CHAPITRE PREMIER
Expectation.
. Pendant très longtemps, les ruptures utérines furent considérées presque comme inéluctablement mortelles. Le professeur Depaul disait qu'il avait bien souvent vu se produire ce redoutable accident, mais qu'il n'avait jamais eu le plaisir d'enregistrer un cas de guérison.
C'est en raison même de la gravité foudroyante de ses conséquences que la rupture utérine était considérée au début comme un accident imprévu, fatal, contre lequel il n’y avait qu’à se croiser les bras, en faisant aveu de son impuissance. De cette inaction primitive naquit la première méthode de traitement qui ne trouve son excuse que dans l'impossibilité où l’on se trouvait au début de faire mieux. L’expectation devint, par nécessité, le procédé de traitement à l’ordre du jour ; elle fut érigée en système thérapeutique ; ne rien faire devint synonyme de trailer.
Levret, en France, et Smellie, en Angleterre, adoptèrent les premiers l’expectation et la défendirent. Plus tard, Denmann (1)se déclara nettement de leur avis en écrivant que « la malade avait plus de chances de guérison en s’abandonnant aux seuls efforts de la nature qu’en réclamant une opération ou une intervention. »
L'opinion de Denmann resta celle de toute l’école anglaise pendant presque toute la première moitié de ce siècle.
(1) Denwann, Essay on ruptur of the womb., p. 17.
Cependant, dès 1823, Dewees (1) eut le mérite de réagir le premier contre les tendances funestes de ses compatriotes. Il éleva courageusement la voix contre ce fàcheux procédé qui veut qu'on confie aux seules forces de la nature la terminaison de l’accouchement ; et bientôt, il eut la joie de voir ses idées reprises et défendues par Trask qui publia en 1848 et en 1856 des statistiques éminemment favorables à la laparotomie.
L'école allemande resta longtemps divisée en deux camps : l’un, avec Scanzoni (2) et Nægelé en tête, jugeait l’expectation préférable à la laparotomie dans les cas de produit de conception mort ou non viable ; l’autre, dirigé par Bluff (3) et Lehman (4), condamnait définitivement et sans ambages la méthode expectative.
En France enfin, il y a fort longtemps déjà que les erreurs de cette première méthode de traitement ont été reconnues. Nous pourrions même dire, sans crainte de dépasser sensiblement les limites de la vérité, que jamais chez nous la méthode expectative n’a été réellement et fermement préconisée. Car, si nous exceptons Levret dont nous avons signalé l'opinion au début de ce chapitre, nous ne crovons pas qu'un seul auteur français se soit fait le défenseur convaincu de cette première méthode.
Par contre, nous voyons à plusieurs reprises Deneux, Dubois, Cazeaux, se déclarer les adversaires résolus de l'abandon du fœtus dans le ventre de la mère. Et voilà même qu'après les statistiques de Trask, parues en Angleterre en faveur de la laparotomie, Jolly vient à son
(1) Dewees, On ruptur of the uterus.— Essays on Var. subi. of Midwif., 1823, p. 206.
(2) Scanzoni, Lehr. der Geburtshilfe, Bd. IL, 1868, S. 218.
(3) Bzurr, Siebold’'s Journ., t. IV, 1835.
(4) LEHMAN, Monats. für Geb., t. XII, 1858.
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tour en établir, en France, de plus concluantes encore.
Sur 70 cas de déchirure de la matrice traitées par l’expectation, Trask cite 15 cas de guérison ; soit une mortalité de 78 0/0.
Avec Jolly, cette mortalité, déjà fort élevée, augmente au point de devenir effrayante : sur un nombre total de 144 cas, il relate 142 décès et 2 guérisons seulement ; soit une mortalité de 98,55 0/0.
Ces chiffres nous paraissent, par eux-mêmes, suffisamment éloquents pour que nous nous croyions dispensé de tout commentaire à leur égard. Ils ne tardèrent pas d’ailleurs à faire prompte justice des erreurs passées, et on peut dire qu'aujourd'hui /a méthode expectative à fait définilivement son temps. Elle n’a plus pour nous qu'un intérêt purement historique: elle fut ; mais voilà déjà qu'elle n’est plus. Et certes, il serait difficile, à notre époque, de recueillir un nombre suffisant d'observations récentes de rupture de la matrice traitées par l’expectation, pour établir, à l'exemple de Trask et de Jolly, une nouvelle statistique intéressante.
Quel est en effet Le chirurgien qui, à la vue des très réels progrès accomplis ces temps derniers par la chirurgie abdominale, consentirait aujourd’hui à se confiner dans une inactivité coupable et refuserait consciencieusement de faire usage des armes que le règne de l’antisepsie lui a créées, s’il se trouvait en présence d’un de ces terribles accidents que nous étudions, trop longtemps considérés comme fatalement mortels !