TRANSFORMATIONS RÉCIPROQUES DES ACIDES TARTRIQUES
Après que M. Pasteur eut démontré d’une manière évidente que l'acide tartrique existe sous quatre modifications faciles à différencier par leur action sur la lumière polarisée, il lui vint à l'idée de transformer ces divers acides tartriques les uns dans les autres.
Il chauffa d’abord vers 170 degrés de l'acide tartrique avec de la cinchonine; il obtint de l’acide racémique; en un mot, !l transforma l’acide droit en acide gauche. Il prépara de même de l’acide droit avec de l'acide gauche; il vit en outre que, dans les deux cas, une petite quantité d'acide inactif prenait naissance. Depuis, M. Dessaignes, en faisant bouillir assez longtemps des solutions d’acide tartrique, obtint un peu d'acide racémique et une petite quantité d'acide tartrique inactif.
11 chauffa ensuite de l'acide tartrique droit durant cinq heures à 170 degrés en vase clos; il obtint une petite quantité d'acide inactif. Il soumit ensuite cet acide inactif à la distillation vers 200 degrés ; 1l eut comme produit de l'acide pyruvique, et comme résidu une faible proportion d'acide racémique.
C'est alors que M. Jungfleisch indiqua une méthode simple, permettant de transformer rapidement, sans employer une substance rare comme la cimchonine, l'acide tartrique droit du commerce en acide racémique, et par suite en acide tartrique gauche. Voici comment opéra M. Jungfleisch :
I introduisit 30 grammes d’acide tartrique avec 3 ou 4 grammes d'eau dans des tubes résistants scellés à la lampe. Il les chauffa dans un bain d'huile à 175 degrés pendant trente heures. Après refroidissement, il vit que ces tubes contenaient une sub- Stance noire, Insoluble, et un liquide sirup'ux, coloré, laissant
déposer en abondance des cristaux ayant la forme d’aiguilles, qui bientôt se prenaient ‘en masse. Il ouvrit ces tubes, un gaz s’en échappa violemment ; la matière se boursoufla et déborda. I] reprit par l’eau, fit bouillir, filtra et évapora au bain marie. Par le refroidissement, il se forma des cristaux composés d'acide racémique; et, par une nouvelle cristallisation, il obtint de l’acide racémique blanc et pur.
L'acide racémique ainsi obtenu est identique avec l'acide racémique extrait du tartre du vin.
Ces premières expériences ne satisfirent qu'incomplétement M. Jungfleisch. Il voulut savoir s’il serait possible d'arriver à la transformation complète de l'acide tartrique droit. Il vit alors que la disparition de l'acide tartrique droit est complète lorsqu'on prolonge suffisamment l’action de la chaleur. De plus, en chauffant vers 175 degrés et en vase clos, avec de l’eau, de l'acide racémique et de l'acide tartrique inactif purs, il ne trouva aucune trace d’acide tartrique droit ou gauche dans les produits, un équilibre ne pouvant s'établir que par suite de transformations réciproques. On conçoit dès lors que la disparition de l’acide tartrique droit ne puisse être limitée et doive s’effectuer totalement dans ces conditions.
L'acide tartrique droit disparaissant complétement, M. Jungfleisch rechercha pourquoi l’on ne peut transformer en acide racémique intégralement, et par une seule opération, l'acide tartrique mis.en expérience ; il vit que c’est l'acide tartrique inactif qui intervient pour limiter la réaction.
Pour arriver à un résultat satisfaisant, 1l est nécessaire de chauffer longtemps l'acide tartrique droit en présence de l’eau. Ce corps disparaît alors, et les acides tartrique inactif et racémique prennent naissance. Mais, si on continue l’action de la chaleur à 175 degrés, on n'arrive pas à faire disparaître l’acide tartrique inactif. Si maintenant on reprend par l’eau et si l'on sépare par cristallisation la plus grande partie de l’acide racémique formé, puis enfin si l’on chauffe comme précédemment le résidu contenant de l'acide tartrique inactif, une nouvelle proportion d'acide racémique se produit, en même temps qu'une quantité correspon-
21908 dante d'acide inactif disparaît. Après une deuxième séparation d'acide racémique, le résidu chauffé de nouveau en produit une troisième fois, et ainsi de suite. À un moment donné, il ne s'y forme plus d'acide racémique si l’on enlève, au moins en partie, celui qui se trouve en présence.
De même, en traitant de pareille façon de l'acide inactif, on arrive à des résultats identiques. Il se transforme partiellement en acide racémique dans chaque opération, mais de plus en plus complétement si on répète les traitements.
Réciproquement, si l’on chauffe toujours dans les mêmes conditions de l'acide racémique, il se transforme partiellement en acide inactif, et la production de ce dernier s’arrête à un certain point, quelque temps que l’on prolonge ensuite l’action de la chaleur. Si après avoir fait cristalliser l’acide racémique, on sépare l’eau mère, et par conséquent l'acide inactif qui est moins abondant et très-soluble, puis ajoutant un peu d’eau au produit cristallisé qu'on chauffe de nouveau en vase clos, une nouvelle proportion d'acide inactif se forme, et ainsi de suite ; si l’on opère à une température moins élevée, c’est-à-dire entre 170 et 155 degrés, on observe que la quantité d’acide tartrique inactif, formé ou subsistant, va en augmentant. Le poids de l’eau ajoutée a aussi une action sur l'équilibre qui s'établit. :
En résumé, l'acide tartrique inactif et l'acide racémique se transforment réciproquement l’un dans l’autre, et nous voyons que la température, entre autres circonstances, influe sur cette transformation.