‹ Etude biographique sur M. Jean RaimbaultChapitre 23 sur 34 · XX VI · texte numérisé non relu

XX VI

Avant de suivre M. Leprohon dans la direction des études, “oyons sa conduite comme préfet de discipline; car il était tout cela à la fois, et même plus que cela, puisqu'il cumulait, bon gré malgré, les emplois de professeur de théologie, de “directeur des ecclésiastiques, etc., etc.

M. l'abbé Leprohon était doué d'une vertu qui ne reculait devant aucun obstacle. On sait qu’en tout temps, en toutes “circonstances, il était calme, insensible à l'intrigue, à l’injure même, et qu'il était noblement et sans relâche attaché ‘au devoir. La justice exige que ces excellentes vertus, bien

soüvent méconnues par suite de sa grande modestie, par- ‘viennent à la connaissance de ses concitoyens. Sa vie était ‘publique, mais, à bien dire, circonscrite dans l'enceinte de “son cher collége. ;

JÙ

M. le directeur avait à surveiller l’observance de Ja règie x toute heure de la journée. Ilse faisait un devoir de donner lui-même l'exemple de la régularité en tout point. Il présidait aux exercices de piété, soit des élèves, soit des professeurs. Il visitait les salles, les dortoirs, souvent les classes, avisant les régents et les professeurs, où encourageant les élèves. Partout le règlement était observé, la discipline la plus exacte maintenue, mais sans contrainte. On sentait qu'une main vigoureuse présidait à Ja direction de la maison. Et c’est bien en tout point, en toute circonstance, et partout qu'il désirait qu'on se conformât à l'esprit de la règle.

Etant allé faire visite aux directeurs d’un séminaire, pendant les vacances, 1l se montra très-offensé de ce qu'on permettait aux écoliers d'aller el venir par la maison sans le costume de rigueur, le capot bleu, lPantique-uniforme des colléges, qu'ont honoré tant d'hommes distingués dans tous les rangs de la société par leurs talents, par leurs qualités et par leurs vertus. Cependant, cette discipline sévère, il ne la maintenait que dans l'intérêt du plus grand nombre. Nous l'avons entendu affirmer bien des fois par d'anciens élèves, aujourd'hui haut placés dans les rangs de la société. Ils avouent avoir eu en lui le meilleur am!; et 1l est de fait que les parents ne se retiraient pas de ses appartements sansêtre touchés de sa bonté et de l'intérêt plein de tendresse qu'il portait à leurs enfants.

N’envisageant dans ses nombreux élèves que des esprits à éclairer, des cœurs à former, M. Leprohon n'épargnait aucunement ses peines pour leur rendre service.

La bonté s’alliait en lui à la dignité du caractère. Il pardonnait aux uns les écarts, les travers, les inégalités de caractère, il fermait les yeux sur les étourderies, les caprices et les bizarreries des autres, et, pour tous, se montrait plein | de condescendance. Il indiquait à chacun les fàâcheuses inclinations, les penchants dangereux, les tendances mauvaises contre lesquels il fallait lutter. Ces observations le

conduisaient à apprécier non-seulement le caractère de

chaque élève, mais à connaître son mérite et sa docilité; et le mettaiten mesure de le diriger avec plus de succès,

M. le directeur usait modérément de réprimandes, mais il employait fréquemment les avis, les exhortations douces ou sévères, avec une sagacité, un à-propos qui éclairait l’esprit, qui dirigeait le cœur et qui toujours perfectionnait, sans humilier, sans décourager.

Protection, encouragement, conseil, réprimandes mêmes, tout était donné, distribué, ménagé avec douceur, avec tendresse, disons aussi avec sûreté, avec une fermeté qui n’excluait pas la bonté, mais qui faisait pressentir des punitions plus dures ou plus pénibles en cas de récidive.

Le châtiment arrivait, mais il était précédé de mesures et de moyens qui devaient le faire éviter. IL était accompagné de paroles qui encourageaient, qui ravivaient. Et, pour tout dire, ajoutons qu'il était donné à ceux qui manquaient, avec les ménagements dûs à l’âge et à la condition de l'individu.

Les écoliers savaient d'avance qu’au tribunal de M. Leprohon il n’y avait ni déni de justice, ni passe-droit, ni rigueur qui eussent excité l’animosité, ni révolté l'amour propre. On savait que le directeur avait des tendresses, parfois même des caresses opportunes pour le coupable, mais on connaissait aussi qu’il les accordait avec mesure, avec ces ménagements qui amènent la correction à bon terme. D'ailleurs, tout le monde savait que le châtiment avait été annoncé, qu’il avait été amoindri, mitigé, et que le mentor ne châtiait que par devoir.

À certaine heure, à la fin du jour, se trouvait à sa porte

une petite troupe agitée, émue.—Les uns avaient été renvoyés par les régents, les autres avaient à se plaindre de leurs confrères ; celui-ci avait des misères, celui-là avait été ou mutin, ou dissipé.—On en voyait de craintifs, de timides, d'indécis. Ces jeunes gens avaient compris que la jeunesse avait là non-seulement un maître, mais un tuteur, un père, et un père plein de tendresse et de force, qui les défendait de tout mal, de toute misère, qui les soutenait contre toute faiblesse et qui les préservait de tout malheur. Ils se confiaient dans ce chef, cet ami qui enseignait à tous àvivre et à mourir fidèles à Dieu et à ne jamais craindre l'homme plus que Dieu.

À tous le guide sûr et consolateur rendait le calme et le “bonheur. Justice à ceux qui avaient été blessés dans leurs affections, secours aux faibles, aux infirmes, et à tous paix et conseils. Le bon directeur éclairait, avertissait, reprenait, corrigeait avec calme et avec patience. C’est là qu'il fallait voir sa mansuétude aux prises avec les faiblesses, ‘avec les passions et avec les misères de tout ce petit monde, montrant sa justesse d'esprit, son zèle, sa vertu, sa religion. Les fautes, les murmures, les rechutes de cet essaim fragile faisaient vraiment resplendir sa foi, sa charité, la grande bonté de son cœur. En peu d’instants ce pieux mentor avait tout écoulé, tout compris, tout guéri, sinon avec délices, aux Moins avec amour.

L'habile directeur avait aussi ses méthodes à l'endroit des coupables. Car eux aussi, parfois, avaient à se présenter, Ja rougeur au front, le repentir dans l'âme, devant l’homme plein de miséricorde. Ils tremblaient devant l'autorité ou méconnue ou injuriée. Le coupable s'était mépris—ou il avait cédé à l'illusion ; bref, était-il repentant ?—La réprimande lui était si bien ménagée, les avis donnés si amicalement, que le délinquant sortait de l'appartement heureux de se sentir repentant, consolé, encouragé, béni par un ami si juste, :si généreux.

Nous avons dit qu'il faisait fréquemment la visite des classes. Il se montrait inconsolable quand quelque circonstance l’empêchait de visiter régulièrement ses chers élèves. De la meilleure grâce, il sesoustrayait même à la plus aimable compagnie pour voler auprès d’eux. Mais, comme nous l'avons dit, il savait déployer, au besoin, avec une noble fermeté, cette bienveillance affectueuse qui faisait place à l’inflexible sévérité lorsqu'un sujet indocile ou arrogant ne lui tenait pas compte de ses bons procédés, lorsque son affabilité et ses prévenances étaient méconnues, et que l'exemple du mutin pouvait devenir contagieux.

XXVITI.

Tout ce que M. l'abbé Leprohon faisait était pour le bien de ses subordonnés, et tout ce qu'il entreprenait pour eux était accompli avec une bonne foi parfaite. Son air froid, grave, et parfois austère, aurait fait soupçonner au premier abord qu'il n’était nullement expansif et qu’il n’accordait aucune sympathie aux âmes contristées. Ilétait néanmoins le père, l'ami, le meilleur ami, et même, parfois, linstituteur du plus grand nombre des élèves. Dans les récréations, il félicitait l’un, il stimulail l’autre, il revenait sur ce qui avait été observé dans la revue des classes. Tantôt il emmenait à ses appartements l’écolier à esprit lent, pour lui expliquer ce qu'il n'avait pas saisi de ses matières classiques ; tantôt il lui assurait le concours d’un de ses camarades plus avancé, afin de le faire progresser et de le faire sortir de l'abattement, du découragement que produit l’insuccès prolongé. Sa sollicitude constante, ses soins empressés donnés à ses élèves, à des enfants faibles ou peu-intelligents, ne se mesuraient que sur l'étendue des besoins de ces jeunes gens qui lui étaient étrangers, il est vrai, mais qui élaient confiés.

à sa tendresse, à sa vertu. Qui pourrait compter ses insomnies, ses démarches entreprises pour servir des malades, des incorrigibles, et, parfois, des cœurs durs qu'il espérait attendrir par ses bontés? Qui pourrait mettre au jour tous les actes de vertu qui caractérisent la généreuse et noble existence de ce prêtre toujours bon, toujours prévenant, toujours amical, toujours consolateur, malgréles défaillances, malgré les égarements de ses nombreux élèves, malgré les ennuis, les faligues de sa charge, maigré toutes les tristesses: qu'on n'énumère pas, mais qui se comprennent, et que Pécolier, même le plus indiscipliné, n’a pas oubliés, que le plus mutin de ce temps se rappelle, depuis qu'échappé de la ruche, où il développait son intelligence, il a fait taire ses passions ? Combien de ces natures âpres et peu délicates lui sont redevables des salutaires réformes qu'elles ont subies, chérissent ces réminiscences et se reprochent les froideurs causées, les désolations, les agitations infligées, les embarras suscités à un saint homme qui consumait pour eux, dans le silence, ses jours, son repos, sa santé, etc., etc. Dans cette position ingrate et monotone, ce qui soutenait le courage de cet aimable protecteur du jeune âge et de ceux qui lui ont succédé, ce qui les animait dans la tâche, ce n'est pas l'honneur de servir leurs semblables ou la pensée d'être uliles à des amis, ou de se rendre dignes de leurs récompenses, c'est d'abord, etavani tout, l'idée de remplir un devoir, de faire aimer Dieu et de mériter ses faveurs.

Enfin, M. Leprohon, plein de l'esprit de l'Evangile, savait, par des prodiges d'adresse patiente, ranimer ceux qui se laissaient entraîner sans défiance par de malheureux instincts. Tout était alors prévu d'avance, tout était calculé. C'était, on peut le dire, arrêter le mal dans son principe, si bien qu’une foule de jeunes gens lui étaient reconnaissants de la prudence avec laquelle il les avait prémunis contre les dangers de l'avenir. Il montrait à tous cet attachement qui

captive, cette sollicitude qui attire plus au bien que les reproches et les gronderies ne détournent du mal.

Qu'il faisait bon de vivre avec lui, nous disait un des anciens du clergé, auquel il nous a été donné de parler de lui! Les années passées avec M. Leprohon, nous disait encore tout récemment un aimable et pieux confrère qui avait pu l’apprécier, ont été trop courtes! « Cependant, je lui dois ce que je suis. » —Et combien d’autres témoignages de ce genre ne pourrions-nous pas reproduire ?

D'après ce qui a été dit des éminentes qualités et des rares vertus qui dEupannens le pieux abbé Leprohon, on conclura aisément qu’on avait acquis un précieux auxiliaire à l’établissement en l'y appelant. Mais ces grandes vertus qu'on admirait parfois et qui dans tous les temps lui conciliaient l'amour et le respect des élèves et des professeurs, M. le directeur ne s’en était pas paré sans grand labeur, ni surtout sans vigilance exacte. Ce ne fut pas la tâche d'un jour, ni même une œuvre accomplie dans une certaine période. Ce fut le travail de toute sa vie et de chaque jour de sa vie.

On voyait de temps à autre l'empire que la religion exerçait sur ce caractère ardent, sur celte nature difficile et parfois vioicnte. On en jugera par ces deux faits.

Un jour, l'Evêque de Québec, rendu à Nicolet pour y prendre état des choses, pour y apprécier mieux le mérite du corps enseignant en le prenant à l'œuvre, et pour juger mieux des aptitudes des élèves, avait souvent appelé M. Leprohon et avait retenu assez ongtémps dans ses appartements, où plusieurs personnes avaient tour à lour demandé audience—ce qui, tout en prolongeant les séances, inter-

rompait le compte-rendu de M. l'abbé et le ravissait à ses occupations.

Au sortir des appartements du prélat, pour se rendre à Ja salle des exercices, où le règlem :nt commandait sa présence, M. Leprohon rencontra un jeune prêtre, étranger à la maison, qui l’aborda respectueusement et lui demanda si l'Evêque était encore au séminaire...

—AÀ vous d'y voir, dit M. Leprohon, en traversant le.corridor avec rapidité.

—Mais......je viens..…..balbutiait le nouveau venu...

M. Leprohon n’avait pas entendu, il était disparu...

Le jeune vicaire, interdit, éperdu, ne savait plus déjà dans quelle direction porter ses pas, que M. le directeur revint à lui en disant : |

— Voyons, mon cher, je vous ai parlé avec quelque vivacité. —Ne m'en voulez pas—je suis à vous.

—M. le directeur, répliqua l'étranger, je suis venu à la voix de mon supérieur. Je me rends auprès de mon évêque : je ne prétends pas, comme un intrus, m'imposer indiscrètement ici... 4

—Vous êles en règle, mon cher TE repartit M. Leprohon, oubliez mes RTE ;: et, de ce pas, allons aux salles de Sa Grandeur...…...Je vous y conduire et vous introduire même...…..Mais je suis si partagé, que j'oserais presque me plaindre de ce que mes occupations me font oublier mes devoirs envers les confrères! Voyez done, monsienr, mon excuse ne vaudra pas mieux que le pauvre diner que nous partagerons tantôt. Vous serez des nôtres, n'est-ce pas ?...... A tantôt donc...

Et la porte de l'Evêque s'ouvrit.

Heureusement, le jeune prêtre était de ces intelligences capables de comprendre les véritables dévouements. I] vit dans la conduite de M..le directeur un homme de cœur qui voulait réparer des paroles irréfléchies.

Un matin, par un gros froid de décembre, M. le directeur

syl

revenant de la sacristie au collége, rencontra sur son passage le nommé Osias, qui avait, à cette époque, mission de traîner, bon an mal an, la poste de la campagne à la ville du district et de la ville à la campagne. Le bon Osias qui, ce jour-là, n'avait pas à transporter les paperasses du commerce et de la diplomatie, désirant communiquer avec son curé, arrivait à la sacristie un peu avant la messe et demanda avant d'entrer, en saluant M. Leprohon qui sortait, si M. Raimbault était à la sacristie ?

Allez done y voir, dit M. le Directeur, et vous le saurez... Osias entra, adressa quelques paroles à M. le curé et sortit aussitôt.

Ï n'était qu'arrivé au bas des dégrés lorsqu'il entendit M. Leprohon lui dire :—Mais, dites done, Osias, la poste estelle arrivée? Y a-t-il malle aujourd'hui ?

—Ah! Monsieur, à votre tour maintenant, dit Osias, Allez-y voir, et vous le saurez.

—(’est bien, mon vieil ami, répartit M. Leprohon. Je sais que je vous avais parlé trop vivement. Je suis revenu vers vous pour nous raccommoder. Votre sourire me dit que vous n'êtes pas fâché..…… Merci ! Une autre fois je lâcherai d'être plus amical; mais vous, respeclez le silence qu’observent les hommes de communauté. Vous comprenez que je devais l'exemple aussi sur ce point, et que je me suis accoutumé de bonne heure à le pratiquer sérieusement. Et encore...

—Déjà Osias s'était éloigné au pas de course, poussé par un gros vent de nord-est qui compromettait sa marche sur le chemin glissant.

Le bon directeur racontait lui-même ce fait un jour et il ajouta :—Je devais l'exemple du silence à la communauté qui, de la salle d'étude, avait les yeux sur moi—c'est Vrai— mais je devais aussi l'exemple de la charité à ce bon servi-. teur public. Pour ne l'avoir pas traité avec assez d'égards, vous le voyez, j'ai manqué envers lui et envers les autres. —Voilà les fruits de la vivacité irréfléchie !........

Avec une nature aussi vive, avec un caractère aussi âpre, comment expliquer la bonté, la douceur et la miséricorde que pratiquait si hautement M. Leprohon, sinon en disant qu'il était un saint ?

Cerendant la sévérité de M. Leprohon tenait peut-être moins à son naturel qu’à ses principes. Il était bon, paterne], affectueux pour tous. Un autre fait vient ici à La de ce que nous écrivons.

M. l'abbé C**X AXX% qui était (en 1816-1818) ecclésiastique et professeur au collége de Nicolet, aidait M. Leprohon. Il connaissait sa sollicitude toute paternelle pour les élèves de la maison. Un soir, sans autre motif que celui d’intriguer son confrère; il l’avertit, mais avec des précautions minutieuses, qu'un des grands écoliers du collége veut déserter, et que le coupable va prendre la fuite, bref, qu'il n’a que ( temps de courir après lui. M. A*** s'éloigne sans vouloir donner de plus amples explications.

L’aimable directeur transporté, tout hors de lui- même, s'élance de la maison sur la grande route, dans la den où il croit entendre les pas précipités du déserteur ; il crie au fugitif:—«Viens-t’en, mon enfant, reviens; ne crains rien, j’oublierai tout.—Je te pardonne, je te pardonne ta désertion.—Crois-moi, reviens. » Un moment après, M. l'abbé A*** quittant son travestissement, se fait connaître et lui avoue QUE toute cette petite pièce est factice : qu'aucun enfant n’a pensé à faire pareille scène, qu'il n’y à pas d'autre coupable que lui-même, et qu'il avait voulu contrefaire le déserteur pour le taquiner un moment. Après un instant de silence, M. Leprohon lui dit: «Vous ne savez pas ce que j'ai souffert pendant tout le temps que vous m'avez tenu en suspens ! tout mon intérieur était bouleversé.

Ne faites jamais cela—j'ai trop souffert pendant que vous étiez absent. Epargnez-moi de pareilles angoisses à l'ave-

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