ETAT NATUREL. — EXTRACTION
I. ETAT NATUREL DE L’IODE. — SA PRÉSENCE DANS LES TROIS RÈGNES DE LA NATURE.
Depuis la découverte de l’iode par Courtois (1811) jusqu’au premier mémoire de M. Chatin (1850), ce corps simple n’avait été signalé que dans un petit nombre de produits naturels, plusieurs plantes marines, certains mollusques et quelques minerais. A cette époque (1860), dans des travaux considérables à la fois par leur étendue et par leurs résultats, M. Chatin a démontré la présence certaine de l’iode dans la plupart des eaux douces, ainsi que sa dissémination sur tout notre globe, dans la terre arable, dans beaucoup de minerais, dans les substances organiques. Ses expériences ont porté sur plus de trois cents échantillons d'eaux appartenant aux principaux fleuves ou rivières, sources ou puits qui, par leur position géographique ou géologique, pouvaient offrir quelque intérêt. Vingt échantillons seulement Ont donné des résultats négatifs. Toutes les plantes terrestres que ce savant a examinées, au nombre de plus de cent, renferment de l’iode: il enest de môme d’une foule d’espèces animales.
Depuis les travaux de M. Chatin, les recherches entreprises par ^n
grand nombre de chimistes sont venues démontrer que l’iode estextrêmement répandu dans la nature, soit dans les minéraux, soit dans les végétaux, soit dans les animaux, soit enfin dans la plupart des eaux.
Le règne minéral nous offre l’iode en combinaison avec divers métaux, argent, mercure, potassium, sodium. On a indiqué sa présence dans un minerai argentifère du Mexique (Vauquelin)^ dans l’argent corné d'Abarraden, district du Mexique (Del Rio), dans le plomb blanc de la mine de Catorce (Ynestra et Bustamente), dans une mine du Chili (Domeyko), dans le minerai de zinc de Silésie. Le nitrate de sodium du Pérou le contient sous forme d’iodure et d’iodate de sodium (Lembert). L’iodure de sodium a été observé dans certains sels gemmes de localités très-diverses (Pologne, France, Allemagne) (O. Henry). La présence de l’iode a été constatée dans certains calcaires {Lembert, de Lyon) : tels sont le calcaire à entroques (pierre de Couzon) dans lequel abondent les débris des polypiers et le banc puissant de myocène marin, très-riche en débris fossiles, situé à Saint-Jean de Védas près Montpellier. Dans les calcaires, sa présence est toujours accompagnée de carbonate de fer (Lembert). On l’a rencontré aussi associé au brôme dans tes liquides provenant de la condensation des vapeurs de la houille distillée (eaux des usines à gaz) : hpuilles de Commentry (Allier) (Bussy ), houilles de Silésie (Duflos), houilles de Mons, d’Anzin. M. Chatin l’a trouvé dans les cendres de la houille, dans l’anthracite, le graphite, fort peu dahslés lignites, dans la plupart des minerais defer,dansungrand nombre deminéraux, danslesterres arablesdesenvirons de Paris, eisurtout dans les terrains ignés et ferrugineux (basaltesde l’Auvergne) (t). En 1869, on l'a signalé dans la poussièredeshauls-fourneaux(IeMcfes). Le haut-fourneau de Rosenberg produit annuellement 18 kilogrammes d’iode à l’état d’iodure de fer, sans compter celui qui est entraîné.
Lé nombre des végétaux qui le contiennent est considérable; on peurrait presque affirmer que toutes les plantes en renferment des traces. Davy, Gaultier de Claubry, Fyfe, Balard, Guibourt, l’ont signalé dans différents fucus marins et dans les zostera marina. Il existe en
(1) CHAiiK. — Discours prononcé à. l’École depharmacie (7 novembre 1850).
forte proportion dans deux plantes connues des Mexicains sous les noms deSabila, plante du genre agave qui croît dans les plaines et sur la croupe des montagnes, et de los romeritos, sorte de barille qni végète sur les jardins flottants des lacs d’eau douce et dont les indigènes font usage comme aliment {Ynestra). L’iode a été encore rencontré dans une foule de plantes; telles sont : les algues des Asturies, constituées parle fucus palmatus, plante très-riche en iode qui croît sur les rochers et les stipes des grandes laminaires (Bonet) ; le jungermannia albicans (Marck), les oscillariées de Dax, où il est uni au brème (Meyrae) ] le jungermannia pinguis, plante agame recueillie dans un petit ruisseau du Morvan {Personne); le lichen d’Islande, le fucus crispus, le fucus helmintocorton, la coralline blanche (Bonjean); les tabacs de l’île de Cuba {Casaseca); ceux du midi de la France {Chatin) ; les salsepareilles (Guillermond). On a reconnu son existence dans le salin fourni par la combustion des mélasses provenant de betteraves du grand-duché de Yia.de {Lamy). Sa présence a été constatée par M. Stevenson Macadam dans les plantes croissant dans les marais des environs d’Edimbourg (myosotis palustris, mentha sativa, menyanthes trifoliata, ranunculus aqiiatilis, potamogeton densum, etc.) Le même observateur l’a aussi rencontré avec des traces de brème dans les potasses d’Amérique, provenant de l’incinération des arbres de ce pays. Enfin, avant la plupart de ces expérimentateurs, M. Chatin avait reconnu la présence de l’iode dans les plantes d’eau douce {cressons, raiforts d’eau, conferves, charas, roseaux, phellandries, renoncules aquatiques, etc.) Tous ces végétaux absorbent l’iode contenu dans les eaux où ils croissent; c’est sous l'influence des forces électives de la végétation qu’ils l’accumulent dans leur organisme avecd’autrescomposés 8olubles(cbloruredcsodium,etc.) M. Chatin l’a aussi signalé dans un grand nombre de plantes terrestres, plantes fourragères ou légumineuses, plantes d’agrément cultivéesdane nos jardins, plantes médicinales, etc., ainsi que dans les cendres provenant des bois employés dans le chauflage domestique (i).
Dans le règne animai, l’existence de l’iode a été reconnue dans les
(1) Journal de pharmacie et de chimie (3), t. 22, p, 366 (Rapport de M. Bussy).
éponges (Gaultier de Claubry, Fyfe)', les gorgonies ; divers autres zoophyles (oursins, coraux, étoiles de mer) ; un grand nombre de mollusques nus ou testacés (huîtres, crabes, homards, vénus, etc.) (Balardj; dans les huiles de foie de divers poissons marins (Gme/in), notamment dans les huiles de foie de raie et de foie de morue. D’après M. Personne, le foie de morue frais contient de l’iodure de potassium; mais l’huile renferme l’iode sous forme de combinaison organique, MM. Berthelet et de Luca soupçonnent cette substance d’y exister sous forme d'iodhydrine ou d’un composé glycérique analogue.
M. Chalin a encore rencontré l’iode dans diverses espèces animales qui peuplent les eaux douces : les moules, les sangsues, les crevettes d’eau douce, les écrevisses, les salamandres, les grenouilles et différents poissons, notamment dans le goujon de Seine (cyprinus gabio), ainsi que dans les escargots et les tortues qui vivent de préférence dans les lieux humides. Etendant ses recherches à divers produits essentiels de l’alimentation, ce savant observateur a démontré la présence de l’iode dans le lait, surtout celui d’ânesse, ainsi que dans les œufs, surtout dans leur blanc, où la quantité d’iode est portée au summum. Le vin, le cidre, le poiré en renferment aussi; comme pour les eaux, la proportion y varie suivant la nature du sol. Les vins les plus indurés paraissent appartenir aux granités du Méconnais et du Beaujolais, aux basaltes du Vivarais et à la bande de craie verte qui s’étend de Cahors à La Rochelle; puis viennent ceux du val de la Loire et du sol tertiaire de la basse Gironde, et enfin ceux de la craie blanche de Champagne.
La présence de l’iode dans les eaux est un fait de la plus haute importance. Â l’état d’iodure alcalin, il fait partie des composés dissous dans l’eau de la mer, mais en si faible proportion, qu’en analysant cette eau, naguère encore, on n’en avait pas tenu compte. En effet, prise dans les conditions les plus favorables, elle en contient moins d’un millionième.
Un très grand nombre d’eaux minérales en contiennent : telles sont les eaux de Sales (Italie) (Angêlini), de Challes (Savoie) (Henry), de Salins (Jura), toutes les eaux sulfureuses des Pyrénées (Henry), l’eau
@ijlfureuse de Castel Novo d’Asli {Cantù), les eaux ferrugineuses {Chatin). Les eaux de Vichy, Cusset, Hauterive, Néris (^Allier), contiennent de petites quantités d’iodure de sodium (Henry et Canlù). L’eau minérale de Villa Salice près Voghera (Piémont) est remarquable par la quantité considérable d’iode qu’elle renferme (I gr. 218 par litre) (1). Tout récemment, l’étude de l’eau artésienne de Rochefort (Charente- Inférieure) y a démontré la présence de l’iodure et du brômure de sodium à côté de quantités notables de fer et autres substances salines, Certaines conferves qui se développent avec une grande rapidité dans les fossés remplis de cette eau, renferment des quantités très-appréciables d’iode presque à l'exclusion du brôme (2). Les travaux de M. Chatin ont démontré, comme nous l’avons déjà dit, l’existence de l’iode dans la plupart des eaux douces. D’après ce chimiste, la proportion de l’iode dans les eaux croît ou décroît avec celle du fer, et il manque à peu près complètement dans les eaux très-chargées de sels de chaux et de magnésie, par suite de la décomposition de ces ioclures terreux sous l’influence de l’acide carbonique de l’air. Les eaux des rivières sont en moyenne plus indurées et moins chargées de sels terreux que celles des sources et surtout que celles des puits. Vers la môme époque, M. Marchand, de Fécamp, constatait aussi, par un procédé différent, la présence de l’iode et du brôme dans les eaux des arrondisséthents du Hâvre et d’Yvetot et généralement dans toutes celles qui viennent deS terrains supérieurs à la craie.
MM. Chatin et Marchand sont parvenus, chacun par des procédés différents, à démontrer l’existence de ce corps dans les eaux de pluie, de neige et de rosée. En moyenne, les eaux pluviales sont plus iodurées que les-eaux des rivières} au contraire, les eaux des glaciers des Âlpes ne le sont pas sensiblement. Ces deux observateurs ont tiré comme conséquence de ces résultats, la présence de traces d’iode dans l’atmosphère, où il se trouve par suite du départ spontané de cet élément des eaux, surtout des eaux douces. Tous deux se rencontrent
(1) TisBANDiER. — Bulletin de la Société chimique, 1868 (1), p. 117.
(2) Roux, — Journal de pharmacie et de chimie (4), t. 15, p. 105.
(paiement dans la conclusion qu’ils tirent de leur travail ; ce sont ces faibles traces d’iode dans les eaux qui préserveraient les populations du goitre et du crétinisme. Le professeur Cantù, de Florence, qui s'est le premier occupé de la recherche générale de çe corps, a eu la pensée du rôle qu’il joue dans l’hygiène.
Depuis cette époque, M. O. Henry père a trouvé l’iode libre dans la roche dolomitique de Saxon, dans le canton de Valais (Suisse) (1.) Cette roche est un produit géologique des plus curieux et jusqu’à présent unique ; elle répand une odeur d’iode très-prononcée. L’iode libre a été aussi rencontré dans les fumerolles de Vulcano, dans l’îlo de ce nom.