CONCLUSION
Arrivés au terme de ce travail, nous présenterons un aperçu d'ensemble tant sur la situation politique et économique actuelle des protectorats de la Tunisie et du Maroc, que
- sur les conditions juridiques qui les différencient.
Près de quarante années d’efforts ont fait de ila Régence le pays calme et prospère que M. Henri Lorin (L'Afrique du Nord-Tunisie, Algérie, Maroc), qualifie ainsi :
« C’est un vaste pays musulman pacifié, rajeuni un peuple associé au mouvement du progrès ; des intérêts considérables économiques et intellectuels, ont été noués entre la Métropole et la Colonie ; telle est l'œuvre admirable accomplie sans brusquerie, par une série de retouches en sous-œuvre ; certes le régime est perfectible encore, mais à vouloir le réformer dans son principe et à le rapprocher du type de l’adminis-
tration directe, on méconnaïitrait la valeur d’un système recommandé par le meilleur des arguments, le succès ».. La statistique générale de la Tunisie dénombre une popu-
lation de près de deux millions d'habitants dont environ, cent cinquante mille Européens, parmi lesquels quarante-six
ÿ Vers pie
mille Français, quatre vingt-huit mille Italiens et treize mille
Maltais. Les musulmans approchent de dix-sept cent cin-
quante mille individus, et les israélites sont cinquante mille. |
Les chemins de fer (compagnie de Bône-Guelma et compaguie de Gafsa) exploitaient en 1918 quatre cent quatre vingt-treize kilomètres. Ils relient Tunis, à l'Algérie, à ‘ Bizerte, le Toulon africain, vont jusqu ’à Gabès, presque aux confins de la Tripolitaine, et poussent de profondes ramifications vers les centres agricoles de l'intérieur, Le Kef et Gafsa. La Direction des Travaux Publics a eu à cœur de développer le réseau routier. En cinq ans seulement (de 1892 à 1897),
elle faisait percer plus de trente-quatre mille kilomètres de.
routes. Éprouvé au début de a guerre mondiale, le commerce
extérieur tunisien s'est relevé dès 1916. En 1918 il dépassait deux cent sept millions de francs aux importations, et atteignait presque cent trente millions aux exportations. Pendantla même période nous relevons aux perceptions douanières, une somme globale de six millions huit cent quatre vingt huit ruille francs. |
Possédant de larges surfaces cultivées en céréales et pro-
priétaire d’un important cheptel, Ia Tunisie est ainsi arrivée
à une réelle prospérité. Mais il existe quelques ombres au ta-
bleau, et l’on ne peut se dissimuler que des difficultés d'ordre politique et social amences par son état de civilisation,
Pourront dans l’avenir troubler la Régence. | Certains éléments français de Tunisie, voudraient donner
à la Conférence consultative, une part prépondérante dans le
Gouvernement du protectorat, faire du Résident général son subordonné, enfin créer un petit Parlement. Serait-il sage dans un pays où l'élément étranger domine parmi les Euro-. péens, d'y introduire la politique qui jouerait sans aucun doute le rôle dissolvant qui a fait tant de mal à nos vieilles colonies des Antilles ? La crise de la vie chère peut être
aussi un élément de trouble dans le- Nord-Africain comme
dans la Métropole. Déjà devant les réclamations d'ailleurs justifiées des fonctionnaires, il leur a été alloué des. augmentations de traitements, et des indemnités qui grêvent lourdement le budget du protectorat. Celui de 1919 ‘s’est soldé par un déficit de six millions (quatre vingt-trois millions de
recettes et quatre vingt neuf millions de dépense). On cons-
tatera sa progresion considérable dans ses dernières années, si l’on songe qu’il n'était que de cinquante deux millions en 4941. | 2.
Le Maroc n’est pas encore parvenu À ce stade du développement politique el économique. Il est toujours soumis à un régime militaire, que nécessite l’état d'insoumission des
territoires, qui s'étendent d'une part sur la région bornée à
l'ouest par la subdivision de Fez, à l’est par le cercle de ja
Moulouya moyenne, de l’autre sur tout le Sud-Marocain, audelà de la subdivision de Marrakech du cercle de Béni- Millal, de la subdivision de Meknès et du cercle de Bou-Denib. Enfin l'hypothèque internationale que l'Acte d’Algésiras fait peser sur lui, son partage en deux zones d'influence, l'une espagnole, l’autre française, concourent à lui donner
un caractère différent de la Tunisie.
C’est un pays auquel sont prédites des perspectives encore plus favorables que la Régence. Si la zone coloniale de la Tunisie est de soixante-dix mille kilomètres carrés, celle du Maroc, écrit M. Lorin, serait de deux cent mille kilomètres carrés environ. Sur une population qui atteint peut-être un
total de sept millions d'habitants, le service des renseignements estime à cinq millions quatre cent mille lenombre d'indigènes de la zone française (1), mais près du ‘quart ne échappe encore à notre autorité.
Au 1+ janvier 1918 on comptait une population européenne urbaine de soixante six mille âmes, dont quarante mille Français. :
Les accords internationaux nous imposant l'obligation de faire exécuter le chemin de fer Tanger-Fez avant toute autre (2) ligne ferrée, force fut d’abord de développer les lignes militaires qui-elles ne nous étaient pas interdites.
Ce réseau a aujourd’hui un grand rayon d'action, et une heureuse mesure l’a fait contribuer au développement com-. | mercial ; c “est l'Arrêté résidentiel du 27 mars 1946 |’ ouvrant au trafic public. En 1918, environ huit cent cinquante kilomêtres de voies militaires étaient en exploitation. Les lignes du Maroc occidental relient Rabat à . qi dessert Casa-
(1) Relevé publié par l'Annuaire économique et financier du
Maroc --- 1918-1919 — auquel nous empruntons les Tenement statistiques qui vont suivre.
(2) Seuls, les travaux d'étude de cette ligne ont-été accomplis. Elle ‘doit être construite avec des capitaux mi- -français, mi espagnols; en tout cas l'état d'insécurité de la région de Tanger en rend actuellement-la construction impossible.
blanca), à Salé et à Fez; celles du Maroc oriental partent d'Oudjda, où aboutit la voie normale (lignes d'Algérie) et
‘gagnent Taza par Taourirt, Guercif et Mçoun. Le jour où
Fez et Taza seront reliées par le Decauville, un nouveau pro-
grès aura été accompli, progrès qui facilitera grandement la
construction des chemins de fer transmarocains à voie nor-
male, qu’un consortium formé de la compagnie générale du
Maroc, de la compagnie du P: L.-M., de la compagnie d'Orléans et de la compagnie marocaine, se propose d'exécuter. Le réseau routier a besoin d’être développé (deux mille sept cent quatre vingt-quatre kilomètres seulement en 4918).
Les importations ont atteint en 1917 deux cent soixante-dix
- — millions de francs, et les exportations cent seize -millions.
Les douanes au cours de la même année, rapportaient près
de vingt-quatre millions aux importations, et plus de
douze millions aux exportations.
Le budget général du protectorat pour 1919 a été fixé à cent soixante-quatorze millions en chiffre rond (évaluation en piastres hassani) et se solde sans déficit.
Tous ces chiffres montrent suffisamment l'essor économique pris par le protectorat chérifien. Il nous a été donné d'entendre affirmer à l'office du Maroc que depuis un an, un afflux considérable de colons français se portait en pays makhzen et que le nombre de sociétés formées pour exploiter les richesses du pays se chiffrait par centaines.
Ainsi la France a su poursuivre la tâche commencée - en, 41830, la soudure en un seul bloc sous notre domination directe ou notre influence de toute l’ancienne Afrique Mineure.
— 106 — Sas A Tunis, politiquement, juridiquement et économiquement, notre but est pleinement atteint depuis vingt ans. Au Maroc, nous n’en sommes pas encore là, en raison des engagements: internationaux, qu'il nous à fallu souscrire, Nous avons sans doute obtena abandon en notre faveur, des Juridictions consulaires, sauf celle de la Grande Bretagne avec laquelle nous finirons bien Par trouver un terrain d'entente, nous avons expulsé. l'Allemagne et l'Autriche, mais l'Acte d’Algésiras n’est pas aboli, et il nous faudra obtenir par de patientes négociations, que les divers signataires de cette Convention se. désistent en notre faveur. La ‘situation la plus délicate, la plus embarrassante, est constituée par les deux brêches qui ont brisé l'unité marocaine : la zone espagnole, et le régime + Spécial de Tanger. Nous avons précédemment montré comment'le traité franco-espagnol du 27 novembre 1919 à concédé à nos voisins, toute la partie nord du Maroc avec Larache, ET-Ksar, Ouezzan ét Tetouan, un haut commissaire espagnol contrôle tous les actes de l'autorité marocaine dans celte zone. En fait le khalifa ou lieutenant du Sultan est son subordonné. Mais l’Espagne n'a pu encore réduire la résis= tance du célèbre brigand Raisuli, ni celle des Rifains, ses ennemis séculaires. L'état d’insoumission d'une vaste région limitrophe de nos cercles d'administration, y entretient un état d'insécurité des plus fâcheux, qui menace de passer à l'élat endémique. Sans doute la France ne nie pas ses engas gements, mais encore faut-il que le Cabinet de Madrid puisse accomplir sa tâche, et étouffer le foyer d'agitation qui règne à nos portes. —