CHAPITRE VI
Nous pouvons maintenant, en consultant les résultats obtenus dans nos observations et dans nos expériences, essayer d'esquisser, au point de vue clinique, un parallèle entre les greffes humaines et les greffes animales. Cette étude comparative est très instruclive, car elle permet au chirurgien de se former une opinion sur la valeur respective des unes et des autres.
Dans un travail intéressant (Arch.de méd., Exp. 1892, p.39), Reverdin cite une observation où il a appliqué concurremment des greffes humaines et des greffes de peau de grenouille. Il signale avec satisfaction les résultats rapidement favorables obtenus parles greffes animales, mis nous constatons à regret qu'il n’a pas cru devoir indiquer l’évolution concomittante des greffes humaines. Cette étude comparative eût été pourtant instructive au point de vue clinique que nous allons envisager.
Voyons actuellement nos résultats personnels :
Dans les onze observations que nous relatons, et qui sont résumées dans le tableau ci-joint, il y en a sept où les greffes humaines et les greffes animales ont été employées sur le même sujet (obs. 3, 4, 5,6, 7,.8, 9).
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Dans trois cas (obs. 2, 10, 11), nous n'avons utilisé que des greffes humaines, et dans un seul cas (obs. 1), nous n'avons eu recours qu'à la transplantation de greffes animales. Nous n'envisagerons donc, au point de vue du parallèle à établir entre les greffes humaines et les greffes animales, que les sept observations où ces greffes ont été appliquées concurreniment.
Dans ces sept cas, il a été appliqué 100 greffes de peau de grenouille, elles n’ont donné que 11 succès.
Dans les observations V et VI, VII et IX, il a été transplanté 44 lambeaux de muqueuse buccale de lapin, qui n'ont donné que 4 résultats favorables ; 2 greffes de mésentère de lapin (obs. 5 et 6) ont échoué et 8 grelfes de conjonctive de lapin (obs. 5, 6 et 8) ont donné 8 insuecès.
Il en est de même en ce qui concerne la transplantation de peau de l’aisselle du poulet ; nous en avons appliqué 10 lambeaux (obs. 5 et 6), aucun n’a adhéré.
De même encore les greffes de peau de cobaye qui ont été appliquées au nombre de quatorze, dont 4 dans la 3°° observation et 10 dans la 9”*°, se sont résorbées.
Si nous tota:isons ces greffes animales, nous n’obtenons, ainsi que l'indique notre tableau comparatif, que 15 succès sur 178 grelfes animales appliquées concuremment avec les greffes humaines , ce qui nous donne un pourcentage de 8,42 p. 100.
Il n’en est plus de même si nous récapitulons les greffes humaines que relatent les mêmes observations.
Dans ces sept cas, il a été appliqué 133 greffes humaines d’après notre procédé mixte. Ces 133 transplants ont été suivis de 126 succès, ce qui nous donne un pourcentage de 94,73. L'écart énorme qui existe au point de vue du résultat final entre les pourcentages que nous venons d'indiquer, mon-
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tre clairement la supériorité indiscutable des greffes humaines sur les greffes animales.
Tableau Comparatif des greffes humaines et des greffes animales dans nos Observations
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Greffes de muqueuse buc- Cale de lapin eee 44 | 4 | 9,09p.°)
Il est d'usage de penser que l'on fait dire aux chiffres ce que l’on veut, mais ce reproche ne peut nous être adressé, car c'est avec intentiou que, nous plaçant spécialement au point de vue clinique, nous n'avons pris pourterme de comparaison que les observations, où comme nous l'avons déjà dit, les greffes humaines et les greffes animales avaient été concurremment appliquées.
Il est certain que les greffes animales donnent quelques succès, (8 pour 100 en moyenne). Si, poussant plus loin notre parrallèle, nous étudions comparativement les greffes animales entre elles, nous voyons dans nos observations que si les greffes de peau de poulet ou de cobaye, ont constamment échoué, il n’en est plus de même en ce qui concerne les greffes de peau de grenouille ou de muqueuse buccale de lapin. Prises dans leur ensemble, dans les 8 observations où elles ont
été appliquées, les 124 greffes de peau de grenouille ont donné 13 succès, ce qui donne un pourcentage de 10,48 p. 100. Quant aux greffes de muqueuse buccale de lapin, utilisées dans les observations V, VI, VIIL et IX, nous avons obtenu
4 réussites, sur 44 lambeaux, ce qui nous donne un pourcentage de 9,09 p. 100.
Voir Tableau
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[ résulte de ces chiffres et de ce pourcentage que les greffes de peau de grenouille sont supérieures aux autres greffes animales.
Les greffes animales, lorsqu'on les applique sur des plaies humaines, sont rarement suivies de succès parce qu'il ne s’établit en général aucun lien vasculaire entr’elles et les bourgeons charnus. Cette abscence d'attraction, ce manque d'’affinité, dépend en grande partie sans doute de la spécificité particulière aux cellules, spécificité sur laquelle Bard de Lyon a insisté avec Juste raison.
Il s'ensuit que les greffes animales ne jouent qu’un rôle presque toujours passif, et qu’elles n'agissent que comme membranes de recouvrement et la plupart du temps ces greffes animales finissent par disparaître à la suite d’une fonte cellulaire, ou d’une résorption lente comme Berezowski l’a indiqué en 1892.
Les greffes animales, depuis les travaux de Létiévaut en 1871, ont eu des partisans et des adversaires.
Parmi ces derniers, nous voyons surtout Daroles en 1874, conclure à leur inutilité en chirurgie; nous lisons dans la thèse d’Armaignac en 1876 «il y a peu à attendre des greffes animales, et le chirurgien devra toutes les fois qu'il le pourra employer la peau humaine ».
Le Coq dans sa thèse soutenue en 1896 sur les greffes animales dit : «c’est à regret que pour nous conformer à l'usage, nous conservons le nom de greffes animales aux applications sur les plaies humaines de lambeaux cutanés, empruntés aux animaux. Cette dénomination est défectueuse.
Le mot greffe implique l’idée de la persistance et du développement de la partie transplantée ; or les membranes tégumentaires animales appliquées sur les plaies de l'homme, au
CS ee lieu de proliférer et de s'accroître, se résorbent et disparaissent en quelques jours, quelles qu’elles soient. »
Ne voulant pas être adversaire à outrance des greffes animales puisqu'elles ont réussi dans quelques-unes de nos observations, nous devons dire que ces greffes ont été soutenues par Reverdin, Petersen, Estor, Grange, Vincent, Fowler, Perry et en 1894, par Lartail.
Dubousquet-Laborderie, partisan convaincu des greffes animales, donne comme nous la préférence aux greffes de peau de grenouille « parce que, dit-il, la grenouille est un animal à sang froid et que les éléments cellulaires des animaux à sang froid ont une résistance vitale plus grande que ceux des animaux à sang chaud. »
Nous répétons intentionnellement qu'au point de vue comparalif, les résultats remarquables obtenus par les greffes humaines ne sont pas à mettre en parallèle avec les résultats que donnent les greffes animales.
Il est bien entendu que les greffes animales doivent céder le pas aux greffes humaines que le chirurgien devra toujours employer. Ilest des cas pourtant où plusieurs raisons obligent le clinicien à faire appel aux greffes animales. Si la surface à couvrir est trop étendue, il faudrait tailler sur d’autres parties du corps des lambeaux trop considérables, aussi le plus souvent le malade refuserait-il de fournir ces lambeaux.
Dans un autre cas, on peut être en présence d'un sujet diathésique, d’un artério-scléreux avéré, présentant un ulcère.
Chez ces sujets, les téguments sont de qualité inférieure et il est à craindre que le lambeau fourni par le sujet lui-même ne s’ulcère bientôt sous l'influence d'une contusion même légère ; il se peut aussi que sous l'influence d’un défaut de nutrition la plaie superficielle, créée par la taille des lambeaux, ne subisse à son tour des troubles trophiques. On tournerait
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donc dans ce cas dans un cercle vicieux. La taille des lambeaux sur le sujet lui-même peut encore être refusée par celui-ci, soit à cause de la douleur, soit par crainte du chloroforme ; dans tous ces cas, le chirurgien pourrait être appelé à se procurer les lambeaux soit sur un autre sujet, soit sur un membre fraichement amputé. Mais cette manière d'agir peutêtre condamnée car, outre que le chirurgien n’a pas toujours à sa disposition un membre sain amputé ou sous la main une personne assez complaisante ou assez dévouée, nous devons dire que des inoculations de tuberculose ou de syphilis dûes à l'application de ces greffes ont été constatées. C’est ainsi que Gzerny a publié en 1886, des cas de tuberculose pulmonaire transmise par les greffes humaines et que le docteur Deubel, d'autre part, pour ne citer que ce cas, communiqua le 21 octonre 1881, à la Société médicale des Hôpitaux, une observation de syphilis consécutive à l'application de ces greffes.
Toutes ces raisons plaident en faveur des greffes animales.
Celles-ci, en effet, permettent d'éviter les douleurs consécutives à la taille des lambeaux ; elles suppriment chez le sujet toute plaie nouvelle, écartent tout danger d'intoxication par le chloroforme, et mettent le malade à l’abri de tout danger d’'inoculation possible telle que syphilis ou tuberculose.
ETS