OBSERVATION II
(Service de M. le professeur Teissier.)
Urémie dyspnéique. — Néphrite dégénérative sans lésions du cœur appréciables. — Grippe en mai. — Grippe en novembre. — Pleuro-pneumonie chronique du sommet droit. — Péri-arthrite de l'épaule droite.
Louise M., cinquante-deux ans, entre à l'Hôtel-Dieu le 23 fevrier 1891.
Rien à noter dans les antécédents héréditaires.
Rougeole et scarlatine dans l'enfance. Fièvre typhoïde à huit ans.
Menstruations régulières depuis l’âge de dix ans et demi jusqu’à trente-six ans.
Syphilis à quinze ans, puis deux couches à dix-sept et à trente-cinq ans ; enfants vivants.
La malade entre en état d’asystolie, Visage bouffi; lèvres cyanosées, Respiration courte et haletante. Les vaisseaux du cou battent avec violenee.
Le cœur est en arythmie tachycardique.
Les poumons sont remplis de râles d’œdème.
Les urines contiennent une forte proportion d’albumine.
Pouls dur, athéromateux.
24 février, — A la suite d’une saignée de 500 grammes, les accidents d’urémie dyspnéique disparaissent presque immédiate-
ment.
5 mars. — Plus de râles, plus d’oppression, l’albumine persiste. 45 avril. — La malade sort, n'ayant plus d’albumine depuis
vingt jours.
25 avril. — Elle rentre en état de dyspnée, avec cyanose légère des lèvres. Les urines contiennent un très léger disque d’albumine. Rien au cœur.
4 mai, — Jia malade a été prise dans le service, il y a une
huitaine de jours, de douleurs dans le sommet droit, d’accès de toux. Elle aurait eu un peu de fièvre.
Ecoutons maintenant la parole autorisée de M. le professeur Teissier (Leçons sur la grippe).
« Plusieurs d’entre vous, sans doute, ont eu l’occasion de voir au n° 6 de la salle des 3° Femmes, une malade de cinquante ans, de forte corpulence et auprès de qui je m’arrêtais souvent pour ausculter le sommet droit de sa poitrine, au niveau duquel on constatait très nettement des phénomènes cavitaires: matité très accentuée, exagération des vibrations thoraciques, respiration très soufflante, presque tubaire, gros râles humides, qui éclataient brusquement sous l'oreille, sous l'influence du moindre effort de toux; en même temps on pouvait observer, dans le crachoir de la malade,une quantité énorme decrachats purulents,fusionnés et remplissant en vingt-quatre heures la presque totalité du récipient. Pour tout médecin non prévenu, le diagnostic ne devait présenter aucun doute ; il devait s'agir d’une tuberculose à marche rapide, probablement contractée dans le service, car la malade était à l'Hôtel-Dieu depuis plusieurs mois, où elle était entrée pour des accidents de dypsnée urémique, dont on avait eu grand’peine à triompher.
« Toutefois je ne souscrivais qu’à regret à l’idée de cette tuberculose rapide, J'avais ausculté la malade à maintes reprises, et je n’avais jamais rien observé de suspect à ses sommets. Je fis donc toutes mes réserves jusqu’au jour où l'examen bactériologique des crachats aurait tranché définitivement la question. Je soupconnais en effet la grippe d’être la cause de ces accidents : en interrogeant la malade avec soin, onarrivait à lui faire dire que, cinq à six jours avant de rendre ces crachats purulents, elle avait éprouvé de la courbature avec un grand sentiment de lassitude et des douleurs dans le côté droit. Depuis, elle avait conservé de la fièvre ; toute: fois, elle n’avait pas cru devoir attirer l’attention sur ses malaises. Mais elleétait à proximité de deux malades affectées de grippe avérée, dont l'une (nous allons vous en entretenir bientôt) succomba rapidement avec des accidents d’asthénie grippale progressive.
« C’est en tenant compte de ces malaises généraux, du voisinage d’autres malades atteintes de grippe grave, de l'intensité et de la précocité de ce catarrhe purulent, survenant chez une femme qui, quelques jours auparavant, n’avait aucune détermination thoracique, que nous fûmes conduits à affirmer le diagnostic de grippe et à formuler, en conséquence, un pronostic tout différent de celui qui avait été porté de prime abord,
« L'avenir nous donna raison. D'abord l’examen bactériologique des crachats réalisé à quatre reprises différentes et avec toute la minutie possible par le D' Frenkel fut constamment négatif; jamais on ne put y déceler un seul bacille de Koch. De plus, l’expectoration purulente ne tarda pas à se tarir. Au bout de huit jours elle était remplacée par quelques crachats visqueux ou muqueux, Les signes physiques enfin constatés à l’auscultation et à la percussion s’atténuèrent sensiblement, si bien qu'au bout de quelques semaines la malade, à peu près rétablie, pouvait quitter l'hôpital et aller se placer comme femme de journée.
« Elle passa tout l’été hors de l’Hôtel-Dieu, mais elle sollicita de nouveau son admission le 3 novembre suivant, car elle éprouvait des douleurs dans l'épaule et présentait (fait loin d’être exceptionnel dans la grippe) une atrophie marquée du deltoïde du même côté. Nous eûmes alors le loisir de la réexaminer complètement, et voici le résultat de l’auscultation tel qu’il est consigné dans l'observation le jour de l’entrée à l'hôpital: « Submatité pro- « noncée au sommet droit dans la fosse sus-épineuse, craquements « humides descendant jusque vers la pointe de l’omoplate, râles de « même nature, mais moins nombreux, sous la clavicule ; absence « de signes cavitaires. Un peu de bronchophonie sous la clavicule « droite. Toux quinteuse, expectoration modérée, rappelant celle « du catarrhe pulmonaire, »
« L'examen bactériologique des crachats, refait à ce moment, ne permet pas de constater non plus l’existence des bacilles de Koch et, malgré l’opinion souvent formulée autour de nous, soit par nos assistants, soit par des confrères appelés à examiner la malade, nous maintenons énergiquement le diagnostic de grippe avec localisation au sommet et nous attribuons les phénomènes