CHAPITRE PREMIER
De la mortalité dans ses rapports avec la population secourue. Résultats proportionnels dans l'hôpital de Narbonne et dans les hôpitaux du nord de la France. De l'assainissement des hôpitaux. Précautions prises à Rennes j au Havre et à Marseille. Mortalité proportionnelle dans l'hospice de la Charité et dans les hospices analogues du Nord. Salubrité des établissements hospitaliers de Nar^ bonne. Succès constaté .
La première question qui se présente à la pensée de rhomme désireux de connaître les résultats obtenus dans les hôpitaux, pour les étudier au point de Tue de la population, de la science économique ou de la statistique, c'est la question de la mortalité dans ses rapports avec le nombre d'indigents secourus. Pour l'économiste et pour le penseur, l'intérêt puissant est là.
Si la proportion de la mortalité relativement au
noDibre des malades traités est faible dans un hôpital; si les guérisons y sont nombreuses, plus nombreuses qu'ailleurs, ce résultat, honorable pour l'administration hospitalière, pour la science et pour la ville, est consolant pour l'humanité. Les hommes de bien se réjouissent en présence d'un heureux résultat; les yilles applaudissent, en témoignant leur satisfaction par le vote de secours plus grands, et les malades pauvres, les plus pauvres parmi les pauvres, puisqu'aux douleurs morales de leur position s'ajoutent des douleurs physiques graves, qui les privent de tout moyen d'existence par le travail, les malades pauvres, pleins d'admiration et de respect pour nos œuvres de bienfaisance, se confient avec abandon, avec reconnaissance et avec joie, à des établissements de charité, pour lesquels ils montraient naguère un dédain marqué et une répulsion invincible.
Si la mortalité, notoirement faible, publiquement constatée, officiellement reconnue dans un hôpital, parait plus faible encore lorsqu'on la compare avec la mortalité plus grande des établissements analogues, le succèst digne de reconnaissance, de sympathie et d'admiration, est plus remarquable encore et plus grand.
Eh bien I ce résultat, ce succès est précisément celui
qui sera constaté pour les deux établissements hospitaliers de Narbonne, soit que Ton considère la mortalité dans ses rapports avec la population secourue, soit qu'on la compare avec celle des autres Tilles. Nous ajouterons qu'un succès de cette nature, honorable dans toutes les circonstances et dans tous les temps , a un caractère particulier d'éclat et de grandeur, lorsqu'il est obtenu en luttant avec des villes importantes par le savoir, la science de leurs praticiens et la puissance financière de leurs hôpitaux, où tous les progrès d'hygiène, de constructions utiles, d'alimentation accroissant le bien-être des malades, peuvent être accomplis.
Lutter avec des villes comme Amiens, Dieppe, le Havre et Rouen, ces foyers d'intelligence et de progrès ; lutter avec ces villes puissantes par leur esprit d'entreprise , par leurs succès dans le travail industriel, par la grandeur de leurs actes, et sortir victorieux de la lutte, c'est là un triomphe.
Ce sera celui de Narbonne, constaté par les faits et par les chiffires que nous allons exposer, avec exactitude et sincérité.
Le nombre des personnes secourues dans l'hôpital de Narbonne, pendant l'année 1880, a été de treizecent-douze.
tv
Sur ce nombre, il en est mort soixante-quatorze' (4) ou cinq 7/4 pour cent.
Quel a été le résultat dans les hôpitaux de la région dont nous nous occupons?
Un tableau placé à la fin du compte moral, dressé soigneusement, avec des documents certains, officiels, l'indique clairement.
Voici les résultats.
En considérant l'ensemble des hôpitaux inscrits dans le tableau, et en recherchant les résultats généraux de la mortalité proportionnelle, on trouve que le nombre des décès est de douze pour cent dans le quartier des hommes et de seize pour cent dans le quartier des femmes.
Dans la première catégorie, celle des hommes, huit hôpitaux'seulement sur vingt-trois ont une mortalité variant de sept à dix pour cent ; tous les autres
(1) Fièvre typhoïde, 9 décès ; pneumonie et plearopneumonie, 8 ; entérite, 7; bronchite chronique, 6; phthisie, 5 ; affections organiques do cœur, 5 ; apoplexie, 4 ; diarrhée, S ; paralysie générale, 8 ; bronchite spéciMqae» %-, ascite, 2; cancer à la face, 2; dyssenterie, 3, et 16 affections diverses indiquées dans Tordre alphabétique : accès malin, ataxie locomotrice, carcinome, catarrhe de la vessie, congélation du pied avec gangrène, ccmgestioa pulmonaire, écrasement du bassin, endocardite chronique, érysipèle traumatique, hypertrophie du cœur, ostéites multiples avec scrofules invétérées, pleurésie, tétanos, tumeur utérine, rage, vieillesse. Total : 74 déeès.
(Mit tihe mortalité plus forte, représentée par les nombres proportionnels de douze, quatorze, quinze, dix*Iiuit et vingt-trois pour cent.
Dans la deuxième catégorie, celle des femmes, la mortalité , beaucoup plus forte, dépasse toujours le chifiQre de dix pour cent , et atteint quelquefois les proportions de vingt , vingt-un, vingt-trois, vingt-six et vingt-neuf pour cent.
Tels sont les résultats généraux.
Considérés au point de vue du nombre de malades traités dans Tannée, dans chaque maison observée séparément, ces hôpitaux ofirent les résultats suivants, non moins sérieux et dignes d'attention.
Sept hôpitaux ont moins de deux cents malades : à Gisors et à Bernay dans le département de l'Eure ; à Dametal, à Fécamp et à Bolbec dans la Seine-Inférieure ; à Roye et à Corbie dans la Somme.
La mortalité dans ces sept hôpitaux est de seize pour cent pour les hommes et pour les femmes.
Sept hôpitaux ont de deux cents à cinq cents malades : à Louviers et aux Andelys, dans le département de TEure ; à Elbeuf , dans la Seine-Inférieure ; à Péronne, dans la Somme ; à Compiègne, à Nojon et à Senlis, dans le département de l'Oise.
La mortalité dans cette deuxième série de sept
hôpitaux est de neuf pour cent chez les hommes et de seize pour cent chez les femmes, un peu inférieure à celle de la première série, mais toujours supérieure à la mortalité constatée à Narbonne.
Cinq hôpitaux ont de cinq cents à deux mille malades: à Evreux et à Vernon, dans le département de TEure ; à Dieppe , dans la Seine-Inférieure ; à Beauvais, dans le département de TOise, et à Abbeyille dans la Somme.
La mortalité dans les hôpitaux de ces cinq villes est de dix pour cent chez les hommes et de seize pour cent chez les femmes.
Enfin, quatre hôpitaux ont de deux mille à plus de quatre mille malades dans Tannée : ce sont les deux établissements hospitaliers de Rouen, l'hôpital d'Amiens et celui du Havre.
La mortalité dans ces quatre hôpitaux a été de douze pour cent chez les hommes et de dix-huit pour cent chez les femmes, atteignant des proportions inconnues à Narbonne.
De l'ensemble de ces faits il résulte que dans la région observée, la plus faible mortaUté proportionnelle est dans les hôpitaux de grandeur moyenne, où les conditions hygiéniques sont favorables, tandis que la mortalité la plus forte est à la fois dans les hôpi-
taux très petits, où des locaux insuffisants, disproportionnés, rendent les établissements insalubres, et dans les grands hôpitaux, où le nombre considérable des malades nuit à la salubrité, au succès des traitements médicaux et des opérations chirurgicales.
Des eflforts considérables sont faits de nos jours pour assainir les hôpitaux et les améliorer à tous les points de vue ; pour augmenter les soins , les précautions hygiéniques et réduire autant que possible la proportion de la mortalité. Les administrations hospitalières et les villes rivalisent de zèle et d'ardeur pour atteindre ce résultat, essentiellement utile, humain et juste. Si le but n'est pas atteint, ce ne sera pas la faute des villes importantes, qui y consacrent des sommes considérables, et des administrations hospi^ talières qui emploient à cette œuvre de progrès une grande partie de leurs ressources, le soin des pauvres étant le premier besoin public, le plus digne de la sollicitude et de l'attention sympathique du pays.
Construits quelquefois dans le centre des villes, dans des quartiers insalubres , où un air vicié acoroit le danger des maladies, les hôpitaux établis dans ces conditions, condamnés par la science, sont abandonnés et reconstruits ailleurs, dans des quartiers^ moins encombrés par la population, dans une
atmosphère plus saine. C'est le cas de la tUle j de Rennes, dans le déparlement dllle-etp-Yilaine, d^ar çant un hôpital mal situé, avec le concours absalii 4 exemplaire et généreux du Conseil municipal. ;
C'est encore le cas de Marseille, achetant à la campagne, au prix de cent soixante-quatre mille francs, un terrain aéré, sain, à quarante mètres audessus du niveau de la mer, pour y transporter . un hospice, que sa position dans la ville rendait* insa* lubre.
D'autres hôpitaux ayant un nombre considérable de malades dans un espace restreint, ont vu l'agglomération de la population ajouter à la gravité du mal une cause permanente d'insalubrité. Ne pouvant déplacer le personnel tout entier, ils en ont déplacé une partie, en disséminant les malades au-dehors, dans des chalets isolés, construits exprès dans la campagne. C'est le cas du Havre, où l'expérience est faite sur une grande échelle, avec des ressources puissantes et Je concours généreux d'une ville éclairée, indépendanmient des projets plus vastes concernant l'agrandissement de l'hospice général a,ctuel et la construction complète d'un hôpital de malades, entièrement séparé, coQipris pour un million dans l'emprunt de douze millions de francs contracté ré-
OMuàent par la yille du Havre» pour donner à ce port de commerce un asile hospitalier digne de ses yo6s généreuses, de sa prospérité commerciale et de son nom.
Dans les deux systèmes, dans le déplacement total et dans le déplacement partiel, avec des dépenses chiffrées par des centaines de mille francs et par des millions, on a obtenu des résultats relativement fa« vorables ; mais, nulle part, ainsi que l'attestent les calculs de la mortalité, on n'a atteint les résultats de Narbonne. La position favorable de notre hôpital, où toutes les salles de malades sont entourées de cours et de jardins, en rendant inutiles un déplacement coûteux et des constructions considérables , résout le problème étudié de nos jours d'une aération parfaite et d'une complète salubrité.
On se plaint beaucoup dans les hôpitaux de l'odeur pénétrante qui envahit les salles et se répand dans les locaux voisins, au grand détriment des malades et des personnes qui les soignent. Dans les grands hôpitaux, comme ceux de Paris, par exemple, malgré une ventilation puissante, malgré l'existence de salles de rechange, permettant de déplacer les malades, pendant que l'on désinfecte les salles antérieurement occupées, on n'obtient pas un assainissement
absolu, durable et complet. On se plaint de la pourriture d'hôpital et de Tinfection purulente. Dans t A grand hôpital d'Allemagne, à Munich, le professeur de clinique chirurgicale de TUniTersité, a compté Siir cent malades quatre-vingts cas de pourriture d*hdpital, qu'il attribue à l'insalubrité des salles de chirurgie ; et, dans la région dont nous nous occupons, au Hayre, Vannée dernière, on a compté dix cas mortels d'infection purulente et de pourriture d'hôpital. À Narbonne, rien de pareil. Les personnes qui visitent l'Hôtel-Dieu, soit par devoir professionnel, soit pour consoler des malades, soit par simple curiosité, le constatent avec étonnement et avec joie : il n'y a pas même cette odeur d'hôpital que l'on trouve dans les hôpitaux les mieux tenus et les plus sains.
Aux mérites si nombreux qui recommandent l'hôpital de Narbonne, nous pouvons donc ajouter celui d'une incomparable salubrité, ce qui est important au plus haut degré, au point de vue de la science, du bien-être des malades et de l'humanité*.
Si des hôpitaux où sont traités les malades pauvres, nous passons aux hospices proprement dits, où sont recueillis les autres indigents, nous trouvons que les chiffres proportionnels des décès , beaucoup plus forts qu'à Narbonne, ont un caractère particulier de gravité.
Ainsi, tandis qu'à Narbonne, dans Thospice de la Charité, sur un nombre de cent soixante-dix-neuf personnes secourues, on a eu six décès, ou trois 3/10 pour cent du personnel assisté, on trouve dans les hospices proprement dits de la région septentrionale les résultats suivants .
D'une moyenne générale de douze pour cent dans le quartier des hommes et de seize pour cent dans le quartier des femmes, chiffres constatés dans les hô- ' pitaux de la région observée, nous passons, dans les hospices de la même région, à une mortalité générale de dix-sept pour cent pour les hommes et pour les femmes (17,8 pour cent dans le quartier des hommes et 17, S! pour cent dans le quartier des femmes).
Tandis que dans les vingt-trois hôpitaux précédemment indiqués, huit établissements seulement dépassaient la mortalité de seize pour cent, quinze hospices actuellement observés dépassent cette mortalité, et huit d'entre eux atteignent les proportions de vingt-un pour cent à Dieppe, de vingt-deux pour cent à Fécamp et à Verneuil, de vingt-trois pour cent à Elbeuf, de vingt-cinq pour cent à Vernon, de vingtsept pour cent à Yvetot, de trente pour cent à Bernay et de trente-quatre pour cent à Pont-Audemer.
En présence de ces chifiBres si élevés et si gm^est on peut apprécier l'importance des résultats bien différents obtenus à Narbonne, dans l'hospice de la Charité, et se féliciter de yoir que les soins donnés aux pauvres, le régime alimentaire prescrit et la salubrité de rétablissement, contribuent à maintenir dans de bonnes conditions l'état sanitaire et à réduire la mortalité à des proportions beaucoup plus faibles que dans les établissements analogues.
Pour les deux maisons hospitalières de Narbonne^ les résultats sont donc frappants et dignes de fixer Tattention. Plus favorables que dans les établissements hospitaliers du Nord, où les ressources de toute nature abondent, ils attestent l'intelligence desx praticiens, les soins efficaces des filles de la charité et le zèle de l'administration hospitalière, qui consacre son temps et ses forces à cette œuvre de bienfaisance et de progrès dans l'intérêt du pays.
La ville de Narbonne en recueille les fi*uits. S'il est un mérite, en effet, qui puisse l'honorer et grandir sa mémoire au point de vue de l'humanité, c'est bien ce résultat, ce succès constant, si considérable, si frappant et si vrai, dont les chiffres les plus certains démontrent l'exactitude et font ressortir l'importance. Aussi, comprendra-t-elle que noblesse oblige, et que
31, dQB besoins Douyeaux se manifestent, si des nécess^s urgentes se produisent, soif pour le soin des aiAlades de l'hôpital et l'entretien des pauvres de la Ghaiité, soit pour maintenir les établissements au nijeau de la science et des progrès médicaux, son d9Yoir et son honneur lui commandent d'intervenir puissamment, d'une manière digne d'elle, de sa renommée historique et de ses sentiments d'humanité. Mais, le résultat constaté pour la mortalité, pour la faiblesse comparative et proportionnelle du nom* bre des décès, si important pour la science, si honorable pour la ville, si glorieux pour l'administration hospitalière et si consolant pour l'humanité , ce ré^* sultat frappant, qui suffirait pour illustrer nos hospices, pour les classer au nombre des plus méritants, et pour appeler sur leurs œuvres l'attention sympathique et généreuse du pays, ce résultat, ce succès n'est pas le seul. La gestion comparée des revenus, l'emploi prudent de ressources réduites, l'économie constante, secondée par une surveillance active et des i^oins continus permettant d'obtenir des résultats qui étonnent les hommes pratiques et les esprits les plus siérieux, tels sont les faits dont l'exposé exact et comparé dans les chapitres suivants, fera ressortir, ppur la gloire de nos hospices, de nouveau]^ mérites et d'éclatants succès,
La vraie force, le succès puissant est celui qui se manifeste non-seulement sur un point isolé de l'administration mais sur tous, sur Tensemble comme sur les détails, sur les faits obscurs qui n'attirent pas l'attention, comme sur ceux qui frappent les regards. Profondément convaincu de la vérité, de l'exactitude et de la puissance des faits de toute nature qu'il nous reste à exposer, nous avons la confiance que pour les hommes impartiaux et sérieux, pour l'administration publique à tous les degrés, le résultat clairement démontré, publiquement reconnu, sera pour les hospices de Narbonne, sur tous les points de la gestion administrative, un succès incontesté, dont l'influence sera puissante, durable, et honorera le pays.