OBSERVATION VI
(Service de M, le professeur Teissier.)
Cette observation est résumée dans : Teissier, G. Roux et Pittion, Nouvelles recherches bactériologiques et expérimentales relatives à la Pathogénie de la grippe. — Arch, de méd. expérim., 4er septembre 1892, no 5.)
Grippe infectieuse à forme typhoïde avec broncho-pneumonie Prédominant au sommet Pouvant simuler une tubereulose aiguë. — Hyperthermie. — Défervescence le sepième jour, — Rechute, — Autopste.
Jenny P..., vingt-trois ans, entre à l'Hôtel-Dieu le 3 avril 1891.
Parents vivants et bien portants.
Pas d’antécédents pathologiques personnels, pas de toux habi tuelle.
Pas de maladie ayant déterminé le séjour au lit, sauf un jour, l’année dernière pour des douleurs rhumatismales.
La malade, domestique dans une maison où se trouvaient deux Personnes atteintes de grippe, aurait été prise le 28 mars (il y a cinq jours) de petits frissons avec vertiges, céphalalgie et courbature générale. Le soir, fièvre, insomnie ; le lendemain, inappé tence, état général mauvais. Cet état se poursuit toute la semaine.
Aujourd’hui la malade se présente avec un visage abattu, fortement coloré, mais sans prostration intellectuelle. Elle répond très nettement aux questions.
Elle se plaint de souffrir beaucoup de la tête et dans la continuité des membres.
Sur le devant du thorax, on voit un érythème marbré à larges espaces, S’arrêtant à l’ombilic, Pas de taches érythémateuses sur le ventre. Le ventre est souple, non ballonné ; la pression dans la fosse iliaque est indolore ; pas de gargouillement.
La langue est saburrale, sèche, rouge sur les bords et la pointe,
on La luette, le voile du palais, les piliers sont uniformément rouges. Pas d’exsudat ni de points blancs. Constipation légère.
Le foie déborde légèrement les fausses côtes et la rate est sensible par cinq travers de doigt.
Aux poumons, quelques râles à droite, À gauche, diminution de la sonorité, râles sous-crépitants fins et moyens dans toute la hauteur du poumon aussi bien en avant qu’en arrière.
Rien au cœur.
Les urines sont fortement chargées d’urates, contiennent une grande proportion d’albumine.
Température 41°,2.
On donne des bains à 33 degrés.
6 avril. — La malade est mise au bain tiède à 35 degrés.
On fait une culture du sang qui contient une grande quantité de diplobacilles encapsulés.
7 avril. — La malade conserve toujours une température à 41 degrés sans localisation. Obnubilation complète dont la malade se rend parfaitement compte. Nystagmus de l'iris. Râles de bronchite disséminés. Langue un peu sèche. Pas de taches, On donne toutes les trois heures un bain à 25 degrés pendant la journée.
9 avril. — Apparition d’une érythème avec piqueté rouge cuivré sur les avant-bras. La température 40 degrés et au-dessus, est descendue jusqu'à 38°8. La malade a repris en partie son intelli gence. La température à 10 heures du matin est remonté à 40 degrés. Lavements froids toutes Les trois heures.
10 avril. — La malade a repris connaissance malgré la température toujours élevée (41 degrés). Resp. 36. Urine rouge acajou, 600 grammes, albumineuse.
11 avril. — Urine 800 grammes, brun acajou,falbumineuse.
Tekmpérature O0 et 41 degrés.
Etat cérébral excellent.
Matité au sommet gauche avec conservation des vibrations. Respiration bronchique presque tubaire sans râles. Langue humide R.— 44. Râles sous-crépitants au sommet droit.
13 avril. — Escarre fessière médiane. Muguet depuis la veille, Langue sèche et rôtie.
leuses, érythémateuses au niveau des poignets et des coudes. Pouls non dicrote (152). R — — 48.
Urines 700 grammes, Les bains ont généralement abaissé la température. Culture des selles donnant cinq jours plus tard des colonies de diplobacilles.
PAPIER pE 136. R. 48.
Le pouls a une tendance au dicrotisme.
Urines recueillies 500 gTammes ; mais il s’en écoule au moment des selles,
Même état.
On fait une culture avec de l’exsudat crémeux recueilli dans la bouche. Râles trachéaux.
15 avril, — Au Matin, la malade a Conservé toute son intelligence, La bouche est tapissée d’un enduit crémeux, café au lait, peu adhérent, Pas d’angine. Les râles trachéaux ont augmenté s’intensité et de fréquence, La dyspnée est toujours plus vive, et la malade meurt vers 4 heures de l'après-midi,
L’autopsie est pratiqué le 17 avril.
La masse encéphalique pèse 1200 grammes. Congestion légère et diffuse des méninges. Pas d'œdème, ni d’altération de la sub- Stance cérébrale,
Le poumon gauche remplit toute sa cavité et garde des empreintes costales ; il pèse 800 8Tammes, le tissu dur et friable ne Surnage pas à l’eau ; à la Coupe de la grosse bronche il s'écoule un liquide SPumeux, puriforme ; Je lobe inférieur à l’état d'hépatisation rouge incomplète semble Cependant encore perméable à l'air;
une coque fibreuse assez épaisse, il est dur et résiste à la section 5 la coupe est lisse, de couleur hortensia, très pâle, présentant par place un piqueté couleur gris fer, assez uniforme, et dans d’autres points, quelques vacuoles d’où s'écoule un liquide puriforme légè-
rement teinté en rose : c’est un état intermédiaire à la caséification et à l’hépatisation grise,
Le poumon droit pèse 670 grammes. Le lobe inférieur est splénisé, mais ce qu’il présente de plus remarquable, ce sont des espèces de boules d’œdème appendues en grappe, à la surface de la plèvre viscérale, et remplies d’un liquide gélatineux qui s'écoule mal à la ponction.
La rate a son volume normal.
Les reins sensiblement congestionnés pèsent de 170 à 180 grammes.
Le foie n’est pas altéré.
Le cœur de même.
L’intestin grêle a été détaché depuis le pylore jusqu’au delà de la valvule iléo-cæcale, La première moitié présente une légère congestion : arborisation fine des capillaires. La seconde moitié est, au contraire, anémiée : elle présente trois ou quatre plaques noir foncé, non gangréneuses, situées près du bord adhérent. La muqueuse est exfoliée sur une assez grande étendue, par plaques assez longues, toujours séparées par des parties saines.
Les plaques de Peyer, examinées sous l’eau, soit à la vue, soit au toucher, ont paru n'avoir subi aucune altération. Elles étaient lisses et non saillantes, ni en retrait sur la surface intestinale, qu’elles fussent ou non recouvertes de muqueuse. On a reconnu l'intégrité de toutes les plaques examinées, au nombre de plus de vingt.
L'utérus ne présente pas d’altération. Congestion des trompes et des ovaires.
On fait, séance tenante, des ensemencements dans du bouillon : 1° de l’urine (par ponction dans la vessie) ; 2° du suc pulmonaire (lobe supérieur gauche); et 3, du liquide de l’œdème sous-pleural.
Dès le lendemain (18 avril) tous les tubes sont fertiles.
Tube n° { (urine) : diplobacilles encapsulés.
Tube n° 2 (suc pulmonaire) : chaînettes de streptocoques semblables à ceux du sang.
Tube n° 3 (œdème sous-pleural) : chaînettes analogues aux pré-
cédentes, mais moins longues.
Gomme on le voit en parcourant cette observation, la fièvre typhoïde que l’état général pouvait faire soupçon ner au début, ne s’est vérifiée pas plus par la marche ultérieure de la maladie que par les résultats de l’autopsie absolument négatifs quant aux lésions intestinales. Plus tard, les accidents rapides et broncho-pneumonie, leur prédominance marquée au sommet faisaient penser à une tuberculose aiguë. L'évolution si rapide, la terminaison si pr'ompte de la maladie, nous ont permis de constater à l’amphithéâtre, qu’il s'agissait ici uniquement de la grippe. Les cultures, faites avec différents produits des organes, nous montrent des colonies de ces microorganismes qui, maintenant, paraissent être les germes spécifiques de cette maladie,