‹ Étude comparée de la versification française et de la versification anglaiseChapitre 6 sur 20 · L* ACCENT BT LA QUANTITÉ · texte numérisé non relu

L* ACCENT BT LA QUANTITÉ

des faits ; c'est une théorie destructive ; elle donne bien le coup de grâce à la première, mais elle doit céder à la seconde. La quantité dépend de Vaccent et en est en raison directe. Maintenant deux queslions se posent :

(1) Combien de longueurs différentes peuvent exister pour une seule syllabe ?

(2) Y a-t-il dans une phrase aulre chose que les syllabes ? La longueiir de la phrase est-elle la somme des longueurs des syllabes qui la composent ?

Lanier pense « qu'on a Thabilude en anglais de prononcer chaque mot, soit en prose, soit en poésie, de façon que les sons dont il est composé soient dans un rapport simple et défini au point de vue du temps. Par rapports simples et définis, on entend les rapports de petits nombres tels que 1, 2, 3, 4, 5, etc.^ ». Wulff trouve que Taccent et ainsi la quantité des syllabes a plusieurs degrés, « par exemple très fort (4), fort (3), demi-fort (2), par rapport au degré d'audibilité qu'ont les syllabes subordonnées, non accentuées dans chaque cas (1 ou 0)* ».

Par les mots dans chaque cas et par la réserve impliquée dans l'usage des mots par exemple, Wultf veut évidemment laisser deviner qu'il reconnaît à l'accent des gradations presque infinis de f'ramhdvande et ainsi à la quantité des syllabes des gradations innombrables

une valeur fixe ; mais les syllabes du même mot faisant partie d'une phrase ne gardent pas leur valeur primitive.

^ Lanier, op. cit., p. 60.

« Wulff: Om Vârsbildning, p. 17 :

« Framhàvandet har mânga grader, t. ex. mycket starkl (4), starkt (3), halvstarkt (2), — allt i jamfureise med den grad av hôrbarhet som tillkommer lalets jâmna, undanhâllna stavelser for tillfâliet(l al. 0).»

26 l'accent et la quantité.

de longueur. Sous ce rapport, ses conclusions ne diffèrenl pas beaucoup de celles de celte élude. C'est d'ailleurs à peu près l'opinion de Bridges (quant à la quantité des syllabes seulement). « En anglais, dit-il, la dili'érence entre les syllabes longues et brèves est aussi marquée qu'elle a pu Tètre en grec ou en latine » Il pense que d'innombrables gradations de longueur et de brièveté existent, et que ces distinctions « ont dû exister également en grec et en latin, mais que leur système de prosodie ne permettait pas de les reconnaître, car elle y substituait une règle par laquelle toutes les longues étaient égales entre elles et d'une valeur double des brèves toutes aussi égales entre elles '^ ».

* Bridges, op. cit., p. 79.

* Bridges, op. cit., p. 81 :

« Distinctions which nuist hâve equallv existed in fireok and Lalin speech, but which Iheir syslem of prosody overrode, for ils Uieory admiUedonly units and halfunits, and nothing belween. »

C'est justement une telle substitution que Wuiff semble faire. Après avoir reconnue la quantité des syllabes des gradations infinies, il a l'air de limiter cette diversité quant à la forme métrique par une règle arbitraire par laquelle il n'y a que quatre gradations do quantité. Je ne vois pas d'aulre explication du passage suivant et de sa pratique usuelle : « I poesi och vàrsbildning biir man over huvud iij tala om exakta kingder (jusqu'ici il n'y a pas à redire), sa att t. ex. en stark (hvilken eo ipso ar làng) skulle vara Mil tiden exakt lika mcd w + u, det vil saja at en — skulle vara dubbelt sa làng som en w ; utan vi ha ofta anledning at hâllre betrakta saken sa, att en viss stavelse ar karnen, kring hvilken smàdelar gruppera sig (cette phrase ne contredit pas la thèse soutenue dans cette élude sur l'accentuation de la phrase). Darfor kan, overallt i taklradens schéma, ensam u hvilken som haist ersàltas uicd tvâ, och tvâ ersattas med tre ; sa vida aj en slrang numerisk (syllabisk) likformighet iiller alternering àr for tillfallet âsyflad och anbefalld. » — Op. cit., p. 32

Sans cette explication le système de Wulff ne serait pas, il me semble, vraiment temporel ; il ne serait que le système dit accentuel habilement déguisé. Mais avec cette explication je ne vois pas comment Wulff échappera au reproche de ne pas respecter le rythme (Satsschema) sans tomber dans celui de ne pas respecter le mètre. Voir cependant ci-dessous II (3).

l' ACCENT ET LA QUANTITK. 27

Quant à la seconde question de savoir si, outre la quantité des syllabes il y a quelque chose qui contribue à la longueur de la phrase, Wulff, Omond, Patmore ont émis des opinions plus ou moins importantes sur le rôle de la pause dans la poésie. WulH'a bien vu que la longueur d'une phrase (ou d'un membre de phrase) n'est pas la somme de la quantité des syllabes qui la composent. Il fait observer^ « qu'une syllabe peut être forte (et longue) par trois choses : ou bien par une voyelle, par exemple ^/*o^ ; ou bien par une consonne, par exemple (^To/Ze ; ou bien enfin par une pause d'articulation qui remplit la mesure de la syllabe accentuée ^ ».

C'est Palmore cependant qui a exprimé le plus généralement cette conception de la longueur d'une syllabe.

^ Wulff: Rythmicité, p. 9. Le texte suédois est plus clair, Ow Vùrsbildning, p. VI :

« En ensam kort vokal + paus kan ulgora en lâng slavelse ; en iàng stavelse iir alllsâ lâng a) genoin vokal, al. h) genom konsonanten, al. c) genom en paus. »

H ajoute, p. 14 : « Del tir... stavelsen som blir lâng genom att uppbiira ett huvudlryck i satsen, och hvilket Ijud inom stavelsen som fâr pâ sin loti att ansvara for stavelselângden, det beror icke direkt pâ den momenlana tryckakcenten, ulan pà hvarje slavelses l'oneliska och hisioriska foregâenden : det iir an vokalen, an konsonanten âfter vokalen, an àr det en Tyllnadspaus som ansvarar for stavelselângden. » Voir p. 128, 5.

* Je n'ac<.-epte pas cette idée d'une pause qui supplée à la longueur insuffisante d'une syllabe. On peut dire qu'une syllabe est suivie d'une pause, mais non que la pause constitue une partie intégrale du temps de la syllabe. Wulff a la préoccupation de définir les syllabes capables de marquer l'ictus. 11 lui faut un degré sullisant de longueur (ou accent). Or une syllabe comme celles qu'il prétend être toujours suivies d'une pause sera toujours, en tant que suivie d'une pause, la syllabe principale d'un groupe accentuel (dans le cas où le groupe finit par la syllabe principale) et pourra ainsi, pour faible (et brève) qu'elle soit, servir à marquer l'ictus. — Voir plus loin Règles de l'accentuation.

28 l'accknt et la quantité.

Wulff ne semble viser que le cas d'une syllabe accentuée. Patmore comprend toute syllabe soit .accentuée, soit non accentuée, (f La notion habituelle d'une proportion exacle inhérente aux syllabes elles-mêmes semble être tout à fait inadmissible. Le temps employé à l'articulation d'une syllabe n'est pas nécessairement sa valeur métrique. La durée d'une syllabe en combiîiaison est le temps qui 3'écoule de son commencement au commencement de la syllabe suivante^, »

Il va même jusqu'à mettre en doute les théories généralement reçues de la quantité latine et grecque et à vouloir appliquer aux langues anciennes comme aux modernes le même système pour déterminer la (|uantité des syllabes 2. C'est un peu téméraire de répartir les pauses selon les syllabes auxquelles elles appartiennent ;

* Patmore, op, cit., p. 237 :

« The common noUon of an exact proporUon inhérent in syllables Ihenis^elves seenis to be quite untenable. The time occupied in the aclual articulation of a svllable is nol necessarilv its melrical value. The lime of a syilable in combination, is Ihat which clapses from ils commencement tothe commencement of the succeeding syilable. »

Il ajoute : « The monosyllables, a, as, ask, aska, ask'st, though requirmg five degrees of time for their articulation (je souligne), may hâve precisely the same temporal value in verse, just as, in music played staccato on the pianoforle, the aclual duration of sound in a crotchet or a quaver note may be the same, the melrical value depending altogether on the difforencc of the time which elapses before the commencement of the succeeding note. » (p. 237). Les mois soulignés témoignent d'un reste de foi en l'ancienne idée do quantité inhérente aux syllabes. Le temps occupé par chacune de ces syllabes dépend de son relief accentuel dans la phrase.

* Ibid., p. 237 :

« This mav reconcile the facl, noliced bv Dionvsius and olhers, that one short syilable differs from another short, and one long from another long, wilh the apparently contradiclory rule, **Syllaba brevis unitis est temporis, longa vero duorum*'.% Otle hypothèse pourrait éclaircir les théories de WuIfT sur la quantité, s'il l'avait appliquée partout et non seulement, comme il semble, à certaines catégories plutôt exceptionnelles.

i/accknt rt la quantité. 29

ce qu'il importe de retenir, c'est en tout cas l'importance temporale des pauses entre les syllabes. Omond exprime la même idée dans une forme irréprochable, mais (*n se plaçant au point de vue de la scansion des vers, point de vue un peu prématuré pour cette partie de mon étude : « Le lemps esl véritablement à la base du mètre, et les syllabes sont relativement peu importantes ; en d'autres termes, les périodes peuvent être remplies soit par dos sons, soit par des silences (jusqu'à un certain point) en apparence selon la volonté de

l'écrivain Quant à reconnaître l'égalité des périodes,

il est alors nécessaire pour cela de tenir compte des silences entre les mots. . ., elc*. »

Collerill dit : « Nous pouvons, par exemple, considérer le vers à cinq accents comme pouvant être divisé 71071 en cinq />2V(/.v, contenant chacun un certain nombre de syllabes, mais en cinq Tnesures, analogues aux mesures de njusique. Le nombre de syllabes dans chaque mesure ne sera alors d'aucune importance. Comme en musique, la mesure peut être remplie par une seule noté longue ou par plusieurs notes brèves ; elle peut consister en partie ou même entièrement de silence^. »

* Omond, op. cit., p. 6 :

« Time is Ihus Ihe rea! basis of . . . mètre, and svllables are comparaiively unimportanl ; in other words, Ihe periods may be eilher occupied by sound or loft biank (to some exlent at leasl) apparenlly as Ihe wriler wills. .. In order to recognize periods as equal,then, it is necessary lo take account of silent intervais belween words... To scan by syllables alone is like trying lo read a page of niusic, taking accounl excinsively of notes, and paying no allenlion to pauses or reslB. Récognition of thèse lasl is as essential in mètre as in music. 9

' H.-B. Colteriti: Milton*8 Lycidas, Londres, 1902, p. 103:

« \\e may, for instance, regard the flve-beat verse as divisible not inlo five feet, each containing a certain number of syllables, but into

30 l'accent et la quantité.

Ses exemples (p. 104) montrent qu'il n'a pas suffisamment fait la part de l'élément de pause et que sa scansion reste trop soumise aux règles supposées de la valeur inhérefnte des svllabes, héritées des anciens et auxquelles Lanier a donné une vie nouvelle*.

La quantité d'une syllabe dépend donc de sa position accentuelle dans la phrase, et le temps d une phrase (ou d'un membre de phrase) est la somme de la quantité des syllabes qui la composent plus la somme des pauses entre les syllabes.

Il y a autant de gradations de quantité qu'il y en a de rejjef accentuel, et les rapports entre les longues et les brèves ne sont pas plus exacts et plus fixes que ceux entre les divei% degrés de relief. Il s'agit de déterminer les règles de Taccetllliation et de la position et durée des pauses.

rtve harSy analogous to musical bars. Tlu» nuniber "oJ syllables in each bar will then be or no importance. A.* in musio, ^e bar may be niled by one long note, or by varions shorter notes ; it maj parttiy, or even entirely, consist of a pause. »

* Par exemple il scande haWning our flocks J J J^ W ^

gadding é J , disobedience m m m (p. 104) et sliatter^

y our leaves é m J (p. 105), etc. l\ n'admel pas que les ^

syllabes les plus accentuées soient les plus longues. Il scande (p. 105) \^ trois vers de Milton en ajoutant : « In Ihe following lines a strong '

stress faits on a short s>llable, and is followed by a long but unaccented s>llable. »

Shatter your leaves before the mellowing year.

RÈGLES DE l' ACCENTUATION ET DE LA POSITION ET DE LA DURÉE DES PAUSES

Dans les mots isolés raccent porte en français sur la dernière syllabe, c'est-à-dire la dernière syllabe frappe l'oreille et l'esprit plus que les autres*. J'appellerai cet accent un accent primaire d'identité. Dans les mots de plus de deux syllabes, les syllabes alternées frappent davantage Toreille et Tesprit que les autres, sans pourtant beaucoup ressortir. On peut appeler Taccent de ces syllabes un accent secondaire d*identité, ^ Chaque mot anglais isolé aune ou plusieurs syllabes -

accentuées. Aucune règle générale ne se laisse établir quant à la syllabe frappée, qui varie selon le mot dont il s'agit. L'accent secondaire ^ des polysyllabes peut être égal à Taccent primaire ; les deux peuvent même changer de place l'un avec Taulre. L'accent anglais a une tendance, en tout cas, à porler sur la première syllabe d'un mot*.

* J'écarte pour le moment toute considération de Ve muet. Voir plus loin note sur Ve muet.

^ Remarquez aussi que ces syllabes n'alternent pas nécessairement, par exemple :

impénetrabtlity.

3 L'accent secondaire sur l'y grec final de beaucoup de polysyllabes n'est pas égal à l'accent primaire de ces mots.

^ L'accentuation est assez différente pour beaucoup de mots selon qu'il s'agit de Vanglais méridional ou de Vanglais septentrional

32 l'accent et la quantité.

Dans un membre de phrase les mois sont cependant, en anglais comme en français, subordonnés les uns aux autres. Les articles, pronoms personnels, prépositions et d'autres enclitiques et proclitiques perdent leur accent de mot isolé, sauf emphase spéciale ^

Pour ce qui concerne les autres syllabes du membre de phrase il faut d'abord préciser sa conslruclion.

Lorsqu'on tâche de bien faire ressortir la signification exacte d'une phrase ou d'un membre de phrase, avec toutes ses nuances d'emphase, de logique et d'émotion, on interrompt ou suspend la voix entre certains groupes de syllabes. Le membre de phrase ne renferme pas que des sons ; il renferme aussi des silences, sans lesquels le sens n'en serait pas clair. Par exemple la phrase :

// songe que la terre immense est sa prison, se décompose en trois groupes : // songe, que la terre immense, est sa prison ; et la phrase :

Peace hath her victories no less renowned than war, se décompose en quatre groupes : Peace, hath her victories, no less renowned, than war.

(écossais). Par ex., cp. les accentuations des mots suivants : làboratory presque làbratry en anglais méridional, iabàratory en anglais septentrional (je n'indique que l'accent primaire), arUhmetic eiarithmétic; commïttee et cômmittee, etc. On remarque que les Anglais méridionaux prononcent presque toujours mal les noms de lieux écossais : Craigellàchie au lieu de CraigéUachie; Àuchindàchy au lieu de Àuchindàchy ; Banchàry au lieu de Bànchory ; très souvent Baliàter au lieu de BAUater. Les indigènes prononcent StonehàveUf les Anglais Stônehaven.

* Gp. Saran, op. cit., p. 290 :

« Die einsilbigen Formworte (sind) proklilisch und enklitisch... und daher (stehen) den tonlosen bezw. nebentonigen Silben im Worle gleich. » Mayor, op. cit, p. 3 : « Articles, personal pronouns and prépositions are often merely appendages of verbs or nouns... Such words only receive the stress when they become emphatic from the context. »

l'accent et la quantité. 33

On peut appeler ces groupes des groupes grammaticaux (ou logiques).

En français la dernière syllabe de chaque groupe est frappée par un accent que j'appellerai V accent grammatical ; les autres syllabes sont moins accentuées et se subordonnent ainsi à la dernière syllabe. Saran cite, à cet effet, Koschwitz^ « L'accent de la phrase réunit les mots en groupes : phrases ou membres de phrase. Par conséquent, l'accent (d'identité) des mots se subordonne à l'accent du groupe (Taktaccent)^ qui seul se fait valoir. Cet accent frappe la dernière syllabe du groupe (Sprachtakt). » Le Taktaccent de Saran correspond ainsi à l'accent grammatical, et le Sprachtakt au groupe grammatical.

La pause entre deux groupes grammaticaux est, selon l'importance de l'interruption, ou un arrêt ou une suspension de la voix ; elle peut être très longue ou, au contraire, presque imperceptiblement brève.

Certains groupes de deux mots, dont chacun a un accent d'identité, liés intimement par les prépositions de, à, etc., ne forment qu'un groupe accentuel, cp.: le fer de lance f\ des étoiles, en croquant A ^^^ graine de chanvre^ je sais f\ que tes milliers de cœurs f\ sont les oiseaux, (mais : il passa A comme le parfum A du chèvrefeuille).

A cette catégorie appartiennent beaucoup de mots composés : arc-en-ciel, assiette-au-beurre, pied-deveau, œil-de-bœuf etc. — et de demi-composés comme

* Saran, op. cit., p. 290 :

« Der Satzaccent fasse die Wôrter zu Oruppen zusammen: Sâlzeii oder Satzslùcken (Sprachtakten). Dabei wiirden die Hauptaccenle der Wôrter durch den Taktaccent gedrûckt : es bleibe nur der Taktaccent raerklich, der seinerseits auf der letzlen Silbe des Takles slehe. »

34 l'accent bt la quantité.

sabot de la vierge, etc. Cp. aussi : Saint-André-le- Gaz^ etc.

Si le dernier de ces mots est monosyllabique et que la préposition qui relie les deux mois soit aussi monosyllabique (il en est généralement ainsi), Taccent secondaire du groupe tombe sur une syllabe du premier mot frappée par l'accent primaire d'identité. Dans ce cas, l'accent secondaire est plus fort qu'un accent secondaire d'identité de mot isolé et rentre dans la catégorie I (2) ci-dessous.

En aucun cas Taccent secondaire ne peut tomber sur une syllabe sans accent du premier mot, sauf sur la première syllabe d'un dissyllabe.

La valeur accentuelle relative des divers mots et de leurs syllabes dans le groupe (sauf les proclitiques et enclitiques qui perdent tout accent d'identité) est gouvernée par les considérations suivantes :

I. Si le mot frappé par Taccent grammatical est immédiatement précédé d'un autre mot frappé par un accent d'identité, les deux mots s'assimilent et s'accentuent selon les règles données ci-dessus pour les mots isolés.

Deux cas se présentent :

(1) Les deux accents d'identité primaires se suivent immédiatement.

Par exemple :

Hélène, avec les cheveux roux Entre les saules apparais-nous l

(Vielé-Griffln.)

(2) Les deux accents d'identité primaires sont séparés par une syllabe sans accent.

Par exemple :

La cuve ardente de la mer

(Leconle de Liste.)

l'accent et la quantité. 35

Dans ce dernier cas la valeur du premier accent est plus grande que celle d'un accent secondaire de mot isolé.

En aucun cas, sauf dans celui d'un dissylabe, l'accent secondaire ne peut frapper une syllabe non accentuée du premier mot.

II. Il y a souvent dans un groupe un ou plusieurs mois qui ont une signification éthique particulière, selon l'expression de Saran, qui dislingue Xaccent grammatical^ d'avec l'accent éthique"^ (ou accent oratoire).

Bien que l'ensemble de sa théorie métrique ne confirme pas ce qu*il dit à cet endroit, Saran ^ a l'air de croire que l'accent éthique ne détruit jamais (ou presque jamais) l'accent grammatical*. C'est la vérité — absolue pour le français, générale pour l'anglais.

* Saran, op. cit., p. 295 :

« Der Accent jeder Sprache hat zwei Bestandteile. Der eine steht in engster Verbindung mit dem, was die Laute, Silben,Worte, Wortgruppen und Sàtze hedeuten, also mit den Eigenschaften und Beziehungen, die jene Slûclce der ganzen Mitleiiung liaben, insofern sie lediglich Symbole von Bedeutungen und Àngehôrige gewisser Bedeulungskategorien sind. »

« Ibid., p. 295 :

« Der andere Beslandteil des Accents steht in engster Verbindung mil der Gemiitslagey aus der heraus die MiUeilungkommt. Er laj^st erkennen, mit welchem Affekt, in welcher Stimmung, mil welchen Willensregungen die betrelTende Person sprichl. »

3 Ibid., p. 296 :

« In solchen Fâllen, wenn man denselben (gesprochen, nicht gedruckl vorzuslellenden) Satz aus ganz verschiedenen Gemûlslagen heraus sprichl, bleibl der zuerst besprochene Beslandteil bis zu einem gewissen Grade erhallen, ein anderer wird variierl. Jenen vvill ich den grammatischen, diesen den ethischen... nennen. »

* Ibid., p. 296:

« Nun ist das Elhische des Accents ohne den grammatischen Beslandteil ûberhaupl nichl exislenzfâhig. Dieser bleibt immer das

36 l'accent et la ouantité.

Deux cas se présentent en français :

(1) Le mot qui reçoit ainsi une emphase particulière est déjà frappé par un accent grammalicai :

(a) Ce mot est un monosyllabe.

(b) Ce mot n'est pas un monosyllabe.

Dans le cas (a) aucune difficulté ne se présente. Le mot reçoit simplement un accroissement d'accent. Dans le cas (6) il se produit un phénomène intéressant, celui du recul o\i plutôt de V égalisation de f accent. On a cru que Taccent reculait de la dernière syllabe pour venir frapper une des syllabes antérieures, celle surtout qui, d*après Tétymologie, portait la signification du mot. De Souza cependant n'est pas de cet avis ^ Selon lui, « l'accent oratoire frappe toujours une tonique ». Il n'a évidemment pas raison. Mais le recul apparent de l'accent dans ces cas est-il réel ? Toutes les fois que l'accent semble ainsi reculer, on peut constater que la dernière syllabe ne ressemble pas à une syllabe sans accent. Elle garde quelque chose qui la distingue des syllabes non accentuées ou même frappées par un accent d'identité secondaire. Rousselot^ prétend que l'émotion et l'emphase font reculer l'accent d'intensité, et que l'accent musical ainsi que l'accent de durée restent à leur place habituelle. Je ne le suivrai ni dans son opinion, ni dans sa terminologie. Quoi qu'il en soit, et je

Gerûst der Rede. Er wird von jenem nur niehr oder weniger modiflziert, nicht beseitigt. Wohl aber kann man sprechen, ohne dass man mil dem Gemûl merkiichen Anleil an den Worten nimmt. Man kann aiso den grammatischen Beslandleil Isolieren ; zwar nicht vôllig, aber doch so weit, dass man den noch bleibenden ethischen ohne zu grosse Fehier vernachlâssigen darf. »

* R. de Souza : Le Rythme Poétique, Paris, 1892, p. 246.

* Rousselol et Laclotle : Précis de Prononciation Française, Paris et Leipzig, 1902.

l'accent bt la quantité. 37

me garde bien d'avoir Tair de vouloir trancher une question de phonétique expérimentale, il paraît que la dernière syllabe, tout en n'étant pas plus forte que celle sur laquelle porte Taccent éthique, garde toujours son accent grammatical. Il se produit ainsi une tendance vers Végalisation accentuelle des deux syllabes. Si cette tendance peut même aller dans le cas d'un polysyllabe jusqu'à l'égalisation complète, ce que d'ailleurs je ne crois pas, la syllabe éthiquement accentuée n'atteindra pas, en tout cas, dans un mot de deux syllabes (non compris un e muet Hnal) , la valeur accentuelle de la dernière syllabe, qui restera la plus accentuée*.

(2) Le mot n'est pas frappé par un accent grammatical, mais précède immédiatement un mot ainsi accentué.

Dans ce cas les deux mots s'assimiiant sont traités comme un seul mot et les syllabes de ce mot s'accentuent selon la règle donnée pour le cas (1)^.

Exemples de ce recul :

de la laisser parUr ainsi sans un frisson de ses paupières baissées...

la pauvre Désirée sort de la vie, indignée contre son destin...

cerveau toujours fumant d'idées nouvelles...

(A. Daudet.)

* Quand c'est la syllabe éthiqyement accentuée d'un dissyllabe qui marque l'ictus métrique, cas d'ailleurs des plus rares, elle aura Pair au moins d'être plus accentuée que la dernière syllabe. On peut citer le vers de Leconte de Liste, Kaïn, Poèmes Barbares, p. 6 :

Ni les aigles, ni les vautours ne mangeront Ma chair, ni l'ombre aussi ne clora mon œil cave. Le poète semble d'ailleurs avoir cru nécessaire d'indiquer cette irrégularité de scansion par Tallitération.

* U est intéressant de remarquer que, dans le cas où le mot dont il s'agit est dissyllabe, une véritable inversion accentuelle a lieu ; p. ex.: s'il s'agit de faire ressortir le mot heureux dans le groupe l'heurev^ roi, la première syllabe du mol heureux tend à s'égaliser avec la syllabe roi, et la syllabe accentuée du mot heureux perd son accent de mot isolé.

38 l'accent bt la quantité.

Écrase-moi, sinon, jamais je ne ploirai. . .

Et de l'aube à la nuit, jamais je ne tairai L'infatigable cri d'un cœur désespéré !

(Leconte de Lisle.)

Elle est bien trop cruelle, la dure vie^...

surtout quand il pleuvait et que Ferdinand ne sortait pas. . . de mettre quelque chose au bout de leurs petites rentes *. . .

(A. Daudet.)

Et laissant des clartés trouer ses fatals voiles. . . Et me dit : Tourne-toi vers Vimmensilé bleue. . .

(V. Hugo.)

Il faut remarquer que :

(1) Les syllabes qui perdent, en vertu des règles I et II (2), leur accent de mot isolé ^ ne rentrent pas dans la catégorie des syllabes sans accent d'un mot accentué et des proclitiques et enclitiques*.

(2) Les syllabes qui, en vertu des règles II (1) et (2), deviennent accentuées par suite du recui^ ne rentrent pas cependant dans la catégorie occupée par les syllabes frappées par l'accent grammatical.

Saran connaît ces deux règles. Vu qu'il n'admet d'ictus que sur une syllabe accentuée soit grammatica-

* Voir plus loin : Noie sur Ve muet, pp. 42 et suiv.

2 De môme.

3 Accent primaire d'identité — l'accent secondaire n'offre pas d'obstacle au nivellement.

4 La prononciation de demi-litre, café-crème, etc., par les garçons de restaurant, et de voulez-vous, etc., dans le langage de la conversation, ne démentent pas cette règle. L'accentuation populaire ne peut pas faire autorité (malgré Malherbe) en matière de littérature, surtout le langage argotisant et négligé des classes sans culture des villes, soit dites inférieures ou non : « La cohue démocratique n'est pas la Foule ». (Charles Morice.)

Le français des classes instruites n'éprouve pas cette tendance exagérée à faire alterner les syllabes accentuées et non accentuées.

l'accent et la quantité. 39

lement, soit éthiquement, ses deux règles (1) et (2), p, 313-14, doivent être prises dans ce sens.« (1) Les syllabes de thèse qui sont en mènie temps grammaticalement accentuées^ sont plus pesantes qui celles qui sont grammaticalement sans accent.. (2) Les syllabes d'arsis, qui sont grammaticalement sans accent, sont moins pesantes que celles qui sont grammaticalement accentuées ^ »

Wuiff exagère les effets de ce qu'il appelle la rythmisation. « Déjà^ dit-il, dans la prose la phrase française a de merveilleuses ressources de rythmisation. Ainsi, l'impératif aimez! est fortement accentué sur -A/^e5;dans aimez-vous l -mez est faible; dans n*aimezf'ous pas ? -mez est de nouveau fort; dans n'aimezvous pas mieux ? mez et pas deviennent faibles de nouveau *. » Il est vrai qu'il admet plus loin 3 comme accentuation facultative qu'on n'accentue que la dernière syllabe de voulez-vous ? etc. C'est en effet l'erreur contraire. Mais sa règle générale n'en laisse pas moins d'être que « presque toujours, dans des mots de plusieurs syllabes... l'on peut accentuer, par rythmisation, toutes les deux... syllabes, à compter en arrière de la syllabe cheî (sic)..,. De même avec des phrases* ».

J'admets bien que les accents tendent à se disposer selon un dessein alterné dans les polysyllabes et dans

* (1) Rhythmische Senkungen, die im grammalischen Accent Hebungen sind, vviegen schwerer als solche, die auch dort Senkungen sind.

(2) Rhythmische Hebungen, die im grammatischen Accent Senkungen sind, wiegen leichler als solche, die dort als Hebungen stehen.

« Wulff: Rythmicité, etc., p. 6.

3 Idid., p. 11.

* Ibid., p. 11.

40 l'accbnt et la ouantité.

les mois composés qu'on a complètement assimilés à des polysyllabes. Du moment, pourtant, qu'on devient conscient qu'il y a plus d*un mot dans la combinaison chacun avec un accent sur la dernière syllabe, dont un s'affaiblit, ce n'est plus la formule d'un polysyllabe, mais celle établie ci-dessus qu'il convient d'appliquer. Il ne faut pas exagérer la tendance rythmique.

D Eichthal considère le phénomène de recul par emphase comme donnant « à notre langue un caractère de souplesse et de variélé qui fait défaut aux langues qui concentrent foutes les inflexions sur la même syllabe accentuée (allemand, anglais, etc.) * ».

Il trouve que Yaccent oratoire « existe presque constamment » ; il croit que tandis qu'on attribue « à la syllabe finale une certaine pause qui la met en relief, par l'arrêt même de la voix, et par là laisse à l'esprit le temps de bien saisir le sens du mot, en général les autres inflexions de l'organe sonore, en acuité ou en intensité, se reportent, suivant les besoins de l'expression, sur les autres syllabes des mots ». On voit qu'il exagère la fréquence du recul et qu'il embrouille la question de la nature de l'accent.

Maurice Grammont est du même avis que Wulff quant à l'effet de la rythmisation. Il cite^ le vers de Musset.

A l^ombrc du smilax et du peuplier blanc

et il ajoute: « Aucun effet n'étant appelé par le sens, />ewplier blanc n'est qu'un mot métrique, avec un accent secondaire sur pew-. » J'ai fait lire ce vers à une Française

* Eugène d'Elchthal : Du Rythme dans la Versification Française, Paris, 1892, p. 18, note/

' Maurice Grammont : Le Vers Français, ses Moyens d'Expression, son Àrmonie (sic), Paris, 1904, p. 23.

l' ACCENT ET LA QUANTITÉ. 4i

qui a accentué neiiemeui peuplier blanc selon la formule que j'ai établie ci-dessus, en appuyant sur peu- et blanc sans pourtant réduire -plier tout à fait au niveau d'une syllabe faible.

Je puis citer à l'appui de ma conception du recul, je veux dire de la théorie de l'égalisation approximative des deux syllabes dont il s'agit, des expériences que j'ai faites sur un Français, à qui j'ai fait prononcer des mots anglais comme favour, labour, désirable, médiation, William, qui ont l'accent sur une syllabe autre que la dernière. Il avait beaucoup de difficulté à les prononcer. Il était tellement porté à mettre l'accent sur la dernière syllabe que, lorsque je lui faisais remarquer qu'il ne fallait pas en faire de même dans le cas de ces mots, il reproduisait le phénomène de recul. La dernière syllabe ne perdait rien de son accent, mais Tavantdernière (ou autre, selon le cas) était frappée par un accent presque ou tout à fait aussi fort que celui delà dernière. Il ne réussissait presque jamais à ne pas accentuer la dernière syllabe.

Il y a ainsi, ou il peut y avoir, dans chaque groupe grammatical des syllabes dont le relief correspond à une ou plusieurs des quatre catégories suivantes non comprises les syllabes dites sans accent:

('» i li

i accent II (1) (p. 36) ) accent accent grammatical ) grammatical-

(2) accent (2) (p. 38).

(3) accent secondaire I (2) p. 34.

(4) accent secondaire ordinaire et accent (!) cidessus (p. 38).

Il y a ainsi en français dans chaque groupe grammatical une syllabe qui l'emporte sur les autres, la der-

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