CHAPITRE III
Séméiologie. — Comparaison des observations.
On a vu dans le chapitre précédent combien comparables étaient toutes ces observations, c’est ce qui ressort de l’examen détaillé de chacune de leurs particularités :
Age. Il s’agit le plus souvent de gens âgés, 50 ans (obs. II); 60 ans (obs. XVI); 62-64 ans (obs. XIV, XV); 65 ans (ob6. VII) ; 68 ans (obs. I, III) ; au-delà de 70 ang (obs. VIII, IX, X, XI, XII, XVII). Ce n’est que rarement que nous trouvons un âge peu avancé, et encore s’agit-il de faits diathésiques ou traumatiques (coups de couteau) (obs. VI); syphilis (obs. V); et enfin 34 ans chez un sujet surmené (obs. XIII). Dans le relevé de A. Flint, qui a publié six observations de pouls lent, observations qui ne nous ont pas paru devoir rentrer dans le cadre de notre étude, l’âge des malades était 20, 35, 32, 53, 46 et 43 ans ; en outre, comme nous le verrons plus loin, il s’agit de malades qui ont tous guéri et peu comparables à ceux dont nous nous occupons ici. Notre ami, M. de Boyer, se rappelle avoir vu pendant son internat à Bicêtre, trois malades atteints de lenteur du pouls et de convulsions, avec un certain degré d’abaissement de la température ; dans ces trois faits il s’agissait de vieillards ayant de beaucoup dépassé la soixantaine. Nous pouvons donc admettre, comme prédisposition, Y âge avancé.
Blondi au. 5
Sexe. Nous trouvons dans nos 17 observations 11 hommes contre 6 femmes, et encore ce chiffre de 6 doitil être considéré comme trop élevé, car 4 de ces femmes ont été observées à la Salpêtrière et recherchées parmi la population exclusivement féminine de cet hospice. Il paraît donc probable que le sexe masculin prédispose à ces accidents épileptiques.
Antécédents de famille. Nous ne relevons comme antécédents qu’une seule particularité, mais elle a son importance : c’est qu’aucun des ascendants des malades n’était signalé comme épileptique ; un seul (Obs. XIII) avait des parents nerveux.
Antécédents du malade. Nous ne trouvons, en dehors du traumatisme (obs. VI et VII), d’autres causes prédisposantes que l’alcoolisme et les passions tristes ; la misère, le chagrin ont sans doute eu quelque rôle dans le développement des accidents : nous ne faisons que signaler en passant l’ingestion du poisson salé, à laquelle Somerville (obs. IV) impute tous les accidents qu’a éprouvés son malade. Il est vrai de dire que Flint a signalé un fait analogue : cet auteur relate que les causes probables des accidents que ses malades ont éprouvés étaient les suivants : un cas, affection syphilitique ; un cas consécutif à un accès violent de toux avec spasme de la glotte ; un cas survint dans la convalescence d’une pneumonie lobaire, un autre après impression d’un froid humide ; dans le cinquième la fièvre intermittente peut être mise en cause ; enfin, dans le sixième, une violente indigestion fut l’origine des accidents, comme dans le cas de Somerville.
Durée. La durée des accidents est ordinairement longue, elle peut varier entre une ou plusieurs années, 13 ans au moins dans un cas de la Salpêtrière (obs. X) : quelquefois cette durée était de quelques mois seulement, mais c’est quand la mort subite est survenue.
Terminaison. C’est qu’en effet la terminaison de cette affection est ordinairement grave. La mort est survenue dix fois sur 17 cas, et presque toujours d’une façon foudroyante, ou bien, ce qui est plus rare, à la suite d’une cachexie pro-
fonde. C’est ainsi que nous relevons l’apoplexie morteUe (obs. I, VII) ; la mort pendant un accès convulsif (obs. VIII, X, XII) ; la mort à la suite d’up état de mal (obs. XVI, XVII) ; la cachexie ou l’érysipèle (obs. II, IX, XI).
La guérison complète n’est survenue, au contraire, que dans les cas légers de Somerville et de Malassez; dans les autres cas il y eut amélioration, ce qui ne veut pas dire guérison, dans un état qui dure longtemps et expose à la mort subite.
Particularités du pouls. - Dans tous les cas, le pouls est lent, en dessous de cinquante pulsations à la minute; 30 (Obs. I) ; 35 à 40 (Obs. II); 28 à 30 (Obs. III) ; 25 (Obs. IV) ; 16 à 40 (Obs. V) : 48 à 56 (Obs. VI) ; 20 à 33 (Obs. VII) ; 32 (Obs. VIII) ; 24 à 32 (Obs. IX) ; 32 (Obs. X) ; 44 (Obs. XI) ; 28 à 30 (Obs. XII) ; 24 à 44 (Obs. XIII) ; 33 à 39 (Obs. XIV) ; 36 (Obs. XV) ; 33 à 36 (Obs. XVI) ; 44 (Obs. XVII) ; souvent, du reste, le chiffre des battements diminue au moment de l’accès, c’est ainsi que dans l’observation Vil il descendait à 12, puis à 8, puis à 5 ; et que dans l’observation XVII on voit le pouls tomber à 24 et 18 dans les mêmes circonstances. On remarque du reste que le pouls bat moinssouvent que le cœur, et que parfois le pouls cesse complètement avant l’attaque pendant que le cœur bat très-faiblement pour bientôt s’arrêter tout à fait à un moment donné, quelquefois pendant plusieurs secondes, fait que Flint avait déjà signalé ainsi que la lenteur exagérée qui était de 16, 40, 35, 26, 38, 28 pulsations par minute, dans les cas qu’il cite.
Particularités de la température. La température paraît généralement un peu abaissée, on a peu de documents àce propos, comme du reste au sujet de la thermométrie du vieillard en général ; cependant nous voyons plusieurs de nos malades se plaindre du froid (Obs. IV, XIV.), l’observation XVI nous donne 36 ou 37, les observations IX, XI, XII, XIV, indiquent un abaissement de température assez prononcé, et dont on se rend facilement compte en. étudiant les tableaux qui accompagnent les observations XI et XIV.
Particularités de la respiration. On doit remarquer que
dans six de nos cas il y eut manifestement des troubles respiratoires, sauf dans le cas I, dans lequel une pleurésie sérieuse vint rendre compte de la dyspnée, nous ne pouvons que rapprocher les phénomènes respiratoires de ceux qui, comme la dilatation pupillaire (Obs. VI), et le vomissement (Obs. IY, VII, VIII, IX), sont manifestement d’origine bulbaire.
Etat du cœur : Le cœur n’a rien présenté à l’auscultation dans 7 observations. (Obs. I, VI. VII, XIV, XV, XVI, XVII) ; il n’y avait que des battements dans 4 cas, (obs. IV, XI, XII, XIII) ; donc 11 fois sur 17 il n’y eut pas de symptômes fonctionnels : ces 6 faits sont ceux des observations II, III, V, VIII, IX, X : Ce n’est du reste que dans ces trois derniers cas qu’on a noté un peu d’altération graisseuse du cœur, ainsi qu’on l'avait fait pour quatre autres malades chez lesquels il n’y eut aucune manifestation cardiaque pendant la vie.
Accès épileptiques et syncopaux . Peu des accès ont été précédés d’une aura bien manifeste dans l’observation ; ce sont celles signalées obs. III, XIV, XVII. Du reste on peut remarquer que l’aura est souvent négligée dans les descriptions de l’épilepsie ordinaire, et cela bien à tort; les accès d’épilepsie qui accompagnent le pouls lent sont presque la règle, qu’ils aient lieu sous la forme de grand ou de petit mal, il n’existe qu’une seule de nos observations dans laquelle on ne puisse trouver nettement l’épilepsie, c’est celle du n° II. Dans les 16 autres nous voyons soit des accès syncopaux qui précèdent des manifestations convulsives, soit des vertiges, soit des évanouissements suivis d’une période d’inconscience qui est la signature de l’état épileptique. La grande attaque est loin d’être rare du reste, nous la trouvons tantôt débutant par une aura et parcourant toutes ses phases, tantôt se manifestant d’emblée par une une de ces formes comateuses ou convulsives, si fréquentes dans les états épileptoïdes.
L’existence de l’épilepsie dans ces cas est donc aussi indéniable que celle de l’infréquence du pouls, aussi y a-t-il là quelque chose de tout particulier gui frappe l’attention
et fait venir à l’esprit l’idée d’une affection du système ner veux ayant les allures de la triade symptomatique qui constitue la maladie deBasedow : dans le goitre exophthalmique le trépied de Trousseau est constitué par trois symptômes assez éloignés en apparence, la palpitation, le goitre, l’exophthalmie ; dans les cas que nous décrivons il y a aussi plusieurs facteurs : l’épilepsie, la lenteur du pouls, les troubles cardiaques ou respiratoires, pouvant ou non manquer, et causant secondairement l’abaissement de la température.
Sans vouloir pousser les analogies à la limite extrême, contentons-nous de remarquer combien il serait plausible d’expliquer les phénomènes que nous venons de passer en revue, par l’existence d’une altération bulbaire exerçant sur le cœur une influence modératrice, voire même certaines modifications de nutrition, par l’intermédiaire du pneumo-gastrique et du sympathique cervical?