‹ Étude comparée de la versification française et de la versification anglaiseChapitre 13 sur 20 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

(1) Je reprends la phrase initiale de la IP partie pour Tamplifier : La phrase forme ainsi, en prose comme en poésie, un dessin rythmique composé de groupes accentuels plus ou moins longs séparés par des pauses plus ou moins longues; dans lesquels, sans qu'on tienne compte du ton qui monte et qui descend, certaines syllabes « ressortent » plus que d'autres, celles dites plus ou moins accentuées.

Il a été établi que :

(1) Il y a entre chaque groupe accentuel et son voisin une pause plus ou moins longue.

(2) Il y a dans chaque groupe accentuel une syllabe plus accentuée que les autres.

(3) Il n'y a pas de pause à Tintérieur d un groupe accentuel.

(4) Les syllabes les plus accentuées sont aussi les plus longues.

Ainsi dans chaque groupe accentuel il y a une syllabe — celle frappée par Taccent principal — plus longue que les autres.

I. Prenons tout d'abord le cas d'un groupe accentuel auquel^ avec la pause précédente, correspond une période temporelle.

Cette période temporelle contient ainsi une syllabe plus longue que les autres. Aucune autre syllabe de la période ne peut être aussi longue, bien qu'une autre période puisse en contenir d'également ou même de plus longue.

Chaque période temporelle se compose ainsi d'une syllabe longue [de la catégorie (1) en français et ou I en anglais] avec ou sans d'autres syllabes moins longues, mais toujours avec une pause, élément indispensable de toute période correspondant à un groupe accentuel.

Aussi une période temporelle d'alexandrin se constitue-t-elle delà façon suivante:

Pause 4" d® à 4 syllabes relativement brèves 4" syllabe longue

et une période temporelle de blank verse ainsi qu'il suit :

Pause + de à 2 syllabes relativement brèves -f- syllabe longue.

Les quatre périodes de l'alexandrin sont d'une longueur égale entre elles : de même les cinq périodes du vers de blank verse.

Il faut bien se garder de tomber dans l'erreur de Guyau qui laisse influer le mètre sur la longueur des syllabes. Le mètre se sert de ce qu'il trouve, il ne crée rien. Ainsi Guyau a-t-il tort de dire que « la syllabe de

. LA PëRIODB tbmporbllr. 109

riiémistiche et celle de la fin du vers, tombant sur un temps fort (du mètre), tendent à gagner non seulement en intensité, mais en durée; elles se prolongent et empiètent un peu sur les autres syllabes, dont les plus brèves deviennent desdoubles croches *.. Ainsi la césure allonge le sixième pied et en raccourcit d'autres par compensation 2 » C'est mettre la charrue devant les bœufs.

II. Une période accentuelle peut se présenter qui ne correspond pas à un groupe accentuel : c'est ce qui arrive dans les cas suivants :

(1) La période peut renfermer entièrement plus d'un groupe accentuel.

(2) Un groupe accentuel peut se partager sur deux (ou plusieurs) périodes temporelles.

(3) En analysant des vers de l'école dite décadente on trouve bien d'autres cas où une période contient (i) en tout ou en partie un groupe avec le commencement d'un autre (ii), la iîn d'un groupe avec tout un autre. Mais, toujours en français, et en anglais lorsque le groupe finit par une syllabe grammaticalement accentuée (dans le cas contraire le phénomène se présente assez souvent dans de bons vers),ces cas peuvent être écartés comme n'étant pas du tout métriques, sauf très exceptionnellement. Des vers comme les suivants sont de la prose :

Hasards de hordes groupant déserte (que garde l'Œil ! témoin qui veille au-dessus de la Main à la hache), groupant déserte dans la hagarde éternité des horizons, la proie à la lumière et la nuit trop latentes qu'ils se sentent.

(René Ghil.)

^ Guyau, op. cit,, p. 187.

2 Ibid., p. 188.

liO LA PÉRIODE TEMPORELLE.

Les périodes des /\ group - ; - pant f\ déserte ; qui veille /\ au ; groupant /\ dé ; et la nuit /\ trop rentrent dans celte catégorie de périodes non métriques*.

L'accent se fait tant valoir dans les langues modernes que, bien qu'un ictus puisse frapper une syllabe sans accent, si le mèlre est évident, les syllabes les plus accentuées doivent coïncider avec des ictus. Si une syllabe fortement accentuée se trouve entre deux syllabes sur lesquelles Tictus se bat, le mètre est forcément altéré et même détruit.

Considérons les vers suivants :

(i) Tout un long jour d'ivresse et d'effroyables luttes

On pourrait croire qu'il fallût diviser ce vers en périodes temporelles ainsi :

Tout un long | jour d'ivresse, etc.

tandis que la division en groupes accentuels est évidemment

Tout un long jour d'ivresse.

Une période contiendrait alors tout le groupe d'ivresse avec la (in du groupe Tout un long Jour. Ce serait le cas (3) ii prévu ci-dessus. (Un accent principal se trouve à Tintérieur d'une période : la période précédente cependant ne finit pas par une syllabe frappée par un accent principal.)

S'il fallait diviser le vers de cette façon, il serait mauvais, ambigu comme division métrique. Ce vers cependant admet (exige mémo) la division métrique

Tout un long jour | d'iyrcsse,

correspondant à la division accentuelle. La pause entre

* J'indique par A la pause entre deux groupes accentuels.

LA PÉRIODE TSyPORELLB. lil

les deux groupes supplée à l'insuffisance des syllabes des mots d'ivresse.

D'autre part le vers

(fi) Ami, ton cœur profond est tel que cette mer

semble ne pas admettre une division métrique correspondant à la division accentuelle. C'est une erreur. La période [ Ami avec la pause qui précède ce groupe ] est égale à la période [ ton cœur profond avec la pause beaucoup plus courte qui précède ce groupe]. Le second hémistiche n'offre aucune difficulté après l'exemple (i) ci-dessus.

Il faut remarquer que, tandis que des syllabes qui ont subi le phénomène de recul de l'accent n'offrent pas de difficulté en français, prenant facilement place à l'intérieur d'une période temporelle, ces syllabes en anglais, étant suivies d'une pause, allongent beaucoup la période, à part le fait qu'elles sont aussi accentuées que les syllabes frappées par l'accent grammatical, et doivent être placées très soigneusement pour éviter une altération du mètre.

Par exemple, le vers

And ail the sunset strike upon her hair

(où, supposons, her est emphatique) est peu métrique, tandis que le vers

And ail the sunset strike on Helen's hair

est tout à fait métrique. Pourquoi ?

Considérons- les mots upon her hair^ qui forment un groupe grammatical et deux groupes accentuels, her étant emphatique. Comment faut-il les partager entre les deux périodes nécessaires ? la division upon her \ f\ hair correspondrait à la division accentuelle. Mais

la première période est par trop longue (sans compter le fait que la cinquième période ne contient qu'une syllabe, contrairement à la règle du blank verse syllabique)^

La division upon \ herf\hair^ sans être beaucoup plus conforme aux exigences temporelles du mètre, serait accenluellement on ne peut plus fâcheuse. Il y aurait un ictus sur une svllabe relativement faible suivi immédiatement par une période contenant deux accents principaux de groupes accentuels, le cas (3) ii ci-dessus.

Le vers est mauvais : du moment que la division métrique n'est pas claire un vers est mauvais. L'autre vers cependant est très bon, les mots on Helen's hair n'offrant pas de difficulté du tout.

Ainsi la période temporelle peut :

(1) n'avoir pas de pause au commencement (Il (1) cidessus) ou

(2) avoir une pause au milieu aussi bien qu'au commencement (II (2) ci-dessus).

De plus,rfa;ï5 le premier cas, s'il n'y a pas correspondance entre le mètre et le rylhme à la fin de la période, il peut se présenter une période temporelle sans syllabe frappée par un accent principal de groupe accentuel.

Mais, vu que :

(1) Les syllabes du groupe accentuel se partagent, ou peuvent se partager, entre cinq catégories accentuclles,

(2) La seule catégorie de syllabes qui puisse, sans intervention d'une syllabe appartenant à une catégorie

^ Voir ci-dessous, III (2) Le syllabisme et le non-syllabi:^me.

OU plus OU moins accentuée, se présenter, deux ou davantage à la fois, est la cinquième.

Il y a le plus souvent dans chaque période temporelle de cette classe une syllabe plus accentuée que les autres.

Il arrive néanmoins quelquefois, en anglais, qu'une période se compose exclusivement de syllabes appartenant à la cinquième catégorie (syllabes dites non accentuées).

Dans le second cas^ d'ailleurs relativement rare, il peut se présenter une période temporelle avec deux accents principaux de groupe accentuel. Si les deux accents ont une valeur inégale, le plus fort se subordonne à l'autre. Si les deux accents n'ont pas une dififérence de relief très marquée et que la subordination ne se fasse pas ainsi facilement, le mètre a beaucoup de chances d'être perdu*. Si la syllabe sur laquelle l'ictus doit se battre est celle frappée par le moins fort de ces deux accents, le mètre est tout à fait faussé.

La non-correspondance est donc parfaitement admissible. Une correspondance trop régulière (même à la césure et à la fin du vers) produit une monotonie et une raideur presque insupportables. Il y a, nous l'avons vu, des limites à cette liberté :

(l)Les périodes temporelles doivent être marquées par un ictus qui, à son tour, a besoin d'une syllabe frappée par un accent relativement fort pour pouvoir se battre (sauf dans un cas, considéré ci-dessous, pp. 118 et suiv.). Cet accent doit être assez fort pour bien permettre à

* Sauf dans un vers syllabique strict, et peut-être dans une période syUabique d'un vers syUabique ordinaire — pourvu que le mètre soit clair.

114 LA PÉRIODE TRUPORBLLB.

rictus de s'extérioriser; il doit donc appartenir aux catégories (1), (2), tout au plus (3) en français, I, tout au plus II et III en anglais. Si Taccent appartient aux catégories (4), (5) en français ou IV en anglais, le vers est mauvais, non métrique,

(2) Il ne doit pas y avoir à Tintérieur d'une période temporelle une syllabe aussi accentuée que la syllabe sur laquelle Tictus se bat. Ainsi un groupe accentuelne peut finir à l'intérieur d'une période temporelle sauf lorsque l'accent principal de ce groupe est faible relativement à l'accent qui marque l'ictus de la période temporelle dont il s'agit, ou que l'accent principal ne frappe pas la dernière syllabe du groupe — cas qui ne se présente pas en français.

Le cas où une période se compose de deux ou plusieurs syllabes faibles appartenant à la cinquième catégorie suscite le problème du rôle de l'accent dans le mètre et de la possibilité d'y suppléer. ^

Lanier a formulé la loi * : « Même où des rapports simples de temps existent entre les sons constitutifs, à moins qu'ils ne se succèdent dans un erdre tel que la somme des temps compris entre deux accents quelconques est exactement égale à la somme des temps compris entre deux autres accents quelconques, aucune rythmisation ne peut être effectuée par les accents. »

Il a raison. Omond ne s'explique pas nettement sur sa façon d'entendre la question. On peut cependant supposer qu'il est d'avis que l'ictus se bat toujours sur la

« Op, cit., p. 99 :

« Even where simple Urne relations exist among Ihe constituent sounds, unless thèse follow eacli other in sucli an order that the sum of the times included between any two accents is exactly equal to the sura of the times included between any other two accents, no rhythmization can possibly be affected by accents. »

même syllabe dans chaque période et, si cette syllabe n'est pas la dernière, qu'elle divise toujours la période de telle façon que la partie de la période qui suit la syllabe accentuée (qui marque l'ictus) est dans chaque période toujours de la même valeur temporelle — et le reste de la période de même. C'est bien la même règle que celle établie par Lanier.

S'il y avait entre chaque groupe accentuel et son voisin une pause très marquée et qu'à chaque groupe ainsi différencié correspondît une période temporelle, une syllabe accentuée serait inutile pour marquer l'ictus et, par l'ictus, la division en périodes isochrones. Mais ce cas est purement théorique. Il y a très souvent manque de correspondance; même si les groupes correspondent aux périodes, la pause entre une paire de groupes quelconques n'est pas assez marquée.

En latin et en grec c'était, paraît-il, la syllabe longue revenante des intervalles égaux qui permettait à l'ictus de se battre et aux périodes de se mesurer. Les syllabes longues ne cumulaient pas toutes les qualités qui servent à donner du relief à une syllabe. Il y avait d'autres syllabes qui ressortaient peut-être autant, mais d'une façon différente (celles dites accentuées). Dans les langues modernes, il n'y a qu'une catégorie de syllabes qui ressortent, qui réunit toutes les qualités qui distinguent une syllabe des syllabes voisines, intensité, longueur,etc. L'esprit ne remarque qu'une sorte d'importance relative, correspondant aux diverses catégories de ce que j'ai appelé l'accent; tandis qu'en latin et en grec il en remarquait, paraît-il, deux, dont une seulement pouvait servir à marquer l'ictus métrique.

C'est donc l'accent qui conditionne* l'ictus dans le

* Gp. Patmore, op. cit., p. 230 :

c Cependant, si important que soit cet ictus, je crois qu'on peut

français el dans l'anglais. Si la position de la syllabe accentuée marquant ainsi l'ictus était libre, l'ictus n'aurait pas de régularité et n'indiquerait rien. Vu que la pause entre les groupes accentucls est très souvent peu marquée, la division temporelle est le mieux indiquée^ même lorsqu'il y a correspondance, et surtout quand il n y en a pas, par un ictus se battant sur la première ou la dernière syllabe de chaque période. Dans le premier cas il n'y a pas de pause avant la syllabe accentuée qui marque l'ictus ; dans le second il n'y en a pas après. [L'accent ne peut occuper d'autre position que lorsque la correspondance est très bien marquée. Ainsi le poème cité par Omond* The Battle of the Battle (un des exemples les plus éclatants du jingoïsme anglais : on en nourrit les jeunes aspirants à la mentalité impérialiste) qu'il scande ainsi :

Like levia | thans afloat \j Lay their bulwarks | on the brlne ^

While Ihe sign of | battle fléw u On the lofty | British Une u

It was tén of | April morn v | by the chlme y^

etc., ne peut pas supporter la division indiquée, car les périodes While the sign of, It ivas ten of, par exemple, ne correspondent pas à des groupes accentuels.]

L'accent qui permet à l'ictus de se battre tombe ainsi à des intervalles égaux ^ et frappe presque tou-

démontrer que, en général, il n'a aucune existence matérielle et extérieure, n n'existe que dans l'esprit, qui demande le rythme partout et, chaque fois que l'idée du rythme peut être acceptée fwherever the idea of measure is uncontradictedjf prend plaisir à le marquer par un battement imaginaire. »

* Op, cit.. p. 129.

' La syllabe ainsi accentuée est comprise dans l'intervalle. Cette précaution est nécessaire parce que l'accent qui marque rictus ne frappe évidemment pas toujours une syllabe de la môme longueur — et

LA PÉRIODE TEMPORELLE. iil

jours la première ou la dernière syllabe de chaque période.

Dans les systèmes de Becq de Fouquières, de de la Grasserie et de d'Eichthal, Taccent qui marque Tictus frappe, par analogie avec la musique, toujours la première syllabe de chaque période. C'est là une complication bien inutile ! L'accent tombant en français toujours sur la dernière syllabe du groupe accentuel, il n'y a avec le système de ces méiriclens Jamais correspondance du mètre avec le rythme. L'ictus se bat bien plus naturellement ainsi sur la dernière syllabe de chaque période.

Des métriciens anglais, quelques-uns — Cotterill et Dabney — mettent l'ictus toujours sur la première syllabe de chaque période, d'autres, à savoir Lanier, le mettent à sa place naturelle, soit sur la première, soit sur la dernière syllabe (soit ailleurs, voir p. 163 sur le mètre du Piers Plowman).

cela à cause (1) de la variabilité de la valeur accenluelle de raccenl principal de groupe accentuel et par conséquent de la valeur temporelle de la syllabe qu'il frappe ; et (2) de la non-correspondance du mètre avec le rythme.

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