LIT
Telle était Ha confiance de M. Raimbault dans la sagesse et la prudence de M. Leprohon, qu'il l'avait désigné au choix de l’Evêque pour être curé de Nicolet, après son décès. Ses talents éprouvés, une grande confiance justifiée par de grandes vertus le recommandaient au choix du supérieur. Le bon directeur avait vécu pendant près de trente ans avec M. Raimbault. Rien, pendant ce long intervalle, n'avait troublé leurs rapports affectueux, et lors même qu'ils différaient dans leurs vues ou dans lappréciation des choses, leurs cœurs restaient unis, la paix était sans altération, et
leur conversation était toujours pleine de douceur et de charmes. Ce sont ces motifs, et bien d’autres encore, qui
avaient déterminé M. le supérieur à demander la cure pour
cet inséparable associé de sa vie, pour cet ami cher et
dévoué, dont il connaissait la popularité et plus encore Îa belle et solide vertu.
Plutôt pour le bien des âmes que pour améliorer, par le repos, sa santé délabrée, M. Leprohon consentit à se charger de la cure de Nicolet. Son dévouement si notoire, son nom si respecté dans la paroisse, parut bientôt comme un signe rassurant au milieu du troupeau affligé de la mort de M. Raimbault. Il se mit ensuite à l’œuvre avec le zèle qu'il
mettait partout, 1] ranime la ferveur dans les âmes, il écarte :
la tiédeur ou les scrupules qui nuisént aux progrès des autres dans la perfection. Ce qui étonne, c'est qu'au milieu des préoccupations et des soueis d’une vie si partagée, son assiduité à la direction des consciences ait pu se soutenir, malgré sa régularité au soin des pauvres et des enfants, à la visite des malades et aux devoirs si multipliés qui parlageaient son temps. Sa réserve était admirable et sa condescendance était, en tout, pleine d'égards et de charité. Outre une direction générale qui l'occupait, il pénétrait dans le détail de la direction de chaque personne, dans la pratique de chaque chose, dans le particulier de la vie intime, comme dans les plus petites ressources de la vie spirituelle. Toujours tendre, toujours bienveillant, toujours prudent et loujours dévoué, rien ne coûte à ce bon pasteur; il entre dans les confidences de chacun, lui donne son temps, ses avis, combat les obstacles, sans montrer de peines ni d’ennuis, rehausse le courage, mulliplie les efforts contre les faiblesses humaines, tout en les supportant avec douceur, et se conduit avec chaque personne comme s’il n’eût eu qu'à s'occuper d'elle seule.
Dans la direction spirituelle à laquelle il s’appliqua surtout, il y avait une intelligence du cœur, une sagesse qui faisait trouver son langage doux et onctueux. Il se montrait, pour tous ceux qui recouraient à son ministère, maitre consommé dans l’art de former des hommes vertueux, tant il connaissait l'excellence des vertus et les moyens de les faire aimer.
On aurait dit qu'il avait quelque don, quelque ressource particulière dans l'intérêt des jeunes gens. Il s’évertuait à les pénétrer de l'esprit de leur état, il animait chacun d'eux à travailler sans relâche à l’œuvre si importante de la sanctification, dans l'intérêt de Dieu qu'il fallait glorifier, dans l'intérêt des familles auxquelles il fallait de sages, de dignes soutiens, et dans leur intérêt particulier, puisqu'il fallait être toujours en paix avec sa conscience.
Enfin, dès le début de son administration paroissiale à Nicolet, M. Leprohon se livra entièrement au soin des âmes. IL-y continua sans relàche des travaux rudes, pénibles et continuels, qui le conduisirent prématurément au tombeau.
Vers 1840, la santé de M. Leprohon avait déjà subi une décadence rapide. Il ne pouvait plus même prècher tous les dimanches. Tantôt des maux de gorge, tantôt une irritation ou une inflammation des bronches étaient suivis d'hémorragies alarmantes. Il se livra, nonobstant, à des travaux soutenus et se signala par une ardeur qui mit bientôt fin à sa carrière. :
Il conserva, néanmoins, jusqu’à la fin, toute sa mémoire
et la netteté de sa pensée. Comme curé, ses travaux étaient incessants et toujours dirigés dans l'intérêt spirituel de ses ouailles. Il n’épargnait pas ses peines pour rendre service. Son zèle embrassait tous les pauvres, tous les délaissés, toutes les infortunes, mais ce zèle aimait surtout à s'exercer auprès de l'enfance et de la jeunesse. Il entrait dans les moindres détails de ce qui les concernait. Là était son attrait, là était sa vocation, disait-on, dans le temps.
Visiter les pauvres, secourir les malades et les nécessiteux, c'était là ses délassements. Inspirer aux jeunes personnes
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A son gré,-cern'étaitpas assezxi Commeilsavait se dommer auxsiautres: avec-abandon; avec amour, avec sincérilé ! Commeil était touchant:dele voir auprès des malades .toujours émactionk le jour, la nuit, si quelque besoin l'appelait auprès d'eux! Comme il était nehant de le voir. chaque jour passer des heures aux pieds des autels et épancher sa belle âme devant Dieu !......
Et le secret des invincibles espérances qui le soutenaient dans ses labeurs, qui le maintenaient pur, calme et constant contre les douleurs, contre les fatigues et contre les infirmités, c'était la foi. C'était la foi qui lui faisait découvrir la récompense après le travail ; c’élait l’espérance danses promesses du divin rédempteur. Ce digne prêtre voyait tout, enfin, à la lumière de la révélation. Derrière les croix qui l'environnaient, il entrevoyait toujours les splendeurs du Thabor et la lumière radieuse du jour de la miséricorde.
* Malgré tous ses efforts pour répondre selon:ses vues aux ibésoins de sa charge pastorale, M. le curé Leprohon sentit “qué son tempérament, naguère encore si robuste, faisait fidéfdut à son zèle, et lui laissait entrevoir le moment où il
allait être forcé de sé démettre de son emploi. : L'Evêque, doriPœil était toujours ouvert sur les œuvres de M. le curé edeNicolet, et qui désirait assurer le plus longtemps possible
au collége les services de ce véritable mentor, avait déjà pris des arrangements pour le rendre à l'affection et aux vœux des amis de la maison. Bien que dévoué de cœur et d'âme à toutes les bonnes œuvres, Ja direction de la jeunesse était pour ce digne prêtre une véritable vocation, chère à son cœur par-dessus toutes les autres œuvres.
Enflammé de la noble passion du devoir et de la discipline, il savait joindre à une bienveillance naturelle, une fermeté inflexible et une sévérité féconde. Son administralion plaisait souverainement à l'autorité. Elle élait, en même temps, d’un plus grand avantage aux subordonnés. Voilà ce qui faisait désirer aux administrateurs du collège le retour de M. Leprohon, et ce qui justifiait le vigilant Evêque de ses démarches si souvent réitérées auprès de ce vertueux ecclésiastique. Partout on sentait que sa vie, {oute
. de dévouement, de travail et d’oraison, parlait le grand lan-
gage de l'exemple à tous ces jeunes gens dont il allait, de nouveau, devenir le chef.
Nous comprenons que nous insistons peut-être un peu longuement, et que nous revenons souvent sur l'esprit de prière et sur le dévouement qui inspirait M. l'abbé, mais ces vertus sont si précieuses el ces exemples sont si beaux! Sa charité à tant édifié que ce serait injustice qu’elle fùt méconnue.
Les négociations entre Mgr. Signay et Messieurs les directeurs du Séminaire de Nicolet en étaient à ce point, dans l'hiver 1843-44, les choses étaient arrangées de facon à soulager M. Leprohon, à aider à son prompt rétablissement, et à hâler son retour à son cher Séminaire, lorsque la cruelle maladie, qui termina sa carrière, vint déranger tous les plans concertés. On espéra, encore, pendant quelque temps ; mais la mort, jamais si inflexible que lorsqu'elle enlève des victimes si précieuses, ne voulut pas se laisser toucher, et vint ravir sans pitié le bon curé à e paroissiens, à ses amis, à
l'Eglise, qu'il avait si noblement servie, et à la jeunesse, qu'il avait si constamment édifiée.
Pour ce qui en est de M. l'abbé, qui ne croyait jamais avoir entièrement rempli sa tâche, il s'était soumis à l'arrangement concerté sans faire aucune observation, disposé à faire tout en son pouvoir pour accomplir la volonté de Dieu. Maisilne lui était plus réservé de jouir de la vie de communauté. La nature a sesexigencescontre lesquellesle zèle ne peut prescrire.
M. l'abbé Leprohon ne se relâchait en rien de ses travaux, maloré la rigueur de la saison, malgré les défaillances de son tempérament. Il ne savait rien abréger, rien surseoir. Les exercices de piété faisaient sa plus douce consolation ; mais il quittait même les pratiques qui lui étaient les plus chères dès qu'il s'agissait de quelqu'œuvre de miséricorde. Cependant, à celte vivacité, à ces allures empressées, il joignait une grande modération en tout, une entière possession de son esprit et une physionomie qui respirait le recueillement et la bienveillance. Aussi, sa paternelle administration Jui attira la plus vive reconnaissance de sa paroisse.
Son souvenir y est impérissable. La vénération universelle dont il était l’objet s’est manifestée en bien des occasions. On savait son héroïque dévouement, son inexorable frugalité, et sa conformité rigoureuse à la discipline de l'Eglise et à la volonté de ses supérieurs. C’est sous le poids de ce dévouement que ce bon serviteur de Dieu a fléchi.
Ah ! nous le savons, le souvenir de son prédécesseur, qui fait la gloire de cette paroisse privilégiée, était toujours présent à son esprit. Il mettait son bonheur à imiter sa vie.
La mort, en frappant ces deux saints prêtres, à une époque
aussi rapprochée, enlevant sicruellement aux espérances de Ja religion deux pasteurs si recommandables, consterna bien des âmes.
Dieu, qui sait ce que vaut la souffrance, épurait la vertu de son grand serviteur par des douleurs aigu?s et incessantes. Ces épreuves, ces souffrances montraient à tous le beau spectacle d’un prêtre constamment austère envers luimême, d’un père aimable et lendre envers les autres, d’une nature intrépide devant les difficultés et devant les amertumes.
Enfin, ses veilles, ses abstinences, ses travaux, bien audessus des forces humaines, le conduisirent au tombeau peu après qu'il eût accompli sa cinquante-cinquième année !.. L'art le plus dévoué ne put rien pour prolonger une carrière si utile... Cinquante-cinq ans !....…. C'est peu, si lon compte le nombre de ses années ; beaucoup, si l’on considère l'importance des services qu'il a rendus à l'Eglise.
M. le curé Leprohon avait pris du froid pendant qu’il supportait les fatigues de la quinzaine de Pâques ; et, malgré le mauvais état de sa santé, il avait continué la visite des infirmes. Il avait voulu utiliser jusqu’au bout ce qu'il lui restait de forces. Moins occupé du soin de sa personne que des intérêts de ses chers paroïssiens, auxquels il ne voulait nullement se dérober, il donna à la maladie le temps de faire des progrès, sans songer à les arrêter. H souffrait d'une tnflammation. |
Il laissa, pendant quelque temps, à ceux qui l’entouraient, une entière sécurité sur l’état de sa santé. Mais, au mois de mai, une recrudescence fatale s'étant manifestée {out à coup, on désespéra de le rétablir. Le vénérable malade tomba d'épuisement. Les progrès du mal, d'abord assez lents,
furent bientôt plus rapides. Lorsque le médecin fut appelé, il comprit qu'une complexion usée lui donnait peu d'espoir d'une guérison, et qu'il ne pouvait que HIPAECTAS douleurs de son vénérable patient.
Le malade, de son côté, comprit l'anxiété du médecin et les inquiétudes de ses confrères. Depuis bien des années, il se préparait à sa fin ; aussi vit-il la mort s'approcher sans mapifester d'appréhensions. Rien ne troublaït le calme de ses traits, dont la sérénité contrastait avec la profonde douleur de ceux que l'amitié et le respect conduisaient à son chevet.
Bientôt ses forces s’affaiblirent d’une manière alarmante, et on dut abandonner tout espoir de le conserver. Depuis qu'il avait compris qu'il ne guérirait pas de celte maladie, M. Leprohon exprimail continuellement le regret de ne pouvoir plus rien faire pour le prochain, ni presque rien pour mériter le ciel.
Le vénérable mourant reeut ses derniers sacrements avec un esprit parfaitement calme, avec une entière connaissance, et à la grande édification de la nombreuse assistance que eelte déplorable circonstance réunissait. Profondément résigné en présence de la mort, il donna, encore une fois, l’exemple de cette grandeur d'âme, de cette force de caractère qui ne lui firent jamais défaut. M. Charles Harper (a), alors
(&) M. Chs. Harper, né à Québec, en 1800, fut ordonné prêtre au mois de geptembre 1828, six ans après être entré au séminaire de Nicolet. Ils’attacha, à cette maison. Bientôt sa sagesse et l’estime dont il jouissait l’appelèrent à remplir des charges importantes. Il savait allier, dans la gestion des affaires, la fermeté à la douceur, comme plus tard il sut combiner l’attachement aux règles, avec les tempéraments que nécessitaient les circonstances. Tout le: monde aimait à rendre hommage à l’aimable caractère de M. l'abbé Harper. Il ne nous appartient pas de dire ce qu’il à déployé de zèle et de dévouement pendant près de trente ans qu’il se donna au service du collége de Nicolet. Les améliorations effectuées au dedans et au dehors, les dépendances élevées autour de cette vaste maison, dans un temps où elle n’avait que des revenus modiques et précaires, attestent hautement Fesprit d’ordre et de régularité qui Panimait. Il consacra tous les loisirs de sa laborieuse carrière au progrès de’ cette belle institution, et ses connaissances variées et pratiques lui permirent de rendre les plus utiles services.
Son dévouement fut admirable; il lui attira de bonne heure la confiance des
procureur du séminaire de Nicolet, lui administra le Saint Viatique. Plusieurs deses confrères visitaient ce bon prêtre, | ef Songeaient moins à le eonsoler qu'à le féliciter. La vigueur de sa complexion en rassurait quelques-uns et faisait espérer à ses ouailles que <e bon père serait encore
quelque temps à l'abri des coups de la mort.
Pour lui, toujours oceupé de la grandeur de Dieu, ül lui renouvelait l’offrande de sa pénible existence ; il désirait de mourir, et de mourir dans une parfaite conformité à la volonté divine. H parlait lentement. I murmurait quelques prières. Sa dernière heure étant arrivée, il regarda tendrement ses amis réunis autour de lui, et après avoir fait quelques efforts et exhalé quelques soupirs, il ouvrit les bras et dit: « Je me sens mourir, priez pour moi |»... Ce sont ses derniers mots ; ils s’éteignirent presqu'avec Jui. Toute conscience de sa situation échappa alors au malade.
LVITL
À sept heures du soir, samedi, 19 mai 1844, îe vénérable prêtre s’endormit du semmeil des justes. 11 ferma les yeux, plein de l'espérance d’une vie meilleure. 1H rendit à Dieu sa belle âme, remplie de toutes ses ferveurs, au son de l’Angelus. Le son des cloches continua pendant longtemps encore à tinter le glas funèbre, et à réclamer les prières des fi- «èles pour le repos de l'âme du pieux ecelésiastique, pendant que ses frères, ses neveux, ses confrères et quelques amis, rangés autour du lit funèbre, récitaient, d’une voix émue et pour dernier adieu, les consolantes prières de l'Eglise.
administrateurs de l’établissement; aussi le vit-on successivement remplir les emplois de procureur, de supérieur, etc.
M: Harper mourut dans les sentiments de la plus sincère piété, à Nicolet, samedi, le 7 avril 1855. Il fut inhumé le 9, dans le sanctuaire de l’église paroissiale de Saïint-Grégoire, dont son frère, M..Jean Harper, archiprêtre, était œuré.
Son testament fut encore un témoignage des sentiments auxquels il avait voué son existence entière. Il contenait des clauses favorables aux indigents, et le tout témoignait de son entière pauvreté. Illeur laissait ce qu'une charité industrieuse l'avait mis à portée de prélever sur ses besoins. Ce dernier acte de bonté de sa part pouvait se résumer en ces mots : «Christiani et pauperes mihi hœredes sunto. »
Lorsque, le lendemain, le prêtre qui faisait l'office recommanda aux prières de l'assistance le curé défunt, il y eutun mouvement de surprise et de douleur. Tout le monde avait espéré. Il semblait à {ous que son esprit de concil'ation et de charité, que ses belles vertus Le devaient sauver du trépas; et qu'une vie toute consacrée aux bonnes œuvres serait prolongée... L'assemblée demeura consternée et abattue. On n'avait pas eu le temps de se faire à la nouvelle d’un événement si prompt, si pénible. Lesfidèles éplorés priaient le Seigneur de couronner en lui les vertus et les travaux de l'apôtre. Les parents, les enfants, les autres témoins des belles œuvres de toute sa vie, venaient se confondre dans un même sentiment de vénération et d'amour autour de la couche funèbre d'un prêtre si dévoué, si généreux, qui se sacrifia tant de fois pour alléger les souffrances du pauvre.
C'était pour la paroisse de Nicolet une perte bien sensible, d'autant plus affligeante qu'elle était inattendue. Le bom curé élait enlevé presque soudainement à son troupeau, qui l'euvironnait de tant d'affection et de respect. Ainsi qu'il a été dit, il n’était âgé que de cinquante-cinq ans et trois mois !
LVIIT.
Le corps du vénérable défunt, exposé dans sa biere, fut, e dimanche soir, porté à la chapelle du séminaire, dans ce sanctuaire tout embaumé des souvenirs qu’il y avait laissés.