‹ Etude biographique sur M. Jean Raimbault [microforme]Chapitre 4 sur 16 · LL. Lu dde · texte numérisé non relu

LL. Lu dde

rares assistants. N'oublions pas qu'à cette époque, on violentait les consciences et que l’on punissait sévèrement les actes publics et les pratiques extérieures de religion. Heureusement, l'attitude de nos jeunes militaires donna bientôt les meilleures assurances à ces bons chrétiens.

Cette église étant isolée, et même d'un accès assez difficile, en dehors de la grande route, et peu fréquentée, c’est probablement pour cela qu'on n'avait pas cru devoir l'honorer de la persécution et des dévastations qu’on avait infligées à beaucoup d'autres plus considérables et plus importantes.

Quoiqu'il en soit, le prêtre officiant leur parut pieux et réservé. Comine la plupart des églises étaient desservies par des intrus, excepté quelques chapelles ou petites églises rurales peu considérées, nos jeunes conscrits se consultèrent avant d'aller s'ouvrir à lui. Ils connaissaient les peines sévères que les lois sanguinaires de l'époque portaient contre eux, et comme enfants fanatiques de l'Eglise, et plus encore comme déserteurs de la cause de Ja révolulion.

Enfin, ils se décidèrent à l'aller trouver à la sacristie, et à lui parler de leur position. Depuis que les pieuses solennités du culte catholique avaient fait place à des fêtes publiques, dérisoires et païennes, personne n'osait se fier à un ami, voire même à un parent. Nos jeunes militaires connaissaient bien les conséquences auxquelles ils s'exposaient, mais ils se crurent en sûreté avec un prètre, et leur espérance ne fut pas déçue,

Le prêtre montra d'abord quelque défiance vis-à-vis ces inconnus. Certes, leur costume militaire et leur qualité de fugitifs ne les recommandaient guères à une personne surveillée incessamment. Le prêtre se refusa d'abord d'accéder à leurs vues. 11 était dans un état visible d'émotion et de douleur. N'oublions pas que c'était un erime, à cette époque, de recueillir des suspects dans sa maison. Il fallait

détruire un injuste soupçon. M. l'abbé Raimbault s’empressa donc de présenter ses excuses et de traiter l’homme de Dieu avec tous les égards dùs à son caraetère, et avec la réserve que commandait sa condition.

Sa grande délicatesse de conscisnee ne lui permit pas d’user de détour pour attirer la compassion.

Le fréquent passage des troupes, la rigueur des peines portées contre ceux qui donnaient asile aux insermentés, gènaient le ministre de la religion, et sa contrainte était bien visible. Il leur fit part de ses motifs de crainte. Les patrouilles des républicains, les allées et venues des colonnes mobiles, les visites domieiliaires l’inquiétaient. D'ailleurs, ajoutait-il, les traîtres prennent toutes les formes pour inculper les royalistes, les gens d'église et tous ceux qui ne sont pas les partisans de leurs idées révolutionnaires. Cependant, voyant qu'ils tenaient fermes, il ne leur eacha pas ses sympathies pour eux, sympathies bien légitimes entre compatriotes, et surtout entre enfants soumis et dévoués à l'Eglise.

C'est alors qu'ils lui avouèrent qu’ils étaient portés à l’état ecclésiastique et qu'ils voulaient observer les lois de l'Eglise, malgré toutes les vexations auxquelles les bons ecclésiastiques étaient soumis par l'autorité du jour, non-seulement molle, mais outrageante autant qu'elle était injuste.

Le bon prêtre fut édifié de leur piété. Il accueillit, après ces préliminaires, ces respectables proscrits dans sa maison. Ils y reçurent l'hospitalité la plus cordiale, Son attachement à la foi était sincère. Ils trouvèrent en lui un consolateur qui les fortifia dans les épreuves qu'ils avaient à supporter. Il leur promit un guide pour le lendemain et mit à leur disposition quelques provisions, les exemptant par là de solliciter l’aide de gens qui auraient pu les dénoncer.

Cet acte charitable était fort louable, surtout dans un temps où il était assez diflicile de se procurer du pain, và le grand nombre de bras enlevés à l'agriculture et les

accaparements faits dans les campagnes pour les troupes. Le bon prêtre, après les avoir fait conduire pour la nuit dans un grenier, alla lui-même y passer quelques heures, et ne se sépara d’eux que pour leur laisser prendre le repos que réclamaient leurs membres après les faligues d’une aussi longue marche. Pendant ces heures agitées, ils conversèrent de matières spirituelles, s’occupant de réflexions | sérieuses; et le bon prêtre répétait de temps à autre: | « C’est toujours un bonheur de souffrir pour la religion ! » Il fut décidé que nos fugitifs entreraient dans la Belgique par la province de Liége, afin d’éviter les piquets qui couvraient la marche du régiment sur Bruxelles, et de dépister les gendarmes qu’on ne manquerait pas de mettre à leur | poursuite. On était sous l'impression qu'on serait plus en | sûreté du côté de Liége, à l’ouest, et que d'ailleurs les | armées républicaines ne pourraient, de longtemps, reprendre eur marche sur Bruxelles.

| Le lendemain, le respectable hôte les fit échapper de grand matin, par une porte dérobée de son jardin. Ils pri- : rent un sentier qui les conduisit au loin. Alertes et dispos, Lils réussirent à tromper la vigilance des gardes en prenant toutes les précautions que la prudence exigeait dans ces circonstances difficiles. En effet, les dénonciateurs montraient une activité infatigable. La délation était encouragée el récompensée partout. Les nombreuses exécutions qui avaient lieu dans les départements rendaient tout le monde défiant, et commandaient la prudence. Cet acte de charité de la part du bon prêtre était d'autant plus précieux pour nos fugitifs que leur protecteur avait tout à craindre de la part des pro-consuls farouches et barbares dont la France élait alors couverte, et qui avaient partout des sbires aux aguels.

S'étant éloignés dans la campagne, à quelques milles même de distance, en arrière du toit hospitalier du prêtre qu’ils venaient de quitter, ils firent rencontre d'un cavalier

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hongrois qui les surprit sur la grande route avant qu’ils eussent pu se concerter sur le moyen de s'échapper. Il les fit passer sous son mousquet, assaisonnant cette cérémonie de paroles violentes et dites avec fracas, sans qu'ils les eussent comprises. Malgré ces grandes démonstrations, leur alarme se borna là. Ce fut bien une petite humiliation pour des militaires français ; mais ceux-ci respectaient avant tout les lois de lEglise. D'ailleurs, ils trouvèrent plus prudent de mettre de côté toute susceptibilité que d’attirer l'attention. Leur rencontre n’eût pas d’autre. suite.

Il leur restait, cependant, plusieurs jours de route à faire, encore ne devaient-ils, le plus souvent, marcher qu’à la faveur des ténèbres, prendre les voies les moins fréquentées, et ne négliger aucune de ces précautions qui gênent la marche et la ralentissent dans un temps où toul, néanmoins, les pressait de l'activer.

Arrivé à Liége, M. l’abbé Raimbault voulut satisfaire sa dévotion envers le Saint-Sacrement. Il alla s’agenouiller plusieurs fois à l’église de Saint-Martin, où la vierge de Rétines (Sainte Julienne) avait prié si souvent. Puis, nos jeunes séminaristes durent alors reprendre le métier de fugitif avec ses dangers et ses fatigues. Mais il leur fallait payer un guide pour les diriger dans leurs marches à travers un pays étranger. Le plus difficile était d’en trouver un qui fût prudent, discret et dévoué.

Cependant, 1l faut l'avouer, les difficultés s'aplan'ssaient. Dans ces jours de terreur on vit des exemples de vertu héroïque de la part même des gens étrangers à notre culte. Pour le moment encore, linges, vêtements, nourriture, tout leur manquait. Bientôt, épuisés par des marches et par un genre de vie auquel ils n'étaient pas faits, l'exil pesait de tout son poids sur les esprits des jeunes fugitifs.

Ils ne se découragèrent pas.

Il leur fallut, néanmoins, songer à se cotiser pour payer le guide et pour se procurer les moyens de continuer leur

route. L'un donne des assignats, papier-monnaie que l'assemblée constituante avait créé et que le gouvernement, pressé par des nécessités croissantes, avait soudainement multiplié. Malgré des lois implacables pour faire accréditer ce signe des valeurs, le papier n'était pas accepté, même en France, par ceux qui n'avaient pas confiance dans le crédit ni dans la sincérité du gouvernement. On conçoit qu'il était bien autrement déprécié en Belgique. |

M. Raimbault donna son élui de lancette qui valait environ vingt francs. Le troisième changea et livra tout ce qu'il lui restait de ses assignats. D’une somme de cinq cents francs, valeur de France, qu'ils représentaient, il ne retira que soixante francs en espèces sonnantes. Mais, qu’étaient ces pelits sacrifices devant ceux, et plus multipliés et plus grands, que les circonstances exigeaient des confesseurs de la foi ?

Nos jeunes militaires ne se montrèrent pas abattus pour tout cela. Tous ces échanges, ces arrangements, se firent à la hâte. Il y avait encore probablement, auprès d'eux, des émissaires occultes et des bandes qui parcouraient les villes et les campagnes, et qui y répandaient mille bruits alarmants. Il leur fallut donc hâter le pas et s’avancer dans l'intérieur du pays.

Sans espoir de secours, n'ayant qu’à peine les vêtements nécessaires, demandant chaque soir asile à des toits différents, nos jeunes amis n’eurent bien souvent d'autre retraite que les haies et les broussailles. Le danger de-se compromettre, les rendait. timides el erainlifs. Ils ne pouvaient, néanmoins, s'empêcher d'admirer le dévouement avec lequel, en pays étranger, les catholiques et les non-catholiques recevaient les exilés. Tantôt, en effet, on les accompagnait dans leurs courses nocturnes, tantôt on venait audevant de leurs besoins avec empressement ; on leur signalait les obstacles à redouter ; on les aidait avec une bien”cillance touchante qui indiquait que, malgré les persé-

culions, la foi et la piété s'étaient conservées d’une manière vraiment étonnante dans ce pays.

De Liége, il fallut se rendre à Bruxelles, et ce ne fut que vingt-deux jours après avoir laissé le régiment qu'ils y arrivèrent, le 17 janvier 1794. Nos jeunes exilés y furent accueillis avec une tendre bienveillance au Séminaire fondé en cette ville par quatorze évêques émigrés.

Là se trouvait aussi bon nombre de prêtres français qui tournaient leurs regards vers la patrie. La faction lyrannique qui pesait sur la France les avait forcés de s'éloigner de leurs troupeaux. Ces hommes, habiles dans les langues et dans les lettres, s'étaient réunis pour former aux sciences et à la sagesse une foule de jeunes gens confiés à leur sollicitude,

C'est là que M. Raimbault fit l4 connaissance du Rév. Père de Rosaven, plus tard assistant-général de la Compagnie de Jésus, à Rome, mort il y a déjà quelques années. Il se rencontra encore avec ce personnage en Allemagne et plus tard à Londres, où ils se visitaient souvent.

L’orage devenait, cependant, plus menaçant. Il fallut bientôt, lorsque les armées républicaines portèrent de nonveau la désolation dans cette contrée, chercher un asyle plus éloigné du théâtre de la guerre. A l’approche des armées françaises, qui envahissaient encore une fois la Belgique (au mois de juillet 1794), on dut songer à émigrer (a)

Le 28 juin 1794, M. l'abbé Raimbault se rendit à Anvers, sur la rive droite de l’Escant, où il ne put toutefois

(a) Après la première invasion de la Belgique par les Français, en 1792, la Convention avait déjà, par divers décrets, prononcé la réunion de plusieurs provinces et territoires de la Belgique à la France ; mais les troupes françaises en ayant été chassées peu après, ces décrots étaient restés sans.effet. La seconde invasion (en 1794) fut plus durable.....On ne tarda pas à introduire en Belgique les violences et les folies qui caractérisaient alors le gouvernewvnt républicain en France.—Picor, Mémoires pour servir à l'Histoire Ecclésiastique, ete. Tome VI, prnge 410.

résider quo jusqu’au 3 juillet, Il su détermina à passer en Allemagne.

C’est alors que les circonstances obligèrent M. Fournier à se rendre à Franckfort où il fut reçu et traité avec beaucoup de charité; mais M. Raimbault était revenu à Anvers quelques jours avant leur séparation, —car la séparation était nécessaire. Ce fut une grande douleur pour l’un et pour l’autre.....Ils avaient en vain espéré trouver de l'emploi dans cette capitale des richesses commerciales de l’Allemagne, mais les situations étaient véritablement encombrées. Ils se décidèrent à chercher ailleurs un emploi quelconque.

Nous avons sous les yeux de fort jolies pages que M. Raimbault écrivait de Londres, à son ami demeuré en Allemagne. Nous voudrions pouvoir les reproduire ici, bien persuadé que le lecteur les lirait avec attendrissement. Quoiqu'il ensoit, ces deux compatriotes, compagnons d’études, d'armes et d’exil, furent deux ans séparés l’un de l’autre ; et, la première fois qu’ils se rencontrèrent, après cette longue séparation, ce fut dans la Basse-Ville de Québec.

M. l’abbé Raimbault se voyait à Anvers sans ressource aucune, lorsqu'un jeune abbé lui dit qu'il venait de recevoir une lettre de M. Jousse, le neveu du célèbre légiste anticatholique et janséniste, professeur de musique à Londres, qui l'y appelait, et qui lui donnait d’assez amples moyens de s’y rendre. II lui offre de partager sa bourse. Désireux de se rendre en Angleterre, obligé qu'il est de se mettre en marche, il se décide à accepter l’offre généreuse de son jeune confrère qui veut bien lui offrir sa bourse. Ils montent sur une barque, s’exercent à la manœuvre pendant quelques jours, et reçoivent la ration des matelots. C’est tout ce qui leur est alloué pour leur travail. Ils n’osent dire qu’ils sont Français, encore moins qu'ils sont ecclésiastiques ; car ils eussent infailliblement été renvoyés s'ils eussent fait connaître qu'ils étaient des déserteurs de l’armée républicaine,

Un âutre contretemps attendait M. Raimbault. Bientôt, son compagnon serelira, se plaignant dela modicité de sesressources et de l'impossibilité de faire tous deux le voyage ensemble.

Ceperdant, malgré sa pauvreté et son dénüment absolu pour faire la traversée, M. Raimbault ne perdait pas courage. I} s'associe, à la faveur de son grossier costume, et du déguisement qu'il emprunte, sur les vaisseaux du cabotage, à des gens de la côte qui aliaient chaque jour vendre des laitages, des légames, des fruits et d’autres aliments aux équipages des gros vaisseaux dans la rade, espérant toujours se rendre à Londres.

A l’aide de ce stratagème, les populations du littoral avaient déjà réussi à soustraire un grand nombre d'ecclésiastiques et d'autres personnages à l'exil et à la mort. On faisait même, d'ordinaire, plusieurs fois ce voyage, de lerre aux vaisseaux, presqu’en pleine mer, avant que de débarquer ua sujet. Il fallait connaître son monde, apprécier les dispositions des fugitifs, et, à l'aide de manœuvres subtiles et prolongées, en soutirer le plus possible d'argent où d'effets de valeur.

Enfin, M. Raimbault ayant réussi à s'embarquer incognito. le 4 ou le 5 juillet 179%, sur un de ces vaisseaux, commandé par un homme officieux, vogua quelques jours avant de connaître définitivement ce qu'on ferait de lui. Se voyant à l'abri des atteintes des tyrans qui ensanglantaient la France, il se trouva bientôt en proie à de nouvelles perplexités. Comment et où prendrait-il terre ? Quand le voudrait-on déposer au rivage ? Comment y serait-il accueilli? N'auraitil pas les mêmes luttes à soutenir pour maintenir son existence? Les dispositions des populations de ‘certe rive lui paraissaient douteuses, il est vrai, maiscelles de ses compatriotes étaient décidément mauvaises.

Au milieu de ces agitations d'esprit, on mit fin à ses anxiétés en le débarquant, le 6 juillet au soir, à Harwich, près de Golchester, au comté d'Essex, sur les côtes de l’Angleterre, vers le Sud-Est, sans qu'il eût toutefois éprouvé

aucun désagrément. Il y reçut, dès les premiers moments, les soins que sa pos'tion réclamait.

Le gouvernement de la Grande-Bretagne avait voté des sommes considérables pour améliorer la position des émigrés français. La généreuse hospitalité qu’il exerça envers eux excila admiration universelle ; et, dans toute l'étendue du royaume, les citoyens imitaient, avec grâce, le bel exemple que le roi, la cour, les ministres d'Etat et tous les grands personnages du royaume donnaient au monde entier,

Pauvre et inconnu sur une terre étrangère, M. l'abbé Raimbault, toujours fort de l'appui du ciel, partit à pieds, pour se rendre à Londres, cheminant assez lentement pour ne pas épuiser ses forces, et afin d’être en état de travailler dès qu'il trouverait de l'emploi. Un bourgeois bienveillant lui donna sur son chemin des habits et des chaussures, pour remplacer la pauvre défroque endossée sur les bateaux d'Anvers.

C’est le 12 juillet 1794, que M. Raimbaull arriva à Londres. L'agent du Gouvernement Britannique auprès du clergé l'acueillit avec une bonté toute paternelle. I apprit là, quelques jours après son arrivée, que le 9 thermidor (dimanche, 27 juillet,) Robespierre avait fini ses jours sur l'échafaud, au milieu des cris de joie du peuple qui applaudissait à son supplice. Bientôt les prisons furent ouvertes et l’on commença à espérer de meilleurs jours pour la France. Mais les persécutious, pour être plus modérées, ne cessèrent pas pour tout cela.

M. Raimbault s'aperçut bientôt qu'il pouvait compter sur les bonnes dispositions du peuple anglais en faveur des victimes de la révoiution. Dès son arrivée, il fut introduit à Monseigoeur de Saint-Pol de Léon, l'illustre et pieux M. De la Marche, que ses procédés si bienveillants ont immortalisé (a).

Bientôt il fut conduit à la chapelle de Soko Square, où se

(a) T1 termina «a laborieuse carrière à Londres, à l'âge de 77 ame, le 25 novembre 1566

faisait régulièrement le service paroissial, Toute monde lui parut animé des meilleures intentions à son égard.

Sa joie fut plus grande encore quand on le présenta aux évêques, et qu’on lui fit connaître qu’on avait toute liberté, pour l'exercice du culte catholique, sur la terre hospitalière de l'Angleterre.

On loue le courage et la patience du jeune lévite. On s'empresse de le consoler, de le fortifier dans ses desseins de donner à Dieu et de consacrer au service de l'Eglise une vie arrachée à mille dangers, par l'entremise de la Providence. Aussi, ce bon ecclésiastique disait-il qu'il n'avait pas d’autre ambition que d'aller évangéliser les campagnes et d’instruire la jeunesse, selon que le règleraient les Supérieurs ecclésiastiques.

Heureux de se trouver accueilli si favorablement par des compatriotes, M. l'abbé Raimbault se hâta de visiter un grand nombre d’ecclésiastiques français qui vivaient à Londres et dans ses environs, bien plus des bienfaits du gouvernement que du produit de leur science ou de leur industrie. Le plaisir d'être libre, d’être avec des confrères, des prêtres animés du meilleur esprit, et qui souffraient pour la mème cause, lui aurait fait oublier les maux passés, si leur acuité eût causé une impression moins intense dans tout son être.

M. Raimbault passa onze mois en Angleterre, gémissant sur le triste état de la religion dans sa patrie désolée. D'abord il y apprit la langue du pays. 1} semblait que la rigueur avec laquelle lui et ses compagnons avaient été traités pendant leurs courses, eût dû leur rendre assez pénible déjà leur condition d'exilés, pour les décider à se fixer en Augleterre, Mais non; il en fut bien autrement quant à M. Raimbault, qui était animé d'un esprit délicat, et qui bépissait la Providence de l'avoir conservé jusque là, sain et sauf, alurs même que lant d'autres avaient été impitoyablement immolés aux fureurs de la populace. D'ailleurs, il ne

devait, il ne pouvait pas consentir à être à charge aux autres ; aussi se donnait-il toutes les peines pour se conformer aux desseins du ciel, et pour se suffire à lui-même.

Mais laissons ce pienx ecclésiastique exposer lui-même la condition que les circonstances lui ont faite, et ses efforts pour n'être pas à charge à autrui.

C’est dans une lettre, datée de Threadneedle-Street, n° 55, Londres, 8 décembre 1794, qu'après avoir fait la description de son logement, le modeste abbé expose ainsi ses plans à un de Ses AMIS: soso e Quand nous n’aurions, pour adoucissement à nos maux, que le sentiment pur d’un cœur vertueux, ne serions-nous pas assez dédommagés de toutes nos souffrances ? Quelle plus douce jouissance que celle de pouvoir se dire à soi-même : Je suis malheureux parce que j'ai suivi les principesdela justice, j'aurais pu me procurer quelques jouissances et m'épargner toutes mes peines, le moyer était entre mes ’aains... mais toutes les jouissances du made, l’ur...ers entier me dédommagerait-il des reproches de ma conscience? Je n’ai fait que ce que j'ai cru devoir faire. J'ai réfléchi, j'ai consulté... et que m'importent les suites d’une bonne action ?... Si nous ajoutons à cela tous les motifs que la religion nous suggère, alors tous nos maux s'évanouissent. Mon âme s'agrandit à mesure que mon corps souffre ; elle acquiert d'autant plus d'énergie et de force que les objets extérieurs la compriment moins, elle s'isole de tout ce qui est terrestre, et ne se nourrit plus que des biens solides et durables...

« Je me suis occupé constamment, depuis mon arrivée, de l'étude de la langue anglaise, et heureusément j'y ai fait assez de progrès pour me tirer d’affaires. Je me suis trouvé, il est vrai, dans la conjoncture la plus favorable, auprès d'une personne qui sait assez cette langue pour faciliter les principes de la prononcistion. J'entends actuellement les sermons où j'assiste tous les dimanches etje puis me passer d'un interprète pour quelque chose que ce puisse être. Voilà

pour la langue. C’est un point nécessaire de savoir la langue du pays—mais ce n’est pas tout. C’est un moyen nécessaire pour entreprendre quelque chose, mais ce moyen n’est pas tusjours efficace. Tu sais déjà par ce que je t'ai écrit que M. Miss , avec la meilleure volonté du monde, ne peut m'’assurer une existence indépendante, car la fortune publique d’un pays influe beaucoup sur celle des particuliers, et la guerre est si désastreuse par elle-même et si expensive (dispendieuse) surtout au pays dans lequel nous sommes, que les arts et les sciences sont dans un état d'inertie aussi grand que celui du commerce. D'ailleurs, il serait de mon devoir, quand je n’y serais pas contraint par la nécessité, de chercher par moi-même les moyens d’être à mes amis le moins à charge possible. Pendant ces premiers cinq mois de mon séjour, tout en m'occupant de la langue, sans laquelle je ne pouvais rien faire, que de projets différents j'ai formés ! que de plans opposés les uns aux autres se succédaient rapidement !... Parmi ceux auxquels je me suis le plus arrêté, voici les principaux : 1° de passer quelque temps dans une académie pour me perfectionner dans la langue ; 2° lever un écriteau (mettre une enseigne) de maître de mathématiques. 3° apprendre un métier :-oh! voilà qui l’étonne, j'en suis sùr, mais je ne parle pas des autres—il m'est venu à l'idée d'apprendre un instrument ou encore de me faire engraver (graveur) ou de me perfectionner dans le dessin et la peinture afin d'en donner des leçcons..….tout cela ne s'explique que par les circonstances locales. Quant au premier, je n'y ai pas encore renoncé et j'attends le mois prochain qui est le temps des changements pour les assistants. J'ai manqué depuis peu une place bien agréable dans ce genre—dans une académie située à une lieue de Londres, dans le plus beau site. Elle était de vingt-cinq guinées par an et la table, erc., mais il fallait veiller et conduire les enfants à l'église protestante, et je l'ai refusée. C'est une difficulté qui se rencontre souvent dans ces sortes de places et qui me fait cramdre de

n’en pouvoir trouver sans cette condition, ce qui m'y ferait renoncer. Quant au second, les hautes sciences ne sont pas actuellement assez en honneur pour pouvoir espérer de faire fortune dans cette partie. Je réussirais peut-être mieux si je pouvais seulement montrer l'écriture et la routine des comptes nationaux et étrangers comme tu sais que les montrent les maîtres d'écriture, car c’est ce qu'ils entendent ici par mathématiques. Pour les mathématiques plus approfondies, il n’y a guères que les militaires qui s’en occupent et ils sont au service maintenant. Cependant, j'essaierai d’exposer un bill (a) de mathématiques ; il en arrivera ce qu’il pourra. Je serais content si je me procuraïs seulement deux écoliers. Tu vois que mes désirs sont assez bornés. Quant au troisième, par où j'aurais dù commencer et par où il faudra finir, je n’envisage plus cela comme un établissement durable, mais comme un moyen de subsister perdant le temps de notre détresse, moyen plus sûr, sans doute, que celui des sciences, et très-conforme à la vie errante et fugitive que nous menons. Avec tout cela, on est, en quelque sorte, à l'abri des caprices du sort, ou plutôt on ne fait que suivre le plan de la Providence qui nous ordonne de prendre tous les moyens justes pour nous procurer le nécessaire. M. de B......(b) ayanteu occasion d'écrire à Baltimore, je l’ai chargé d'informer M. Chicoineau de ce qui nous concernait tous deux. M. Ch*** doit se rendre à Montréal, auprès de M. Desjardins, qui est grand-vicaire de l'Evèque de Québec... »

(a) C'est-à-dire qu'il exposera une affiche pour faire connaître qu’il enseigne les mathématiques.

(+) M. de Bouvens, grand-vicaire de l’Archevêque de Tours, M. de Consié. Il passa en Angleterre en 1795, C'est lui qui prononçs l'oraison funèbre du due d'Enghien et celle de l'abbé Edgeworth de Firmont, ete. Il est mort au

commencement de l'année 1530, Quelques années auparavant, il s'était démis de la charge d'aumônier du roi.

Cette longue série d'incidents et de faits affligeants va faire place au récit des attentions de la divine Providence qui dédommage toujours ceux qui se soumettent à ses décrets, et des actes de générosité dont M. l'abbé fut l’objet de la part de bien des personnes haut placées. « Dieu, dit un écrivain célèbre, ménage la consolation de l'espérance mème au moment où, dans les évènements qui s'accomplissent, tout semble dépendre de la volonté et du caprice des hommes. En exerçant une autorité supérieure en faveur des siens, qu'il protége, il donne des preuves de la bonté de sa Providence. »

M. Raimbault enseignait à Londres le français et le clavecin, dont il avait pris des lecons à Orléans. Lorsqu'il vit qu'il pourrait en faire un moyen de subsistance, il alla lui-même, afin de se perfectionner, prendre des leçons chez un maître plus autorisé, M. Jousse, celui dont nous avons parlé plus haut. 11 regreltait que les circonstances ne lui eussent pas permis de se livrer davantage à cet art avant celle époque, car lout son temps se passait à Londres à apprendre et à enseigner la musique, ce qui lui ravissait des heures qu'il destinait aux études sérieuses.

C'est dans ces circonstances que cet homme studieux reconnaissait qu'il est avantageux de s'occuper des arts et des sciences, auxquelles le hasard nons permet de donner notre atlention, puisqu'on y trouve le moyen d'être utile aux autres, el par fois de se menacer de précieuses res-

Angleterre, pour affaires de la société qu’il représentait, était un des gentilshommes auxquels le bon abbé donnait des leçons de français. Il se retirait au New-York Coffee- House, et faisait de fréquentes visites à son professeur (a). Instruit par quelques paroles, surprises pendant la conversation, de sa situation gênée, il lui offrit délicatement quelque secours, que M. Raimbault refusa toutefois d’accepler.

Cependant, l'élève admirait l'égalité d’âme, la piété fervente et soutenue de l’ingénieux pédagogue, comme aussi sa prudence, sa grande droiture d'esprit, ainsi que l'étendue et la variété de ses connaissances. Il entrevoyait que ce jeune homme, d'un esprit orné, d'une haute capacité et de belles manières, dont ilignorail toutefois les projets d'avenir, pourrait en Amérique gagner honorablement sa vie, en enseignant les arts libéraux. Sur ce, ile détermina à passer au Canada, en lui promettant les moyens de subvenir aux frais du voyage, et de se faire une existence facile en deçà des mers.

M. l'abbé lui ayant alors avoué qu’il était catholique et ecclésiastique, celui-ci redoubla d’instances tant pour lui

(a) M. Robt. Morrogh, né à Lisbonne, en 1758, descendait d’une ancienne famille du comté de Cork, Province de Munster, en Irlande. Il reçut son éducation à 8. Omer et à Rouen, en France. A la mort de son père, négociant à Lisbonne, il retourna au Portugal. Son père avait réglé qu'il étudierait la médecine ; mais le sort du fils fut changé par le décès du père. En 1779, il vint à Québec, auprès de son oncle maternel, Robert Lester, Ecr., qui était établi en cette ville depuis 1770. Après avoir géré quelque temps les affaires sous le regard de son oncle, M. Morrogh lui fut associé, Tous deux, sous Le nom de Lester & Morrogh, conduisirent des entreprises commerviales sur uve grande échelle jusqu'en 1807. L'année suivante, M. Morrogh fut placé, temporaire ment,» departement des douanes, conjointement avec son parent. M. H. Finlay. C'est rers 1820 que ce citoyen laissa Québec, renonçs à toute affaire, pour aller résider eur une terre qu'il avait soquise à la Longne-Puinte, dames l'Île de Montréal. Après quelques aunres de séjour en cette paistile résidenne, M ve rendit à Muntréai, chez sun file, feu Æ. 1. Morrugh, Eer. Protwetaire, sh ft mourut, en 1854, à 75 ans se maises Lester & Morregé s Sas l'orge de l'église de Niare Linste de Que bec.

faire agréer ses offres que pour le décider à se rendre en Canada dans le but de servir l'Eglise.

L'illustre fugitif, qui ne voulait pas toutefois adopter de décision finale avant d’avoir pris conseil, alla voir M. Fabbé Bourret, agent des Prêtres Sulpiciens, à Londres, et lui fit part des idées que lui avait suggérées M. Morrogh.

M. l'abbé Bourret, qui jusque là n'avait pas paru s’occuper de M. Raimbault, ni de ce qui le concernait, lui déclara qu'il s'agissait de lui ménager une situation importante, et qu'il ne verrait qu'avec peine son départ de Londres ; car il était persuadé, ajoutait-il, qu'il avait affaire à un bon ecclésiastique.

La vie de M. Raimbault, il faut en convenir, a été bien propre à justifier le jugement de ce vertueux prêtre.

M. Bourret invita le jeune abbé Raimbault à se rendre plus souvent auprès de lui, à ne pas craindre de l'importuner par ses visites ; et, à la seconde ou troisième entrevue qu'il eut avec ce digne agent des Sulpiciens, celui-ci lui apprit qu'il venait de recevoir une somme d'argent de M. Plessis, curé de Québec, au Canada, qui lui écrivait longuement et d'une manière pressante, au nom de l'Evêque de Québec, Mgr. Jean-François Hubert, de lui envoyer au moins douze prètres qui voudraient se consacrer aux travaux du ministère pastoral dans ces lointaines régions. L'argent qu'il Jui faisait toucher devait servir à défrayer le coût de la traversée de ceux qui se décideraient à passer sur ces plages hospitalières.

M. Raimbault parla du projet à M. Morrogh, qui lui affirma qu'effectivement il y avait beaucoup à faire dans la colonie du Canada, beaucoup de terres à concéder, beaucoup de paroisses à établir, et que bon nombre de prétres + trouveraieut de l'emploi. 1 lus Gt connaître que les deux ordres

une politique assez bizarre du gouvernement, et avaient été enlevés par là à l’instruction de la jeunesse du pays.

Après ces informations, et bien d’autres de cette nature, il s’offrit même à lui ménager son passage sur un des vaisseaux marchands consignés à son associé à Québec. Il l'y conduisit, en effet, peu après, et l’introduisit partout comme un ami de sa famille, sans rien divulguer néanmoins de ses qualités et conditions.

I se trouva à Londres peu de prêtres disposés à affronter les dangers d’une navigation longue et périlleuse. Quatre, néanmoins, se décidèrent alors à venir travailler à cette partie de la vigne du Seigneur. La gloire de Dieu et le bien de la religion furent les seuls motifs qui les conduisirent sur nos rives. D'ailleurs, la paix venait d’être rétablie en France, les églises y étaient rouvertes et le culte autorisé (a).

Le zèle du salut des âmes rappelait en France bon nombre de ces prètres; ce qui toutefois n’était pas sans danger, puisqu'il y avait fail retourner prématurément plusieurs de ceux qui avaient trouvé refuge à Jersey, en Espagne et ailleurs, et qui, pour la plupart, furent impitoyablement massacrés en arrivant au milieu de leurs ouailles (b) pour avoir cédé, trop tôt, à cette sainte impulsion.

Les réactions sont trop fréquentes et trop grandes dans les temps d'effervescence populaire pour qu'on puisse compter sur un retour subit et durable vers les bons principes el les idées saines. Le tumulie et l'anarchie ne laissent guère de temps à la réflexion.

Les uns, néanmoins, s'enguvaient de leur troupeau, les autres, de leurs familles ou de leurs amis, puis tous de la patrie. Plusieurs avaient hâte de remplacer, auprès des fidètes, tant de prêtres vénérés qui avaient péri sur léchafaud, ou qui avaient été mis à mort par les égorgeurs stipendhés dans ces jours de désolation.

de) Voy. Procs : Mémoures pour servir à ! Eater de L'Egises, ete. Tome VE C5 Havre de le lméesios révéutnmmurc en Drague Tunes vx Terse. 11

M. Raimbault, qui n'était pas dans les ordres, et qui pensait bien que cette raison ferait rejeter sa proposition de passer en Canada, s'était néanmoins modestement offert pour remplacer un de ceux qui seraient désignés pour ces contrées lointaines, et qui hésiteraient à quitter l’Europe. C’est alors que M. Bourret, qui avait eu occasion d'apprécier les heureuses qualités du jeune abbé, lui exprima la joie qu'il ressentait de le voir toujours disposé à servir la religion, malgré les épreuves auxquelles il avait été soumis. Il le félicita sur sa pieuse détermination d'aller travailler à l'œuvre de Dieu sous d’autres climats, en des régions qui ne lui étaient pas encore connues ; et lui avoua que lui, comme bien d'autres, applaudissait à son courage intrépide et à son généreux dévouement. Aussi lui donna-t-il des lettres testimoniales dans lesquelles il exaltait les vertus si pures et les aspirations toutes apostoliques du jeune lévite.

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