A ces dogmes et à ces préceptes s'ajoutaient Les
(1) Saint Paul, II Coriuth., m, 3.
(2) Dans le désert, Israël observe le septième jour; les patriarches l'avaient observé, et dans la tradition d'un grand nombre de peuples le septième jour est un jour saint et sacré.
rites et le culte religieux. — Le culte extérieur se composait de la prière, des actes d'adoration, de remercîment, surtout des sacrifices. Dès la chute, nous voyons couler le sang des victimes figuratives. « L'Agneau, dit saint Jean, était immolé » (en figures) « dès le commencement du monde. » Et en effet, « plein de foi au Rédempteur, » Abel offrait à Dieu les premiers-nés de son troupeau. — Depuis Abel le sacrifice ne cesse plus d'inonder le culte d'un sang prophétique. Chaque patriarche est prêtre et offre les victimes figuratives au Très- Haut.
Dans le peuple juif ces sacrifices sanglants sont saints et purs; la révélation les maintient dans leur institution primitive. Chez les autres peuples où, sans exception nous les retrouvons, ils sont altérés par des cruautés monstrueuses. Ainsi l'humanité emporta de son berceau la double révélation d'un péché qu'elle devait expier par le sang, d'un Rédempteur futur dont elle devait figurer la sanglante immolation.
4. Dieu, dans cette religion primitive, avait très certainement donné aux hommes un moyen d'effacer le péché originel. Comme ce péché ne se pouvait effacer que par les mérites anticipés de Jésus-Christ le Rédempteur du monde , les adultes obtenaient cette rémission par leur acte de foi à ce Rédempteur, et probablement par l'acte de foi uni aux sacrifices. — Aux enfants , encore incapables de l'acte de foi, la Religion patriarcale réservait très certainement , dans un rite quelconque , la même rémission de la faute originelle. — Si, allant au delà, nous recherchons la limite où se remettait le péché d'origine, nous pouvons dire que ce rite ne le remettait pas comme le baptême par sa propre force, qu'il n'imprimait pas caractère, qu'il ne donnait pas l'effusion de
toutes les grâces, qu'il n'introduisait pas immédiatement dans la Vision béatifique, dont l'Homme-Dieu seul devait ouvrir l'accès par sa mort et sa résurrection.
II. C'est ainsi que la Révélation et la Religion primitives passèrent d'Adam à Moïse , à travers des événements et des générations, dont le passage est resté gravé profondément dans la mémoire du genre humain tout entier.
1. Adam, innocent et heureux, puis chassé dans l'exil et les larmes, emportant sur une terre maudite et désolée la grande espérance de la Rédemption future , Adam, le premier des patriarches, lègue à ses enfants son héritage d'expiation et d'espérance. — Mais son péché pousse partout des fruits de mort; Abel le juste, le saint, consommé dans la foi de Jésus-Christ, succombe sous le fer meurtrier de Caïn, et dès lors les deux « cités, » les deux peuples , sont fondés sur la terre : les justes et les pécheurs; ceux qui se sauvent par la foi, la justice et l'expiation, ceux qui, en rejetant la foi et la grâce du Rédempteur futur, se perdent dans le vice et l'impiété.
2. Dieu ne cessa pas de susciter ses justes, ses apôtres , ses prophètes , ses thaumaturges , chargés de soutenir et de rappeler les bons, et de livrer aux pécheurs ces combats dont l'enjeu était le salut de tous. A la corruption qui grandit et dont la vieillesse même d'Adam et d'Eve est témoin, Dieu oppose un saint illustre, Enoch, qui prêche sa loi et annonce les châtiments de sa justice, et qu'il enlève ensuite miraculeusement
de ce monde , le faisant vivre en quelque lieu inconnu et le réservant pour la lutte suprême de la fin des temps.
Après Enoch le mal comprimé un instant, rompt toutes ses barrières , envahit la famille même des patriarches et des saints ; la corruption se fait universelle , et le châtiment de Dieu s'annonce terrible et prochain.
3. Ce châtiment fut le déluge que précédèrent de longs avertissements, de formidables prophéties, la prédication incessante du seul homme resté juste, le patriarche Noé. L'arche que Noé construisait par ordre de Dieu était à elle seule une prédication saisissante; mais, comme le rappelait Jésus-Christ, les hommes, tout entiers à leurs affaires et à leurs plaisirs, passèrent devant l'arche sans y prendre garde, et, l'heure de la justice venue, Dieu frappa. — Tel fut ce coup, si épouvantable fut cette submersion du globe sous des masses d'eau miraculeuses, que la science comme les traditions de tous les peuples en sont encore, après tant de siècles, les témoins et les narrateurs. La science physique suit pas à pas, pour le confirmer, le récit de la Genèse; la géologie lit le déluge dans des perturbations absolument incompréhensibles sans lui (1). Quant aux traditions des peuples elles sont unanimes (2) à affirmer cet effroyable cataclysme. Que le déluge n'ait pas été universel, en ce sens qu'il n'ait pas submergé toutes les parties du globe, la Révélation ne défend pas de le croire ; mais ce qui est de foi, c'est que tous les hommes, sauf Noé et sa fa-
(1) Par exemple, la présence de coquillages de mer sur le sommet des montagnes ; des débris d'animaux transportés dans d'autres pays que leurs pays d'origine, etc.
(2) Les Grecs et les Romains, les empires d'Orient, les Indous, les Chaldéens, les Egyptiens, etc., ont tous consigné le déluge dans leurs plus antiques annales.
mille ont péri. — Sortie des eaux, la terre refroidie et bouleversée ne fut plus pour l'homme la demeure délicieuse et salubre d'autrefois. La vie humaine en reçut un coup sensible, et Dieu lui donna comme aliment la chair plus substantielle des animaux. Le sang seul de l'animal fut réservé par Dieu, qui voulait montrer son empire, refréner l'appétit sanguinaire de l'homme, mais surtout le frapper de vénération en face du sang divin que la Grande Victime devait un jour verser sur la croix. Aussi , après le Calvaire , la défense faite par Dieu de boire le sang des animaux fut-elle levée.
Ce châtiment terrible Dieu ne devait plus le renouveler. Il en fit la promesse à Noé, lui indiquant l'arc-enciel comme un triple signe de sa justice, de sa puissance et de sa bonté : sa justice qui venait de châtier si terriblement les crimes : sa puissance , qui pourrait le faire encore à son gré : sa bonté, qui ne veut plus submerger l'humanité que dans le déluge béni du sang Rédempteur. — Noé survécut au déluge trois cent cinquante ans , employant ces siècles à ramener sur la terre la foi et le culte du vrai Dieu, à imprimer dans toutes les mémoires les traditions primitives , et surtout à y étendre la prophétie du Rédempteur à venir. — La dispersion des peuples à Babel porta ces traditions sur la surface de la terre, et ainsi le châtiment se fit miséricorde et salut.
4. Le genre humain infecté du péché originel oublia vite la justice divine et l'expiation du déluge. Ni la bonté de Dieu, ni ses rigueurs ne le retinrent dans la foi et la vertu ; il s'égara de nouveau dans son orgueil et ses convoitises, Dieu fut oublié, et on lui substitua de vaines divinités. — La vraie Église et le dépôt de la Révélation se concentra alors dans une race bénie , dont Abraham est la souche et le Messie le seul Chef véri-
table. Dieu apparaît fréquemment à Abraham et fait avec lui une solennelle alliance. Abraham s'engage à retenir inviolablement la Révélation primitive, à garder au Messie cette foi si admirable qu'elle le constitue « le père de tous les croyants; » Dieu s'engage à multiplier sa race comme les étoiles du ciel et à en faire sortir, à son heure, le Rédempteur promis au monde.
Isaac et Jacob deviennent si chers à Dieu qu'il semble désormais se plaire à s'appeler le « Dieu d'Abraham , d'Isaac et de Jacob. »
Avec Joseph, le fils de Jacob, nous suivons la race sainte, l'Église primitive, en Egypte où elle s'établit, prospère, se multiplie, puis est soumise à une persécution violente. La Révélation semble prête à périr. Mais nous touchons à Moïse, à la Loi écrite et à toutes les merveilles du Sinaï.
La Révélation Mosaïque.
Avec Moïse la Révélation entre dans une phase toute nouvelle. Jusqu'ici les patriarches en ont eu la garde et l'ont transmise, sans altération, à travers la corruption du reste du monde. La race des enfants de Dieu s'est perpétuée au milieu de vicissitudes sans nombre, souvent amoindrie par des défections , mais toujours fidèle dépositaire des Vérités saintes. — Le moment est venu où Dieu, par Moïse, va donner à la Révélation la force de la pierre, et fixer, dans une impérissable Écriture, ce que le genre humain a gardé jusqu'ici dans ses monuments et sa mémoire.
Nous connaissons les événements qui précèdent la grande manifestation de Dieu au Sinaï. Le peuple élu persécuté en Egypte, est, à force d'éclatants miracles, arraché aux fureurs des Pharaons. Les miracles incessants du désert le préparent peu à peu au plus grand de tous , quand Dieu, du sommet embrasé du Sinaï, au milieu du plus formidable appareil de sa puissance, devant tout un peuple séché d'effroi, donne sa Loi à son serviteur Moïse.
Cette Révélation du Sinaï n'est pas une révélation nouvelle; c'est la même toujours, c'est la Révélation primitive que^ Dieu précise , complète , grave sur la pierre, présente au monde jusqu'au jour où son Fils incarné, remplaçant Moïse, surélevant le Testament Ancien , se substituant à tout l'ordre primitif , donnera à la loi mosaïque une perfection nouvelle et divine, fera cesser l'imparfait et la figure et amènera l'humanité à sa dernière splendeur.
Trois grands objets doivent fixer notre attention et concentrer notre étude au pied du Sinaï. 1° La loi mosaïque elle-même ; — 2° le peuple juif que cette loi constitue définitivement; — 3° la mission toute messianique de cette loi et de ce peuple.
I. La loi mosaïque. — Ses caractères : son objet, son mode, son résultat.
1. Ses caractères. — \° Une liaison étroite avec la loi patriarcale et la Révélation primitive. La Révélation mosaïque renferme toutes les vérités précédemment annoncées par Dieu. Seulement Dieu, ici, les précise et y
donne de plus complets développements. Le fond du culte reste le même, puisque ce fond est la prière et le sacrifice, mais Dieu, pour un peuple charnel et enclin à l'idolâtrie, ajoute en grand nombre des cérémonies majestueuses capables de fixer son attention et d'attacher son cœur. — 2° Caractère de séparation. Dieu par cette loi qu'il donne à son peuple, veut le séparer des autres nations. Tout y est particulier; et tout y concourt à isoler Israël et à tenir à distance les autres nations qui l'entourent et qui tenteront de l'absorber. — 3° Caractère de transition. A son seul aspect on voit que cette loi n'est qu'une loi d'attente. C'est une ébauche, c'est un essai; tout y est figure, « rien, comme le dit saint Paul, ne mène à la perfection. » Elle est une préparation , elle façonne l'humanité, comme le précepteur forme l'enfant, mais la vie surnaturelle et divine, la grâce, les destinées éternelles telles que Dieu les veut et les a promises, ne peuvent venir à l'homme que du Messie. — 4° Enfin, caractère de ses sanctions. Dieu est en face de l'humanité encore enfant : il ne lui propose donc pas comme le fera Jésus-Christ, le mépris des biens terrestres et l'aspiration magnanime aux biens éternels. Au contraire, Dieu prend sa sanction dans l'ordre purement temporel. Fidèle à sa loi , le Juif est comblé de biens : prévaricateur il tombe dans toutes les infortunes. Aussi son histoire sera désormais pleine de cette double sanction.
2. Son objet. — Infiniment moins parfaite sans doute que la loi chrétienne , la loi mosaïque reste néanmoins une œuvre éminente, digne en tout du Dieu qui la promulgue, et elle élève le peuple juif à un degré de civilisation dont les autres peuples sont bien éloignés. — 1° Le dogme, dans la Révélation mosaïque, conserve toute la pureté et la profondeur des premiers jours.
Dieu y est défini avec une sublimité sans égale. L'âme humaine y est montrée avec toutes ses grandeurs natives. La fin de l'homme , sa destinée, ses devoirs , l'emploi de ses facultés et de sa vie sont définis avec une précision qui tranche merveilleusement sur les indécisions et les erreurs des philosophes les plus illustres. La foi au Messie futur, la croyance à la Rédemption, forment le fond de la loi mosaïque. Tout y est digne de cette antique Eglise patriarcale, où l'on « tressaillait en voyant le jour de Jésus-Christ, » et où l'on saluait « de loin la patrie meilleure; » digne aussi de ce Moïse qui, par avance et dans la foi; « portait sur ses épaules l'ignominie du Christ (1). » — Les lois cérémonielles et toute l'organisation du culte revêtent la même majesté et la même profondeur, le sacrifice surtout , longue et perpétuelle représentation du Calvaire. — 2° La partie morale révèle la même perfection relative. Sans doute, Dieu est bien loin de demander au Juif ce qu'il exigera des chrétiens. Néanmoins quelles vertus! quelle morale ! quelle perfection ! La loi naturelle se dégage puissante et lumineuse des obscurcissements de la conscience. Le Décalogue qui régnera jusqu'à la fin des temps, règle déjà toute la conduite du Juif. Le mariage, la paternité et ses devoirs , l'enfance et sa faiblesse sacrée, le vieillard avec les droits non moins sacrés d'une autre faiblesse , la femme, la famille entière, se dégagent pures et puissantes de la législation mosaïque. L'indissolubilité du lien conjugal est la règle que des exceptions concédées ne suffisent pas à rompre. Le pauvre, l'étranger, le voyageur, reçoivent le large bénéfice de ces lois divines. — La propriété est garantie sans
(i) Saint Paul, Hébr., xi, 2G.
pouvoir devenir jamais l'écrasement du prolétaire. — Tous les êtres sont protégés par Moïse, tous jusqu'aux animaux, que le Juif ne pourra tyranniser. — 3° Si nous passons à la partie politique, il nous suffira , pour constater sa perfection et sa grandeur, de nous rappeler que le gouvernement est théocratique ; Dieu daigne lui-même et en personne, prendre le pouvoir et l'exercer, « Jehovah est le Roi (1). » — 4° Les prescriptions internationales nous sont déjà connues. Le peuple Juif est tenu de respecter la justice internationale, mais il doit rester dans ses frontières et ne se pas mêler aux nations. — Durant 1500 ans cette législation répondit si parfaitement à la vie et aux besoins du peuple juif qu'il ne fallut jamais y apporter la plus légère modification : ce qui seul suffirait à établir sa divine origine.
3. Son mode. — Dieu par Moïse transmit sa loi de deux manières et par deux différents organes ; l'Écriture et la parole. Une partie considérable fut écrite ; mais d'autres dogmes et d'autres préceptes devaient se transmettre de vive voix. Dieu, pour associer l'homme à son œuvre, pour relever la mission paternelle, pour ennoblir l'éducation, pour rendre plus sacré et plus indispensable le magistère de l'Église , Dieu , depuis l'origine du monde, a ajouté l'enseignement oral et la transmission d'une partie de ses vérités saintes par le mode de la tradition. L'Église patriarcale transmettait les vérités divines de vive voix; la Synagogue fera de même ; l'Église chrétienne conservera elle aussi, ce même mode de transmission. L'Église aura la parole de Dieu écrite, elle aura en même temps la parole de Dieu transmise oralement.
(1) Isaïe, xxxiii, 22.
4. Son résultat. — Le premier et le grand résultat de l'œuvre du Sinaï fut de constituer définitivement le peuple élu. Peuple étrange , absolument inexplicable pour ceux qui rejetteraient Dieu de son histoire. Peuple où le miracle est permanent, où la prophétie ne cesse pas de retentir, où par conséquent vivent et brillent sans discontinuer les signes les plus assurés de la présence et de l'action de Dieu.
Peuple dont la mission première est de conserver la Révélation , c'est-à-dire le dépôt des vérités dites par Dieu lui-même à la terre. Tout en lui , constitution , culte, histoire, se ramène à cette grave mission.
Peuple qui , en second lieu , doit être l'apôtre , le missionnaire , l'illuminateur des autres nations, et conserver au sein de la nuit obscure du paganisme la pure et incorruptible lumière de la vérité. Aussi Dieu montre Israël, tour à tour, à tous les grands empires, et de l'Orient à l'Occident fait briller partout sa vigilante lumière. Israël remplit Chanaan : bientôt il entre en relation avec la Syrie, l'Assyrie, Babylone ; son étoile a brillé sur Moab; elle a éclairé la Perse; les Mèdes ont connu sa splendeur; la Grèce polie, Rome conquérante ont reçu sa révélation. L'Inde et la Chine ont , par son commerce , été initiées à ses croyances. Le paganisme fait traduire ses livres. Sa lumière éclate au plus profond des ténèbres et les empêche d'envahir le monde sans ressources et pour toujours.
Mais, en troisième lieu, ce peuple a un but plus auguste et plus fécond encore ; sa loi est comme le sein maternel qui enfante peu à peu le Messie : Lex gravida Christi. La croyance messianique s'est tellement identifiée avec lui» il vit tellement du Christ à venir, que sa législation , ses dogmes, ses rites, son culte, son histoire tout entière ne
se rapportent qu'à cet unique objet. Le Messie est son attente, l'objet de ses ardentes aspirations, l'apparition qui sort de ses cérémonies saintes , le fond de tout luimême et de toute sa loi , le thème unique et constant de l'instruction de ses docteurs , des chants de ses prophètes, de la prédication de ses saints, de l'espérance de ses martyrs.
Préparation du Messie.
Aussi la suite de l'histoire juive, de Moïse à Jésus- Christ, ne présente aucun autre trait plus saillant. Tout se rapporte au Christ, et Israël, heureux ou dans l'infortune , vainqueur ou vaincu , fort dans ses frontières , ou errant dans les impuissances de l'exil, partout, emporte et annonce son Messie.
Après Moïse et Josué ce sont d'abord les Juges qui gouvernent, sous Dieu et constamment armés de sa puissance, le peuple juif tantôt fidèle à la loi et vivant paisible et heureux, tantôt ingrat et rebelle et vendu à des oppresseurs. Les juges qui le délivrent et le ramènent à Dieu sont tous les vivantes figures du Rédempteur.
Avec David et Salomon l'histoire judaïque atteint et parcourt sa plus brillante période. David, l'élu de Dieu, mène une vie toute remplie de merveilles; il est prophète, il chante dans ses Psaumes l'histoire entière du Messie dont il est lui-même la figure. Salomon son fils brille d'un plus vif éclat encore. Il est le Roi de la victoire et de la paix , et la splendeur de son règne figure la gloire plus haute et les conquêtes plus universelles du
Messie. Le temple s'élève , merveille du monde entier, dont les plus illustres princes viendront admirer la splendeur.
Après Salomon , tout s'obscurcit et se brouille dans les affaires juives; les rois sont souvent prévaricateurs et idolâtres; le peuple suit leurs égarements, et Dieu châtie terriblement les uns et les autres par de dures captivités.
Si les œuvres de l'homme s'obscurcissent , celles de Dieu jettent à cette époque leur plus brillante lumière. — La prophétie n'a jamais autant étincelé, et la lumière débordant d'Israël se répand sur la terre entière , manifestant Dieu dans les bouleversements des royaumes et des empires, mais surtout décrivant, trait par trait, le Messie , sa personne divine , les circonstances et le temps de sa venue, sa vie entière, son immolation sanglante , sa gloire , sa puissance, son œuvre éternelle, ses universelles conquêtes.
C'est avec le ministère des prophètes et le martyre fameux des Machabe'es, champions de leur patrie, de leur loi et de leur Dieu , que nous arrivons aux jours du Messie.
Désormais tout va s'effacer devant cette gloire, tout disparaîtra devant cette puissance. Jésus-Christ est le centre où aboutissent le passé, le présent et l'avenir. Dieu n'a créé le monde que pour Lui; l'histoire humaine n'a d'autres révolutions que celles qui préparent et servent son œuvre; la Loi patriarcale et la Loi mosaïque se consomment en sa Loi nouvelle. Il vient au nom de Dieu, il est Dieu, il se montre Dieu de toutes manières. La prophétie l'annonce , le miracle l'enveloppe de sa divine lumière; sa parole, sa puissance , ses œuvres, sa préexistence , sa survivance impérissable , son impérissable empire, tout le révèle, tout nous fait nous jeter à ses pieds : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant!
Le péché originel
Telle est l'importance de ce dogme et la place qu'il tient dans la Révélation et l'histoire humaine, que nous ne pouvons qu'en passant par lui, arriver au Sauveur qui l'efface, au Rédempteur qui l'expie. « Un péché pèse sur le monde, infecte la race d'A.dam toute entière, et du premier homme passe à tous les hommes, les constituant tous pécheurs Dogme fondamental qui, ébranlé,
entraîne dans sa ruine la Rédemption, la Grâce, les Sacrements, l'Église, l'œuvre entière de Dieu (1). » Et ce n'est pas seulement l'œuvre de Dieu qui s'évanouit, la raison humaine ne se peut plus déchiffrer elle-même, ses lumières s'éteignent; ses raisonnements se brisent devant une insoluble énigme; l'histoire n'est plus rationnellement explicable, l'humanité n'offre plus dans sa vie séculaire que l'aspect d'un sanglant chaos. — Avec la révélation d'une faute, d'une déchéance originelle, tout s'illumine, tout devient logique : sans elle l'homme n'est
(1) Saint Paul étudié, tom. I, pag. 40.
plus, comme le disait Pascal, « qu'une chimère, un chaos, un monstre incompréhensible (1). »
Nécessité de la croyance au péché originel.
Rien d'absolu comme cette nécessité. 1° Nécessité pour expliquer l'état actuel de l'homme; 2° nécessité pour expliquer les traditions universelles; 3° nécessité surtout en face de la Révélation divine.
I. Seul le dogme du péché originel explique l'homme. — Sans cette vérité d'un péché d'origine qui infecte toute naissance, déforme notre être et nous courbe sous un fardeau dont nous subissons la dure nécessité, nous ne pouvons en aucune manière expliquer ce que nous ressentons et ce que nous sommes devenus.
1. Sans doute, et c'est l'objet d'une définition de l'Église (2), Dieu pouvait nous créer tels que nous sommes , nous laissant aux prises avec les défectuosités inhérentes à l'état de pure nature et nous soumettant à la
(1) « Sans ce mystère, dit Pascal, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de uotre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme; de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme » (Pascal, Pensées, II, 103, édit. Feugèrej.
(2) L'Église a condamné cette proposition : « Dieu, dès l'origine, n'eut pas pu créer l'homme tel qu'il naît maintenant. »
lutte intérieure et aux sollicitations ennemies. — Mais Dieu ne l'a pas fait. Dieu « a couronné l'homme d'honneur et de gloire (1) ;•» il l'a traité en enfant et en favori de son cœur. La Révélation nous affirme que Dieu créa l'homme dans la justice et dans le bonheur, avec une âme immortelle soumise à Dieu et dominatrice des sens. A cette harmonie intime, à ce règne de l'âme, Dieu ajouta tous les dons de la nature intègre, la science infuse, l'immortalité, le règne sur les êtres inférieurs de la création, l'exemption de toute souffrance du corps comme de toute défectuosité de l'âme. L'homme sortit donc des mains de Dieu créature splendide , harmonieuse, puissante, heureuse, immortelle. — Voilà ce que dit la Révélation et voilà ce que confirment les traditions de tous les peuples. Tous s'accordent à reconnaître l'état d'innocence, d'empire et de bonheur comme l'état premier de l'humanité. Et ainsi Révélation divine, raison humaine, traditions universelles s'unissent dans cette affirmation.
2. Or, qu'est l'homme actuellement? Qu'est l'histoire humaine?
L'homme nous apparaît frappé manifestement à la fois dans son âme et dans son corps. — 1° Dans son âme. L'ignorance l'enveloppe de si épaisses ténèbres que , à grand'peine, aux prix de fatigues infinies, peut-il y faire pénétrer une faible lueur de savoir. D'ailleurs, il reste, même en pleine science, toujours sujet aux défaillances de l'erreur. — La volonté humaine n'est pas moins blessée que son intelligence. Elle incline au mal, elle ne remonte vers le bien que difficilement et avec effort. On dirait que le mal est beaucoup plutôt son élément que
(1) Psal., vm, 6.
la vertu. — L'harmonie est brisée dans l'être humain. La raison comme la foi proclame que l'âme doit régir les sens; que les sens lui doivent l'obéissance qu'ellemême doit à Dieu. Or, ce bel empire est détruit et le désordre règne sur ses ruines. — L'homme, qui ne peut plus éviter les révoltes désordonnées de sa nature inférieure, subit dans une aussi large mesure l'universelle révolte de toute la création. Il n'a plus sur la nature extérieure qu'un règne précaire, amoindri, violemment contesté. Le monde entier lui est hostile et tous les êtres semblent armés contre lui. — 2° Dans son corps. Voyez le corps de l'homme. Quelle incessante victime de toutes les laideurs, de tous les brisements, de toutes les meurtrissures! L'homme se voûte misérablement sous un labeur d'esclave; la maladie le ronge, les infirmités le déforment, la mort le réduit en pourriture. Il meurt dans une agonie affreuse après avoir vécu dans une continuelle suite de douleurs. Douleurs de son âme toujours gémissante; douleurs de sa chair broyée sans relâche sous un travail éternel de corruption et de mort. L'homme en naissant pousse des cris de souffrance et il meurt dans une agonie plus intolérable encore.
Voilà l'homme. Que sera dès lors l'histoire humaine? Hélas! Si nous en séparons quelques récits d'héroïsmes, que reste-l-il devant nos yeux qu'un hideux panorama de crimes, de douleurs et de sang?
Concluons. Nous savons que l'humanité a été créée dans la justice et dans le bonheur. — Actuellement elle est dans le mal et elle souffre. — Elle est donc soumise à quelque expiation ; elle a donc prévariqué, il y a donc, pesant sur elle, un péché d'origine.
II. Seul le péché originel explique les traditions universelles. — Ecoutons la voix du genre humain.
Oui, un péché originel pèse sur la race humaine toute entière, y cause les désordres, et y amène les douleurs où nous la voyons plongée. Cicéron , résumant sur ce point comme sur les autres les traditions anciennes, écrivait : « Ces erreurs et ces infortunes de la vie humaine ont fait dire aux anciens prêtres , et à ceux qui expliquaient aux initiés les mystères divins que nous n'étions nés dans cet état de misère qu'à cause de quelque grand crime commis antérieurement. Pour moi je crois qu'ils sont dans le vrai à cet égard. » — Platon va plus loin encore et définit plus juste : « La nature et les facultés de l'homme, écrit-il dans le Timée, ont été modifiées et corrompues dans son chef, dès sa naissance. Voilà qui est bien frappant déjà.
Mais nous avons plus que les paroles de philosophes résumant les traditions antiques, nous possédons d'irrécusables monuments de cette foi des peuples à quelque grand crime de la race humaine. — L'homme a toujours été tremblant et terrifié devant la Divinité. De là, dans chaque religion, l'interminable série des rites expiatoires. — Ces rites sont employés pour purifier l'enfant, dès sa naissance (1). — Partout à la fécondité de la femme les traditions font correspondre une idée de souillure. — Presque partout l'acte générateur est frappé d'un cachet de mystérieuse ignominie, et des circoncisions diverses se retrouvent chez tous les peuples. — Enfin, comme en dehors de la Révélation les vérités primitives amenèrent souvent de monstrueuses interprétations, nous trouvons
(1) Voir Annales de la Philosophie chrétienne. — Soirées de Saint- Pétersbourg. — Hettinger. —Virgile, Enéide.
souvent dans l'antiquité la vie humaine offerte aux dieux afin de racheter, pour ainsi dire , le crime d'être né.
III. Révélation divine du péché originel. — La terre entière nous a affirmé le péché originel. Laissons maintenant parler Dieu. Il était impossible que, nous révélant tout le reste, Dieu restât muet devaut cette capitale question. Dieu a parlé. Le dogme du péché originel nous demeurera toujours sans do'He un profond mystère, mais un mystère moins inconcevable, que nous ne serions nous-mêmes inconcevables sans lui.
Écoutez Job : « Qui rendra pur celui qu'un germe impur a formé? » Et encore : « Qu'est-ce que l'homme pour qu'il prétende à l'innocence? pour que, né de la femme, il apparaisse sans souillure? » Avant même qu'il agisse, il est coupable; il est souillé dès sa conception. « Voici, s'écrie douloureusement le prophète-roi, que j'ai été engendré dans le crime; c'est dans l'iniquité que ma mère m'a conçu. » — Avec saint Paul cette révélation atteint sa pleine lumière. « C'est par un seul homme que le péché est entré dans le monde , et , par le péché , la mort, et la mort passe par tous les hommes, à cause de celui dans lequel tous ont péché. » Et ainsi « nous naissons tous pécheurs , enfants de colère. » « Par le péché d'un seul, le mot règne sur nous, etc. (1). »
Tous ces textes établissent une vérité unique que voici : la nature humaine entière est infectée par un péché héréditaire, un péché de race, et tous nous naissons dans cette déchéance originelle et ce péché. —
(1) Saint Paul, Rom., v, 12.
Tout à l'heure nous expliquerons ce dogme; en attendant voyons rapidement où l'on arrive quand on essaie de le nier.
IV. Seul le dogme du péché originel nous fait éviter d'extravagantes erreurs. — Pour les Manichéens , il y a deux dieux, l'un créateur de tout ce qui est bon, l'autre source de ce qui est mal et douleur. Théorie simple et claire, mais absurde, impie et immorale, libérant l'homme du mal et l'imputant à la Divinité; — de plus faisant deux infinis, deux dieux.
Les Stoïciens ne mirent au service de ce redoutable problème du mal que la folie de leur orgueil. Ils nièrent le mal. L'homme est bon et il ne souffre en réalité pas.
Le Matérialisme fut plus brutal et plus franc. Il dit à l'homme : rien n'est mal de ce que l'on te dit être le mal, tes passions sont permises puisqu'elles te sont naturelles et que bonne est la nature. Souffre le moins possible, jouis le plus possible; c'est là la vraie sagesse et le seul bonheur. — Il ne manque qu'une chose au matérialisme , c'est de pouvoir détruire la conscience , le sens universel, la douleur, la tristesse, les infortunes, la mort.
Le Rationalisme , sans aller aussi loin dans la conclusion s'engage dans la même route. Pour lui l'homme naît bon et tel qu'il a dû toujours être. Très bien! Riais d'où vient le mal? Question éternellement insoluble pour le rationalisme.
Jean-Jacques Rousseau jeta dans notre société moderne une effroyable perturbation, en donnant de l'existence du mal une solution toute révolutionnaire. Il inocula
cette idée, dont les dernières applications achèvent de nous perdre, que l'homme, né bon, est perverti ensuite par la société. Donc haine à la société! C'est cette haine que nos révolutionnaires contemporains sont en train de traduire par le pétrole et la dynamite.
Tant il est vrai qu'en dehors de la doctrine catholique, cette question terrible du péché originel n'a jamais amené que le trouble, l'erreur, la destruction.
Exposition catholique du péché originel.
Quel est l'enseignement catholique sur le péché originel? Nous avons à étudier le péché originel : 1° en lui-même, 2° dans ses conséquences, 3° dans sa transmission, 4° dans son exception glorieuse.
I. Qu'est-ce que le péché originel, c'est-à-dire le péché que nous apportons tous en naissant, le péché que nous tirons d'Adam, qui fait que, en Adam et par Adam, notre père, nous naissons coupables d'un péché? Qu'estce que ce péché (1).
Écartons d'abord cette grossière erreur qui ferait de ce péché un péché personnel. Aucun de nous n'a commis ce péché, il nous vient de la race, c'est un péché de famille, et non pas un péché personnel, commis par
(1) Rom., v, 12-10.
nous-mêmes personnellement. — En Adam il y eut péché actuel; Adam, par un acte criminel, tua son âme en la dépouillant de la grâce qui est sa vie. Après cet acte, Adam tomba dans un état de souillure, de mort, de damnation, de dépouillement : or, c'est cet état là qu'il nous transmet en nous engendrant de lui. Adam nous engendre dans l'état où son péché l'a mis : coupable , il engendre des coupables : mort à la grâce , dépouillé des dons de la nature intègre, privé du ciel, condamne à la douleur, enclin au mal, amoindri dans son intelligence et sa volonté, soumis au démon, « fils de colère (1), » en rupture avec son Dieu, Adam nous engendra dans un état semblable.
Sans doute le péché originel ne nous est pas imputé comme péché personnel, mais, ne l'oublions pas, il ne nous est pas moins un véritable péché , qui fait de nous de véritables pécheurs.
II. Héritiers du péché d'Adam, nous le sommes par une conséquence logique des résultats de ce péché : résultats doubles, consistant à la fois en pertes et en peines. — 1° Perte des dons surajoutés à la nature. Perte de la grâce sanctifiante. Perte de la gloire éternelle. Perte , ici-bas , pour le corps , de la félicité et de l'immortalité. — 2° Peines positives. La colère de Dieu : le joug du démon : la détérioration de notre condition première : ignorance, penchant au mal, faiblesse de la volonté, concupiscence.
(1) Ephes., il, 3.
III. Assurément la transmission du péché d'Adam à tous ceux qui naissent de lui est un mystère, un profond et impénétrable mystère. Jamais sans une Révélation nous n'eussions pu y atteindre ; et quoi que nous fassions pour l'expliquer, il nous restera toujours mystère.
Jamais cependant l'on ne démontrera que ce dogme est irrationnel, absurde, inique, injurieux à Dieu, ainsi que l'incrédulité a tant essayé de le faire.
1 . Elle dit que cette transmission est étrange , inouïe , impossible : c'est plutôt le contraire qui le serait. Ce qui apparaît ici c'est la loi universelle de la génération ; et il faudrait, ce qu'on ne pourra jamais, établir que Dieu était tenu d'y déroger pour nous. La loi est que l'enfant naisse comme est son père : pauvre s'il est pauvre; déshonoré et déshérité s'il est deshérité; en disgrâce s'il est en disgrâce. Quoi! son sang même, son âme lui viendront moins purs, moins forts, moins nobles, si la source a été appauvrie et souillée par le vice.
Nous naissons coupables parce que nous naissons privés de la grâce, dans un état de mort, de souillure, de péché, de péché originel bien entendu et non actuel. Cette explication de quelques théologiens suffit assurément. — Une autre est aussi très bonne. Un prince comble un favori de dons les plus riches : puis rebelle , le dépouille, l'éloigné, le tient dans une disgrâce trop méritée. Est-il tenu de réintégrer les fils de ce coupable dans ses primitives faveurs? Non sans doute. Pourquoi alors Dieu y serait-il tenu?
2. Mais , dit-on , comment Dieu peut-il damner pour un péché que l'on a pas commis personnellement?
La doctrine catholique n'enseigne pas que Dieu pu-
nisse en enfer ceux qui ne sont coupables que du péché originel. Elle permet très bien de croire, que Dieu, sans leur donner le ciel et la vision béatifique, leur ménage cependant un bonheur relatif de l'ordre naturel. — D'ailleurs, n'oublions jamais en toutes ces matières que la Bonté est en Dieu inséparable de sa sagesse , et que, jamais, sous aucun prétexte, et dans aucune question il n'est permis ni à la foi ni à la raison de mettre en cause la Sagesse et la Bonté de Dieu. Il est de toute vérité que la race humaine , altérée et flétrie , subit la mortelle atteinte d'un péché d'origine. D'autre part il est de vérité et de certitude absolues que Dieu est infiniment Sage, Juste et Bon. Nous pouvons ne pas voir le point où ces deux certitudes se réunissent, mais elles se réunissent et nous ne pouvons les nier sans abdiquer le bon sens.
3. D'ailleurs le chef-d'œuvre le plus magnifique de la Sagesse et de la Bonté divines nous reste à dire. Si une solidarité mystérieuse nous liait à Adam , notre père selon la nature , et nous entraînait tous dans sa disgrâce : une autre solidarité, nous lie à un dieu fait homme et nous rend participants de sa sainteté , de ses mérites, de sa gloire (1).
Si Adam nous ravit la grâce et la gloire de notre première création , le Fils de Dieu nous les rend dans une plus magnifique mesure. Si Adam nous éloigne de Dieu , Jésus-Christ nous y unit dans une ineffable perfection. Si notre naissance terrestre nous voue aux douleurs d'icibas, et nous prive dans la vie future de la vue de Dieu , notre naissance céleste en Jésus-Christ fait de ces douleurs une glorification et un profit immense , et nous donne, pour l'éternité , droit à la vue et à la possession
(1) I Cor., xv, 22, 45.
béatifiques de Dieu. Si le péché a abondé en douleurs , la grâce à surabondé en rédemption. Au lieu de nous plaindre et d'accuser, extasions-nous et bénissons (1).
IV. 3Iarie, exception glorieuse à la loi du péché originel. — Tous les hommes naissent souillés, déformés, coupables d'un péché d'origine. Donc le péché originel passe, par voie de génération , en chacun de nous , et tous , sans exception, nous naissons coupables d'un père coupable. C'est là, nous l'avons dit, le dogme par excellence, la révélation qui sert de point de départ à toutes les autres révélations concernant notre état de déchéance et notre rédemption.
Mais cette Rédemption promise , ce Fils de Dieu qui doit se faire homme; qui, sur la terre, donnera à une femme le nom de Mère, ce Dieu qui dans le sein mille fois sacré et béni de cette mère doit prendre le sang immaculé de la Rédemption, ce Dieu, « fils de Marie, » laissera-t-il sa mère, ne fût-ce qu'un moment, devenir la proie déshonorée du démon? Et son sang divin, l'aura-t-il pris au milieu des scories immondes du péché originel?
Notre raison proclame cette souillure impossible , et notre foi nous affirme, au nom de Dieu, qu'une exception a été faite à la loi universelle. Une Créature , « bénie entre toutes les femmes (â), » « pleine de grâce (3), » parce que « le Seigneur est en elle (1) » et la sanctifie, a été, par
(1) Rom., v, 13-19.
(2) Luc , i, 42.
(3) Luc, i, 28.
(i) Luc, i, 28.
les mérites anticipés du Rédempteur, à jamais exempte de la faute originelle. Marie, c'est la pureté sans souillure, l'astre sans tache, la source restée à jamais sans mélange. Marie, la foi catholique l'a .proclamé infailliblement, c'est Y Immaculée Conception.
Qui oserait nier que Dieu put faire cette exception à la loi que lui-même avait portée?
Qui ne voit combien cette exception est juste, naturelle, sainte et digne du Père, du Fils et de l'Esprit- Saint?
Qui ne lit cette exception dans ces mots de la Genèse , à l'endroit même où le péché originel apparaît dans son universelle transmission : « Je mettrai des inimitiés entre toi et la femme , entre ta race et sa race , et elle f écrasera la tête (1 ) ? »
Le récit biblique de la chute de l'humanité.
Le dogme divinement révélé du péché originel nous est déjà connu par l'étude qui précède : il le sera mieux encore, si, ouvrant maintenant la Bible, nous y lisons le drame navrant de la chute de nos premiers parents, et, par elle, de notre propre ruine.
Hélas! n'eussions-nous pas ce récit inspiré et d'une vérité infaillible, nous trouverions en nous-mêmes tous les traits saisissants de cette révolution morale , la plus terrible qui ait atteint la race humaine, et, la tentation, la chute, la déchéance de notre premier père , se retrou-
1) Genèse, ni, 15.
veraient vivantes dans notre propre misère et les douloureux phénomènes de notre propre vie.
1. Adam et Eve, créés à l'âge adulte, dans le plein épanouissement de l'âme et du corps, avaient été placés par Dieu dans une contrée délicieuse que l'Écriture appelle un Paradis, et dont nos campagnes les plus gracieuses et les plus riches, nos sites les plus ravissants ne sont plus qu'une image décolorée et flétrie. — Là» nos premiers parents vivaient dans les délices, jouissaient d'une création resplendissante , régnaient sur la nature entière, se livraient à un travail qui, au lieu de les surcharger, leur était un agrément de plus (1). Mais surtout leur âme s'enivrait de lumière et d'amour. Dieu, qui les visitait fréquemment et conversait avec eux, leur donnait un avant-goût suave de leur future béatitude dans le ciel. La douleur leur était inconnue et ils n'en pouvaient trouver nulle part la moindre image dans une aussi enchanteresse existence. — Pontife de la création, Adam adorait Dieu et lui offrait un culte sublime. Ensemble, Adam et Eve trouvaient dans la prière, la contemplation des vérités les plus hautes, la connaissance des plus sublimes mystères, d'inénarrables jouissances, en même temps que leur cœur s'enivrait du plus pur et du plus véhément amour.
Ni les maladies, ni l'affaiblissement, ni la mort ne pouvaient avoir aucune prise sur ces immortelles créatures, auxquelles les fruits de V arbre de vie redonnaient sans cesse la vigueur des premiers jours (2).
(1) Genèse , n, 15.
(2) Sans doute, la Révélation est ici notre grande et sainte lumière; - ne méprisons pas néanmoins les traditions de tous les peuples, qui
2. Mais cette félicité et cette gloire n'étaient que le prélude de celles que l'épreuve victorieusement subie devait mériter à nos premiers parents. — Comme les anges , Adam et Eve étaient soumis à une épreuve, seule voie au mérite et à la récompense. Dieu la leur avait ménagée douce et facile : un arbre , l'arbre de la science du bien et du mal, étalait à leur regard un fruit mystérieux dont il leur était interdit de manger.
Dieu montrait ainsi son empire souverain, devant lequel celui d'Adam devait s'incliner. — Puis, cette « science du bien et du mal (1) » attachée à un arbre, c'était un mystère, une obscurité divine : la foi commençait a être la grande et universelle loi du salut. — Enfin l'appétit sensuel trouvait lui aussi son genre d'épreuve approprié, et ainsi, âme et corps, l'homme tout entier, devait en obéissant rendre au Créateur souverain l'hommage qui lui était dû.
3. Dieu, nous l'avons vu plus haut, avait, avant l'homme, créé l'ange pur esprit, splendide image de la Divinité. La création angélique, mise à l'épreuve, avait en partie prévariqué. Les anges coupables et damnés , pouvaient, comme ils le font maintenant, se répandre dans la création de l'homme. Il plaisait à Dieu de se servir de ces misérables pour éprouver la fidélité d'Adam et d'Eve. Entre les suggestions de ces anges prévaricateurs et la parole, la puissance, les bienfaits de Dieu, quelle hésitation était possible? Le crime de nos premiers parents, crime dans lequel nous ne les imitons
tous, se sont souvenus de cette vérité primitive, et ont consigné dans leurs annales le souvenir d'un âge d'or et d'un Paradis , premier berceau de l'homme innocent.
(1) Genèse, n, 17; in, 1.
que trop fidèlement , fut d'obéir au démon en reniant Dieu. 4. Tous les animaux servaient l'homme; et l'homme traitait familièrement ces êtres alors gracieux et aimants; il leur donnait ses caresses en même temps que ses ordres toujours respectés. Plus brillant et plus souple que tous les autres le Serpent pouvait être le plus familier et le mieux accueilli. — Satan revêt sa forme, comme il lui est donné, avec la permission de Dieu, d'en revêtir bien d'autres. Il fait parler cette forme à laquelle il avait su donner la grâce et les charmes. Aux premiers mots du tentateur Eve eût dû fuir. Elle écoute , elle accueille, elle est perdue. Quand Satan ébranla l'autorité divine en posant à Eve son insidieux pourquoi (1) : Eve eût dû le repousser avec horreur. L'infortunée semble se plaire à cette fatale ouverture, et du doute déjà criminel, Satan la mène à une affirmation sacrilège : Non, non, vous ne mourrez pas. Voilà Dieu traité de fourbe et sa parole accusée de mensonge! Reste le suprême abîme, et Satan l'ouvre sous les pas d'Eve fascinée : Vous serez comme des dieux. Nos malheureux ancêtres en arrivent à cette folie qui avait séduit et damné l'ange : se faire les égaux de Dieu. — Arrivés à ce sommet d'un épouvantable orgueil, Satan achève de les perdre en les précipitant dans la plus honteuse des sensualités. Ces nouveaux dieux sont vaincus par l'appétit du ventre! Eve cueille le fruit, le mange, en fait manger à Adam. Dieu est abandonné, renié, trahi, déshonoré par la défiance, accusé de fourberie, remplacé par le règne de l'appétit du ventre : quorum Deus venter est. Le crime est commis et nous tombons dans la mort.
(1) « Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne pas manger de tous les fruits du Paradis? » Genèse, nr , 1.
5. Analysons ce crime. C'est un crime contre la fol : Eve ébranle en elle-même la foi en l'infaillible parole de Dieu. C'est un crime d'Impiété : Èvo abandonne Dieu pour se donner au démon. C'est un crime d'orgueil : Eve aspire à se faire semblable à Dieu même. C'est un crime de révolte : Eve foule aux pieds la plus solennelle défense du Très-Haut. C'est un crime d'Ingratitude : Eve en un instant perd le souvenir des immenses bienfaits dont son Créateur l'a comblée. C'est un crime de lâche et de déshonorante convoitise : Eve préfère à Dieu, à son âme, à la grâce, à l'éternelle béatitude, la grossière jouissance d'un fruit. Enfin c'est un crime de scandale : elle circonvient Adam, elle l'enivre de sa séduction, elle le trompe de fallacieuses promesses, elle l'entraîne dans sa révolte et le perd en l'adulant.
6. Le crime est commis. Avant même que le Souverain Juge apparaisse aux coupables la déformation subite de leur être se fait sentir de tous côtés. — Ils se voient nus; dépouillés de leur parure d'innocence ; ils se font honte à eux-mêmes ; leurs sens sont en révolte contre leur âme, comme eux-mêmes le sont contre Dieu ; le remords les torture , il faut fuir, il faut se cacher. Et c'est sous l'épaisseur d'un feuillage que Dieu les trouve terrifiés, mais non encore repentants (1). Qui dans cette tragique histoire n'a reconnu sa propre histoire , et dans l'état des deux coupables, son propre état?
7. De pitoyables excuses achèvent de perdre Adam et Eve en forçant Dieu à les frapper. — Nous avons vu leur châtiment multiple (u2) : châtiment de l'âme et du corps; châtiments de la vie présente , châtiment de la vie
(1) Genèse , m, 8.
(2) Genèse, m, 14-20.
160 CHAPITRE :i.
future, mort éternelle de l'àme, expulsion du paradis terrestre, annonce et symbole de leur éternelle expulsion du ciel, concupiscences, douleurs, sujétion au démon , incessantes attaques de la nature irritée. Pour Adam un travail qui le. brise; pour Eve empire de l'homme et enfantement dans la souffrance.
8. Mais du sein de cette sombre expiation jaillit la plus douce espérance. A nos malheureux parents, qui, enfiu, comprennent leur crime et le pleurent, Dieu fait apparaître le Rédempteur dans lequel ils retrouveront plus de grâces qu'ils n'en ont perdu par leur révolte. — Marie est montrée à Eve, comme la « femme bénie » qui écrasera la tête de ce Serpent infernal par qui elle-même vient d'être séduite et perdue. Ils sortent du Paradis inondés de douleur et de joie.
Ainsi s'acheva dans les larmes et l'espérance la longue vie expiatrice d'Adam et d'Eve. Ils connurent les merveilles de la Rédemption. Plus qu'Abraham lui-même « ils tressaillirent en voyant les jours » du Messie, ce Messie à la fois Fils de Dieu et Fils de l'homme, dont la surabondante Rédemption arrache à l'Eglise ce cri d'ivresse et de délire : 0 heureuse faute qui nous a valu un pareil Rédempteur (1)!
(I) Chant de VExultet du samedi saint.
Jésus-Christ— vrai Dieu.
Si Dieu, prenant en pitié l'humanité coupable, veut lui pardonner et en même temps , par un triomphe inouï de sa Sagesse et de sa puissance, se servir de ce pardon même pour l'exaltation de sa gloire , il enverra au monde son propre Fils. Ce Fils de Dieu descendra, viendra au milieu de nous, homme comme nous, notre frère, notre égal par la nature , en même temps qu'il restera le Dieu infiniment puissant et parfait.
Mais si Dieu est descendu en ce monde, s'il a vécu parmi nous , si , suivant le mot de l'Écriture « il a été vu conversant avec les hommes : » remarquons les inévitables conséquences d'un aussi divin mystère.
Cette venue d'un Dieu dans le monde sera le grand événement de toute l'histoire humaine. Tout s'y rapportera, toutes les péripéties de la vie des peuples y auront leur centre; tous les siècles travailleront à préparer ce fait immense et porteront profondément sa divine empreinte. L'histoire n'aura qu'un partage possible : les temps qui précèdent, les temps qui suivent Jésus-Christ. Car la venue et l'action de ce Dieu auront produit de si prodigieux effets sur la société, la physionomie du monde
sera si différente avant et après cet événement , qu'aucune autre division de l'histoire ne restera possible.
De plus ce Dieu fait homme laissera certainement resplendir tant de divinité à travers sa forme humaine, ses œuvres, ses paroles, sa vie, sa puissance, les signes qui le précéderont, les prophéties qui l'annonceront, les miracles qui accompagneront chacun de ses pas, l'impérissable vertu qui jaillira de sa tombe et se répandra à travers tous les siècles , tout proclamera avec une telle force sa divinité , que toute la terre tombant à ses pieds s'écriera : Voilà Dieu ! Oui, ô Jésus, « vous êtes bien le Christ, le Fils du Dieu vivant (1). »
Mais il faudra que la liberté humaine soit respectée en ceci comme en tout le reste; des ombres atténueront cette splendeur afin que la foi ait son cours et l'adoration son mérite. Les tentations seront possibles, ce qui est la condition du mérite et de la récompense des fidèles. — A cette restriction près , telle sera « la gloire de ce Fils unique de Dieu » descendu et vivant sur la terre, que ceux-là seuls qui fermeront les yeux à la lumière et abaisseront leur cœur pour ne pas comprendre et goûter, resteront en dehors de cette bénie et ineffable influence. Tous les cœurs purs , tous les esprits droits , toutes les vies saintes « verront Dieu. »
(1) Malth., x\-r, 16.
L'œuvre de Jésus-Christ est éminemment l'œuvre d'un Dieu.
1. Première preuve : créer un monde est d'un Dieu. — 1. Quel autre qu'un Dieu a pu créer le ciel et la terre? Qui a pu étendre le dôme des cieux , prolonger l'immensité, et y faire rouler, dans un harmonieux ensemble, ces milliards d'astres, dont la vitesse , la grosseur, l'éloignementnous effraient? Dieu seul pouvait former les océans et tracer aux fleuves leur cours , Lui seul élever la cîme des montagnes et creuser aux abîmes leurs effroyables profondeurs. — Toute âme droite, toute intelligence saine proclame qu'à Dieu seul est la puissance de ces gigantesques créations.
Or, si à nos yeux l'ordre de cette création était bouleversé et rétabli sur de nouvelles bases, si les astres changeaient subitement leur cours , si les cieux voyaient disparaître leurs étoiles et de nouvelles prendre leur place dans l'immensité; si les montagnes, cédant à une parole souveraine se creusaient en vallées profondes , si les fleuves remontaient vers leurs sources et les océans déplacés envahissaient les continents anciens, laissant leurs profondeurs à des continents nouveaux : — qui oserait attribuer de si gigantesques effets à une autre force qu'à la force divine? Quelle folie irait jusqu'à prêter à l'homme de pareilles œuvres et une si extraordinaire puissance?
2. Or, l'œuvre de Jésus-Christ est plus gigantesque ; sa puissance a été plus extraordinaire. Jésus-Christ a plus
fait que bouleverser et rétablir la création physique, il a bouleversé, détruit, refait une autre création plus haute, plus difficile à atteindre, plus rebelle à tout commandement, plus opposée à toute influence : la création intellectuelle et morale, l'esprit, le cœur, la volonté des multitudes, le cours des idées, les croyances universelles, les mœurs, les habitudes séculaires, les lois, les pouvoirs , les religions. OEuvre absolument surhumaine!
Changer les idées d'un seul homme est déjà une œuvre difficile , tant l'esprit humain est avide de son indépendance et jaloux de ses droits. — Changer les idées d'une famille, d'une ville, d'un pays; refouler les idées régnantes pour en substituer de nouvelles, briser les coutumes et les habitudes, astreindre la foule à ce qu'elle repoussait avec horreur, lui faire aimer ce qu'elle détestait et détester ce qu'elle aimait avec passion, ce qui lui était plus nécessaire et plus précieux que la vie même... Non! jamais homme ne l'a pu, jamais homme ne l'a même tenté. Platon , Socrate, Aristote , Cicéron, modifièrent-ils la manière d'être d'un seul individu ? C'est plus que douteux. En tout cas, jamais bourgade ne fut par eux, quant aux idées, aux mœurs, aux croyances, à la conduite, détruite et refaite sur un nouveau plan.
Mais si l'homme ne peut refaire un seul pays sous le rapport qui nous occupe , que sera-ce de tous les peuples? De l'Orient et de l'Occident? Des contrées civilisées et des régions barbares? Que sera-ce de la terre entière? Se présenter au monde, parler, commander, jeter aux peuples un ordre, envoyer quelques disciples : allez, enseignez toutes les nations (1) ; et sur cet ordre tout change, tout prend un cours absolument neuf; les idées
(1) Matlh., xxvui, 19.
anciennes disparaissent, de toutes nouvelles s'y substituent ; un monde est détruit, un nouveau monde s'élève ! — Et, remarquons-le bien, c'est le changement le plus impossible qui s'opère avant tous les autres : le changement de religion. A quoi l'humanité a-t-elle tenu , durant tous les siècles avec une force et une opiniâtreté plus invincibles? Qu'y avait-il de plus solidement rivé a sa vie et à ses institutions les plus vénérables? La religion. La religion faisait à ce point corps avec la Société que pour détruire le paganisme il fallait tout détruire à la fois. — Et Jésus-Christ l'a fait! — Il a renversé le paganisme , il a établi une religion sublime, austère, sanglante dans les sacrifices qu'elle exige et les héroïsmes qu'elle commande.
Ainsi l'œuvre la plus surhumaine et la plus divine, la voilà faite : une société est détruite , une autre absolument dissemblable vient de surgir à la voix de Jésus- Christ. — Dans ces deux sociétés, rien ne se ressemble, ni croyance, ni culte, ni morale, ni institutions, ni mœurs, ni coutumes, ni lois, ni pouvoirs. Des bases nouvelles , des règles tout opposées sont données à l'individu , à la famille , à la société. Tout est tellement dissemblable, que l'histoire, nous le répétons, ne peut plus offrir aux siècles qu'une seule division logique : les temps qui précèdent, les temps qui suivent immédiatement Jésus-Christ.
Et si le fait est déjà si au-dessus des forces humaines , que dire de son universalité? Ce n'est pas une famille, une bourgade , un pays que Jésus-Christ transforme : Allez, dit-il, enseignez toutes les nations, la terre entière, tous les peuples, civilisés ou barbares, Grecs ou Romains, esclaves ou libres. — Jésus-Christ étend sa foi et ses préceptes à toutes les positions , tous les âges ,
tous les états de fortune. Il illumine l'enfant autant que le vieillard , l'ignorant autant que le sage , le pauvre à l'égal du riche : tous lui obéissent , tous sont transfigurés , tous sont chrétiens.
La durée de cette œuvre n'est pas moins divine que sa puissance et son universalité. Peut-on objecter un entraînement subit? un enthousiasme passionné mais éphémère? L'œuvre de Jésus-Christ n'a connu aucune défaillance, ni aucun déclin. Jésus-Christ a renversé tout un monde, il a reconstruit tout un autre, et ce monde nouveau s'est emparé de tous les siècles , qu'il remplit et domine sans jamais faillir. Le Christianisme porte le caractère même de Dieu. « Vous, ô Dieu, vous êtes le même toujours , et vos années ne défaillent point. »
A ces traits déjà si divins ajoutons-en un autre : l'inanité des moyens. En face du chaos Dieu est seul, avec sa parole : « Il a dit et tout a été fait. » — Devant l'immense société païenne, devant cet informe chaos de l'idolâtrie , devant cette terre livrée à toutes les erreurs , les dissolutions, les barbaries et les crimes, Jésus-Christ est seul. Il dit à quelques pauvres Juifs : Allez,, enseignez, toutes les nations. En moins d'un demi-siècle , Tacite , Suétone, Pline, saint Paul, Tertullien , les Docteurs, les martyrs , les monuments de toute espèce , les documents de toute provenance, l'histoire entière, proclament que la terre est subjuguée par Jésus-Christ, que « l'immense multitude des Chrétiens (1) » a fait irruption partout et que Rome est conquise.
(1) Tacite , Annales.
II. Créer un monde malgré tous les obstacles est plus divin encore. — 1. Si l'œuvre de Jésus-Christ est manifestement divine en elle-même, elle apparaît mille fois plus surhumaine encore, à raison des obstacles vaincus et des résistances brisées. Quelle force I a C'est, avait prédit David, avec une verge de fer (1) » qu'il régira l'intelligence, le cœur, la chair. — 1° De l'intelligence Jésus-Christ exige impérieusement la foi. Il la courbe sans pitié en face des plus écrasants mystères. Il lui fait adorer un Dieu dans une étable, sur une croix, dans une hostie. C'est , dit saint Paul , « la folie de la croix » qui est le fond de la prédication chrétienne ; « c'est par la folie de cette prédication qu'il plaît à Dieu de sauver les croyants (2). » Or, pour qui connaît l'orgueil naturel à l'esprit humain, pour qui sait combien cet esprit tient à son indépendance, combien surtout il exige la compréhension des choses pour se rendre et pour adhérer la victoire de Jésus-Christ sur l'esprit humain apparaîtra dans une force et une splendeur toutes divines. — 2° Jésus-Christ voulait plus : il voulait l'amour, et non pas tout amour, mais un amour à part, plus exquis, plus fort, plus durable; un amour au-dessus de tous les autres, capable de les remplacer tous et de n'être jamais supplanté par aucun. — 3° Jésus-Christ voulait les vertus et toutes les vertus ; et ces vertus ne pouvaient s'édifier dans notre âme que sur les ruines amoncelées de nos penchants naturels les plus violents et les plus opiniâtres. — 4° Jésus-Christ , pour un nombre considérable de ses disciples, voulait la vertu poussée jusqu'aux dernières limites de l'héroïsme, jusqu'au complet déta-
il) Psaume, n, 9.
(2) Saint Paul, 1" aux Corinth., t, 21.
chement de toutes choses, jusqu'au plus absolu abandon de toute jouissance terrestre. — 5° En un mot Jésus- Christ, sans être vu ni goûté autrement que par sa grâce voulait nous subjuguer, nous mener au Calvaire, nous broyer sous le pressoir du sacrifice, nous ensanglanter sous le fouet douloureux de la mortification chrétienne. 2. Or, Jésus-Christ a obtenu cette incroyable victoire. Il l'obtient sur une innombrable multitude : il l'obtient depuis dix-huit siècles! Depuis dix-huit siècles quand il demande le sang du martyr, il l'obtient : la continence des vierges, il l'obtient : la solitude et le complet détachement du cénobite, il l'obtient. C'est pour lui que le missionnaire verse son sang sur un sol barbare, que la jeune fille quitte l'enivrement du monde pour se flétrir au chevet d'effroyables douleurs. C'est pour lui que tous les dévouements catholiques, tous les héroïsmes, toutes 'les vertus, toutes les institutions, toutes les œuvres, se meuvent, s'établissent , vivent de douleurs et de charité. Jésus-Christ seul est l'âme de ces merveilles, qui, plus que tout le reste, publient sa surhumaine puissance et son impérissable divinité.
III. Inanité des objections. — Le rationalisme n'a rien; tant à cœur que de détruire les preuves qui précèdent en s'efforoant de montrer, dans la transformation et la conquête du monde , une œuvre préparée et facile. A l'entendre , le monde aspirait à la doctrine de Jésus-Christ ; les âmes avaient faim et soif de ses austères préceptes et se portaient à ses plus dures exigences avec une ardeur égale au dégoût que l'abus des jouissances avait partout provoqué.
L'histoire fait vile justice de ces fantaisies. En réalité ce qui ajoute une preuve nouvelle et plus forte à la divinité de Jésus-Christ, c'est l'opposition furieuse, profonde, universelle , dont Jésus-Christ a triomphé. Quand il eut prêché trois ans, on le fit mourir avec rage. Quand son Église reprit son œuvre, et, selon ses ordres, se mit à convertir le monde : du haut en bas, de l'empereur à l'esclave, une clameur de mort s'éleva; le paganisme se dressa pour une lutte gigantesque ; le sang chrétien coula à flots et c'est par millions que se comptèrent les martyrs. Si l'œuvre de Jésus-Christ survécut à ces tempêtes et les domina, c'est qu'elle est divine et que son fondateur est Dieu.
IV. Preuve suprême; l'invincible durée de ce triomphe. — Jetons un dernier regard sur l'œuvre de Jésus-Christ Après dix-huit siècles cette œuvre est debout, debout toute entière; elle est vivante, puissante , victorieuse. Elle subjugue les âmes aussi invinciblement qu'aux premiers jours. Au milieu des ruines d'un passé écroulé, le Christianisme agit avec une force sans cesse égale à ellemême. Rien n'a péri , tout s'est conservé dans la plus entière intégrité : foi, morale, sacrements, sacerdoce, législations, institutions, œuvres, mœurs, coutumes, idées régnantes. Dans l'Église tout cet ensemble reste debout avec une vigueur sans égale : au dehors d'elle , sur une société hostile qui la repousse, elle fait encore pénétrer ses idées, ses sentiments, ses œuvres, son influence. C'est même là le grief suprême; elle vit trop et elle est trop influente.
Conclusion. — Si cette œuvre absolument surhumaine de Jésus-Christ, s'est, comme le témoignent les autorités les plus hautes , établie par la force du miracle; si le miracle a été incessant; s'il a forcé toutes les résistances, illuminé tous les yeux, brisé toutes les volontés; si Jésus-Christ s'est d'abord manifesté Dieu par l'invincible argument du miracle; si , après lui et par lui ses apôtres ont fait triompher le Christianisme par les mêmes signes divins : la question est évidemment jugée : Jésus-Christ Dieu, et son Église est divine.
Si, comme le fait l'incrédulité actuelle, l'on suppose que d'aussi gigantesques révolutions, une œuvre aussi clairement surhumaine se sont faites sans miracle : Dieu alors , travaillant sans cet auxiliaire , triomphant sans cette arme, bouleversant et rebâtissant un moude par sa force nue, Dieu apparaît, pour ainsi dire, plus Dieu que jamais!
Jésus-Christ s'est montré Dieu dans ses miracles et ses prophéties.
Nous avons établi plus haut que le double signe par lequel Dieu se révèle, sans aucune erreur ni méprise possibles, c'est le miracle et la prophétie. Jésus-Christ, vrai Dieu, a dû apparaître revêtu de ce signe. Et, en fait, le miracle a brillé en lui avec le plus incomparable éclat. « Toute puissance lui a été donnée , » et cette puissance incommunicable s'est épanouie en miracles et en prophéties. — Voyons 1° le fait; 2° appuyons ce fait sur les plus irréfragables témoignages.
I. Jésus-Christ fit d'innombrables miracles pour prouver sa divinité. — Ainsi, 1° Jésus-Christ s'affirmait Dieu; 2° Jésus-Christ pour le prouver faisait des miracles. Quelle issue restera dès lors à la négation? Si Jésus- Christ fait des miracles, c'est que son affirmation est véridique, un imposteur qui trompe Dieu et les hommes ne pouvant usurper le signe et la puissance de Dieu. Si son affirmation est véridique, il est donc réellement Dieu comme il l'affirme.
1. Partout, toujours, devant tous, Jésus-Christ s'affirme Dieu, le « Dieu avec nous, » l'Emmanuel, le Messie promis au monde. — 1° Jésus-Christ s'attribue les perfections divines. Comme Dieu, avec Dieu, Dieu lui-même, il est consubstantiel au Père et au Saint- Esprit; ilnefaitavec eux qu'un seul et même Dieu(l), Aussi s'appelle-t-il « Fils de Dieu (2). » En lui est la puissance divine, il agit à l'égal de son Père (3). Il est l'éternel, éternel principe de toutes choses (4). Il est la fin suprême de toutes choses ; il est la vie des êtres , leur lumière, leur gloire, leur béatitude (5). Jésus-Christ jouit comme Dieu de la gloire infinie et éternelle (6). Comme Dieu il est la toute-puissance (7). En un mot tout ce qu'est Dieu, il l'est; tout ce que possède Dieu, il le possède (8). — Aussi quand on le reconnaît et qu'on
(1) Jean.x, 30.
(2) Jean, x, 36.
(3) Jean, v, 19.
(4) Jean, vin, 25.
(5) Jean, xiv, 6.
(6) Jean, xvn, 5.
(7)Matth., xn, 8.
(8) Jean, xvn, 10.
172 CIIAPITiiE XII.
l'adore comme Dieu, comme « Fils du Dieu vivant , » loin de repousser avec horreur une aussi sacrilège usurpation, il béatifie ceux qui discernent et confessent cette Divinité. — Au moment le plus solennel, quand il va mourir, quand il comparaît devant les puissances, en face de l'histoire, en face des siècles et du monde, Jésus-Christ affirme de nouveau et plus fort qu'il est bien le Fils de Dieu.
2. Cette affirmation soutenue par toute une vie de sainteté héroïque, par une mort magnanime, par une survivance impérissable , pourrait assurément nous suffire. Mais Dieu y a mis son sceau le plus infaillible, le plus incommunicable de tous : le miracle. La vie de Jésus-Christ a été une suite non interrompue de miracles, et de miracles opérés en preuve de sa divinité. Car, disait-il, « les œuvres que f opère rendent témoignage; » et « si vous ne me croyez pas, croyez cimes œuvres (1).
Le miracle sort pour ainsi dire de Jésus-Christ comme l'eau de sa source ; « des puissances sortent de lui (2). » Il ne fait pas ses miracles par une vertu réclamée et empruntée d'en haut comme les prophètes et les saints , il les opère par lui , par sa propre et personnelle puissance. Chacun de ses pas, pour ainsi s'exprimer, fait jaillir le miracle. Tout ce qui est impossible à la puissance humaine, apparaît comme la sphère naturelle de son action. — Son empire s'étend aux cieux ; il est le Dieu « dont les cieux chantent la gloire (3); » une étoile illumine son berceau (4) ; le ciel s'obscurcit et le
(1) Jean, v, 36.
(2) Luc, vi, 19.
(3) Psal., xviu, 2.
(4) Matlh., n, 9.
soleil se voile durant sa divine agonie (1). A son baptême les cieux s'ouvrent et durant saTransfiguration glorieuse, il se tient élevé sur leurs hauteurs (2). — Il domine d'un geste , d'un mot, les fureurs de l'océan (3); il marche d'un pied divin sur leurs abîmes (4); à son ordre les poissons se rassemblent et les pêches se font miraculeuses (5). — Plus puissantes que l'océan , les fureurs de la mort étreignent et brisent la frêle existence humaine : Jésus-Christ se montre le maître absolu de la mort. A sa voix, les morts ressuscitent, fussent-ils en putréfaction dans leur sépulcre (6). — Pour Jésus-Christ la nature n'oppose jamais d'obstacles; nulle infirmité, quelque rebelle à l'art humain qu'elle puisse être , ne tient contre un mot de sa bouche, un geste de sa main. C'est par milliers, c'est tous les jours, c'est dans la Judée entière, que Jésus-Christ d'une parole guérit subitement toute infirmité, chasse toute 'maladie (7). Jamais pareil spectacle ne fut donné à la terre; jamais pareille explosion de puissance sur d'aussi innombrables multitudes. — Seul aussi Jésus-Christ chassait avec toute-puissance les démons, forcés de proclamer la divinité de leur irrésistible vainqueur (8). — Chose plus divine encore : cette puissance du miracle, Jésus-Christ la communique à qui il lui plaît, il annonce à ses apôtres qu'ils feront en son nom des prodiges plus grands que les siens. Ces
(1) Matth., xxvu, 45.
(2) Matth., xvn. — Marc, ix.
(3) Matth., vin, 26.
(4) Marc, vi, 49.
(5) Ev. Joan., xxi, 6.
(6) Matth., ix, 24. — Luc, xi.
(7) Matth., iv, 23 ; xxi, 14. — Marc, m, 10. — Luc, vi, 18, 19.
(8) Matth., vin, 29. — Marc, v, 7.
apôtres remplissent bientôt Jérusalem, la Judée, le monde, de miracles qu'ils opèrent au nom de Jésus (1). Cette même puissance demeure dans l'Eglise catholique , traverse les siècles , subjugue les intelligences les plus rebelles. Jamais, depuis Jésus-Christ, le miracle n'a perdu sa vigueur première ni cessé son ancien apostolat au milieu des nations. Jésus-Christ continue à vivre dans le miracle, comme il continue à vivre dans l'accomplissement de la. prophétie.
Jésus-Christ déploya dans la prophétie la même puissance divine que dans le miracle. L'avenir dans ses mystères les plus impénétrables, dans ses événements les plus impossibles à prévoir, lui est ouvert, et il y lit comme il lui plaît. Et nous voyons la prophétie jaillir de ses lèvres comme jaillit le miracle , comme l'eau jaillit de la source, naturellement , sans apprêt, sans efforts. On sent le Dieu dont la vie s'étend dans l'avenir tout autant que dans le passé. — On lui montre les vastes et impérissables constructions de Jérusalem ; jamais la ville n'a été ni plus belle ni plus forte : Jésus-Christ à cette heure même, voit et prédit sa ruine; et telle sera cette ruine, que du temple il ne restera pas « pierre sur pierre, » et que de la ville l'ennemi ne fera plus qu'une vaste et définitive destruction (2). — Le peuple juif est compact, réuni tout entier dans un amour immense de la patrie : Jésus-Christ le voit et l'annonce dispersé comme la poussière qu'emporte le vent, traînant sur la terre entière sa vie misérable de déicide et de maudit. — Lui-même sait la douloureuse carrière qu'il lui reste à parcourir; il en trace avec une précision
(1) Marc, xvi, 20.
(2) Matth., xxiy, 2. — Luc, xix, 44.
d'historien les sanglantes étapes; il décrit toutes les scènes de sa passion; rien ne lui échappe de ses tortures ; ni Judas qui le vend , ni le valet qui le soufflette , ni les soldats qui le flagellent, ni la croix où il est élevé et d'où il triomphe. — Ce triomphe fait l'objet de l'une de ses plus divines prophéties. Contre toutes les prévisions , àl'encontre de toute loi morale , Jésus-Christ annonce que quand il aura été honni, conspué, fouetté comme un malfaiteur; quand il aura expiré sur le gibet du Calvaire, à cette heure même il provoquera dans le monde entier un ébranlement immense, toute la terre accourera à lui, et de sa croix lui fera le trône d'une impérissable gloire et d'une puissance sans mesure (1). Un crucifié qui bouleverse et conquiert un monde , et cela pour toute la durée des temps ! — La prophétie de l'établissement et du règne universel de son Eglise n'est pas moins merveilleuse. Jésus-Christ annonce un immense empire qui subjuguera les peuples (2) et traversera tous les siècles (3), et il l'annonce, alors que lui va disparaître dans l'infamie et que ses apôtres , les fondateurs de cet empire , sont à la veille de fuir tous lâchement et de se disperser! — Concluons. Prédire des faits aussi manifestement en contradiction avec le cours ordinaire des choses exige une lumière divine. Jésus-Christ fut tout étincelant de cette lumière. Quand donc il se dit Dieu, c'est qu'il est Dieu; ou bien il faut prétendre que Dieu a marqué de son signe, et favorisé de sa toutepuissance le plus sacrilège des imposteurs. Pour refuser
(1) Ev. Joan., xn, 32.
(2) Matth., xxiv, 14. — Marc, xitr, 10. — Luc, xxiv, 47.
(3) Matth., xxvrn, 20.
la plus belle des vérités , il faut dévorer la dernière des extravagances.
II. Les miracles et les prophéties de Jésus-Christ sont irrécusablement démontrés. — Jésus-Christ a fait d'innombrables miracles, il a fait de vastes prophéties. Jésus-Christ a triomphé de la mort; il s'est survécu dans une œuvre entièrement surhumaine. Nous le verrons tout à l'heure, à ces miracles, à ces prophéties, à cette œuvre, Jésus-Christ a joint des vertus, une doctrine, une sainteté, un héroïsme qui n'eurent jamais ici-bas aucun terme de comparaison. Jésus-Christ est seul. Nul ne lui ressemble, il reste pour la terre une apparition radieuse et unique des cieux.
Mais d'où savons-nous tout cela? Quels témoignages nous le garantissent? — Question capitale, et d'autant plus capitale que tout l'effort du rationalisme incrédule porte sur elle. Tout serait gagné pour lui s'il pouvait ébranler l'histoire, refouler les témoignages, égarer et dénaturer les sources, et alors ne plus faire de Jésus- Christ qu'un personnage légendaire, fruit de l'imaginanation des siècles, produit équivoque du calcul ou du fanatisme, vision flottante qui passe à travers de demiobscurités (1).
Tel est actuellement le système irréligieux le plus en vogue, comme il est le plus maladroit et le plus insoutenable. Devant la plus rapide discussion il s'écroule et s'évanouit tout entier.
Jésus-Christ est le personnage le plus historique qui
(1) Renan, Vie de Jésus. — Havet.
ait jamais existé, car il est de telle sorte enchâssé dans l'histoire, que, lui disparu, la trame historique se rompt, la vie des peuples se perd dans l'absurde ; rien , avant comme après lui, ne se soutient plus. Sans lui le peuple Juif est inexplicable. Sans lui, mille fois plus encore, les dix-huit siècles qui nous séparent de son histoire nous deviennent absolument impossibles à déchiffrer. — Nul donc n'est et ne fut plus en vue que Jésus-Christ; nul plus contemplé, plus scruté, plus assailli ou par l'amour ou par la haine, nul plus discuté, nul plus affirmé ou plus repoussé. — Faire de Jésus-Christ une sorte de supercherie historique; prétendre qu'il s'est furtivement et peu à peu glissé dans la trame de l'histoire, jusqu'à y usurper enfin l'immense place où nous le contemplons : voilà qui est de la plus manifeste impossibilité. C'est Jésus-Christ qui a fait l'histoire moderne ; elle est à lui toute entière parce qu'elle est son œuvre; il y est tout parce que c'est lui et lui seul qui a façonné nos dix-huit siècles chrétiens.
Cette démonstration générale pourrait suffire, mais il nous reste des arguments d'une telle force et d'une telle beauté que c'est eux surtout que nous allons mettre en lumière. — Jésus-Christ est, disions-nous historique à outrance. Voici trois solennels témoignages : voici trois grandes affirmations de l'histoire sur son existence, sa mission, sa divinité, ses miracles, son œuvre.
1. Le témoignage du paganisme. ■ — Certes! celui-là au moins ne sera pas suspect de complicité et de supercherie. — Le monde païen a connu Jésus-Christ : il en parle , — rapidement et avec dédain car il le méprise, — mais il en a parlé comme l'Évangile, comme le peuple Juif, dans le plus complet accord.
Tacite (1), le plus grand historien de Rome, connaît Jésus-Christ et le fait connaître. Il sait son pays, sa vie, sa mort, son œuvre. Il constate le surhumain triomphe de ce « supplicié sous Ponce Pilate; » il raconte le martyre de I'immense multitude de ceux qui , en pleine Rome, le reconnaissent pour Dieu, l'adorent, l'aiment, le servent, se dévouent à lui jusqu'au supplice et subissent pour témoigner de sa divinité et de son salut les plus épouvantables tortures. Que ferait de plus un évangéliste?
Suétone (2), vingt ans après la mort de Jésus-Christ parle lui aussi des disciples du Christ, et sert de témoin, non-seulement à l'existence de Jésus-Christ mais à la surhumaine puissance de sa doctrine et à la vigueur triomphale de son Église.
Pline, comme Tacite, témoigne de la prodigieuse extension du christianisme. On martyrise par milliers les disciples de Jésus-Christ, et plus on les tue, plus ils renaissent! « Point de villes, écrit Pline, de bourgs, de villages, qui ne soient infectés. Les temples de nos dieux sont déserts, et depuis longtemps déjà on ne leur offre plus de sacrifices. » Et quelle est l'étrange puissance qui trouve dans la mort la diffusion d'une pareille vie? « Ils s'assemblent, continue Pline, pour chanter les louanges du Christ qu'ils regardent comme leur Dieu. » — Ainsi, d'un triple aveu de l'histoire profane, Jésus- Christ, moins de 20 ans après sa mort, a remué le monde et met aux abois la puissance romaine!
Josèphe, le Juif, l'ennemi né de Jésus-Christ et du christianisme, est écrasé sous le poids des faits, vaincu
(1) Tacite, Annales, xv, 38, 44.
(2) Vita Claud., xxv.
par leur publicité irrésistible ; il écrit de Jésus que « c'était un homme sage, si tant est que l'on puisse Vappeler un homme. » Et pourquoi serait-il plus qu'un homme? Parce que « trois jours après sa mort il apparut vivant à ses disciples. Les prophètes avaient annoncé ce miracle ainsi que beaucoup d'autres qui se sont réalisés pareillement (1). »
2. Témoignage du Judaïsme. — Derrière ces témoignages, en voici un plus vaste; c'est celui de tout un peuple , le peuple Juif témoin des miracles de Jésus- Christ, et mis, par leur éclat, dans l'impossibilité de les nier. Que font les Juifs? Ils acceptent ces miracles, — il le faut bien , — mais ils espèrent échapper à leur conclusion écrasante, en les attribuant à la magie. — Déjà ils avaient prétendu que les miracles du Sauveur étaient diaboliques. Maintenant ils les expliquent par la magie. Leur Talmud s'exprime ainsi : « La veille de Pâques Jésus fut supplicié pour s'être livré à la magie et aux sortilèges (2). » Et encore : « Jésus avait appris la magie en Egypte. Il s'était fait une incision dans laquelle il cachait les sortilèges à l'aide desquels il faisait des prodiges qu'il s'attribuait comme étant de lui. »
3. Témoignage des sectes hérétiques. — Pas plus que les Juifs, les hérétiques n'osent nier les miracles de Jésus-Christ. Ceux d'entre eux qui le découronnent de sa divinité en font un homme investi par Dieu de la toute-puissance ; aucun ne songe même à contester les merveilles dont l'éclat s'imposait à tous également, amis et ennemis, disciples ou détracteurs. — Bien plus, ils sont si persuadés que le miracle est le sceau par excel-
(1) Antiq. Judseor., xvm, 3, 3.
(2] Sanh., fol. 43.
lence dont le Christ a marqué la divinité de sa mission , que dans certains Apocryphes qu'ils composent ils renchérissent encore sur les miracles connus et prêches partout.
4. Ces témoignages seuls suffiraient et au-delà à établir la vie toute de miracles du Fils de Dieu : en voici de plus graves encore.
Arrivons à l'histoire authentique de la vie de Jésus, arrivons aux