‹ Étude comparée de la versification française et de la versification anglaiseChapitre 14 sur 20 · LE SYLLABISME ET LE NON-STLLABISME · texte numérisé non relu

LE SYLLABISME ET LE NON-STLLABISME

C'est le moment d'aborder le cas où la période temporelle n'a pas de syllabe plus accentuée que la ou les autres.

Tout d'abord pourtant faut-il établir une distinction entre un mètre syllabique et un mètre non-syllabique.

Le meilleur exemple d'un vers syllabique en anglais est le blank verse de Milton dans le Paradis Perdu, (je souligno certaines périodes sans syllabe spécialement accentuée)* :

Of inan*s | flrst dis | obed | ience and | ibe fruit Of thaï I forbid | den tree | whose raor | lai taste Brought dealh | into \ the world, | and ail | our woe | . . .

On peut, en général, appeler un mètre syllabique si chaque période contient un nombre égal de syllabes, avec ou sans pause, ou si, dérogation étant faite à cette règle, l'impression générale de Teffet syllabique subsiste.

* Il regarde mon honneur de métricien de suggérer une scansion de ce vers célèbre. La première, la Iroisième et la dernière période ne présentent pas de difTiculté. La seconde contient deux accents principaux de groupe accentuel : celui de la syllabe /irst devenue, à cause de son importance éthique, aussi accentuée que l'accent grammatical du groupe logique, celui de -bed ; et celui de la syllabe dis — frappée d'un accent « secondaire » aussi fort que l'accent primaire du mot disobedience. Mais le vers étant strictement syllabique, et le mètre n'admettant pas le moindre doute, la période est bonne (voir ci-dessus, p. 113). La période | ience and \ contenant deux syllabes de la catégorie dite non accentuée est parfaitement admissible.

On peut distinguer les vers anglais et français comme syllabiques et non syllabiques, ainsi qu'il suit :

Le vers syllabique contient toujours le même nombre de syllabes, convenu d'avance.

I. Le type usuel devers syllabique anglais est un vers de cinq périodes contenant dix syllabes — le blank verse syllabique.

Les lois de ce vers sont les suivantes :

(1) Chaque période contient normalement deux syllabes.

Certaines dérogations à cetle régularité sont permises, à savoir :

(2) Une période peut ne contenir qu'une syllabe. Dans ce cas la période suivante on contient trois.

(3) Une période peut contenir trois syllabes. Dans ce cas la période suivante n*en contient qu'une.

Deux conditions portent pourtant restriction à cette liberté :

(4) La cinquième période ne peut être irréguliérequ'à condition que la quatrième le soit aussi et d'une façon complémentaire.

(5) La cinquième période ne peut jamais ne contenir qu'une seule syllabe.

C'est-à-dire que les types suivants sont admissibles :

[et les types suivants (entre autres) inadmissibles

Milton, dans son Paradis Perdu, ne néglige jamais ces règles, à part quelques syllabes dites extramétriques (qui ne le sont pas, bien entendu) à la fin et à Tinlérieur du vers (dans ce dernier cas toujours avant une pause qui englobe la syllabe dont il s'agit). Les exceptions apparentes se laissent facilement expliquer. (Voir Bridges, op. cit., p. 11-12.)

Par exemple le vers :

niumine ; what is low | raise \ and support \

est syllabique : la cinquième période est irrégulière, mais en revanche la quatrième l'est aussi et de façon complémentaire. La division en périodes est évidemment celle indiquée : le sens l'exige, il y a une forte pause avant raise et une pause beaucoup moins importante avant and. Les deux périodes raise et and support ont donc, à cause de la disposition et de la valeur des pauses et à cause de l'importance accent«elle (et temporelle) de raise, la même longueur.

On peut imaginer un vers syllabique dans lequel chaque période contienne normalement trois syllabes.

D'autres vers syllabiques se rencontrent, où il y a un schéma, symétrique de vers en vers, de périodes contenant un nombre variable de syllabes.

Dans ces deux cas, aucune infraction du nombre exact n'est possible, sans porter atteinte à l'effet syllabique.

IL En français, tous les vers, sauf ceux dit libres, sont syllabiques.

Dans l'alexandrin :

(1) La période contieat normalement trois syllabes. Mais :

(2) Une période peut ne contenir que deux syllabes et même une syllabe.

(3) Une période peut contenir quatre et même cinq syllabes.

Pourvu que (régalilé des périodes étant conservée, bien entendu),

(4) les deux premières périodes ensemble contiennent toujours six syllabes, et les deux dernières de même.

Dans un vers non syllabique, soit français, soit anglais, il n'y a pas de restriction au nombre de syllabes dans chaque période, sauf la condition de ne pas dénaturer le rythme.

En anglais, la limite pratique est fixée à trois ou tout au plus quatre syllabes. En français, cinq syllabes semblent constituer le maximum.

Très rarement une période peut ne contenir aucune syllabe ; elle est complètement remplie par une pause.

On peut prendre comme exemple d'un vers non syllabique (( le grand mètre Gothique alliléré » dans une de ces formes anglo-saxonnes ou allemandes (Beowulf, Niebelungenlied , Hildebrandslied). C'est, selon Patmore ^ « un des mètres les plus parfaits qu'on ait jamais inventés, si ce n'est le plus parfait, par rapport à la langue à laquelle il était destiné. . . La loi générale de ce mètre est qu'il doit consister dans une série de vers, dont chacun est divisé par une forte césure en deux parties ou hémistiches. Chaque hémistiche contient deux syllabes accentuées et un nombre indéfini de

* Pp. cit., p. 248 et suiv.

syllabes non accentuées. Les accents sont parfois, quoique rarement, consécutifs, et d'autres fois, quoique aussi rarement, précédés, suivis ou séparés par trois syllabes sans accent. Car ce nombre est le plus grand qui puisse être prononcé sans détruire l'égalité de temps approximative entre deux accents ; ceci... est la loi primordiale du mètre dans toutes les langues. Dans le premier hémistiche, les deux syllabes accentuées font allitération, et cette allitération se continue sur. . . une des syllabes accentuées du second hémistiche. Cette loi... est on ne peut plus admirablement capable de remplir les conditions d'un mètre véritablement accentuel, c'est-à-dire d'un mètre qui, abandonnant complètement l'élément de quantité syllabique naturelle (natural syllabic quantity), fait de la mesure isochrone l'unité métrique, et se permet de remplir cette durée de la même façon qu'en musique... Il faut observer que, selon la loi de ce mètre, l'hémistiche. . . qui comprend deux accents peut contenir de trois à sept syllabes et même davantage ; deuxièmement, que l'existence de ce mètre, comme de tous les autres, dépend des positions facilement coiinaissables des accents métriques. . . troisièmement, que dans une langue consistant principalement en monosyllabes, comme l'anglo-saxon, la position de l'accent dans une série de syllabes est souvent douteuse, à moins qu'il ne tombe assez régulièrement sur toutes les deuxièmes ou troisièmes syllabes, comme dans les vers iambiques et anapestiques, ou à moins qu'on ne puisse reconnaître immédiatement sa position à l'aide de quelque artifice... La loi de l'allitération est le seul moyen intrinsèque... d'indiquer immédiatement l'accentuation métrique voulue ^ »

. * Je n'accepte que provisoirement celle idée de Patmore : Il me

Exemples * :

Ne mihte thaer for wœtere wérod to tham othrum :

thaer com flowende flod aefter ébban,

lucon lagustreamas : to lang hit him thuhte.

hwaenne hi togœdere garas bseron

[Batlle of Maldon (993) vers 64-67J Ôft him anhaga are gebideth Métodes miltse, theah the he modcearig Geond lagulade longe sceolde Hréran mid hondum hrimcalde sse.

[Wanderer — date inconnue vers 1-4]

Je reprends la considération du cas d'une période sans syllabe spécialement accentuée.

Il faut que la position deTictus qui indique la division en périodes soit claire. Aussi une période sans syllabe accentuée ne peut-elle être métrique que dafis un vers syllabique ; et dans un vers syllabique seulement une période strictement syllabique peut supporter le manque d'une syllabe accentuée. Ici il n'y a pas de doute sur la division en périodes, l'ictus peut se battre sans que la syllabe sur laquelle il tombe soit le moins du monde accentuée 2.

Par exemple :

I Àndin \ luxurious cit | ies where | the noise... Served only to discover sights of woe...

semble que l'anglo-saxon devait avoir une accenluation régulière et connue. Nous (y compris Patmore) ne savons pas accentuer comme il faut une phrase d'anglo-saxon ; cela ne veut pas dire que l'accentuation était le moins du monde douteuse pour les Anglo-Saxons. Et si, en prose, l'accentuation avait ses règles connues, ces règles avaient certainement une application identique en poésie. Le mètre ne crée pas le rythme.

^ D'après Lanier, op. cit., p. 142 et suiv. Voir Saran, op. cit., p. 142 et suiv.

* n faut bien remarquer que dans ce cas la syllabe sur laquelle l'ictus se bat ne doit être aucunement accentuée dans la lecture. Le rythme doit être respecté.

Nor ser\'ed | tt to | relax their serried files... A dungeon horr | ible \ on ail sides round...

. (Mllton P.P. «.)

Quand je dis un vers syllabique^ je veux dire un vers syllabique dans un poème ou un passage où les vers syllabiques prédominent, bien qu'il puisse contenir des vers non syllabiques : je n'entends pas un vers fortuitement syllabique dans un passage ou un poème non syllabique. Mais on ne peut pas trop préciser la question : cela dépend des conditions particulières de chaque cas.

D'après ce qui est dit ci-dessus il s'ensuit que l'accent ne peut jamais manquer dans une période française — parce que :

(1) La plupart des périodes ne sont pas syllabiques, même dans un vers syllabique (comme l'alexandrin).

(2) Celles qui le sont contiennent plus de deux syllabes — à savoir trois. (Voir page 120.)

Si ce n'est qu'il n'explique pas, malgré quelques indications assez vagues, qui d'ailleurs ne s'accordent pas avec sa théorie générale, pourquoi les vers qu'il appelle stressed (accenluels) sont métriques, Bridges dit, me semble-t-il, le dernier mot sur cette sorte de période. Par stressed verse il entend un vers non-syllabique. Il établit les deux lois suivantes (entre autres) pour cette espèce de vers.

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