toucher devait servir à défrayer le coût de la traversée de ceux qui se décideraient à passer sur ces plages hospitalières.

M. Raimbault parla du projet à M. Morrogh, qui lui affirma qu'effectivement il y avait beaucoup à faire dans la colonie du Canada, beaucoup de terres à concéder, beaucoup de paroisses à établir, et que bon nombre de prêtres y trouveraient de l'emploi. Il lui fit connaître que les deux ordres religieux, les Jésuites et les Récollets, employés pendant bien des années aux missions, avaient été supprimés par

une politique assez bizarre du gouvernement, et avaient été enlevés par là à l’instruction de la jeunesse du pays.

Après ces informations, et bien d’autres de cette nature, il s'offrit même à lui ménager son passage sur un des vaisseaux marchands consignés à son associé à Québec. I ly conduisit, en effet, peu après, et l’introduisit partout comme un ami de sa famille, sans rien divulguer néanmoins de ses qualités et conditions. |

Il se trouva à Londres peu de prêtres disposés à affronter les dangers d’une navigation longue et périlleuse. Quatre, néanmoins, se décidèrent alors à venir travailler à cette partie de la vigne du Seigneur. La gloire de Dieu et le bien de la religion furent les seuls motifs qui les conduisirent sur nos rives. D'ailleurs, la paix venait d'être rétablie en France, les églises y étaient rouvertes et le culte autorisé (a).

Le zèle du salut des âmes rappelait en France bon nombre de ces prêtres; ce qui toutefois n’était pas sans danger, puisqu'il y avait fail retourner prématurément plusieurs de ceux qui avaient trouvé refuge à Jersey, en Espagne et ailleurs, et qui, pour la plupart, furent impitoyablement massacrés en arrivant au milieu de leurs ouailles (b) pour avoir cédé, trop tôt, à cette sainte impulsion.

Les réactions sont trop fréquentes et trop grandes dans les temps d’eilervescence populaire pour qu'on puisse: compter sur un retour subit et durable vers les bons principes et les idées saines. Le tumulte et l'anarchie ne laissent guère de temps à la réflexion.

Les uns, néanmoins, s’ennuyaient de leur troupeau, les autres, de leurs familles ou de leurs amis, puis tous de la patrie. Plusieurs avaient hâte de remplacer, auprès des fidèles, tant de prêtres vénérés qui avaient péri sur l’échafaud, ou qui avaient été mis à mort par les égorgeurs stipendiés dans ces jours de désolation.

(a) Voy. PIcor : Mémoires pour servir à l’Histoire de l’Eglise, ete. Tome VI. :

(b) Histoire de la Persécution révolutionnaire en Bretagne. TRESVAUX Tome, II.

M. Raimbault, qui n’était pas dans les ordres, et qui pensait bien que cette raison ferait rejeter sa proposition de passer en Canada, s'était néanmoins modestement offert pour remplacer un de ceux qui seraient désignés pour ces contrées lointaines, et qui hésiteraient à quitter l'Europe. C’est alors que M. Bourret, qui avait eu occasion d'apprécier les heureuses qualités du jeune abbé, lui exprima la joie . qu'il ressentait de le voir toujours disposé à servir la religion, malgré les épreuves auxquelles il avait été soumis. Il le félicita sur sa pieuse détermination d’aller travailler à l'œuvre de Dieu sous d’autres climats, en des régions qui ne lui étaient pas encore connues ; et lui avoua que lui, comme bien d’autres, applaudissait à son courage intrépide et à son généreux dévouement. Aussi lui donna-t-il des lettres testimoniales dans lesquelles il exaltait les vertus si pures et les aspirations toutes apostoliques du jeune lévite.

Page 1