LX
(12) Os., xi.
du monde. Isaïe le contemple avec effroi « broyé pour nos crimes , » « couvert de meurtrissures pour guérir toutes nos langueurs (1). » David a eu le spectacle entier de cette expiation épouvantable (2). Mais telle est la valeur de son expiation que par elle , comme le prédisent tous les prophètes à la fois, il effacera les crimes , ramènera le salut , rouvrira le ciel , et fondera sur la terre un empire éternel, où entreront tous les peuples de la terre (3). — 4° Quelle sera sa vie? Tout d'abord la vie d'abjection et de silence, la vie du travailleur obscur, du voyageur indigent, du pauvre, du déshérité , « sans éclat, sans beauté, » « semblable à cette racine desséchée qui sort d'un sol aride (4). » Mais à cette phase toute d'anéantissement en succédera une autre toute d'éclat et de merveilles. Isaïe voit et détaille les miracles par lesquels Jésus-Christ fera éclater sa divinité, David a entendu sa voix et signalé ses prédications. Le Christ sera Roi , Prêtre, Juge , Docteur (5). — i° Mais que dire de sa passion? C'est là que semblent se concentrer tous les rayons de la prophétie. Quels détails ! quelles peintures ! quelle précision ! quelle force ! David voit le peuple avec ses princes et ses magistrats conspirer contre le Christ, Judas lui apparaît dans toute l'horreur de la trahison. Un autre prophète sait que le traître vendra le Juste pour de l'argent. Il doit se pendre après son forfait. Puis, tous les Apôtres terrifiés s'enfuiront. Puis, la Victime livrée à ses ennemis passera
(1) Isaïe, lui.
(2) Psaume 21.
(3) Psaume 21, Psaum. passim; Isaïe; Habacuc, etc.
(4) Isaïe , un, 2.
(5) Ps. ii, Psaume 109, etc.
par les avanies et les tortures (1). Les prophètes le voient souffleté , couvert d'ignominies , livide de meurtrissures (2). David assure que telle sera la violence de la flagellation que l'on pourra à travers ses chairs déchirées « compter tous ses os. » Dès le désert, dès Moïse, on savait que le Messie expiateur serait élevé sur un gibet, et que le regard jeté sur sa croix guérirait des morsures infernales. Et Zacharie voit venir la multitude de ceux qui « regarderont Celui qu'ils viennent de transpercer (3). » Aucun détail n'échappe aux prophètes, ils aperçoivent tout, jusqu'aux soldats qui tirent au sort la tunique du divin Crucifié, jusqu'au coup de lance qui le transperce. — 5° Sa glorification ne leur est pas cachée davantage. Après qu'ils ont prédit sa sépulture , ils annoncent que , contrairement à tous les autres hommes , l'Homme-Dieu trouvera dans son sépulcre « glorieux (4) » sa suprême splendeur. Habacuc le voit sortir du tombeau plein d'éclat et de beauté ; David entrer triomphalement dans le ciel ; le même David l'aperçoit enfin « siégeant à la droite de Dieu (5), » et de là triomphant à jamais de tous ses ennemis. — 6° Mais en quel temps viendra ce Christ Fils de Dieu et fils de l'homme, pour sauver et glorifier le monde? Dès l'époque des patriarches on savait que le Messie ne viendrait qu'au temps de la décadence politique d'Israël, quand le pouvoir lui aurait échappé des mains (6). Osée ajoute : quand le
(1) Ps. 21 et passim.
(2) Isaïe, lui.
(3) Zachar., xix, 37.
(4) Isaïe, xi, 10.
(5) Ps. 109.
(6) Genèse , xlix.
sacerdoce sortira de la famille d'Aaron (1). Aggée et Malachie : quand le premier temple aura été détruit (2). — Ces indications sont trop vagues : Daniel va les préciser mathématiquement. Daniel indique le nombre d'années qui s'écouleront depuis l'édit qui met fin à la captivité de Babylone jusqu'à la venue du Messie : « soixante- deux semaines » d'années. Après ces soixantedeux semaines « le Christ sera mis à mort, » « le peuple qui le rejettera ne sera plus son peuple. Un peuple avec un chef se précipitera sur la ville et le sanctuaire ; et les
détruira de fond en comble Les sacrifices seront
abolis, l'abomination de la désolation sera dans le temple, ce sera alors une désolation qui durerajusqu'à la fin (3).» Dieu a ainsi tout montré, tout prédit. Jésus-Christ, qui seul a accompli ces vastes et multiples prophéties , est par là même ceint de l'auréole divine. Il est Dieu, comme il l'affirme; il est Dieu dans sa vie et dans son œuvre; Dieu dans ses miracles; Dieu aussi dans la lumière divine des prophéties. Ces prophéties, faisant mouvoir tant d'événements, reposant sur tant de volontés indépendantes , donnant une part si large aux ennemis de Jésus, il serait insensé de dire que Jésus s'est ménagé lui-même par adresse leur accomplissement. Tout y est miraculeux : tout y est divin : Jésus- Christ est Dieu.
H. Des traditions universelles. — Dieu, qui illuminait si splendidement le peuple juif, ne laissait pas le reste
(2) Agg., il. — Malach., m.
(3) Daniel, ix, 22-27.
du monde dans l'obscurité. L'attente d'un libérateur, d'un roi, d'un dominateur, était universelle. Dans chaque peuple nous en retrouvons la formelle et précise tradition. « C'était une croyance universellement répandue, dit Tacite, et fondée sur une antique prophétie, que l'Orient deviendrait puissant, et que des hommes venus de la Judée fonderaient une domination nouvelle (1). » Suétone affirme que tous étaient dans l'attente d'un roi qui allait être donné au monde (2). Cicéron parle de même (3), s'appuyant « sur d'antiques prophéties. » « Alors, dit l'un des livres Sybillins, Dieu prendra lui-même sur toutes les nations un empire qui durera jusqu'à la fin des siècles (i). » Les Perses ont la même croyance (5). Les Indiens professent la venue de Vischnou « pour faire cesser tous les maux et rétablir l'âge du bonheur (6). » Dans la Chine, dit M. de Rémusat (7), depuis le vic siècle avant Jésus-Christ se retrouve l'idée d'un Saint qui doit paraître. Confucius lui-même l'annonçait. Chez les Grecs la légende de Prométhée exprimait la même attente. Un Dieu devait venir qui prendrait pour lui son supplice et mourrait volontairement pour le sauver (8). L'Odin des Germains comme le Prométhée des Grecs devait être délivré de sa captivité et de ses maux par un Dieu libérateur (Grimm, Mytholog., p. 540).
(1) Tacite, Annales, V, 13.
(2) VU. Oct., xciv.
(3) De divin., xi, 54.
(4) Alexandre, Orac. Sybill., t. I, p. 159.
(5) Plut., De Isid. et Osirid., c. 47. — Zend Avesta, m.
(6) Bagavadam, lre part.
(7) Rémusat, t. 10, 158.
(8) Hésiode, xli.
« L'accord de toutes ces légendes indique une source historique commune , laquelle date du temps où l'homme chassé d'un état de bonheur, obtint la promesse qu'un héros viendrait écraser la tête du serpent et rétablir l'homme dans son premier état (1). »
III. Une préparation politique. — Ne pas voir Dieu dans tout ce qui précède c'est renoncer à sa raison même. — Ajoutons que , pour celui qui étudie l'histoire à fond et sans parti pris d'incrédulité, l'action providentielle apparaît clairement dans les révolutions des empires et la marche générale des événements. Dieu préparait tout pour la venue de son Fils.
1. Les traditions relatives au Messie sont universelles. Ces traditions sont précises : elles signalent l'arrivée d'un Libérateur, d'un Roi, d'un Dieu. — A ces traditions éparses le peuple juif ajoute ses prophéties dont nous avons vu le magnifique ensemble et l'invincible clarté. Or, les Juifs sont répandus partout : partout ils ont des comptoirs et des synagogues : partout la Bible est ouverte, et verse aux âmes ses torrents de lumière. — Qui ne voit la puissance de cette première préparation?
2. Pour la première fois le monde est dans la paix : paix profonde qui forme, dans toute l'histoire, le plus extraordinaire des phénomènes. Sans cette paix, quelle carrière eût pu suivre l'Evangile , arrêté à tout coup devant les fureurs politiques , les haines de nations , les tumultes du champ de bataille? Sans la paix, la con-
(1) Tholuck , La doctrine du péché et du Médiateur, p. 237.
version du monde devient matériellement impossible , aussi Dieu fait apparaître son Messie au sein d'une profonde paix.
3. Enfin , pour la première fois , l'unité résout tous les peuples en un immense et universel empire. Rome, qui sera le siège de la domination du Christ, a succédé à tous les royaumes après qu'elle les a tous tour à tour absorbés. Rome est partout chez elle ; elle a sillonné de routes le monde connu; d'une extrémité à l'autre du colossal empire les communications sont devenues sûres et faciles. Rome est le centre, la vie, l'âme de l'univers. Que Dieu fasse de Rome une ville chrétienne, Rome ensuite se chargera de la conversion du monde entier.
4. Telle est la préparation matérielle de l'Evangile. — Ne l'oublions pas, elle n'enlève rien à ce que l'œuvre triomphale de Jésus-Christ a de miraculeux. Car si, en triomphant de Rome et de son universelle domination , l'Evangile s'ouvrait la voie à la conquête du monde : triompher de Rome était un éclatant miracle. Les fureurs impériales , les flots de sang , les haines atroces , les millions de martyrs, la lutte à outrance de Rome païenne contre Jésus-Christ, ne peuvent laisser aucun doute raisonnable sur cet immense miracle. Pour renverser un vaste empire avec une croix nue, sanglante, détestée, honnie, il fallait être Dieu.
Jésus-Christ s'est montré Dieu dans sa vie et sa doctrine.
I. Il y a dix-huit cents ans que l'erreur essaye , selon l'énergique expression de saint Jean « de dénouer le Christ (1) , » de rompre le lien qui unit ses deux natures en une seule personne divine. Ainsi faisaient les gnostiques, Arius, Nestorius : ainsi font les rationalistes actuels, Renan et les autres ; tous s'efforcent de faire de Jésus- Christ, un juste, un saint, un génie, un homme extraordinaire, le sage et le saint par excellence ; par excellence aussi le bienfaiteur de l'humanité. — Mais tout cela sans divinité, un grand homme, mais un homme.
Or, la vie et la parole de Jésus-Christ rendront à jamais cette prétention inadmissible, cette séparation absurde.
Jésus-Christ n'a cessé de s'affirmer Dieu, de se faire adorer comme Dieu, de vivre, de parler, d'agir, de légiférer, de menacer, de promettre en Dieu. — De là ce dilemme auxquels les finesses et les faux-fuyants n'échapperont jamais :
Ou Jésus-Christ est Dieu, ou c'est un imposteur.
II. Reste à voir si cette hypothèse de l'imposture est possible. — Sans doute elle est déjà mille fois détruite par l'auréole divine qui ceint Jésus-Christ; par le miracle ,
(1) I Joan., iv, 3.
la prophétie, les œuvres surhumaines , une préexistence et une survivance impossibles à tout autre qu'à un Dieu- Montrons néanmoins, par surcroît, qu'en Jésus-Christ tout repousse l'hypothèse de l'imposture.
1. Sa doctrine est saints. — 1° La plus divine sainteté jaillit des pages évangéliques. Tout y élève l'âme audessus d'elle-même, tout y combat ses vices, y flétrit ses défaillances, y soutient ses héroïsmes. Les enseignements de Jésus-Christ n'ont qu'un but : la sanctification de l'individu, de la famille, de la société. Les plus grands des sages de l'antiquité mêlent à leurs plus belles maximes des défaillances honteuses , des monstrueuses erreurs; Platon et Aristote comme les autres. En Jésus- Christ rien ne se dément jamais; la sainteté de sa morale ne connaît ni ombre ni mélange ; tout y élève l'humanité au plus haut sommet des vertus. — 2° L'élévation de cette doctrine n'est pas moins merveilleuse. La sagesse humaine avait pressenti les vérités naturelles, mais en les trahissant par les affirmations contradictoires. Jésus- Christ répand sur toutes une transcendante lumière. Dieu, l'âme, l'immortalité, l'avenir, la vertu, le vice, la sanction éternelle de l'un et de l'autre, l'origine et la fin des choses , toutes les questions indécises, tous les problèmes ou insolubles ou obscurcis, Jésus-Christ élucide tout avec la facilité et la sérénité d'une intelligence toujours sûre d'elle-même. Infiniment au-dessus de la sphère purement naturelle , Jésus-Christ dévoile tout un monde de vérités surnaturelles. C'est même là , c'est dans ce monde surhumain , dans cette « inaccessible lumière (1) » qu'il paraît vivre comme en une propre patrie.
(1) I ïim., vi, 16.
— 3° La fermeté. Aussi sa manière tranche-t-elle sur les méthodes philosophiques. Jamais il n'hésite, ni ne revient, ni ne se contredit, ni ne cède à la foule, ni ne condescend aux révoltes de l'esprit et du cœur. Son affirmation participe au calme et à l'absolu de la vérité éternelle.
2. Que dirons-nous de ses vertus? Oh! le magnifique ensemble ! ô perfection dont l'esprit humain n'avait pas même le type! Suivez Jésus-Christ dans sa vie entière, et dites si ce n'est pas la mystérieuse vision d'un autre monde, tant ce Saint des saints, sans jamais cesser d'être homme , est cependant divinement éloigné des hommes.
— 1° Supérieur au monde entier; il est le plus humble de tous , le plus désintéressé de tous, le plus dénué de tous. Jusqu'à l'âge de trente ans il renferme les infinies splendeurs de sa nature dans la chaumière d'un artisan. Puis, dans sa vie publique, pauvre entre les plus pauvres, « il n'a pas où reposer s.a tête (1). » — 2° Jésus- Christ, dit saint Paul, c'est « l'apparition même de la bénignité et de l'humanité (2) ; » apparition toute nouvelle sur notre terre glacée et égoïste.
3° Le prophète Isaïe avait prédit la douceur, la bénignité du Christ. « Il ne brisera pas le roseau déjà froissé; il ne soufflera pas violemment sur la mèche fumant encore (3). » Jésus est bon partout et avec tous. Sans faste, sans hauteur, sans jamais faire montre de sa dignité de prophète, de docteur et de thaumaturge, il accueille les petits enfants, il relève avec mansuétude la pauvre adultère. Où on l'implore, il va; ce qu'on lui demande, il l'accorde; la foule est indiscrète jusqu'à
(1) Matth., vin, 20.
(2) Tit., m, 4.
(3) Isaïe, xlii, 1-3.
se ruer sur lui et le presser de toutes parts, il le souffre. Les Pharisiens s'irritent de sa présence, il se retire. Ses apôtres exaspéreraient la patience elle-même par leur rusticité, leur ignorance, la dureté de leur entendement, Jésus n'a pour eux que longanimité et amour.
4° Avec lui apparaît pour la première fois l'humanité. Hors de lui l'égoïsme , l'orgueil , le mépris des autres , le culte du moi; dans la société païenne la plus atroce inhumanité , l'écrasement du petit et du faible par le puissant et le fort. C'est aux petits, c'est aux faibles que Jésus va de préférence; c'est eux qu'il défend, relève, ennoblit; c'est leur cause qu'il venge dans ses plus formidables anathèmes contre l'orgueil et la tyrannie de la force. Durant toute sa vie nous le voyons s'oublier pour ne songer qu'aux besoins et aux détresses des hommes. Il pleure sur sa patrie ingrate et condamnée; il frémit de douleur devant le sépulcre du Lazare; il réjouit de sa présence les noces qui se font à Cana. Mais c'est à la maison du deuil que nous le trouvons le plus constamment , et il semble n'user de sa divine puissance du. miracle que pour soulager les infortunes.
5° Son humilité ne se dément pas un seul instant. Il naît dans une étable; il vit de la vie de l'artisan besogneux; il ne quitte sa chaumière qu'à trente ans et pour la remplacer par des hospitalités de hasard. Il fuit l'admiration que causent sa doctrine et ses œuvres ; les louanges l'indignent, et, hors de la confession de sa divinité que toujours il exige, il repousse avec une énergie invincible les honneurs humains. Un jour la foule veut l'enlever et le proclamer roi , il lui échappe et se dérobe. Il ne semble avide que d'anéantissement et d'humiliations. Il y vit, il s'y abreuve, il meurt abîmé d'opprobres comme jamais homme n'est mort.
6° Mais toutes ces vertus si nouvelles, si surhumaines, pâlissent, s'il est possible, devant le merveilleux éclat de sa charité. Avant lui le nom même de charité était inconnu; il manquait dans les langues faute d'application dans les mœurs. Avec Jésus-Christ apparaît l'amour des hommes poussé jusqu'à son dernier héroïsme , la mort. Jésus-Christ scelle de son sang le plus extraordinaire des amours. Ce n'est pas l'homme dans le charme de son innocence , ni l'homme le payant de retour, ni l'homme daignant lui savoir gré de l'effusion de son sang; c'est d'un ingrat, d'un ennemi, d'un traître, d'un bourreau, dont il fait l'objet d'un inconcevable amour. Jésus pousse l'amour jusqu'à une limite inconnue de la terre; il embrasse un Judas, il pardonne au peuple qui le mène au supplice , sa dernière parole est une supplication pour ses bourreaux. — Tel est Jésus-Christ. *
Q'on ose bien dire que c'est là la physionomie d'un imposteur! — Or, ne l'oublions pas, si on nie que Jésus- Christ soit Dieu, il faut aller jusqu'à cette accusation monstrueuse. S'il n'est pas Dieu, lui qui se disait Dieu et se faisait adorer comme Dieu, il est imposteur! Ce juste, ce saint par excellence, c'est le plus impie des blasphémateurs! — Dieu, néanmoins, lui communique sa plus haute sagesse, sa lumière prophétique, son signe par excellence, le miracle! — C'est d'une imposture que la sainteté a jailli sur la suite des siècles. Les merveilleuses vertus qui se sont répandues dans le monde et l'ont transfiguré sont nées d'une abominable imposture! — Voilà l'abîme d'absurdités et de contradictions monstrueuses où l'on tombe pour nier la divinité de Jésus-Christ.
Jésus- Christ s'est montré Dieu dans le miracle de sa résurrection.
I. Force décisive de cette preuve. — Entre Dieu et l'homme, les œuvres de Dieu et les œuvres de l'homme, c'est la mort qui décide. L'homme meurt, Dieu ne meurt pas. — Si grand, si puissant, si illustre qu'il soit, l'homme meurt. Sa puissance se brise à sa tombe ; son influence s'évanouit; presque toujours ses œuvres tombent, mais toujours l'amour expire, l'indifférence s'étend, la tombe est froide. — Dieu seul ne meurt point : et si un Dieu-Homme veut mourir dans une ineffable idée de solidarité et d'amour, il ne demeurera pas la proie vulgaire de cette mort à laquelle il a permis de l'effleurer un moment. Un Homme-Dieu ressuscite, et cette résurrection glorieuse est le signe suprême qu'il donne de sa divinité.
Aussi Jésus-Christ présentait-il sa résurrection comme la grande preuve qu'il était Dieu. « J'ai, disait-il, le pouvoir de donner et de reprendre ma vie (1). » « Détruisez ce temple et dans trois jours je le rebâtirai (2). » Lui demande-t-on un prodige, il renvoie ses détracteurs au miracle de sa résurrection (3).
Ce fut, en effet, le suprême miracle, et le monde n'a cessé de voir dans la résurrection de Jésus-Christ l'ar-
(1) Ev. Joan., x, 18.
(2) Matth., xxvi, 61.
(3) Matth., xii, 39.
gument sans réplique de sa divinité. « Si le Christ, disaient les apôtres, n'est pas ressuscité, notre foi est vaine (1), » tout s'écroule, le christianisme est un mensonge, tout est chimère dans l'œuvre de la rédemption (2).
II. La résurrection invinciblement prouvée. — Plus cette preuve était décisive, plus Dieu voulut la mettre en pleine et invincible lumière; de telle sorte que tous, amis et ennemis, chrétiens, hérétiques, juifs, païens, fussent obligés à une même confession par la force d'une même divine évidence.
1. C'est avant tout la mort de Jésus-Christ qui fut universellement et officiellement constatée. La Providence réunit autour de cette mort sacrée des témoins de toute sorte. — Jérusalem entière a suivi les horribles tortures de la Victime et assisté à son agonie (3). — La multitude a vu le soldat percer le cœur de sa lance , et le percer si profondément que l'eau s'échappe avec le dernier jet de sang (4). — Un des hauts personnages de la nation , Joseph d'Arimathie , va demander officiellement le cadavre à Pilate (5). — Quand on brise les jambes des deux larrons pour les achever, la mort de Jésus est déjà si constatée que ce supplice est jugé inutile (6). Cependant, par surcroît de précaution, c'est alors que le
(1) I Corinth., xv, 17.
(2) I Corinth., xv, 19.
(3) Luc, xxiv, 35, 48.
(4) Ev. Joan., xix, 34.
(5) Luc, xxni, ^2.
(6) Ev. Joan., xix, 33.
soldat perce le Cadavre au cœur. — Devant les témoins, restés autant qu'ils l'ont voulu au Calvaire , on détache le corps du Sauveur; on le serre fortement dans les bandelettes, on le couvre d'une grande quantité d'aromates, et on le renferme dans le sépulcre (1). Le sépulcre est fermé par une pierre énorme , et le sceau public y est ausssitôt apposé. En tous ces soins nous voyons agir autant les ennemis acharnés que les amis de Jésus , et les pouvoirs publics ont eu leur large part dans le drame entier de la mort et de la sépulture (2).
2. Trois jours après, selon ses constantes prophéties, Jésus-Christ paraît plein de vie daus Jérusalem , dans la Judée, dans la Galilée; il parle, il enseigne, il fait de nouveaux miracles , il achève de développer sa doctrine, il donne ses instructions dernières. C'est devant des témoins nombreux , plusieurs fois devant une foule entière, que Jésus-Christ se montre, parle et agit. — C'est, non point dans des apparitions furtives, mais durant quarante jours, que l'Homme-Dieu se donne ainsi à voir, à toucher, à entendre, à adorer (3).
3. Suspectons tant qu'il nous plaira les témoins , impossible à nous de trouver comment, s'ils l'eussent voulu, ils eussent pu mentir. — Pouvaient-ils enlever le corps gardé sous le sceau, sous la pierre, sous la vigilance des sentinelles? — Pouvaient-ils obliger au silence toute l'élite de la nation? Est-ce eux qui pouvaient la réduire au plus misérable expédient, qui fut de corrompre les gardes du tombeau avec de l'argent?
(1) Ev. Joan., xix, 40.
(2) Matth., xxvii, 62-66.
(3) I Corinth., xv. — Matth., xxvm, 17-20. — Luc, xxiv, 6, 36. — Joan., xx, 26 ; xxi , 2.
Les Juifs devant le fait de la résurrection, devant la foule des témoignages , n'ont d'autres ressources que suborner les soldats : donc ils avouent (l) ! — Les témoins pouvaient-ils en invoquant la résurrection convertir plusieurs milliers de juifs, si le miracle de la résurrection de Jésus-Christ n'avait pas été dûment constaté?
4. Mais ces témoins eux-mêmes, qui, à Jérusalem, en face du Sanhédrin , devant le pouvoir public , devant les coupables et les bourreaux, prêchent la résurrection, comment et pourquoi la prêchent-ils? Si elle est vraie : tout est fini et il est inutile d'argumenter davantage : mais si elle est fausse et qu'ils trompent, qui saura expliquer une aussi incompréhensible folie? Trompés par un imposteur, trompés dans toutes leurs espérances, trompés et abandonnés sans ressource, ils courent à la mort pour le plaisir d'accréditer une imposture qui les humilie et les ruine.
5. A leur suite des milliers de témoins croient la même résurrection et affrontent les mêmes supplices et la même mort, et cela pour la même grossière imposture!
6. Mais voici que, au nom de cette résurrection et pour la prouver, ils remplissent de miracles Jérusalem , la Judée, l'Orient, l'Occident, le monde! Et il pourrait (2) être que cette effusion de la toute-puissance divine jaillisse d'une imposture et se répande pour la mieux établir !
7. Puis, étudions de près ces premiers témoins qui affrontent ainsi tous les dangers, subissent tous les martyres, pour témoigner de la résurrection de Jésus-Christ. Ce sont des héros, ce sont des justes, ce sont des saints.
(1) Matth., xxvm, 12.
(2) Marc, xvi , 20.
— Étaient-ils crédules ? Non : nous les trouvons d'abord d'une défiance sans mesure. Il leur faut des manifestations sans nombre, des preuves continuelles, pour affermir une foi qui semble sans cesse prête à leur échapper (1). — Mais quand ces preuves les ont enfin pénétrés à fond, nous les voyons aussi assurés qu'ils étaient chancelants, aussi intrépides qu'ils étaient pusillanimes, nous donnant ainsi la double garantie de leur incrédulité et de leur foi (2).
8. L'attitude des incrédules et des ennemis achève de prouver invinciblement le fait de la résurrection. — Les ennemis ce sont les juifs. Quand les soldats gardiens du sépulcre vont, terrifiés de l'apparition de l'Ange, leur affirmer la résurrection, les juifs semblent plus convaincus encore que ces témoins. Ils ne nient, ni ne contestent; ils cherchent, dans un absurde mensonge, à échapper au terrible démenti que leur donne ce miraculeux événement. Ils persuadent, avec de l'argent, aux soldats de dire partout que le Corps a été enlevé pendant leur sommeil. Enlevé sans bruit! enlevé quand une énorme pierre recouvrait le sépulcre! quand les sceaux n'avaient pas été brisés ! quand cet enlèvement supposait un déploiement de force considérable! quand les apôtres, les ravisseurs supposés, fuyaient lâchement et se tenaient cachés! quand, au lieu de poursuivre les gardes comme' négligents ou complices, on leur donne de l'argent! — Un peu après, quand les apôtres prêchent la résurrection, en appellent à la foule, convertissent les juifs par milliers, opèrent au nom de cette résurrection les plus éclatants miracles : que font les
(1) Marc, xvi, 13-15. —Luc, xxiv, 11, 41. — Joan., xxi, 25. (2)Act. m, 15; iv, 10, 19,20; v, 29.
prêtres, les pharisiens, les scribes? Ils n'osent nier un seul instant. Faire taire les apôtres , faire cesser leurs miracles, étouffer les témoins dans leur sang : voilà à quoi se bornent le plan et le pouvoir de la nation déicide. Qu'elle n'ait pu nier, voilà qui est décisif.
9. L'impuissance des incrédules, l'incroyable inanité de leurs efforts doit faire tomber les derniers doutes et fixer les dernières hésitations. — Pour les uns les apôtres sont d'adroits filous; pour les autres, pour Renan, ce sont des rêveurs, des sentimentalistes, des hallucinés, qui d'un rêve d'imagination ont fini par faire une réalité. Absurdité chez les uns et les autres de nos incrédules.
Prétendre que la mort de Jésus s'était accomplie sans publicité et sans bruit; que, le déicide accompli , Jérusalem était rentrée dans le silence et l'oubli, et que à la faveur de cet universel oubli le corps avait pu être soustrait, la résurrection inventée, annoncée, prêchée , crue partout et dans tous les siècles : c'est cyniquement falsifier l'histoire , et non moins cyniquement se moquer du sens commun. En réalité le drame du Calvaire et la mort de Jésus eurent dans Jérusalem un immense retentissement. Plus encore que sa vie la mort de Jésus-Christ fut accompagnée de prodiges extraordinaires. D'épaisses ténèbres se répandent (1); Jésus mourant pousse un cri si éclatant que le centurion confesse sa divinité ; le voile du temple se déchire , les rochers se fendent miraculeusement (2), les tombeaux s'ouvrent et plusieurs morts apparaissent dans la ville sainte. L'effet de ces prodiges
(1) Aucune éclipse n'était possible à cette date. Des auteurs païens en parlent comme témoins, Phlégon et Thallus. Rome avait consigné ce fait extraordinaire dans ses registres publics.
(2) Ainsi que l'attestent les savants les plus distingués.
se conçoit aisément. Les soldats romains confessent que Jésus est Dieu (1); la multitude descend du Calvaire en se frappant la poitrine (2) et en faisant la même confession. Et si ce repentir 'fut public , la perversité des obstinés ne le fat pas moins. Eux achevèrent de donner à cette mort et à cette résurrection tout son divin éclat par les précautions officielles qu'ils multipliaient afin d'en atténuer l'effet. Ce qui restera à jamais impossible c'est d'admettre, dans de telles circonstances, un enlèvement furtif du corps et une violation du Sépulcre.
Maintenant quand Renan transfigure les Apôtres en idéalistes passionnés, il ne ment pas moins audacieusement à tous les documents historiques. Une circonstance détruit à elle seule tout son échafaudage de fantaisies : les apôtres furent incrédules, obstinément incrédules, et cette incrédulité ne fut vaincue que peu à peu , à mesure que la vue de Jésus plein de vie leur arrachait l'étrange bandeau qui leur couvrait les yeux et le cœur. Froids , chancelants, rebelles, ce n'est que l'invincible évidence de la résurrection qui les rend ensuite passionnés pour elle et ardents jusqu'à la mort à la prêcher.
(1) Matth., xvn, 54.
(2) Id., id.
Le mystère de l'Incarnation.
Si jamais question fut profonde c'est celle-ci : Pourquoi Dieu s'est-il fait Homme? Si jamais doctrine fut divine, c'est bien la doctrine de V Incarnation .
Renfermons-nous dans ces deux points : 1° le Pourquoi, 2° le Comment de l'Incarnation. Cherchons les raisons qui ont persuadé au Fils de Dieu « de descendre du ciel, de s'incarner. » — Puis, nous approchant d'un si haut mystère, efforçons-nous d'en bien connaître les divines notions.
Jésus-Christ étudié dans les fruits de son Incarnation.
I. L'incarnation glorifie Dieu infiniment. — Dans la même œuvre Dieu a poursuivi et atteint deux buts. Il a uni étroitement sa gloire au salut de l'homme ; la même incarnation qui le glorifiait dans une plénitude et avec une perfection sans borne, nous procura à nousmêmes le plus magnifique salut.
1. Telle est la sublimité du culte rendu à Dieu par l'Incarnation qu'il est impossible à une langue humaine de l'exprimer. Le Verbe, le Fils de Dieu, en se faisant homme devient capable de prier, d'adorer, de s'humilier, de s'anéantir, de s'offrir en sacrifice d'adoration : il peut louer Dieu et le remercier de ses bienfaits. D'autre part, étant Dieu, il fait tout cela avec une perfection infinie. L'ineffable mystère de l'union des deux natures en une personne unique nous fait arriver à ce résultat sublime : c'est un Dieu qui prie, qui adore, qui rend grâces , qui offre un sacrifice. Sa prière est une prière infinie; son adoration a une valeur et renferme des hommages infinis. 0 magnificence! 0 prodige ineffable! Le culte divin est organisé, présidé, accompli par un Dieu! Jésus-Christ est le Prêtre-Dieu , le Pontife universel ; c'est lui qui résume en soi-même la création tout entière, l'exalte, la divinise, lui prête sa voix, lui communique sa perfection. Le seul hommage digne d'une Majesté infinie doit être infini : tel sera l'hommage que lui rendra éternellement l'Homme-Dieu.
2. L'Homme-Dieu, fût-il seul dans le silence et la solitude des mondes , Dieu recevrait de lui la gloire dans une plénitude absolue. — Ne négligeons pas néanmoins le surcroît d'honneurs que la famille innombrable de l'Homme-Dieu lui rend et lui rendra à travers tous les siècles. Dire d'un triomphateur qu'il traîne à son char une armée de rois ; dire d'un monarque qu'il n'est servi que par des princes : c'est, d'un mot, donner la plus haute idée possible de leur élévation et de leur gloire. Telle est la gloire accidentelle et de surcroît que l'Incarnation procure à Dieu. Jésus-Christ remplit de sa divinité la création tout entière. Par lui l'ange et l'homme sont élevés à un état surnaturel et divin ;
ils franchissent les limites de leur frêle et étroite nature , ils sont des êtres divins , les voici devenus « des dieux (1). » En Jésus-Christ ils peuvent rendre à Dieu des hommages suréminents. Leur voix pénètre le ciel, leur prière touche le Très-Haut ; tel est le charme dont la grâce habituelle revêt la nature humaine , tel est l'amour qui suit ce charme, que Dieu, dans l'Ecriture , nomme la nature humaine « sa fille et sa bien-aimée (2). »
Un seul ange , un seul homme , élevé par Jésus-Christ à la dignité surnaturelle, serait capable de glorifier Dieu excellemment; jugeons de ce que la multitude des anges, l'innombrable multitude des saints, lui procurera d'honneurs. Le résultat magnifique de l'Incarnation aura donc été de multiplier à l'infini les adorateurs de Dieu, adorateurs si élevés , si nobles , si divins , que la majesté du Très-Haut se complaira éternellement dans leurs hommages.
3. L'Incarnation a magnifiquement manifesté Dieu. Dieu , par le fait seul que son Fils est descendu sur la terre, s'est incarné, a vécu, a souffert, est mort, est ressuscité, est monté aux cieux, est assis à sa droite, Dieu a révélé ses perfections et ses attributs bien plus excellemment que dans la création. — 1° Rien ne fait connaître autant sa Puissance. Dans l'Incarnation Dieu rapproche les extrêmes, franchit d'incommensurables distances, renverse les obstacles les plus invincibles. Mesurez l'abîme qui sépare ces deux termes verbum caro !
2° L'Incarnation fait apparaître la Majesté de Dieu. Telle est cette majesté, telles sont les exigences infinies de cette gloire , que les honneurs que lui rend un Homme-
(1) Psaume lxxxi, 6.
(2) Cant.Cant., v, 2;irf., n, 10.
LE MYSTÈRE DE L'iNGARNATION. 213
Dieu, un Dieu-Pontife, sont seuls dignes d'elle, et seuls agréés. — 3° Par l'Incarnation la Sainteté de Dieu se révèle à nous merveilleusement. Jésus-Christ, c'est Dieu lui-même, Dieu agissant corporellement. Nous pouvons donc désormais contempler la sainteté à sa source. En Jésus-Christ Dieu nous inonde pour ainsi parler de sa sainteté. — 4° Sa Bonté ne se révèle pas avec moins de splendeur. N'est-ce pas même cette bonté qui fait le fond unique de ce grand mystère? Ne faut-il pas toujours revenir à ce mot de saint Jean : « Dieu a tant aimé le monde, qu'il lui a livré son Fils unique (1) ; » et cet autre mot de saint Paul : « Dieu m'a aimé jusqu'à se livrer lui-même pour moi (2) !» — 5° C'est la « multiforme Sagesse (3) » de Dieu qui seule a pu concevoir et exécuter un plan aussi divinement extraordinaire. — 6° Enfin la Justice fait dans l'Incarnation sa plus formidable apparition. Qu'est-ce que le châtiment du paradis terrestre , le déluge , le feu de Sodome , les maux multiples de l'humanité , qu'est-ce même que l'enfer au prix d'un Homme-Dieu « broyé pour nos crimes (4), » écrasé sous la divine vengeance , expirant sur une croix?
IL L'Incarnation sauve l'homme magnifiquement. — Elle lui apporte la délivrance de ses maux et la possession divine de ses biens véritables.
Que nous considérions Y individu, la, famille, la société : les motifs pour lesquels Dieu nous envoie son Fils et les
(1) Ev. Joan., m, 16.
(2) Galat., ii, 20.
(3) Ephes., m, 10.
(4) Isaïe, xliii, 5.
résultats obtenus par cette divine ambassade nous frapperont d'admiration et de reconnaissance.
1. Pour V homme. L'Incarnation a répandu sur l'humanité les immenses bienfaits que voici.
Premièrement elle a rapproché l'homme de Dieu. — Depuis la chute au paradis terrestre quatre obstacles formidables, quatre abîmes, se sont creusés entre l'homme et Dieu. 1° L'homme est tombé dans l'aveuglement; il a perdu la connaissance de la plupart des vérités saintes : il ne sait plus même le chemin qui le ramènerait à Dieu. Le Dieu véritable a disparu de son regard trompé, et à sa place, des divinités immondes ou extravagantes ravissent son culte et souillent ses autels. Dans le domaine même des vérités naturelles l'homme n'a plus conservé que des débris informes et maculés. Quant aux lumières surnaturelles son péché les lui a ravies entièrement. Qui dissipera cette nuit épaisse où l'homme gît sans espoir? Dieu. Le Verbe, la vérité éternelle, la splendeur de l'éternelle lumière, viendra clans notre nuit ténébreuse et en dissipera l'horreur (1). Dieu se donnera à connaître, Dieu fera à l'homme la plus riche et la plus complète révélation. « Il lui enseignera toute vérité (2), » il le fera pénétrer dans les secrets de la nature divine , il lui apprendra le chemin de la vie, il illuminera sa route toute entière, et l'homme, sortant de ses illusions et de ses erreurs séculaires, retrouvera enfin le Dieu dont il avait perdu la notion. — 2° L'homme qui a perdu cette notion, a néanmoins conservé tellement l'idée de Dieu , que c'est cette idée
(1) Evang. S. Jean , i.
(2 Ev. Joan., xvi, 13.
même qui le torlure et le désespère. L'homme a peur de Dieu ; il le fuit , comme aux jours de l'Eden. Il ne craint rien tant que de le voir. En pleine révélation judaïque cette terreur fait pousser aux saints ce cri : « Je mourrai, car j'ai vu Dieu! » Dans la société païenne l'homme affolé de cette mystérieuse terreur fait couler le sang humain dans d'abominables sacrifices, croyant ainsi apaiser une divinité dont il sent la colère et dont il cherche à fuir la vengeance. Comment Dieu rassurera-t-il ce malheureux fugitif, ce Caïn qui ne peut plus croire ni à la bonté, ni au pardon, ni à l'amour? Dieu se rapprochera de l'homme avec une mansuétude et une bénignité infinies. Ce sera un enfant, un ami, un père. Non seulement Dieu se fera le semblable de l'homme mais il se mettra au-dessous de lui , sous des dehors plus frêles , dans un état plus inoffensif. L'homme fuyait Dieu, terrifié par sa grandeur et sa colère; dans l'Incarnation il n'a plus sous ses yeux et dans ses bras qu'un ami, un frère, insatiable d'amour, incapable même déjuger ses torts, bien loin de les punir. — 3° Troisième éloignemeut de l'homme pour Dieu : l'homme a cessé de goûter Dieu, d'aspirer à Dieu. « N'ayant plus l'espérance, dit saint Paul, ils se sont livrés à des impuretés de toutes sortes (1). » Tout entiers aux jouissances grossières d'ici-bas, les hommes n'avaient plus ni un regard , ni un désir vers des destinées supérieures. Et c'est pour relever l'homme de ce dégradant matérialisme , pour lui montrer, dans une béatitude divine et éternelle, la seule fin digne de lui, que le Fils de Dieu, « descendu du ciel, » est venu sur la terre lui révéler ce ciel, cette patrie , cette conquête glorieuse , joie unique et unique ambition de l'humanité. — 4° Enfin le
(1) Ephes., iv, 19.
dernier abîme qui sépare l'homme de Dieu, est le plus profond et le plus désespéré ; l'homme n'aime pas Dieu. Le cœur de l'homme, fasciné par les objets terrestres, dégradé par des affections infimes , étourdi par les sollicitudes et le tumulte des passions, est devenu incapable d'un aussi noble et aussi divin amour. D'ailleurs ne connaissant plus Dieu comment le pourrait-il aimer? C'est pour réveiller cet amour endormi que Dieu s'est incarné. « Je viendrai, dit-il, et je le réveillerai de son sommeil (1). » Dieu et homme tout ensemble , Jésus-Christ ravit notre cœur par le charme infini de sa nature divine, et par les grâces les plus exquises de sa nature humaine. Devenu « le plus beau des enfants des hommes (2), » ajoutant à la puissance de la beauté, la force du dévouement, l'entraînement d'un héroïsme poussé jusqu'à la mort, Jésus-Christ « élevé sur la croix a attiré tout à lui, il a triomphé de l'insensibilité grossière de notre cœur. Deuxièmement, l'Incarnation sauve l'homme de tous ses maux. — 1° Les maux de la vie présente. Qu'ils nous sont terribles ! c'est le péché ; c'est la suite du péché ; c'est la douleur ; c'est la mort. — Le péché nous fait maudire de Dieu et chasser ignominieusement de sa présence. Jésus-Christ a eu le pouvoir de nous le faire pardonner, et de nous rouvrir l'accès perdu auprès de la Majesté divine; ce pardon est d'une inépuisable abondance, puisqu'il s'étend au péché originel et à la multitude de nos péchés actuels. Ce pardon est d'une merveilleuse facilité; un regret, une promesse, et l'absolution par Jésus- Christ efface tout et fait tout oublier. — 2° Le péché a pour effet propre de corrompre, de briser le vase qui le
(1) Ev. Joan., xi, 11. (2)Psal., xliv, 3.
LE MYSTÈRE DE i/lNCARNATION. 217
renferme. Par lui nous sommes tombés dans une ignorance et un aveuglement profonds. Jésus-Christ par ses enseignements, ceux de ses apôtres, l'enseignement infaillible, l'ardente prédication de son Église, les inspirations incessantes de son Saint-Esprit, nous fournit un continuel remède aux ténèbres où nous plonge le péché. Avec l'aveuglement de l'esprit le péché a causé en nous le brisement de la volonté. C'est cette volonté affaiblie, chancelante , mobile et incertaine que Jésus-Christ fixe par sa législation, soutient par ses exemples, retrempe par sa grâce. Une troisième suite du péché est, en nous , l'action corrosive de la concupiscence. Toutes les passions sont en nous bouillonnantes , et notre âme a perdu la domination souveraine sur ce peuple grossier et en révolte. Jésus-Christ vient nous aider à le dompter, et pour cela nous a dispensé les plus divins secours : sacrements, prière, messe, communion, etc. Une autre suite terrible du péché est l'empire qu'il fait prendre au démon sur tout notre être. Jésus-Christ seul a pu triompher de ce « fort armé (1), » lui enlever ses dépouilles qui sont nos âmes, et l'enchaîner impuissant à nos pieds. — 3° Tout péché a pour expiation naturelle et nécessaire la douleur. Aussi la vie humaine, en même temps qu'elle est pécheresse, est vouée à la douleur. La douleur nous poursuit du berceau à la tombe, nous couvre de sanglantes blessures et ne cesse de ravager, tantôt notre âme, tantôt notre corps. Jésus-Christ nous l'enlève- t-il? Non, il fait mieux, il la transforme en richesse, en bénédiction et en triomphe. Ses douleurs divines adoucissent merveilleusement les nôtres, ses triomphes nous prédisent nos futurs triomphes ; transfigurées par la grâce , les
(1) Matth., xii, 29.
douleurs humaines sont les semences d'une éternelle moisson de gloire. — 4° Enfin, si « la mort est la solde du péché, » en mourant pour nous Jésus-Christ a fait de notre mort, si désespérée et si affreuse sans lui, une action sainte, noble, héroïque, un combat illustre, un holocauste divin, une opulente victoire. Telle est, par Jésus-Christ, notre délivrance de nos maux d'ici-bas.
Celle de nos maux éternels n'est pas moins magnifique. En expiant pour nous Jésus-Christ a fermé l'enfer. En se faisant notre « frère » et notre protecteur, Jésus-Christ nous défend contre les rigueurs du jugement. En offrant au ciel son mystérieux holocauste , et en présentant ses plaies au regard apaisé et attendri du Très-Haut, Jésus- Christ prépare sans cesse à nos âmes un accès facile auprès du cœur de « notre Père qui est dans les cieux (1). »
Troisièmement, l'Incarnation enrichit l'homme de toutes sortes de bie?is. — 1° L'Incarnation nous donne le bien par excellence, le bien qui surpasse toute attente et tout mérite, et que saint Paul appelle le « don inénarrable de Dieu (2) , » Notre Seigneur Jésus-Christ. Que Dieu nous ait envoyé son Fils, que ce Fils soit venu vivre avec nous , mourir et ressusciter pour nous , que pour nous il siège « à la droite de la grandeur divine dans les cieux (3) ; » voilà le principe d'une immense gloire , l'inépuisable source de tous les biens. « Car, dit saint Paul , Dieu nous ayant donné son Fils , comment en ce Fils ne nous donnerait-il ensuite tout le reste (4)? » — 2° L'éminence de ce don est rehaussée encore par le mode
(l)Matth., y..
(2) II Cor., ix, 15.
(3) Hebr., via, i.
(4) Rom., via, 32.
selon lequel il nous est accordé. Le Fils de Dieu est en toute réalité le Fils de V homme : il est nôtre. Par l'Incarnation Dieu se fait notre semblable, « l'os de nos os et la chair de notre chair. » « Il participe à tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons (1). » « Sauf le péché il est deveuu en tout semblable à nous (2). » Et afin que cette communauté soit plus parfaite et cette consanguinité plus complètement manifestée , il partage notre amère existence, boit au torrent de nos douleurs, « prend sur lui nos infirmités (3), » et « goûte (4) » notre mort. « Par là , dit l'Apôtre, il devient puissant à nous consoler dans nos douleurs, » « ayant lui-même été éprouvé par toutes à la fois (5). » — 3° Le résultat de cette bienheureuse alliance est sublime comme cette alliance elle-même. Au contact de la divinité la nature humaine, non-seulement est purifiée de toutes ses souillures , mais est élevée à une grandeur divine. De Dieu la divinité s'écoule sur Jésus-Christ et de Jésus-Christ sur nous, de sorte que par la grâce qui a sa source en lui, nous sommes rendus participants de la nature divine, consortes divinas naturx (6). Nous devenons des êtres divins, nous sommes faits « dieux. » — 4° De là, une série magnifique de nouveaux biens. Cet état sublime d'êtres divins appelle des moyens également divins, et ces moyens nous sont donnés par l'Incarnation avec une profusion inexprimable. Vertus infuses , vertus théologales , vertus morales, dons du Saint-Esprit, béatitudes, lumières et révélations, sacrements, et, entre tous, la
(1) Hebr., n, 14.
(2) Hebr., iv, 15.
(3) Isaïe, lui, 4.
(4) Hebr., n , 9.
(5) Hebr., rv, 15.
(6)IIPetr.,i, 4.
220 CHAP1TKE XIII.
très divine Eucharistie. La lumière , la grâce , la gloire , la sainteté débordent de toutes parts pour nous inonder.
— Ainsi notre réhabilitation par Jésus-Christ nous élève à plus d'honneurs et nous fait jouir de plus de biens que ne nous en avait procurés notre création première.
2. Pour la famille. Jésus-Christ est le restaurateur, le fondateur de la famille. — Il la trouve gisante dans le sang et la boue; elle n'est plus, après les monstrueuses dévastations du paganisme, qu'une ruine déshonorée. Jésus-Christ en ressuscite et en purifie un à un tous les éléments. Jésus-Christ est le Sauveur véritable et unique de la famille; en lui seul elle trouve sa noblesse, sa force, sa fécondité. — 1° Remarquons-le d'abord, comme Dieu Jésus-Christ est, dès l'origine du monde, le Créateur de la famille. C'est Lui qui la fonde en Adam et la fonde dans le mariage, type primordial auquel la familles era toujours ramenée. Il la fonde une seconde fois comme Hotnme-Dieu. Il naît d'une vierge ; mais le très véritable mariage de cette Vierge avec saint Joseph n'en fonde pas moins la famille, la sainte Famille par excellence, dont toutes les autres devront être la parfaite image. — 2° Jésus Christ est le législateur souverain de la famille, et c'est là pour elle le second bienfait. Il l'établit sur trois grandes lois : la loi de l'indissolubilité qui en empêche la honteuse dissolution ; la loi de la charité mutuelle qui y introduit la patience et le support et la protège contre le choc terrible des défauts et des vices ; la loi du respect qui y maintient l'ordre , y garantit le fonctionnement harmonieux, y rend impossibles de désastreuses révoltes.
— 3° Enfin Jésus-Christ est le Consécrateur de la famille, lorsqu'il établit le contrat conj ugal sur le sacrement comme sur son unique base , si bien qu'entre chrétiens, là où il n'y aura pas de sacrement, le mariage n'existera pas.
LE MYSTÈRE DE i/lNCARNATION. 221
3. Pour la société. Nous l'avons vu en traitant de la Divinité de Jésus-Christ , nous le verrons plus en détail encore en étudiant l'Église , Jésus-Christ a causé dans le monde une immense et toute extraordinaire révolution. Or, cette révolution a été pour le monde un inappréciable bienfait. — 1° A une effroyable corruption qui souillait le monde païen tout entier , Jésus-Christ a fait succéder le respect de soi et d'autrui , dans la pratique d'une chasteté héroïque et d'une virginité plus héroïque encore. — 2° A la cruauté qui livrait aux tortures et à la mort les vaincus et les faibles, Jésus-Christ a substitué l'humanité qui épargne , le droit des gens qui respecte, la compassion qui soulage , la miséricorde qui fait grâce, l'aumône qui partage, la fraternité qui unit. — 3° Les pouvoirs publics étaient sans mesure dans leur tyrannie, les révoltes sans pitié dans leurs représailles : Jésus- Christ amène la modération de ceux-là, et intercepte la route à celles-ci. — 4° Les deux tiers du genre humain étaient foulés et écrasés par une minorité maîtresse de la force : Jésus-Christ délivre ces innombrables victimes et en fait les citoyens libres et respectés. — 5° Un épouvantable esclavage ensanglantait et abrutissait d'innombrables multitudes : Jésus-Christ, peu à peu, sans secousse, sans révolution violente, par la vertu douce et graduée de sa doctrine, relève l'esclave et persuade à son maître d'en faire un serviteur et un ami (1). — 6° Jésus-Christ créa partout le service du pauvre, ouvrant pour lui tous les asiles, et suscitant tous les héroïsmes de la charité. — 7° Jésus-Christ, par la virginité, par le mariage et sa législation , par les œuvres , par les dévouements, par les vertus, releva magnifiquement la
(1) Lire l'admirable Épitre de saint Paul à Philémon.
femme dégradée sous l'étreinte du paganisme , et l'associa comme indispensable élément à la vie entière des sociétés modernes. Perdue depuis Eve, la femme occupa en Marie le plus beau trône après le trône de Dieu.
Telle est l'œuvre multiple et magnifique pour laquelle Dieu daigna nous envoyer son Fils. Ayant contemplé l'œuvre, étudions maintenant le divin Ouvrier (1).
Jésus-Christ étudié dans sa divine Personne.
I. C'est le Fils de Dieu qui s'est incarné. — Un Dieu est venu sur la terre : Jésus-Christ est Dieu : sa vie, ses miracles , sa doctrine , son œuvre , sa résurrection , son Église sont d'un Dieu : mais laquelle des trois Personnes divines s'est incarnée? Grâce aux lumières révélées nous connaissons Dieu, nous savons que un en essence, il y a en ce Dieu unique trois personnes distinctes; le Père, le Fils, le Saint-Esprit. Dieu est Père, il engendre éternellement un Fils égal et consubstantiel , son Verbe, son image , sa splendeur infinie. Du Père et du Fils à la fois procède la troisième Personne, l'Esprit-Saint, le lien, l'amour du Père et du Fils.
1. Or, des trois divines Personnes, laquelle est venue sur la terre et s'est incarnée? Nous n'écouterons pas
(1) Le sublime théologien de l'Incarnation est saint Paul. — Nous avons essayé de pénétrer sa céleste doctrine dans notre Livre : Saint Paul étudié, tom. I, p. 99. — Après saint Paul lire saint Thomas d'Aquin, III P., q. 1 à 46 et son Opuscule de Humanitate Chrisli.
LE MYSTÈRE DE L'iNGÀRNATION. 223
longtemps l'Homme-Dieu sans l'apprendre. A chaque instant Jésus-Christ parle de son Père qui est dans les cieux. C'est de ce Père qu'il tire sa mission, ses pouvoirs , sa doctrine. C'est ce Père qui l'a envoyé , « comme mon Père, dit-il , m'a envoyé, ainsi je vous envoie (1). » Il parle de la gloire qu'il avait « dans le sein de ce Père dès avant tous les siècles (2). » Son nom est « le Fils de Dieu. » Ainsi d'ailleurs l'avaient désigné les prophètes. L'archange parle comme eux quand il annonce sa venue à la Vierge d'Israël. « Il sera appelé le Fils du Très-Haut (3). » Telle est toute la tradition catholique, tel est le langage constant des apôtres, de l'Eglise, des docteurs, des conciles. Des trois Personnes divines c'est la seconde, c'est le Fils, qui est venu nous racheter.
2. Sans doute nous n'avons pas à demander à Dieu les motifs de ce choix. — Pourtant notre faible raison peut , aidée de l'Écriture , se rendre compte des divines convenances de l'Incarnation du Fils. Le Père et le Saint- Esprit concourent à l'Incarnation, mais le Fils, seul s'incarne. — 1° C'est dans le Fils et par le Fils que Dieu a créé le monde , « et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui (4). » Dans le Verbe était donc renfermé le plan, la raison de toutes choses. — La restauration de ce monde convenait donc à l'Architecte divin qui l'avait conçu et exécuté. — 2° Il y a entre l'intelligence humaine et le Verbe intelligence infinie du Père des rapports ineffables. Nous sommes de lui , nous sommes son
(1) Ev. Joan., xx, 21.
(2) Ev. Joan., xn , 23 ; xvn , 1-
(3) Isaïe, ix, 6.
(4) Ev. Joan., i.
image, nous avons été créés à sa ressemblance; lui-même viendra donc à notre âme qui est son image; il la réparera , lui qui en est le créateur, l'illuminateur, l'exemplaire éternel. Quel autre que l'artiste retouche son œuvre dégradée et souillée? — 3° Quelle était avant tout l'œuvre de la Rédemption? Remettre l'homme trompé et aveuglé dans la pleine possession de la vérité. Le Rédempteur dira de lui : « Je suis la Vérité (1). » Or c'est le Verbe , l'Intelligence, le Fils, qui est toute vérité; c'est lui « qui parle, » Ego sum qui loquor. C'est donc lui qui viendra et illuminera le monde du plein éclat de la vérité. — 4° Que voulait Dieu encore? Réunir les hommes en famille sainte, en faire des fils d'adoption; c'est pour cette œuvre que son propre Fils nous est envoyé, daigne s'appeler « notre frère , » et devient en effet « le frère aîné au milieu d'une multitude de frères (2). »
II. Sous quels noms le Fils de Dieu nous est-il envoyé'? — 1. Ineffable devait être l'union du Fils de Dieu avec notre nature , ineffable l'œuvre de la rédemption ; le nom qui convenait sur la terre et dans le ciel au Verbe incarné devait être précieux et divin au même titre. Dieu même choisira ce nom. Dieu députe un ange pour l'apprendre à la terre : c'est le nom de Jésus. C'est le nom délicieux et sacré qui révèle le mieux sa mission, puisque Jésus signifie Sauveur. — A ce premier nom Dieu en ajoute un autre, celui de Christ. C'est le nom que les anges indiquent aux bergers de la crèche, le nom que
(1) Ev. Joan., xiv, 6.
(2) Rom., vin ,29.
LE MYSTÈRE DE i/lNCARNATION. 225
les Écritures avaient souvent donné au Messie , le nom que Jésus lui-même aimait à prendre. Les significations du mot Christ, qui veut direct , sont glorieuses et profondes , marquant les trois grands titres du Messie qui est Prêtre , Roi, Prophète. L'huile sainte consacrait cette triple dignité dont l'ensemble révèle la mission entière du Messie.
2. Jésus-Christ porte encore d'autres noms qui tous indiquent sa dignité , sa double nature , sa fonction , ses miséricordes, ses bienfaits, ses pouvoirs. — 1° Il est le Fils de Dieu, l'Emmanuel (Dieu avec nous) , l'Homme- Dieu, le Fils de l'homme. — 2° Il est l'Agneau, immolé pour nous , le Médiateur entre Dieu et la terre , le Pontife, le Prophète, le Docteur, l'Ange, le Pasteur, le Roi, le Juge. — 3° Il est la lumière, il est la pierre , la pierre angulaire, le rocher; il est la voie, la porte. L'Orient l'attendait sous le nom de l'Étoile de Jacob; un prophète l'avait nommé la tige de Jessé, la Fleur (1) à cause « des charmes divins » répandus en lui. Lui-même aimait à s'appeler la vigne (2) dont nous devons être les branches, le pasteur (3) dont nous devons former le troupeau. Saint Jean-Baptiste l'avait nommé l'Époux (4), désignant par ce mot l'étroite et mystérieuse union qui nous lie à lui. Et c'est à cette même appellation que Jésus-Christ lui-même se reporte lorsque, dans de nombreuses paraboles, il peint sous l'image de noces toute mystérieuses l'union qu'il a contractée avec la nature humaine.
(1) Tsaïe, xi, 1.
(2) Ev. Joan., xv, 1.
(3) Ev. Joan., x , 11.
(4)Ev. Joan., m, 29.
io-
III. En Jésus-Christ sont deux natures en une seule Personne divine. Étudions maintenant l'économie divine du mystère.
Tout le mystère de l'Incarnation peut être ainsi formulé : Il y a en Jésus-Christ deux natures, lanature divine et la nature humaine, et ces deux natures s'unissent ensemble pour ne former qu'une seule Personne divine. — Ainsi en Jésus-Christ sontl0 deux natures, 2° une seule Personne : Jésus-Christ est à la fois Dieu et homme; Dieu parfait, homme parfait; mais il n'y a qu'un seul Jésus- Christ. 3° Cette Personne est une Personne divine.
1. En Jésus-Christ sont deux natures. Nous savons à la fois que Jésus-Christ est Dieu et qu'il est homme. Ainsi nous est-il annoncé par les prophètes, ainsi a-t-il été montré au monde, ainsi s'est-il affirmé dans sa vie entière , ainsi a enseigné son Église , ainsi chante-t-elle dans son Credo dix-huit fois séculaire : Nous croyons en Dieu..., en Jésus-Christ son Fils unique, Notre Seigneur...., qui est descendu des deux et s'est incarné , qui a souffert, qui est mort. Cette profession de la foi catholique implique absolument les deux natures divine et humaine en Jésus-Christ. Il est, comme le professe le symbole de saint Athanase, Dieu parfait, homme parfait.
Jésus-Christ est Dieu. — Nous n'avons pas à revenir sur toutes les preuves de divinité que nous avons développées longuement dans le chapitre qui précède. Nous aurions plutôt à laisser éclater nos cœurs en admiration, en reconnaissance et en amour. « Dieu a tant aimé le monde qu'il nous a donné son Fils unique (1)! » « Dieu
(1) Ev. Joan., m, 16.
m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi (1). » « Au Roi immortel des siècles, au Dieu invisible, au seul Dieu véritable, honneur et gloire (2) ! » « Salut à notre Dieu qui siège sur le trône, salut à l'Agneau! » « Amen, bénédiction et splendeur, et sagesse, et action de grâce, et honneur, et force, et valeur à notre Dieu dans les siècles des siècles , amen (3) ! »
Dieu restait infiniment bon même en nous tenant à distance; il nous comblait encore, même en nous laissant à notre rang de créatures. Mais non! il nous a aimés « avec excès , » il a été bon sans mesure , il a voulu se mêler à nous, vivre avec nous, s'unir à nous. Et il a fait cette merveille dans un merveilleuse plénitude. Il a pris notre nature, il se l'est unie hypostatiquement, il s'est fait un avec nous. 0 .prodigieuse élévation de la nature humaine! 0 délicieuse union qui nous donne pour frère un Dieu, pour époux un Dieu, pour vie , pour gloire , pour sainteté , rédemption et salut, un Dieu; qui nous fait désormais vivre de la vie même d'un Dieu, comme ce Dieu adorable daigne vivre près de nous sur la terre de notre propre vie. Et avec la gloire et l'infinie douceur que nous procure une telle union , que dire de la puissance , de la sécurité qui nous en reviennent? Qui se portera accusateur des élus de Dieu, il est Dieu Celui qui les justifie? Qui les condamnera : voici le Christ Jésus qui est mort, bien plus qui est ressuscité, qui siège à la droite de Dieu, qui intercède pour nous (1)1 Avoir un Dieu qui soit en même temps notre
(1) Galat., ii, 20.
(2)1 Tira., i, 17.
(3) Apoc, vu, 12.
(4) Rom., vin, 33,
semblable, et « qui ne rougit pas de nous nommer ses frères ! »
Mais dans ce contact avec la nature humaine la Divinité n'a-t-elle subi aucune altération, aucune diminution , aucun abaissement? Non : Dieu est immuable, infini; il n'est susceptible d'aucun changement, d'aucun amoindrissement. Il a pris un être nouveau, un mode d'être qu'il n'avait pas avant l'Incarnation, mais cela sans subir aucun changement de sa divinité. Voyez ce soleil qui traverse un vitrail colorié et vous parvient d'azur ou de pourpre. En s'unissant cette couleur, il est resté le soleil, sans altération, sans changement et néanmoins il a pris du milieu où il s'est uni un mode d'être nouveau : il est azur, il est pourpre. Ce vitrail, opaque et obscur sans le soleil, a été par le soleil élevé jusqu'à la splendeur de l'astre qui s'est uni à lui. Ainsi, sans rien perdre de sa divinité, le Verbe a élevé notre nature jusqu'à la gloire d'une Personne divine.
Et pourquoi Jésus-Christ, pourquoi le Rédempteur, le Médiateur, devait-il être Dieu? Parce que là est tout le magnifique plan de restauration et de gloire éternellement conçu par le Très-Haut. Dieu voulait des hommages , des honneurs , un culte infinis. Quel autre qu'un Homme-Dieu pouvait le lui rendre? Une créature seule pouvait être humiliée et en prière : un Dieu seul pouvait donner à cet homme et à cette prière une valeur et des charmes infinis. — Dieu voulait pour l'holocauste qu'il exigeait à sa gloire une victime sans tache « et plus précieuse, plus élevée que les cieux. ».Où trouver cette victime dans la création? Où la trouver sinon dans la sainteté et l'élévation même d'un Dieu? — Enfin Dieu voulait de l'injure causée par le péché de l'homme une réparation surabondante. Qui la lui peut offrir sinon un
être élevé jusqu'à la hauteur et la perfection même de la Divinité?
Jésus-Christ est homme. Le Rédempteur du monde devait être créature. Pourquoi? Pour adorer, rendre grâce, supplier, il faut être créature. Pour s'immoler, expier, pleurer, souffrir, mourir, il faut être créature. Un Dieu seul ne pouvait racheter le monde : un être créé seul ne le pouvait pas davantage ; son expiation eût manqué du prix et de la perfection exigés. Dieu donc s'unira à un être créé.
Mais cet être quel sera-t-il? Ce sera V homme. Et pourquoi l'homme plutôt que l'ange? Pouvons-nous scruter assez les trésors de la sagesse divine pour connaître les raisons profondes de ce choix? Essayons. 1° Jésus- Christ dans le plan divin devait être le Médiateur universel, l'universel Pontife de gloire, le centre des mondes, qui devaient par lui être élevés jusqu'à Dieu et rendre à Dieu un hommage en quelque sorte infini. Or, l'homme seul est placé au confin des mondes, lui qui est à la fois matière par son corps et esprit 'par son âme. Voilà le centre mystérieux où le Verbe s'est placé. 2° Dieu a résolu l'élévation de la nature humaine jusqu'à lui, jusqu'à la vue et la possession de son essence. Mais entre Dieu et l'homme la chair met un abîme. Cet abîme, l'Incarnation le franchit en déifiant la chair, en la rendant par suite apte aux gloires de la vision béatifique. 3° Mais une nécessité plus pressante encore appelait l'Incarnation. Cette chair de l'homme devait une réparation à Dieu pour le crime commis de complicité avec l'âme. Cette réparation, c'était à nulle autre qu'à elle à la faire. Elle la fera, et elle la fera avec une infinie perfection quand elle sera devenue la chair d'un Homme-Dieu. 4° Enfin l'homme était l'an-
tique vaincu du paradis terrestre, c'est l'homme, qui, en Jésus-Christ, recommencera le combat, et, cette fois, le terminera par une illustre victoire.
Jésus -Christ est homme, homme parfait; il a tout ce que nous avons, il est tout ce que nous sommes, sauf le péché. Jésus-Christ a un corps, il a une âme.
— 1° Durant sa vie mortelle son corps a été soumis comme le nôtre aux souffrances que le froid, le chaud, la faim, la fatigue, etc., font endurer. — La maladie tenant de trop près aux déformations du péché, Jésus- Christ ne la pouvait subir. — Une autre différence plus profonde est l'exemption de la concupiscence qui es en l'homme déchu la suite immédiate du péché, et qui, par cette raison ne pouvait convenir à la nature humaine toute sainte et toute innocente de Jésus-Christ. Cette révolte des sens, ces troubles honteux de la chair, tout ce qui constitue en nous la concupiscence resta absolument étranger à la sainte humanité du Fils de Dieu. 2° L'âme de Jésus-Christ était en tout semblable à la nôtre , mais elle était de plus ornée des plus éminentes prérogatives. Comme la nôtre elle était sujette à la tristesse et pouvait devenir la proie de la douleur. Il le fallait pour faire naitre ces larmes expiatrices et arracher « ces cris véhéments » du repentir : cwn clamore valido. — Cette sainte âme jouit, dès le premier instant de la conception, de la plénitude de ses facultés.
— Elle fut ornée et enrichie des dons les plus excellents. La science : Jésus-Christ, sans pouvoir comme homme comprendre l'infini, possédait la plénitude du savoir, et rien ne pouvait lui être caché. — En lui « tous les trésors de la sagesse étaient renfermés. » Sans doute, il ne la manifesta que progressivement et selon les degrés de l'âge, mais il en posséda dès le
LE MYSTÈRE DE l/lNCARNA.TION. 231
premier instant le trésor tout entier. Sans doute encore il s'exprimait à la manière ordinaire, posant des questions et paraissant attendre une réponse; ou bien disant que le Fils de l'homme « ignore (1) » quand c'est un secret qu'il ne doit pas livrer au monde. Mais ces formules et d'autres semblables ne préjudicient en rien à sa toute science. — Avec la science et la sagesse Jésus- Christ possédait la plénitude de la grâce et de la sainteté. — Jouit-il , durant sa vie mortelle , de la vision intuitive? Oui, certainement. Mais afin de sauvegarder sa mission douloureusement expiatrice , Jésus -Christ priva sa sainte âme des jouissances infinies de cette pleine possession de Dieu.
De ce que Jésus-Christ est Dieu et homme tout ensemble, deux autres conséquences essentielles découlent.
Il y a en Jésus-Christ deux volontés.
11 y a en Jésus-Christ deux opérations.
Il y a deux volontés, la volonté divine et la volonté humaine. Sans cela comment Jésus-Christ eût- il été susceptible d'obéissance? Comment son immolation eûtelle été méritoire? Jésus-Christ marque clairement l'existence, la raison, le mérite de sa volonté humaine distincte, quand, en face de son épouvantable martyre, il semble en concevoir l'appréhension et l'horreur, puis ajoute : cependant, mon Père, que ce ne soit pas ma volonté, mais la vôtre qui se fasse (2). Sa volonté humaine se soumet, accepte la rédemption, et par là lui assure son mérite. — Toujours soumise à la volonté divine ,
(1) Évang. de saint Marc, xiii, 32.
(2) Matth., xxvi, 42.
la volonté humaine en Jésus-Christ n'en conservait pas moins la liberté, qui est indispensable au mérite. La grâce qui rendait l'humanité sainte impeccable, ne lui enlevait nullement cette noble liberté de toujours se déterminer au bien. — Mais, nous l'avons vu, cette libre volonté n'était pas, comme la nôtre, sujette aux contradictions de la concupiscence ni aux possibilités du péché.
Comme il y avait en Jésus-Christ deux natures, il s'ensuit qu'il y avait deux opérations. Certains actes Jésus-Christ les opérait comme homme, certains autres comme Dieu. Comme homme il pleurait et frisonnait au sépulcre de Lazare : comme Dieu il ressuscitait ce mort de quatre jours.
Jésus-Christ, l'homme parfait, l'homme in via, a. mérité. — Pour lui-même il a mérité sa résurrection , son bonheur éternel, la glorification de son nom, les hommages de l'univers. Sans doute, comme Dieu, tout cela lui appartenait : il ne l'a pas moins, comme homme, mérité.
2. En Jésus-Christ les deux natures ne font qu'une seule et unique Personne.
C'était possible, et il le fallait.
C'était possible. Malgré l'incalculable distance qui sépare l'infini du fini, Dieu de la créature, le Verbe de l'homme, rien ne répugne en soi à ce que la puissance divine rapproche et unifie ces deux extrêmes. Notre raison ne peut prononcer là-dessus aucune impossibilité, aucune contradiction, aucune absurdité. Que nous ne puissions pas comprendre : qu'importe? Comprenonsnous comment le fluide électrique s'unit au fil pour nous transmettre nos pensées? — D'ailleurs Dieu nous donne, en nous-mêmes, comme un prélude de son grand
chef-d'œuvre en Jésus-Christ. Qu'y a-t-il de plus séparé, de plus disparate que l'esprit et la matière? Cependant Dieu les unit en nous si étroitement que notre âme et notre corps ne sont qu'une personne unique.
Il le fallait. Cette double nature dans l'unité de personne importait si fort à toute l'économie du mystère, que sans cette union et cette Personne unique, ni le monde n'était racheté, ni Dieu ne recevait la gloire infinie qu'il avait résolu d'obtenir.
Aussi est-ce ce faisceau divin que les hérétiques de tous les temps ont essayé de rompre. Arius niait en Jésus-Christ la nature divine. — Nestor ias prétendait que les deux natures ne subsistaient pas dans l'unité de personne. — Eutychès niait au contraire, en unissant trop , la distinction des deux natures. — Les Monothélites ne reconnaissaient en Jésus-Christ qu'une seule volonté.
3. En Jésus-Christ les deux natures sont en une seule Personne divine. C'est le couronnement magnifique du mystère. Par l'Incarnation, la divinité n'est pas humanisée , c'est au contraire la nature humaine qui est divinisée. Jésus-Christ est Personne divine.
Déroulons les multiples et splendides conséquence de ce dogme. — 1° Jésus-Christ n'est pas le Fils adoptif, comme l'ont voulu certains hérétiques, mais bien le Fils naturel de Dieu. — 2° Jésus-Christ possédant les deux natures humaine et divine , on peut et on doit dire : Dieu a souffert, Dieu est mort. On peut et on doit lui dire : eseu, infini, tout-puissant, adorable, etc. — 3° Marie Dit véritablement Mère de Dieu. — 4° La personne de Jésus-Christ est d'une dignité infinie. — 5° Tout ce que fait Jésus-Christ comme homme aussi bien que comme Dieu doit être attribué au Fils de Dieu. Jésus-Christ
parle, agit, souffre, meurt en Dieu. — 6° Toutes les actions de Jésus-Christ sont d'une valeur infinie. — 7° Tout en Jésus-Christ est infiniment saint. — 8° Jésus- Christ tout entier est adorable.
Cette théologie nous éclaire sur plusieurs de nos principales dévotions. — Nous adorons les cinq plaies de ses membres divins.
Nous adorons son Sacré-Cœur, parce que ce cœur humain est le cœur d'une Personne divine. Il doit être adoré puisqu'il est le cœur d'un Dieu; il est aimé puisqu'il est le foyer de l'amour dont Jésus-Christ brûle pour nous; il doit être béni puisqu'il est le centre des résolutions héroïques , des dévouements inouïs , des bienfaits innombrables de l'Homme-Dieu. — Cette dévotion, dans les trois fins qu'elle se propose , s'efforce de reconnaître quelque peu et de rendre à Jésus-Christ ce que nous en avons reçu dans une plénitude infinie. Ainsi cette dévotion aime pour rendre amour pour amour; elle compatit et répare pour faire contre-poids aux outrages dont Jésus- Christ ne cesse d'être abreuvé ; elle glorifie et adore autant que les ennemis dénigrent , blasphèment et nient.
4. Quel est le rôle des trois Personnes de la Très Sainte Trinité dans V Incarnation? 1° — Quoique les trois Personnes soient en Dieu inséparables , on ne peut dire sans blasphème et hérésie, que le Père ou le Saint-Esprit se soit incarné. Le Fils seul s'est incarné. Les trois Personnes, quoique étant une seule et même Divinité, sont néanmoins distinctes , de telle sorte que le Fils n'est ni le Père ni le Saint-Esprit : quelle difficulté peut-il y avoir à admettre que le Fils s'est incarné sans que le Père et le Saint-Esprit se soient incarnés comme lui? Voici un triangle équilatéral ; qui empêche que an seul des côtés s'unisse à une autre figure? — Si le Fils seul
s'est incarné, la Trinité tout entière nous a néanmoins témoigné le même amour. Elle a déployé la même puissance , inondé le monde des mêmes grâces. En ce sens c'est la Trinité tout entière qui nous a aimés , qui a eu pitié de nous, qui nous a élus, purifiés, sanctifiés, glorifiés.
Le mystère de la Rédemption.
Dans les œuvres de Dieu « l'abîme appelle l'abîme (1 ). » Nous pensions en toucher les dernières profondeurs dans le mystère de l'Incarnation, dans ce mystère qui nous montre 'un Dieu venant vivre au milieu de nous , semblable à nous, abaissé jusqu'à nous pour nous élever jusqu'à lui. Et voici un autre abîme plus insondable encore; un abîme devant lequel l'humanité a eu plus de frissons et de vertiges et a plus reculé d'épouvante. C'est le mystère de la Rédemption. — Ici ce n'est plus seulement un Dieu fait homme, c'est un Dieu en larmes, plein de sang, couvert de meurtrissures, tombé au dernier degré de l'ignominie , « broyé pour nos crimes (CJ) , » jetant au ciel des plaintes d'une inexprimable angoisse, et ne paraissant recevoir du ciel que la malédiction et le délaissement, livré par Dieu, poursuivi par la terre entière, chassé hors de la cité, exécré de l'univers, mourant dans d'affreuses tortures entre deux scélérats sur un gibet!
(1) Ps., XLI, 8.
(2) Isaïe, lui, 5.
C'est cette croix et sur cette croix un Dieu qui expire, c'est cette extraordinaire histoire, c'est cet incompréhensible mystère qui porte à lui seul toutes les destinées du genre humam. « Pour ceux qui périssent ce Dieu mourant en croix c'est une folie : pour ceux qui se sauvent cette même croix est l'expression suprême de la sagesse et de la puissance de Dieu(l). » — Rejeter le mystère de la croix, c'est donc périr sans ressource; y adhérer par la foi, l'amour, l'adoration, l'imitation, c'est trouver dans la Victime divine la plus abondante et la plus assurée rédemption. Pourquoi? « parce qu'il a plu à Dieu de sauver les croyants par la prédication d'une folie (2) : » folie pour les incrédules; pour les fidèles révélation sublime de la sagesse et de la puissance de Dieu.
Entrant plus au cœur de cette profonde doctrine, saint Paul ajoute : Dieu pour qui tout a été fait, par qui tout a été fait, Dieu voulait amener de nombreux fils à la gloire; Il convenait que Dieu perfectionnât dans les souffrances Celui qui était V Auteur de leur salut (3).
// convenait! Quand nous aurons expliqué ce mot,
quand nous aurons montré comment un Homme-Dieu souffrant et mourant est la conception la plus profonde et la plus magnifique, nous aurons atteint le dernier fond des abîmes de ce mystère.
1° Etudions les convenances de la Rédemption; 2° Faisons-en le récit détaillé.
(1) I Corintb., i, 18.
(2) I CoriQlh., i, 21.
(3) Saint Paul aux Romains, ch. II , v. 10.
Les convenances de la Rédemption.
Il est hors de doute que l'effrayante suite des humiliations et des douleurs de l'Homme-Bieu n'était pas nécessaire à notre rédemption. Un désir, une prière, un hommage du Verbe incarné suffisait mille fois, puisque tout en Jésus-Christ a une valeur infinie. — Mais alors pourquoi cette profusion de douleurs et cette mort de la croix qui les termine? Pourquoi cette vie entière de souffrance et d'expiation? tout cela « convenait, .» dit le grand Apôtre, mais à quels titres et comment? cela « convenait, » soit que nous considérions Dieu, soit que nous considérions Y homme, soit que nous considérions Jésus-Christ.
I. Pour Dieu. La rédemption du monde par la douleur et la mort de Jésus-Christ vaut à Dieu 1° une gloire plus haute, 2° une réparation plus complète, 3° une manifestation plus saisissante de ses perfections.
1 . Une gloire plus haute. Nous avons vu que Jésus- Christ était venu fonder sur la terre le vrai culte , le culte infiniment parfait. Or, l'acte par excellence du culte c'est le sacrifice. C'est le Sacrifice qui procure à Dieu son plus sublime hommage, en proclamant que lui estl'Etre éternel, absolu, immuable, tandis que la
créature est contingente, éphémère, périssable, sortie du néant et toujours prête à y retomber. Plus la créature porte ce caractère , plus l'Etre divin apparaît dans sa perfection et sa puissance; plus la créature est le néant, plus Dieu est l'Etre. Là est toute la signification et la valeur de l'holocauste. En s'immolant, en s'effaçant, en rentrant pour ainsi dire dans le néant qui lui est propre , la créature proclame excellemment que Dieu seul est l'Être, la vie, l'éternité. — Et si au lieu d'une créature petite et chétive , c'est une créature noble, élevée, sublime, sublime jusqu'à devenir un Homme- Dieu qui s'immole, une telle immolation procurera à Dieu une gloire infinie en raison de son infinie valeur. — Dès lors ne demandons plus pourquoi le Calvaire, pourquoi la mort. Sur la croix, comme sur un mystérieux autel l'Homme-Dien s'immole en holocauste. — Cet holocauste divin il le perpétue dans l'Eucharistie à travers tous les siècles et dans tous les lieux du monde, ainsi que l'avait annoncé le prophète MalaChie(l). — Bien plus l'Ecriture en nous faisant contempler, dans le ciel, « l'Agneau immolé (2) , » nous montre que là même Jésus-Christ consomme au sein de la gloire son holocauste, du Calvaire et de l'autel.
2. Une réparation plus excellente. Un Dieu réparant l'honneur d'un Dieu! — Contemplons Jésus-Christ. C'est la nature humaine qui a outragé Dieu : c'est la nature humaine qui se présente devant Dieu, repentante, en larmes , en sang , portant sur elle la punition du péché , brisée dans l'âme par la plus amère et la plus véhémente contrition; broyée dans la chair sous les vengeresses
(1) Malac, t, H.
(2) Apoc, v, 6.
meurtrissures de la douleur. Elle a été follement orgueilleuse : la voici humiliée hors de toute mesure. Elle était révoltée et outrageusement indépendante : la voici captive , sous les chaînes , dans l'étreinte de la plus effroyable expiation. Elle était sensuelle : la voici inondée de ses larmes et de son sang. Elle s'était montrée impie : la voici pleine de soumission , de confiance , d'amour, bénissant la main qui la frappe, et donnant à Dieu avec une effusion de tendresse sa vie entière. Dieu contemple cette victime volontaire, sainte, immaculée. Par Jésus-Christ la nature humaine lui redevient aussi aimable et aussi belle qu'en Adam pécheur elle lui était devenue odieuse et repoussante.
3. Une plus magnifique manifestation des perfections divines. Elles brillent toutes au Calvaire d'un incomparable éclat. — Et d'abord la puissance. La puissance de Dieu ne remporte jamais de plus éclatants triomphes que quand elle opère sur le néant. Or, c'est avec le néant, le rien , « l'ignoble (1); » avec la chair, la chair souillée et tombée , in similitudinem carnis peccati, que Dieu relève l'humanité, sauve le monde, triomphe de l'enfer, et restaure la magnificence du ciel. En s'unissant la chair de l'homme, Dieu en fait un instrument de ses plus grandioses et de ses plus puissantes œuvres. — Par elle encore il fait apparaître sa justice dans toute son effrayante profondeur. Telle est l'exigence infinie de cette justice, telle est la malice du péché, telle aussi l'épouvantable chute de l'humanité pécheresse, qu'il faut, pour le salut de tous, qu'un Homme- Dieu soit frappé sans pitié, brisé dans toutes les douleurs d'une longue expiation, et que Dieu achève de
(1) I Corinth., i, 28.
le poursuivre et de l'ensanglanter sur une croix ! — Mais aussi quelle apparition de la Bonté divine! Ainsi, Dieu nous aimait jusqu'à livrer son propre Fils à la mort pour nous sauver 1 Ainsi ce Fils lui-même se porta à cette mort avec un invincible élan d'amour; ainsi nous avons été aimés par un Dieu jusqu'à la mort, et la mort de la croix.
II. Pour Vhomme. L'homme : 1° devait être sauvé; 2° devait être converti. Or, c'est par la douleur et la mort, c'est en se réduisant à l'état de victime que Jésus-Christ consomma ces deux grandes œuvres.
1. C'est par sa passion et sa mort qu'il sauva l'homme. — 1° Il me sauve en venant à moi, en s'unissant à moi, en partageant ma misère (1). S'il fût resté dans sa gloire, et moi gisant dans mon abjection et mon martyre , quelle union possible? quel contact ? quelle solidarité? Pour se dire « mon frère (2) » il faut partager ma vie, c'est-à-dire ma douleur; il faut surtout goûter à l'amertume de mon agonie et de ma mort (3). — 2° Pour me sauver il faut obtenir ma grâce et faire tomber des mains de la Justice les foudres toujours prêtes à me frapper. Comment y parvenir? En interposant des plaies vives, un sang qui coule, une expiation qui fléchisse et désarme. Le sang figuratif de l'Agneau désarmait en Egypte l'ange exterminateur. Le sang du véritable
(1) Isaie, un, 4.
(2) Hebr., n, 11.
(3) Hebr., n, 9.
« Agneau de Dieu » désarmera à jamais la terrible vengeance du Très-Haut (1). — 3° Mais je ne peux être sauvé que par l'expiation, et l'expiation, ainsi Dieu l'a décrété, doit être sanglante : Sine sanguinis effusione non fit remissio (2). Jésus-Christ ne me pourra donc racheter qu'au prix de ses douleurs et de son sang. — 4° Mais serai-je sauvé par le sang de Jésus-Christ, sans y mêler le mien? Les divines douleurs m'épargneront-elles toutes les miennes? et tandis qu'il sort de Jérusalem sous sa pourpre sanglante et sa couronne d'épines, y entreraije couronné de roses et vêtu de volupté? A Dieu ne plaise! L'hérésie a enseigné cette commode et impertinente doctrine, mais ce n'est pas là l'austère vérité de Dieu. Cette vérité c'est que je dois cheminer avec Jésus-Christ, par la même voie douloureuse et aboutir au même calvaire et au même tombeau (3). — 5° Dès lors l'Homme de douleurs me sauve comme modèle. En s'offrant à moi déchiré et sanglant, « l'âme triste jusqu'à la mort, » Jésus-Christ m'apprend à souffrir, me montre le sens, le but, le terme bienheureux des douleurs humaines. Sous un chef couronné d'épines je rougirais d'une couronne de roses. Je comprends que lui, conquérant le ciel avec l'arme de la croix, je ne puis y prétendre sans affronter la même lutte et remporter le même triomphe. — 6° Ainsi Jésus-Christ est-il devenu ma suprême consolation et mon unique espérance. Quand je souffre je sais qu'il saura compatir à ma souffrance. Quand la force de la douleur me pousse au désespoir, je contemple l'éternelle gloire que sa passion lui a con-
(1) Bossuet, Médit., Cène, 59° jour.
(2)Hebr., ix, 22.
(3) Coloss., n, 12.
quise et que la même passion généreusement subie me fera partager (1). — 7° Sa divine mort achève ma délivrance. Car si la douleur illumine et soutient la mienne, combien plus encore sa mort m'apprend-elle à mourir? Sans la mort de Jésus-Christ la mort n'offre qu'obscurité, terreur, désespoir. Nous ne la comprenons pas et nous ressentons pour elle un dégoût effroyable (2). De cette répulsion naîtra la lâcheté ; et malheur à l'homme, malheur au peuple qui ne sait pas mourir! Dans les sociétés où Jésus-Christ ne règne plus , où le Crucifix ne répand plus ses vivifiantes illuminations, la science delà mort est perdue; les uns meurent comme l'animal, avec une insouciance stupide, les autres, pour éviter la mort, se condamnent à toutes les lâchetés et les trahisons; les meilleurs meurent avec une vulgarité désolante ; aucun ne songe à faire de la mort l'occasion d'un transcendant héroïsme. — Ces magnificences de la mort, l'Homme-Dieu seul les a apprises à la terre. Par lui nous faisons de la mort la plus noble des expiations , le plus divin des holocaustes , la plus puissante école de toutes les verlus, la plus radieuse des espérances, la plus triomphante des conquêtes.
2. Mais sauver l'homme n'était pas pour Jésus-Christ le plus difficile, il le fallait convertir. — Or, l'homme oppose à l'amour et aux appels de Dieu quatre désespérantes résistances.
Il s'oppose 1° sa légèreté. Les mille riens terrestres le captivent, il est emporté sans réflexion dans le tourbillon de la vie, et « Dieu n'est plus devant son regard (3). »
(1) Hebr., xn, 2.
(2) II Cor., v, 4. — Hebr., u, 15.
(3) Psal., x, S.
C'est pour arrêter ce fugitif et le fixer par quelque saisissant spectacle que l'Homme-Dieu s'offre à lui sanglant et déchiré sur une croix. Quant aux prodigieux effet obtenu par le spectacle du calvaire, un prophète avait été chargé de le prédire (1), et la conversion du genre humain l'a magnifiquement confirmé.
L'homme oppose 2° son égoïsme. Il est rebelle parce que le service de Dieu coûte à sa paresse, dérange ses calculs , comlbat ses passions et gêne ses intérêts de la terre. Jésus n'obtint de disciples que quand les âmes « surent porter leur croix tous les jours (2). » Or, pour que le monde en vînt à prendre cette croix sur ses épaules , il fallut que l'Homme-Dieu, chef de l'humanité nouvelle, guérit l'antique égoïsme par l'habitude de la générosité , et que le calvaire devînt la haute école du sacrifice.
L'homme, plus que tout le reste, oppose 3° son sensualisme. La volupté l'enchante; le bien-être est devenu pour lui une seconde nature; et, comme l'affirme saint Paul, « se soumettre à la loi de Dieu lui est impossible, » à cause de la « prudence de la chair, » qui lui persuade l'ardente recherche du plaisir et la fuite non moins ardente de la mortification. Le sang divin coulera devant ses yeux qui lui fera honte de ses voluptés lâches et impies , et l'enflammera d'amour pour la surnaturelle Beauté parée de ses douleurs.
4° La lâcheté est une quatrième et formidable opposition. L'homme a peur de l'humiliation; il tremble devant les puissants, il est esclave du monde qui le menace ou
(1) « Ils verront Celui qu'ils ont transpercé.... ils pleureront comme
on pleure sur un fils unique toutes les tribus pleureront. » Zachar.,
xii, 10.
(2) Luc, ix, 23.
le flatte , le persécute ou l'éblouit. Quand Jésus-Christ parut , le monde entier était lâchement aux pieds de quelques monstres qui avaient nom Tibère , Néron , Caligula. — C'est au Calvaire , c'est par la vue du sang divin que se formèrent l'intrépidité chrétienne et le dévouement à Dieu jusqu'à la mort.
III. Pour Jésus-Christ. Saint Paul exprime ainsi les résultats pour Jésus-Christ de sa vie de souffrance et de sa mort sur la croix. « II s'est anéanti lui-même jusqu'à la mort et la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom , et au nom de Jésus tout genou fléchit au ciel , sur la terre et dans les enfers (1). » Saint Paul distingue un triple triomphe, une triple domination, suite pour la sainte Humanité des humiliations et des douleurs auxquelles elle s'est livrée durant sa carrière d'expiateur.
1. Triomphe au ciel. Ce triomphe est incomparable. Jésus-Christ domine toute créature; il règne sur toute sa céleste cour, son nom est au-dessus de tout nom, non-seulement de tout nom réalisé , mais de tout nom « qui sera nommé dans les siècles futurs (2). » Quelles que soient les créations futures de la Toute-Puissance, l'Homme-Dieu les dominera toutes éternellement. — Jésus-Christ « siège à la droite du Père (3). » Il « siège : » c'est le repos, c'est la domination , c'est la gloire surpassant toute gloire. —
(1) Philip., ii, 7.
(2) Eph., i, 21.
(3) Psal., 109. — Hebr., vu, 1.
Jésus-Christ est l'objet des éternelles complaisances du Très-Haut. Dieu n'aime que Jésus-Christ; c'est en Jésus- Christ qu'il aime tout le reste. Anges et hommes n'ont accès auprès de lui que par ce Jésus « dans lequel il a mis toutes ses complaisances (1). »
2. Triomphe sur la terre. Jésus-Christ a reçu l'empire universel; tous les peuples lui ont été donnés en héritage (2) ; toutes les nations relèvent de son sceptre ; il est le juge souverain des vivants et des morts. — Jésus-Christ a donc sur la terre entière une absolue autorité. Il établit son Église comme bon lui semble ; il lui donne tous les pouvoirs qu'il lui plaît; il promulgue les lois qu'il veut, il les impose sous les peines qu'il est maître d'infliger aux rebelles. Sans doute il laissera librement agir, dans sa sphère propre , la société civile , mais cette sociélé relèvera toujours de lui, ne pourra jamais s'opposer à sa législation, contredire ses pouvoirs, gêner sa liberté d'action, enfreindre ses défenses, persécuter son Église, et arrêter l'essor de son Évangile (3). Son sceptre alors devient bientôt un sceptre de fer qui abaisse, qui brise, qui anéantit (4).
3. Triomphe sur l'enfer. L'enfer est le grand vaincu. L'enfer asservissait légitimement la race humaine, son esclave volontaire. Mais ayant osé mettre sur le Christ une main sacrilège, ameuter contre lui le peuple juif , le poursuivre de sa haine, le pousser à l'épouvantable mort du Calvaire : ce crime a brisé sa force pour toujours. Le
(1) Matth., m, 17; xvn, 5. — Vid. S. Thom., III P., quaest. lviii, art. 1-4.
(2) Psal., n.
(3) Matth., xxin, 19.
(4) Psal., n. — Vid. S. Thom., III P., quœst. ux.
Christ y règne en maître et en est devenu la terreur (1). Telle a été la magnifique récompense pour Jésus-Christ de sa douloureuse carrière d'anéantissement et d'expiation. Cette carrière, suivons-en maintenant toutes les étapes depuis la crèche jusqu'au Golgotha et au sépulcre.
Résumé de la vie du divin Rédempteur.
En Jésus-Christ il y a deux natures en une seule personne divine : Jésus-Christ est Dieu, il est homme. — Jésus-Christ n'a pas pris la nature humaine dans l'état de sa primitive innocence , il s'est fait notre semblable dans l'état de souffrance et d'humiliation où le péché nous a réduits (2). — De plus, Jésus-Christ venait au milieu de nous comme expiateur, comme chargé de nos crimes, comme « pécheur, » selon l'extraordinaire expression de saint Paul. « Dieu, dit-il , l'a fait péché (3), » tant a été complète son union avec la race pécheresse d'Adam, tant, sauf la réalité du péché , il en a pris la ressemblance (4).
D'autre part, la divinité ne pouvait tellement disparaître qu'il fut impossible de la démêler dans l'épaisse couche des douleurs et des anéantissements de l'homme.
Il fallut donc que le Christ apparût homme, mais Dieu aussi; qu'il fût anéanti, mais que cet anéantissement fût
(1) Coloss., n, 15. — Hebr., ri, 14.
(2) Philip., ii, 7.
(3) II Cor., v, 21.
(4) Rom., vin, 3.
d'un Homme-Dieu. Il fallut que, dans toute sa vie, si on voyait clairement l'homme , on aperçût non moins clairement le Dieu. C'est ainsi qu'il va nous apparaître, depuis sa naissance jusqu'à sa sépulture, partout Homme-
Nous partagerons cette vie humano-divine en cinq périodes naturelles : 1° sa naissance, 2° son enfance, et sa vie cachée; 3° sa vie publique; 4° sa vie douloureuse; 5° sa mort , sa sépulture et sa descente aux limbes.
1. La naissance de l 'Homme-Dieu. — 1. Le Christ devait naître à Bethléem , ainsi que les prophètes l'avaient formellement annoncé (2). Il devait naître alors seulement que le peuple juif serait tombé sous une domination étrangère (3). Dieu remue les événements et les volontés humaines pour les faire servir à l'accomplissement de ses desseins. L'empereur Auguste fait acte de domination en forçant toute la population de Judée à s'inscrire sur les registres du recensement général de l'empire Romain. Marie et Joseph viennent à Bethléem, le berceau de leur race , la race royale de David , pour y donner leur nom : c'est là, selon les prophéties, que l'Homme-Dieu fait son entrée en ce monde.
Il naît vers l'an 4,000 du monde, le 25 décembre, jour qui portera le nom de naissance, de Noël.
2. Dès sa naissance apparaissent ses deux natures : à la crèche, il est enfant si nu, si faible, si pauvre, que
(1) Vid. S. Thom., Sum. contr. Gentil., lib. IV, cap. 53, 54.
(2) Mich., v, 2.
(3) Genèse, xlix, 10.
chassé d'une hôtellerie (1), il se réfugie dans une sorte d'étable qu'il partage avec des animaux (2). Voilà la race coupable, chassée de toute asile et ravalée au rang de l'animal sans raison; son rédempteur veut porter toutes les flétrissures de son objection. — Mais en même temps qu'il est homme, ce rédempteur est Dieu. Au-dessus de cette crèche si pauvre, les cieux s'ouvrent magnifiquement. Un ange annonce l'arrivée du Messie, et à cette voix se mêlent bientôt des milliers d'autres voix angéliques (3). — Le Messie, qui sera le libérateur des déshérités et le roi des pauvres, appelle d'abord les pauvres , les bergers, au trône de sa pauvreté (4). — Mais après eux les princes, les savants, les Mages, viennent reconnaître et adorer l'Homme-Dieu. De nouveaux miracles ont éclaté , un astre d'un extraordinaire éclat est apparu aux Mages (5) ; une illumination intérieure plus vive encore a achevé de les convertir et les amène aux pieds du Messie, dont leurs offrandes reconnaissent la royauté, la divinité, la rédemption. Ne croyons pas que cette confession des Mages orientaux ait été un événement sans éclat et qui ait passé inaperçu. Les évangélistes rappellent la « commotion (6) » profonde de Jérusalem, la solennelle réunion du sanhédrin , et la lecture non moins solennelle de la prophétie de Michée, annonçant que le Messie naîtrait à Bethléem (7). Jérusalem, d'abord endormie et indifférente, avait été forcée par Dieu à reconnaître
(1) Luc, h, 7.
(2) Selon une antique et vénérable tradition.
(3) Luc, ii, 13.
(4) Luc , n, 14.
(5) Sepp, Jésus-Christ, tom. I,p. 57 et suiv.
(6) Psal., n.
(7) Matth., i, 4. — Sepp, Jésus-Christ, tom. I, p. 66.
officiellement que le Messie venait de naître, et qu'en ne l'adorant pas avec les Mages, elle commençait sa réprobation (1).
3. Huitjours après sa naissance, Jésus-Christ se soumit à l'humiliation douloureuse de la Circoncision (2). Cette blessure que le couteau fait à la chair du Juif est 1° une marque officielle du péché et de l'expiation du péché par le sang. 2° La Circoncision est aussi destinée à imprimer un signe particulier à la descendance d'Abraham. 3° Elle initie l'homme à la vie de combat et de mortification qu'il lui faut mener sur la terre. 4° Elle fait naître l'obligation pour celui qui la reçoit d'être fidèle à la loi de Moïse (3). — Jésus-Christ en subissant la circoncision souscrit à ses quatre suites. Il est caution pour le péché; il est le chef de nos combats et de nos souffrances; il est fils d'Abraham; il observera cette loi mosaïque toute imparfaite et éphémère qu'elle soit (4).
C'est à cette cérémonie de la circoncision qu'on impose officiellement au Verbe incarné le nom de Jésus. Touchante coïncidence 1 II est notre Sauveur, notre Jésus, dès qu'il commence à verser son sang pour nous. C'est cette effusion de son sang qu'il accepte pour l'amour de nous et par laquelle il va racheter le monde. — Apprenons la douceur et la puissance du saint No?n de Jésus (5). C'est à ce nom mille fois béni que le ciel s'émeut, que Dieu nous verse à flots ses grâces, que les miracles se font, que les vertus se pratiquent, que les démons fuient
(1) Luc, xix, 44.
(2) Luc, 59. — Vid. S.Thom., Sum. theol, III P., qusest. xxxvu, art. 1.
(3) Galat., v, 1, 3.
(4) Rom., xv, 18, Ev. pass.
(5) Sum. theol., III P., quaest. xxxvn, art. 2.— Id., Opuscul. De Humanilate Christi.
dans l'épouvante. C'est par ce nom que notre dernière heure sera protégée et consacrée et que le ciel s'ouvrira devant nous. — Faisons du nom de Jésus l'objet d'un véritable culte et invoquons-le dans tous nos besoins.
4. Quarante jours après sa naissance, Jésus-Christ se soumet à une autre prescription de la loi de Moïse, celle de la Présentation au temple (1). Prescription double , regardant à la fois l'Enfant et la Mère. — Tout premier-né mâle devait être offert à Dieu. Dieu maintenait ainsi son droit sur la famille et la société ; il rappelait au peuple juif son antique délivrance de la servitude d'Egyple (2); il rappelait au monde entier que la race humaine vendue au péché devait passer par un rachat pour acquérir un nouveau droit à l'existence, ce droit que le péché lui avait ravi. C'était par l'offrande d'un agneau immolé en holocauste que les parents rachetaient leur fils premier-né. Et comme, depuis le péché originel, la naissance avait contracté une sorte de souillure, la mère, pour sa Purification (3), devait offrir une tourterelle ou une colombe, — Les pauvres, exemptés de l'agneau, offraient deux tourterelles ou deux colombes. Ce fut l'offrande du pauvre Jésus et de ses pauvres parents.
Jusqu'ici tout est obscurité, pauvreté, honte; c'est le représentant des péchés du monde qui est entré dans le temple. Mais voici que le nuage se déchire et que la divinité de Jésus resplendit. Deux saints en vénération dans Jérusalem sont transportés de l'esprit prophétique, publient solennellement la divinité du Christ, annoncent sa carrière de douleurs et de rédemption, et remplissent
(1) Luc, ii. — S. Thom., Opuscul. De Humanitate Christi, art. 8.
(2) Osée, xi, 1.
(3) Levitiq., v, 7, 11.
le temple et la ville entière du bruit de la naissance du Roi promis (1).
5. Ce grand éclat réveille la jalousie furieuse des pouvoirs publics : Hérode reprend à nouveau le projet d'étouffer dans son sang le monarque qui vient de naître , et dans lequel il voit un rival au lieu d'y voir un Sauveur. — Hérode fait périr dans Bethléem et les environs tous les enfants mâles âgés de deux ans et au-dessous. Ce massacre n'a pas échappé à l'histoire profane (2). Depuis bien des siècles, les prophètes avaient entendu les cris déchirants des mères et la voix enfantine de tous ces Saints Innocents (3).
Ils moururent tous pour Celui qui les sanctifiait prématurément dans sa mort. L'Homme-Dieu, réduit volontairement à l'infirmité de l'enfance, n'en conservait pas moins sa puissance sur les hommes comme sur les anges ; un ange apparaît à saint Joseph et lui indique l'Egypte comme l'exil où devra vivre quelques années Celui qui vient sauver tous les peuples. Le Rédempteur, dont l'Église future contiendra dans son sein la gentilité aussi bien que les convertis d'Israël , inaugure par sa fuite en Egypte cette évangélisation des nations infidèles , qui ne doit plus jusqu'à la fin des siècles, cesser un seul moment. Un prophète avait annoncé le retour d'Egypte : et un ange, apparaissant de nouveau à saint Joseph , vient en préciser le moment (4). Le Dieu des anges (5) fut servi
(1) Matth., ii, 2.
(2) Macrobe, Saturnal., it, 4.
(3) Jérem., xxi, 15. —Matth., h, 18. — Arch., xvi, 7, 3, 8, 2. — Arch., xiv, 9. — Ce même livre des Ant. jud. fait ailleurs le portrait des cruautés inouïes d'Hérode (Arch., xvi, 5).
(4) Matth., ii, 19.
(5) Matth., iv, 11. — Luc, xxn, 43. — Matth., xxvi, 53.
par eux durant tout le cours de sa vie mortelle; ils gardèrent son sépulcre (1), assistèrent à sa résurrection et en furent les premiers prédicateurs. C'était aux anges que Dieu avait confié la mission toute de gloire d'annoncer à Marie qu'elle serait la mère du Dieu fait homme (2). C'est eux encore qui annoncent à Zacharie que le fils qui naîtrait miraculeusement de lui et d'Elisabeth, serait le précurseur du Messie, qu'il devrait s'appeler Jean, et que sa prédication et son baptême seraient le préambule de l'Évangile et de la Nouvelle Loi (3).
Au retour d'Egypte, la sainte Famille : Jésus, Marie, Joseph; l'Homme-Dieu, Marie mère de Dieu, Joseph l'époux de la Vierge Marie et le père adoptif du Verbe fait chair , s'en vinrent, non plus à Bethléem , mais à Nazareth en Galilée (4). — Nous entrons dans la plus mystérieuse période de la vie mortelle de l'Homme-Dieu , période de trente années environ , toute de silence , d'obscurité, d'incomparable anéantissement.
II. La vie cachée de l'Homme-Dieu. — 1. Tout, dans la venue de l'Homme-Dieu, devait être mystère pour le monde; tout relevait de la sagesse inaccessible de Dieu, tout était préordonné pour confondre les conceptions humaines! Dieu prétendait, par le rien, renverser l'orgueilleux échaffaudage des pensées terrestres , et forcer la raison humaine à avouer que lui « dans une appa-
(1) Luc, xxiv, 23. — Matth., xxviu, 2.
(2) Luc, i, 26.
(3) Luc, r, il.
(4) Luc, ii, 51.
rente folie restait plus sage que toute sagesse, et dans une faiblesse sans exemple, plus fort que toute force d'ici-bas (1). »
Le Verbe fait chair se voile, entre dans la solitude et le silence, se renferme dans la chaumière d'un artisan, artisan lui-même, et gagnant de ses mains divines sa chétive subsistance de chaque jour. — La raison humaine ne comprend rien tout d'abord à ce plan de Dieu; et cependant c'est dans la masure de Nazareth, durant ces trente années d'obscurité et de silence , que s'élabore une oeuvre immense, que se prépare la révolution merveilleuse qui bientôt transfigurera le monde. Le christianisme tout entier est enfoui à Nazareth et y germe silencieusement , comme le grain de froment jeté en terre durant la longue période de l'hiver. — Oui, à Nazareth, une vaste révolution s'opérait. — 1° La grandeur de l'homme se déplaçait, sa valeur réelle se modifiait complètement. Le dehors, le visible, le terrestre, s'évanouissait en fumée; l'homme nouveau, l'homme de la grâce, l'élu, ne devenait tel et n'atteignait au faîte de ses destinées splendides que par les trésors cachés de son âme. L'homme ne valait plus que par l'invisible perfection de sa vertu. — 2° L'humanité avait péri dans le délire de l'orgueil : la rédemption devait s'opérer dans le prodige du plus extraordinaire anéantissement. — 3° La chute était aussi une chute d'indépendance et de sacrilège révolte : le Sauveur du monde obéit (2). « Apprends donc à te soumettre, cendre et poussière, quand tu vois ton Dieu obéir, » s'écrie saint Bernard. — 4° Jésus-Christ venait au secours de l'immense multitude des pauvres et
(1) I Corinth., i, 25.
(2) Luc, ii, 51.
des méprisés. Les puissants et les riches écrasaient les faibles; le noble travail (1), décrété par Dieu même au paradis terrestre, était tombé dans le plus complet avilissement (2); travailler, c'était être esclave, et être esclave, c'était n'être plus un homme. A Nazareth un Dieu est pauvre, un Dieu travaille, un Dieu est artisan. — 5° La famille n'existait plus; elle avait péri sous l'étreinte de tous les vices. Paternité, maternité, sujétion filiale, autorité sainte, forte et douce, respect mutuel, concorde bénie, union féconde des âmes et des cœurs : toutes ces choses sacrées n'étaient plus même des souvenirs. A Nazareth, le Fils de l'homme rétablit la famille sur ses vraies bases : l'obéissance, l'amour, la piété, le travail. — 6° Du même coup, Jésus-Christ préparait la société chrétienne que forment les familles fécondes en vertus et puissantes en œuvres. — 7° Là encore sont jetés les fondements de ces ordres religieux, dont la vie sera la prière unie au travail, dont le but sera une sainteté plus éminente, dont les principes constitutifs seront les trois vœux de pauvreté, d'obéissance, de chasteté.
2. A l'âge de douze ans Jésus-Christ déchire un moment l'obscurité qui le recouvre et fait resplendir sa divinité. Dans l'un des voyages que la sainte Famille faisait à Jérusalem pour les fêtes solennelles de Pâques, de la Pentecôte, des Tabernacles (3), l'Enfant Jésus s'éloigna de ses parents, resta dans le Temple, et, au milieu des docteurs stupéfaits, laissa jaillir un peu de la science dont sa sainte âme renfermait la plénitude (4). L'Enfant de Na-
(1) Genèse, u, 15.
(2) Selon Aristote, le travailleur était d'une race inférieure tenant le milieu entre l'homme et la bête.
(3) Luc, u, 46.
(4) Sepp, Jésus-Christ, t. I, p. 113.
zareth n'avait pas eu de maîtres et ses demandes comme ses réponses dépassaient le savoir des plus profonds interprètes de la loi. Qu'était-il donc? Sa réponse à Marie qui le recherche et le redemande éplorée, fait apparaître sa divinité aussi clairement que le miracle de sa science : « Pourquoi me chercher? Ne saviez-vous pas que je dois être tout entier à l'œuvre de mon Père (1)? » Quel est ce Père, sinon Dieu? Quelle est cette œuvre sinon la diffusion de la vérité divine? Nous avons donc, devant nous, dans cet enfant de Nazareth, le Fils de l'Éternel venu sur la terre pour établir le règne de la vérité, de la justice et du salut.
Marie et Joseph , qui connaissaient la divinité de Celui qui leur parlait ainsi, ne comprirent pas la profondeur de ses dernières paroles , et Jésus , rentré dans son silence , continua sa vie d'obéissance, de prière et de travail, proportionnant aux progrès de son âge la révélation de ses dons infinis (2).
III. La vie publique de V Homme-Dieu. — 1. Jésus-Christ ne pouvait, sans transition , passer de son obscurité profonde de Nazareth au plein éclat de sa vie publique : Dieu qui prépare par le crépuscule les feux du midi , annonça par un événement extraordinaire* le ministère public et éclatant de son Fils. Nous voulons parler de la prédication de saint Jean-Baptiste. Né miraculeusement de deux vieillards , de Zacharie et d'Élizabeth, Jean était lui-même par sa retraite au désert, son austérité extraor-
(1) Luc, h, 47.
(2) Luc, ii, 52.
dinaire , sa haute sainteté , sa puissance et son énergie un miracle vivant. — Tel est l'effet de sa prédication , que la Judée s'ébranle tout entière; des foules immenses viennent à lui, riches et pauvres, prêtres et soldats, pharisiens et publicains , toutes les classes , toutes les positions, tous les âges (1). Sa prédication amène ces foules à la pénitence et son baptême est l'annonce d'une plus divine régénération. — Dieu veut que cet ébranlement universel rende les âmes attentives et que devant la Judée entière son Fils soit ainsi solennellement introduit. C'est là toute la mission de saint Jean-Baptiste. Le Précurseur, dans sa courte et brillante carrière , n'a que cette sollicitude, ne remplit que ce grand devoir. A toutes les foules qui se pressent, chaque jour, à toute heure, il montre le Fils de Dieu , incarné, descendu sur la terre par amour, rédempteur du monde par son sang, amour et délices de la nature humaine dans sa mystérieuse union avec elle, roi, maître, juge de tous les hommes (2). Ainsi saint Jean désigne Jésus-Christ. C'est l'Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde (3). — C'est l'Epoux (4) divinement uni à cette nature humaine qu'il relève, purifie, divinise. — C'est aussi le Juge, terrible à ceux qui le méconnaîtront et le mépriseront. « Il a le van à la main (5) » et malheur à la paille légère et inutile 1
2. Déjà si nettement désigné par la prédication du Précurseur, Jésus-Christ, dans un grand miracle, dans une sublime scène, se révèle tout à coup avec un incom-
(1) Matth., m, 1, 4 et seq. — S. Thom., Sum. theol., III P., quœst. xxxix. — Id., Opuscul. De Hum. Christi, art. 9.
(2) Matth., m, 12.
(3) Ev. Joan., i, 29, 36.
(4) Ev. Joan., m, 29.
(5) Matth., m, 12.
parable éclat, au jour où avec la foule il vient au Jardin recevoir le Baptême de Jean (1).
Se regardant comme le pécheur substitué à tous les pécheurs, Jésus-Christ se soumet humblement à ce baptême de pénitence. Mais il est Dieu : un grand miracle révéla sa filiation divine , sa sainteté , ses pouvoirs, sa mission. Durant sa prière, les cieux s'ouvrirent, l'Esprit-Saint descendit sur sa tête sous la forme d'une colombe, la voix du Père retentit proclamant que ce Christ baptisé au Jourdain n'est autre que « son Fils bien-aimé dans lequel il met toutes ses complaisances (2). » — La colombe 1° signifiait les dons et les vertus propres du Messie : douceur, simplicité, innocence, fécondité; 2° elle présageait le salut du monde, comme celle de Noé la fin du châtiment du déluge (3).
3. Après cette manifestation glorieuse de sa divinité , Jésus-Christ rentre dans sa douloureuse mission de pénitent et de rédempteur. Son jeûne de quarante jours et sa tentation font de lui le vrai chef de l'humanité régénérée par la pénitence et réintégrée dans ses antiques grandeurs par son éclatante revanche sur le démon (A).
Pourquoi ce jeûne au désert? 1° pour nous indiquer d'une manière plus saisissante que la vie chrétienne est une vie sevrée de délices; 2° pour mieux condamner les voluptueux excès des mondains; 3° pour consoler les pauvres; 4° pour fonder par son exemple le jeûne quadragésimal auquel son Église obligera plus tard tous les fidèles.
(1) Matlh., m, 1G, 17.
(2) Matth., m, 17. — Luc, m, 22.
(3) S. Thom., Sum. tkeol., III P., quaest. xxxix, art. 2, 5, 6, 7, 8. — Id., Opuscul. De Hum. Chrisli, art. 9.
(4) Matth., iv, 1. Vid. S. Thom., Caten. aurea, in cap. iv, Matth.
Après ce jeûne qui épuise son corps en retrempant sa sainte âme, Jésus-Christ accomplit l'une des plus étonnantes et des plus fécondes œuvres de sa vie , celle qui est comme le point central de toute sa rédemption. La rédemption avait avant tout pour but de relever une race esclave et vaincue (1). L'homme était le vaincu des puissances infernales. Aucun relèvement n'était possible avant que, dans un nouveau combat, l'homme n'eût terrassé le démon son antique vainqueur. C'est ce combat que l'Homme-Dieu, notre chef, entreprend pour nous : combat prodigieux, victoire décisive : les esprits supérieurs , malfaisants et cruels que tous les peuples ont redoutés , dont l'histoire profane constate l'existence et la perversité (2), ces démons sont terrassés à jamais par la tentation victorieuse de l'Homme-Dieu.
Cette tentation a été réelle; le récit évangélique n'est pas un simple symbole, tout dans ce récit rejette une pareille explication. — Elle n'a pas été indigne de Dieu (3). Son but était grandiose ; sa nécessité pressante , son résultat immense. — Elle a été possible (4) , non seulement possible, mais naturelle, mais inévitable. L'Homme- Dieu voulait ramener la nature humaine au combat et au triomphe. Dieu exigeait cette solennelle réparation. Quant au démon il lui tardait d'écraser le Juste, et peut-être aussi de démêler le mystère de l'union hypostatique qui lui demeurait caché. — La tentation fut possible parce que la divinité retira de l'âme du Christ ses influences et ses lumières, et, sans la laisser peccable,
(1) Hebr., u, 14. — Rom., vu, 14.
(2) DoLlinger, Jud. et Pag.
(3) S. Thom., Sum. theol., III P., qusest. xli, art. 1.
(4) S. Thom., Opuscul. De Human. Cfirisli, art. 11.
lui laissa cependant la possibilité et par conséquent le mérite d'être tentée. — Cette tentation a été enfin complète et profonde (1). Le démon avait perdu le premier homme par orgueil et cupidité , par présomption , par sensualité : c'est encore par ces trois issues qu'il espère envahir l'âme du Saint des saints. — 1° Comme la sensualité est restée la plaie la plus profonde et que le plaisir sensuel tient le monde enchaîné à son sceptre : c'est par lui que le démon espère faire fléchir le Christ. Commande à ces pierres de devenir du pain (2). L'Homme- Dieu nous élève au-dessus des sens, il nous fait vivre des délices d'une divine vie. Le démon est vaincu. — 2° La présomption avait commencé la perte de nos premiers parents. Au lieu de repousser le tentateur, ils s'attardèrent à raisonner avec lui : Non, non, vous ne mourrez pas (3). Au Christ le démon insinue de même : « Précipitetoi » du haut du temple , car les anges soutiendront ta chute. Et le Christ : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu (4). Il nous apprend ainsi que la vigilance et la crainte sont les conditions absolues de la victoire. — 3° Enfin l'antique parole de Satan : Vous serez comme des dieux (5) avait allumé dans le cœur humain un épouvantable incendie d'orgueil et d'ambition : c'est par cette ambition que Satan espère abattre son victorieux adversaire. Il lui montre toutes les splendeurs de ce monde, et, menteur effronté, les lui promet en échange d'une sacrilège adoration. A ce coup l'Homme-Dieu le chasse et le fait fuir épouvanté : Vade rétro, Satana!
(1) S. Thora., Sum. Iheol., III P., quœst. xli, art. 4.
(2) Matth., iv, 3.
(3) Genèse, m, 4.
(4) Matth , îv, 7.
(5) Genèse, in, 5.
Désormais nous ne verrons plus les démons que tremblants et désarmés devant la victorieuse puissance du Rédempteur.
4. Ce Rédempteur caché durant trente années dans l'impénétrable et féconde retraite d'une vie de silence , de prière et de travail, se manifeste maintenant au monde dans toute la splendeur de sa mission divine. — Voici le double aspect sous lequel sans cesse nous le contemplerons. Homme passible et mortel ; il partagera les misères de notre nature déchue. Il répudiera le vain appareil des grandeurs terrestres , dont il n'a que faire ; il sera simple, il sera pauvre, il n'aura, comme l'a prédit Isaïe, « ni éclat, ni splendeur (1). » Regardez : l'Homme- Dieu, c'est ce voyageur qui chemine de la Galilée à Jérusalem ; c'est cet homme simple et bon qui se laisse entourer par la foule; qui bénit les petits enfants; qui partage les joies innocentes des époux de Cana , qui se plaît parmi les pauvres et les simples; qui connaît surtout les seuils que la douleur a envahis. Cet homme, l'homme par excellence, est mêlé a toutes les souffrances humaines; il compatit à tous nos maux; il pleure un ami au sépulcre; il verse d'amères larmes sur une patrie coupable et condamnée. Et comme il ne vient en ce monde que pour ressentir et expier les crimes de tous, son âme est triste (2), son cœur est plein d'inguérissables angoisses; « durant les jours de sa vie mortelle il prie Dieu avec des torrents de larmes (3) , » en attendant qu'il l'apaise avec des flots de sang. — Tel est celui dont
(1) Isaïe, lui, 2.
(2) Marc, xiv, 34.
(3) Hebr., v, 7.
nous disons en vérité avec Pilate : « voilà l'homme (1)! » Mais de cet homme nous ne tardons pas à dire aussi : voilà Dieu! Il est Dieu dans le complet et multiple déploiement de la toute-puissance divine. En chaque parole, en chaque acte de Jésus-Christ, tel que nous le présentent d'irrécusables et innombrables témoignages, Dieu se laisse voir. Jésus-Christ, c'est « la divinité même agissant dans la chair de l'homme (2). » Jésus-Christ est maître des temps; il en prend possession jusqu'au bout des siècles; il sait, il annonce que son Evangile sera victorieux jusqu'à la fin des temps (3). Il sait et il affirme que lui-même sera avec nous jusqu'à la consommation des siècles. Il annonce que ses apôtres, son clergé , son Église traverseront les temps. Et tout cela est vérifié 1 — Jésus-Christ est maître de l 'espace; il prend en y envoyant ses apôtres possession du monde entier : « Allez, enseignez toutes les nations, et baptisezles (4); » faites-en votre conquête, qu'elles forment mon universelle Église. Et tout cela s'est vérifié. — Jésus- Christ est maître de la nature; il marche à son gré sur la mobile surface des Ilots; les tempêtes lui obéissent à la stupéfaction de ceux qui l'entourent; entre ses mains quelques pains deviennent la nourriture de cinq mille, puis de sept mille personnes; à sa naissance un astre extraordinaire apparaît; à sa mort la nature entière entre en des commotions violentes. Partout Jésus-Christ se montre le maître absolu de la création. — Jésus-Christ est maître des volontés, plus rebelles, plus difficiles à do-
(i) Ev. Joan., xix, 5.
(2) Coloss., ii, 9.
(3) Matlh., xvl, 18.
(4) Matth., xxviii, 19.
miner que la nature. Il attire des multitudes (1); il convertit instantanément un publicain , un Lévi (2) , un Zachée (3), un centurion, des apôtres, des disciples. Il dit : « Venez, suivez moi (4), » et ils viennent, et ils le suivent, et ils vont à la mort. — Jésus-Christ est maître des intelligences. A son gré il les désabuse, il les conquiert, il les subjugue. Cette incroyable domination, commencée en Judée, s'est étendue à toute la terre; elle compte dixhuit siècles et elle est toute jeune , tout vive encore , enchaînant à chaque moitié de siècle plus de deux cent millions de fidèles et croyants (5)1 — Jésus-Christ est maître des ses ennemis. Il les arrête, il leur échappe à son gré , il leur fixe la limite et le temps de leurs victoires ; il prédit leur éternel écrasement (6). — Enfin, domination plus divine encore, Jésus-Christ est maître des esprits infernaux. Quelle est leur puissance! Nous les voyons torturer d'innombrables victimes dans la société païenne, et les historiens profanes nous initient aussi bien que la révélation judaïque ou chrétienne à leurs effroyables maléfices. Jésus-Christ d'un mot , d'un geste les épouvante et les met en fuite. — Partout où nous le suivons, l'homme Dieu nous apparaît dans le plein exercice d'une surhumaine puissance, puissance qui a vaincu la mort et traverse tous les siècles.
5. Que si, avec les Juifs, nous voulons savoir de lui-même le secret de cette divine puissance , et que nous lui demandons ce qu'il est, et s'il est Dieu, Jésus-
(1) Ev. Joan.,xi, 46, 47.
(2) Matth., îx, 9.
(3) Luc, xix, 5.
(4) Marc, i, 17.
(5) II Cor., x, 5.
(6) Matth., xxiv, 30.
Christ n'a qu'une réponse : « Oui, je le suis (1), » et « mes œuvres témoignent de moi (2). »
6. Ces œuvres ce sont ses miracles. Ils sont innombrables : les témoins oculaires nous en relatent des milliers et se déclarent impuissants à les consigner tous. Ils sont obligés d'en renfermer le plus grand nombre sous ces brèves formules: « ... et Jésus les guérit tous; » « et tous furent renvoyés guéris, » etc. — Ces miracles sont éclatants. Les plus vastes scènes de la nature , les plus majestueuses résurrections, les redressements de membres les plus impossibles à la seule parole et instantanément, sont pour Jésus-Christ les œuvres de tous les jours. — Ces miracles sont bienfaisants. Presque tous nous font apparaître le créateur même de notre nature , s'attachant avec une bonté ineffable à en réparer toutes les déformations et tous les désastres; purifiant les âmes souillées, redressant les corps écrasés sous le fardeau des infirmités les plus incurables. — Ces miracles sont publics; des multitudes les ont comtemplés, et c'est devant ces multitudes que les apôtres les rappellent et les affirment sans craindre jamais de contradiction.
7. Aux œuvres divines Jésus-Christ ne cesse de joindre de tout divins enseignements. « Je suis venu , dit-il, pour rendre témoignage à la vérité (3). » — Quelle splendeur! quelle profondeur! quelle plénitude! quel ensemble! A peine quelques philosophes, un Platon, un Socrate, un Aristote, nous donnent-ils quelques lambeaux d'une vérité souillée de bien des erreurs : Jésus-Christ verse sur toute la philosophie divine et humaine des tor-
(1) Matth., xxvi, 63, 64.
(2) Ev. Joan., m, 36.
(3) Ev. Joan., v, 36,39.
rents de lumière. Dieu, l'homme, le monde, la matière, l'esprit, la destinée, la suite des siècles, les secrets impénétrables de l'autre vie , les siècles futurs , l'éternité , la morale, les vertus, les préceptes, la perfection de l'individu, de la famille, de la société, Jésus-Christ a tou connu et tout révélé. Depuis les béatitudes (1) et le sermon sur la montagne (2) , où il fixe la morale et sa sanction, depuis les paraboles dans lesquelles il nous découvre les peines et les récompenses de la vertu, jusqu'au sublime discours après la Cène où nous achevons d'apprendre le magnifique mystère de notre élévation divine par notre incorporation mystérieuse à Jésus-Christ, tous nos devoirs, nos grandeurs, nos destinées nous sont appris avec une précision et une clarté dont la parole humaine n'approcha jamais. — Jésus-Christ tempère ses lois pour la multitude; il ne lui donne, dans les préceptes que l'indispensable de la sainteté. Aux âmes d'élite, aux héros, il propose ses conseils : une pauvreté, une chasteté, une obéissance, une charité, un martyre, des dévouements volontaires et complets. — Tous pour être sauvés doivent pratiquer ses préceptes : quelques-uns seulement, et de plein gré, se lieront par vœu à ses conseils. Telle est la sage ordonnance de sa législation. Rien n'apparaît aussi surhumain qu'elle.
Et si cet ensemble est divin, le mode de transmission ne l'est pas moins. A de multiples traits, tout esprit droit reconnaît plus qu'un homme dans Celui qui versait ainsi au monde le plein océan de la vérité. — Le naturel avec lequel Jésus-Christ révélait les plus hautes vérités et les plus magnifiques mystères, est un premier
(1) Matth., v, 3.
(2) Matth., v.
caractère de divinité. Archimède à la découverte d'une loi physique est éperdu et jette son cri célèbre : Jésus- Christ ni ne s'étonne ni ne s'émeut des plus inaccessibles doctrines; les révélations les plus divines, il les répand avec une telle simplicité et un tel calme qu'on voit qu'elles lui sont familières. — En même temps, Jésus-Christ parle avec une surhumaine autorité. C'est le maître, c'est le roi des intelligences; il en dispose comme de sujets qui lui appartiennent, il leur impose des mystères, il les courbe sous le joug de la foi ; et ce qu'aucun philosophe ne songea même à réclamer de ses plus familiers disciples, Jésus-Christ l'impose à tous comme une imprescriptible loi. — Avouons que si cette autorité est reconnue, si Jésus-Christ est le dominateur des intelligences, si la multitude des croyants, durant les siècles, acceptent un pareil joug, Celui qui l'impose est plus qu'un homme. — L'immutabilité de la parole de Jésus-Chrit n'en est pas la moindre merveille. « Un iota ou un point u'y ont pas été changés (1). » Chaque parole qu'il a dite il y a dix-huit siècles, vibre encore dans des millions d'intelligences et de cœurs avec la puissance des premiers jours. Aucune n'est oubliée, aucune n'est méconnue, aucune n'est modifiée. — La fécondité mettra entre la parole de l'Homme-Dieu et celle des sages , la distance de l'infini. C'est de la seule parole d'un Dieu que l'on peut dire avec saint Paul qu'« elle est pleine de vie (2). » Celles des hommes, consignées dans quelques classiques , seront un objet d'étude froide et spéculative à quelques érudits. Chaque mot qu'a dit Jésus-Christ a fondé une institution qui brave les siècles, et vit sous
(1) Matth., v, 18.
(2) Hebr., iv, 12.
nos yeux dans une vigueur sans cesse renouvelée. Parcourez le monde catholique, visitez ses monastères, ses hospices, ses missions, ses œuvres de toutes sortes, son clergé, ses ordres religieux, ses corporations, ses confréries, ses réunions pieuses et charitables de tout nom et de tout but : tous sont nés de quelque parole prononcée par le Christ il y a dix-huit siècles; parole qui vit, qui agit, qui règle, qui soutient sans défaillir ni s'amoindrir jamais toute l'Église, et fait mouvoir ses deux cent millions de fidèles (1) 1
8. L'enseignement de Jésus-Christ révèle un Dieu : ses vertus ne sont pas moins concluantes. — Dire que l'Homme-Dieu posséda toutes les vertus sans qu'il soit possible d'y signaler aucune ombre, aucune omission : c'est dire trop peu. — Jésus-Christ est une apparition merveilleuse de la vertu complète, absolue, de la vertu poussée à une perfection qui n'a jamais plus été réalisée, et cela, au milieu d'un monde plongé dans le vice comme dans un océan sans limite et sans fond. — Mais voici qui dépasse plus encore les proportions de la vertu purement humaine : Jésus-Christ est la forme même de la vertu; Jésus-Christ est le créateur de tout un monde de vertus, monde nouveau, extraordinaire. La société née de lui est pleine de vertus héroïques, divines, inouïes, dont l'ancien monde ne concevait même pas l'idée. Qu'est-ce que le Juste de Platon en face de l'ensemble de vertus pratiquées par le plus humble de nos saints? Or, toutes ces vertus qui, depuis dix-huit siècles, couvrent le monde catholique, ont jailli du Christ comme de leur source unique. Dans la multitude des héros du christianisme il n'est possible de voir que
(1) Ventura, Rais, philos., t. I. — S. Thom,, Sum., III P., q. 42.
des copies de l'Homme-Dieu, type surhumain de toute perfection et de tout héroïsme.
9. Dès le début de sa vie publique nous trouvons l'Homme-Dieu absorbé dans un grand ouvrage, la fondation de son Église. — De la foule il sépare les premiers éléments de son sacerdoce, les fondateurs, les princes de son Église (1). Ses douze apôtres choisis, il prend l'un d'eux pour en faire le chef de tous, Pierre, auquel il donne les clefs, l'entrée de tous ses pouvoirs, l'investiture de son autorité tout entière. Il lui impose ce nom symbolique de Pierre , rocher inébranlable contre lequel s'useront les siècles et viendront battre toutes les forces humaines sans le pouvoir entamer (2). — Tout est en germe dans ce collège apostolique : l'enseignement et la conquête de l'univers, les sacrements, les pouvoirs, l'infaillibilité répandue dans les apôtres réunis à Pierre, concentrée dans Pierre lui-même qui en conserve le dépôt. Quel dessein! quelle institution! quelles paroles! Paroles d'un insensé si elles n'étaient d'un Dieu. — Et afin que la divinité de l'œuvre éclatât mille fois davantage, ces futurs vainqueurs du monde ancien, ces conquérants du monde nouveau, sont des ignorants et des pauvres; hommes vertueux et droits, mais sans lettres , sans puissance , sans prestige d'aucune sorte. — Restés onze après la trahison de Judas : Simon Pierre, André, Jacques, Jean, Philippe, Barthélémy, Mathieu, Thomas, Jacques fils d'Alphée , Simon, Jude, Pierre chef de la communauté chrétienne proposa d'élire un douzième, et Mathias fut choisi (3). — Quand
(1) Luc, x, I.
(2) Malth., xvi, 18.
(3) Act.,1, 23.
plus tard Jésus-Christ lui-même terrassa, convertit, transfigura Saul le fougueux juif, Saul devenu Paul, non-seulement fut apôtre, mais mérita par la triple éminence de ses grâces, de ses pouvoirs , de ses vertus, d'être appelé le grand apôtre. Les douze apôtres sont le fondement de l'Église : Jésus-Christ leur adjoint dans un rang inférieur des auxiliaires nommés, les soixantedouze disciples (1). Ainsi se trouvait fondée toute la hiérarchie ecclésiastique : Pierre à la tête de tous, puis les évêques, puis les prêtres, puis tous les autres ministres. Commencée durant les trois années de sa vie publique, interrompue durant sa passion , alors que se vérifia la prophétie de Zacharie : « Je frapperai le pasteur et le troupeau sera dispersé (2) ; » Jésus-Christ reprit et acheva cette grande œuvre durant les quarante jours de sa vie ressuscitée et glorieuse. Il donna à son sacerdoce ses dernières instructions et la dernière plénitude de ses pouvoirs, laissant à l'effusion de l'Esprit-Saint de changer ces hommes faibles encore et chancelants en des hommes tout merveilleux de force, de puissance, de lumière, de victoires.
IV. Vie douloureuse de V Homme-Dieu. — A vrai dire la vie de Jésus-Christ ne cessa pas un instant d'être douloureuse, puisque, venu pour expier, il ne cessa point de porter le fardeau de nos crimes et, avec eux, des divines malédictions (3). Toutefois les derniers jours
(1) Luc, x, 1.
(2) Matth.,xxvi, 31.
(3) Galat.,m, 13.
de sa vie mortelle semblent presque exclusivement réservés par lui à une expiation effrayante terminée par une plus effrayante mort.
1. Il lui plaît d'ouvrir cette carrière d'humiliations suprême par un triomphe : nous sommes au 18 du mois hébreu de Nizan, pour nous au dimanche des Rameaux, dernière semaine de la vie mortelle du Sauveur, semaine remplie des plus grands mystères de notre rédemption. Jésus venait de Bethphagé, village tout proche de Jérusalem, se rendant à la Ville sainte, quand une explosion immense d'admiration , de reconnaissance et d'amour envahit et entraîne les multitudes : elles accourent de toutes parts; elles font retentir le grand « Hosanna, » agitent des rameaux d'olivier, jonchent le chemin de feuillage et y étendent même leurs vêtements (1). — Triomphe tout spontané; rien ne l'a préparé, rien ne le commande, sinon l'irrésistible éclat de la sainteté et de la dignité divine de Celui qui en est l'objet. Mais tel est cet ascendant, telle est cette puissance, que « les pierres elles-mêmes (2), » comme le disait Jésus aux haineux pharisiens , eussent crié si les hommes s'étaient tû. — Triomphe tout surnaturel, tout divin. C'est le Prophète, le Thaumaturge, c'est Celui qui a inébranlablement montré qu'il était le Messie venu de Dieu, Dieu lui-même , « Fils de David » par la chair, « Fils de Dieu » par la nature divine, que cette foule acclame avec un enthousiasme que rien ne peut comprimer (3). — Mais ici, comme toujours, Jésus-Christ est
(1) Matth., xxi, 8. —Marc, xi, 8.
(2) Matth., xxi, 16, 17.
(3) Marc, xi , 9.
le pauvre. S'il triomphe, il le fait pauvrement : triomphe modeste. Ainsi que l'avait prédit Zacharie , le roi de Sion vient à elle « monté sur l'ânon (1), » humble serviteur des pauvres. — Comme toujours aussi il n'a sur la terre, jusqu'à la fin des siècles, qu'un triomphe mêlé de contradictions. Le triomphe plein et sans ombre est réservé à la fin des temps , quand « tous ses ennemis lui serviront de marche-pied (2). » Jusque-là il leur laisse une place de négateurs et d'envieux dans ses plus beaux triomphes. — Son triomphe, ici, est plus que mêlé, il devient douloureux. C'est ce même peuple qui dans cinq jours le crucifiera! C'est cette Jérusalem qui deviendra déicide et dont l'Homme-Dieu pleure l'épouvantable et prochaine ruine (3).
2. L'institution de la sainte Eucharistie. — Les premiers jours de la semaine sainte sont remplis de prédications, de miracles, de prophéties ; l'Homme-Dieu avant l'anéantissement du Calvaire, multiplie les preuves de sa divinité. — Puis enfin, au jeudi soir, il accomplit son œuvre la plus extraordinaire et la plus divine, œuvre qu'aucune pensée humaine n'eût pu concevoir, qu'aucune force humaine n'eût pu imposer, qu'aucune vitalité humaine n'eût pu maintenir (4). C'est de la Très Sainte Eucharistie surtout qu'il est logique de dire : « Elle est : donc elle est de Dieu. » — Par elle Jésus -Christ reste durant tous les siècles au milieu de nous. — Par elle il continue à travers tous les siècles son immolation, sa rédemption. — Par elle , après que sa grâce nous a
(1) Zach., ix, 9.
(2) Psal. 109.
(3) Luc, xix, 41.
(4) Matth., xxvi, 2. — I Cor., xi, 25.
faits divins, il nous donne une nourriture appropriée, une nourriture divine. — Par elle Jésus-Christ remplit l'univers entier de son sacrifice; il inonde le ciel et la terre des flots de son sang rédempteur; il sanctifie les vivants, il soulage les morts, il exalte les élus et les anges, il glorifie Dieu par des honneurs infinis et un culte dont rien n'égalera jamais la perfection.
Avant de donner à l'homme cette preuve inouïe d'amour et ce germe divin d'immortalité et de gloire, THomme-Dieu fait une action devant laquelle l'humanité toute entière reste, avec Simon Pierre, interdite et comme épouvantée. Il se jette aux pieds des apôtres et les lave de ses divines mains (1)1 Amour sans exemple ; mais aussi leçon saisissante : leçon d'humilité; leçon de charité; leçon de pureté.
Ne nous étonnons pas de voir l'Homme-Dieu réserver pour cette grande soirée ses instructions les plus solennelles, ses révélations les plus profondes : c'est ici le testament du Dieu qui va mourir. — Tout d'abord il institue son sacerdoce sacrificateur pour toute la durée des siècles (2). Comme il vient de le faire, ils changeront le pain et le vin au corps et au sang de l'Homme-Dieu; ils offriront avec lui le sacrifice eucharistique : Faites ceci en mémoire de moi. — Son sacerdoce, son Église ont un chef, Pierre, qu'il leur a déjà désigné. Ici il confère à Pierre et à ses successeurs le privilège aussi magnifique qu'indispensable de Y infaillibilité. « J'ai prié pour que ta foi ne défaille pas... affermis tes frères (3). » — Jésus- Christ dans deux prédictions différentes annonce les
(1) Ev. Joan., xm , 5.
(2) Luc, xxn, 19.
(3) Luc, xvn, 32.
persécutions furieuses dont son Église naissante va être assaillie, puis la descente du Saint-Esprit en elle qui la rendra à jamais indéfectible et immortelle. — Jésus- Christ fait ensuite le sublime exposé de la grâce sanctifiante qui unit l'homme à Dieu et, en quelque manière le divinise (1) ; puis il adresse une prière solennelle à son Père, et il se lève pour aller à la mort (2).
3. Les divines douleurs. — L'Écriture aime à employer le mot « d'océan (3) » pour exprimer les deux caractères de la Passion : 1 "universalité et l'intensité, la profondeur. — 1° Jésus-Christ, pécheur universel (4), s'est condamné à subir tous les genres de douleur : il a souffert de tous : il a souffert la perte de tout : il a souffert dans tout son être (5). — 2° Il semble que la création tout entière l'ait assailli en fureur, que le ciel se soit uni à la terre , que l'enfer ait prêté ses haines et sa férocité pour accabler la Victime de tous les flots à la fois. Tous les peuples, représentés par la gentilité qui députe Ponce-Pilate et les bourreaux, le judaïsme qui précipite sur Jésus ses pharisiens, ses scribes, ses prêtres; toutes les parties de l'univers concourent à la divine Passion, la terre le couvre de haine, l'enfer s'acharne contre lui, le ciel loin de le défendre achève de le livrer, la Justice divine l'étreint horriblement, et Dieu semble l'abandonner sans ressources. Toutes les classes de la société fournissent leur épouvantable contingent ; les fonctions les plus saintes , les dignités les plus augustes , des prêtres , des
(1) Ev. Joan., xvi, 1.
(2) Matth., xxvi, 30.
(3) Thren., n, 13.
(4) Isaïe, un, 12.— Galat., i, 4.
(5) S. Thom., Sum. theol., III P., quaestio xlvi , art. 5.
magistrats, des juges, perdent toute pudeur dans leur haine contre le Juste ; et le peuple , ces pauvres , ces petits, que Jésus avait tant aimés, aident de leur voix la clameur déicide , et s'unissent aux grands et aux puissants pour le plus épouvantable des crimes. — 3° Jésus-Christ a souffert le dénûment le plus universel : amitié, honneur, réputation, fortune, famille, patrie, tout jusqu'à ses apôtres, ses disciples, sa mère! Jésus- Christ est privé de tout. — 4° Jésus-Christ souffre dans son être tout entier. Il souffre dans son âme. La divinité trouve, dans sa toute-puissance , le moyen de suspendre ses illuminations et ses délices , et de laisser l'humanité aux prises avec la douleur. Tristesse, dégoût, épouvante, accablement intolérable, angoisse indicible, Jésus-Christ subit l'horrible ensemble de toutes les tortures de l'âme réunies. Il en fût mort mille fois s'il n'eût soutenu sa nature humaine pour souffrir davantage. Jésus-Christ a souffert dans son corps tout ce qu'il est possible d'y souffrir. Chaque partie de ce corps, chaque membre, depuis la tête que déchirent les épines, que frappent de gros bâtons , jusques aux pieds que d'énormes clous traversent de part en part, tout n'est qu'une plaie; c'est un spectacle qui fait horreur; Isaïe n'a pu le reconnaître (1); et David : « a, dit-il, compté tous ses os (2) » à travers ses mille déchirures. Tous ses sens ont leur torture propre. Ses yeux contemplent la multitude de ses bourreaux, la fuite et la trahison de ses apôtres. Ses oreilles se remplissent des eris de mort et des blasphèmes. Il est crucifié dans la puanteur d'un charnier. Une soif ardente le dévore, que l'on étanche avec le
(1) Isaïe, lui, 3.
(2) Psal., xxi.
fiel; enfin, tout son corps est envahi par l'a douleur, brisé et « broyé (1) » par elle.
L'intensité de la douleur en Jésus-Christ fut incalculable. — D'abord à cause de la perfection de son être, de sa délicatesse exquise , de la puissance avec laquelle tout était perçu par lui (2). — Puis , parce que la Passion de Jésus-Christ devait être un complet rendez-vous de toutes les douleurs. — Puis, parce que Jésus-Christ n'y voulut recevoir aucun allégement. — Enfin, parce que ces douleurs étant voulues de lui et de son Père, jaillissaient par là même d'une cause pour ainsi dire infinie (3).
4. Les théâtres des divines douleurs (4). — Jethsémanie est le premier. C'est là que Jésus-Christ, livré seul, dans la nuit, à la justice divine, pleurant les crimes de tous, en ressentant l'horreur et l'épouvante , voyant se dérouler devant lui son horrible passion toute entière, contemplant l'incroyable ingratitude de cette race humaine pour laquelle il va mourir, souffre une si effroyable douleur qu'une sueur de sang l'inonde jusqu'à tremper ses vêtements et mouiller la terre (5). Une telle sueur dont la science médicale reconnaît la possibilité, mais aussi la rareté, est à elle seule la preuve que la douleur de Jethsémanie monta jusqu'à d'inexprimables violences.
Après le jardin des olives, Jérusalem entière s'ouvre à la passion de Jésus. Chaque palais, chaque rue, chaque carrefour, où on le traîne tour à tour, est rempli de sa lionte et inondé de son sang. Chez Anne, chez Caïphe , chez Pilate , chez Hérode , de nouveau chez Pilate ,
(1) Isaïe, un, 5.
(2) S. Thom., Opuscul. De Hum. Christ., art. 18.
(3) Id., Id., art. 18.
(4) S. Thom., Sum. theol, III P., q. xlvi, art. 10.
(5) Luc, xxii, 44.
276 CHAPITHE XIV.
l'Homme-Dieu, devenu par excellence l'homme de douleurs, épuise tout ce que le péché, la honte, la torture physique et morale ont d'inépuisables ressources.
Enfin, au Calvaire, déchiré et sanglant, épuisé deforces, tombant sous le fardeau d'une lourde croix, poussé au milieu d'affreuses clameurs par une multitude ivre de son sang et qui le réclame jusqu'à la dernière goutle, le Verbe fait chair, le Fils de Dieu , fait par amour le Fils de l'homme, monte sur le gibet des criminels, devenu bientôt le trône de sa gloire, l'arme de sa puissance, l'autel de son divin holocauste, le bois sacré que tous les peuples arroseront de leurs larmes, couvriront de leurs adorations ardentes, porteront en triomphe dans la terre entière. Il y monte, il y réconcilie Dieu et l'homme, il y terrasse les puissances infernales (1), il y fait la nature humaine héritière des biens de Dieu, il y donne à son Église Marie pour reine et pour mère (2), il annonce qu© « tout est consommé (3), » que l'œuvre divine est faite, que rien de grand , de durable, de puissant ne s'accomplira sans lui dans le monde. Il pousse miraculeusement une clameur retentissante (4), il expire, et le monde est sauvé.
5. Les signes de divinité dans les douleurs et la mort de Jésus-Christ. — Jésus-Christ qui s'était préexisté en Dieu, avait vécu en Dieu, a souffert et est mort en Dieu. — Les miracles éclatent à Jethsémanie. — Des vertus surhumaines marquent chacune des scènes de Jérusalem. — Enfin au Calvaire les prodiges les plus extraordinaires
(1) Coloss., n, 14.
(2) Ev. Joan., xix , 27.
(3) Ev. Joan., xix, 30.
(4) Matth., xxvn, 0.
proclament à la fois que celui qui vient de mourir est un Dieu. Figurons-nous l'horreur de ces ténèbres qui durent trois heures, plongent Jérusalem dans la nuit ; ces rochers qui se fendent, ces tombeaux qui s'ouvrent et ces morts ressuscites qui parcourent la Ville Sainte en achevant de la terrifier. — Les témoins ne s'y méprennent pas ; ils confessent, en se frappant la poitrine, que c'est vraiment là le Fils de Dieu. — Tout à l'heure, quand les apôtres rappelleront ces miracles et les consigneront dans des écrits publics , le peuple juif n'osera rien y opposer, rien y répondre, tant ces faits sont connus de tous, tant ils ont eu de retentissement et d'éclat (1).
61 La sépulture de Jésus. — Les raisons de cette sépulture. 1° Une première et principale est la similitude complète que l'Homme-Dieu voulut avoir avec ceux qu'il daigne appeler ses frères. Il nous aima jusqu'à la mort , jusqu'à la tombe ; il fut partout avec nous, afin que nous fussions partout ensuite avec lui (2). — 2° Sans doute la corruption ne pouvait avoir aucune prise sur la chair divine de Jésus-Christ; néanmoins, afin de rendre son sacrifice plus complet et son état de victime plus saisissant, il se laissa pousser, comme l'avait chanté le Psalmiste, jusqu'aux portes même du tombeau et à la poussière de la mort (3). — 3° Jésus-Christ voulut en troisième lieu devenir le consolateur de nos tombes, et nous enlever, en la partageant, l'instinctive horreur de la mort. — 4° Enfin il importait que Jésus-Christ donnât, avant le grand et fondamental miracle de la résurrection, la preuve officielle et publique de sa mort. De là son public
(1) Malth., xxvii, 34.
(2) Ev. Joan., xiii, 1.
(3) Psal., xxi, 16,
ensevelissement, sa mise publique au tombeau, le sceau de la puissance publique apposé sur l'énorme pierre qui fermait le sépulcre , en un mot la complète impossibilité d'un furtif enlèvement de son corps (1).
La mort fut pour l'Homme-Dieu ce qu'elle est pour nous : la séparation de l'âme d'avec le corps. Mais il importe de remarquer que la divinité unie tout ensemble et au corps et à l'âme ne se sépara ni de l'un ni de l'autre. Au tombeau le corps du Sauveur ne cessa pas d'être adorable, et dans les limbes où sa sainte âme descendit , Jésus-Christ y fut comme Dieu.
Les circonstances de la mise au tombeau sont mystérieuses et remplies d'instruction. Les parfums précieux dont on embaume le corps sacré de l'Homme-Dieu inaugurent les saintes profusions du culte catholique à cet autre tombeau du Sauveur, la divine Eucharistie. — Mais les parfums les plus chers au Sauveur seront toujours la piété, les prières, les vertus de ses fidèles, et la sainteté de son Église. — Son sépulcre est taillé dans le roc : îout doit être désormais solide, immuable, impérissable en Lui; ses jours mortels sont terminés, il est désormais l'indestructible Rocher (2) sur lequel repose l'édifice entier du christianisme. — Son sépulcre est neuf, nul ne l'a souillé de sa corruption; tout est nouveau, tout est virginal, tout est pur dans la religion, le culte, la morale, que l'Homme-Dieu est venu apporter au monde (3).
7. La descente de Jésus-Christ aux limbes. — Nous chantons dans le Symbole : « Il est descendu aux enfers. »
(1) S. Thom., Sum. theol., III P., quaest. li, art. 1,2. — S. Thom., Opuscul. De Hum. Christ., art. 20.
(2) 1 Corinth., x, 4.
(3) S. Thom., Sum. theol., III P., quaest. li, art. 2.
Les « enfers » où Jésus-Christ descendit ne sont évidemment pas le lieu où souffrent sans rédemption possible les démons et les damnés. — Le mot enfer dont le sens étymologique est « lieu bas, » « lieu profond, » a, dans l'Écriture, des significations différentes. 1° Parfois il signifie seulement le tombeau. 2° En d'autres endroits il signifie la demeure des réprouvés. 3° On le prend pour désigner le purgatoire. 4° Enfin il a, dans le Symbole , le sens tout spécial que voici :
Les justes de l'ancienne loi, depuis Adam et Eve, tous les saints patriarches, les prophètes, la multitude des âmes que le Rédempteur avait sauvées par l'application anticipée de sa foi et de sa grâce, les pénitents du déluge (1), tous les autres élus pris dans la terre entière et connus de Dieu , en un mot cette immense Église que saint Paul appelle ecclesia primitivorum (2), n'était pas entrée dans la gloire éternelle. Jésus-Christ seul pouvait et devait en franchir le seuil, et l'ouvrir ensuite à la race bénie des rachetés. — En attendant, où Dieu avaitil rassemblé ces âmes justes? Dans les limbes. Nous n'en savons pas plus sur cette mystérieuse demeure , qu'il n'a pas plu à Dieu de nous révéler autrement. Là les âmes justes étaient sans souffrance, confirmées dans la grâce , pleines d'amour et d'une ardente espérance dans le Rédempteur, pleines de soupirs après leur délivrance et la gloire du ciel (3).
C'est au milieu de cette belle et sainte « Église primitive » que se rendit Jésus , consolant ces âmes , leur annonçant leur triomphe au jour tout proche de l'As-
(1) I Petr., m, 19, 20.
(2) Hebr., xn, 23.
(3) S. Thora., Sum. theol., III P., queest. u, art. i.
cension. Car ce n'est pas de suite, c'est après un tout mystérieux ministère, continué ici-bas quarante jours après sa résurrection, que Jésus-Christ fit son entrée solennelle dans le ciel, accompagné de la multitude des âmes qu'il avait délivrées (1).
(1) Psal., lxvii, 19. — Ephes., iv, 8.
La vie glorieuse de Jésus-Christ.
Jésus-Christ est Dieu. S'il est resté assez d'ombres pour rendre la foi possible; la lumière jaillit, d'autre part, si abondante, si irrésistible, qu'après l'examen des preuves, tout esprit loyal se refuse à voir autre chose en Jésus-Christ qu'un Dieu.
Mais la logique a ici des droits essentiels et imprescriptibles. Si Jésus-Christ est Dieu, trois grandes conséquences sont nécessaires : 1° Jésus-Christ, mort par amour pour nous, ne peut rester dans l'impuissance et la corruption du sépulcre. Cette chair pénétrée de divinité est rebelle à la mort. Jésus-Christ peut, selon le mot de saint Paul, « goûter (1) » la mort, il ne peut pas être réduit par elle à l'état de fétide poussière : il doit donc ressusciter (2). — 2° Jésus-Christ, pour mieux rester notre semblable, pour sauvegarder notre liberté et n'obtenir de nous qu'une foi et des hommages spontanés, gardera non-seulement durant sa vie mortelle, mais aussi à travers tous les siècles , une existence humble
(1) Hebr., n, 9.
(2) Psal., xv, 10.
et chétive, un empire contesté, des honneurs amoindris par des oppositions sataniques et des défections honteuses : mais cet état peut-il être éternel? Assurément non. Il faudra donc, par un retour naturel et nécessaire, qu'un triomphe digne de lui venge sa gloire , confonde ses ennemis et donne à ses serviteurs fidèles la puissance, les honneurs, le rang dont ils ont été toujours privés. Il est nécessaire qu'un jour vienne où Jésus- Christ apparaisse sur la terre dans toute sa divine majesté : un second avènement, un avènement aussi glorieux que le premier aura été humble, est donc autant une exigence de la raison pure qu'un dogme de la foi (1). — 3° Mais en attendant ce triomphe du second Avènement et du jugement général, Jésus-Christ peut-il rester sans droits, sans puissance, sans royauté, au milieu d'un monde qui le repousse et continue de le persécuter? Non. Même dans son état de faiblesse apparente, au milieu d'ennemis qui semblent les seuls forts , en réalité l'empire est à Jésus-Christ. Jésus-Christ exerce sur les hommes fidèles les droits d'un souverain. Quant aux révoltés il finit toujours par les briser de son « sceptre de fer (2). » Ainsi sous ce titre de vie glorieuse de Jésus-Christ nous comprenons trois études : 1° sur les mystères de sa Résurrection, de son Ascension et de son règne dans le ciel à la droite de son Père; 2° sur son second avènement elle jugement général; 3° sur l'exercice, durant sa vie invisible dans l'Église, des plus imprescriptibles droits , et sur ses plus continuels triomphes.
(1) I Corinth., xv, 25.
(2) Psal., ii.
La Résurrection et l'Ascension.
I. La Résurrection. — Nous avons donné plus haut, au paragraphe 5 du chapitre XII les preuves de la résurrection ; nous n'avons plus à y revenir ici, mais bien à expliquer les circonstances de ce beau mystère et à en déduire les sublimes enseignements. Considérons la résurrection 1° en elle-même; 2° dans les manifestations que Jésus-Christ multiplie durant quarante jours.
1. La Résurrection en elle-même. — Son but. C'est Dieu et c'est l'homme qui exigent la résurrection. C'est Dieu. Dans la résurrection les perfections divines se manifestent glorieusement : sa justice qui récompense la sainte humanité ; sa gloire qui exalte magnifiquement l'Homme-Dieu; sa majesté qui en reçoit les plus excellents hommages; son amour qui y trouve son plus infini épanchement. — C'est l'homme. Par sa résurrection Jésus-Christ achève et couronne notre salut (1). De même que nous étions tous, crucifiés avec lui au Calvaire, nous sortons tous avec lui de son sépulcre. Sa résurrection est la cause de la nôtre (2). Sa résurrection est le fondement de notre foi, l'objet de notre espérance, l'aliment le plus riche de notre amour. La résurrection est enfin pour nous Y image parfaite de la nouvelle vie toute spiri-
(1) Rom., iv, 25.
(2) I Corinth., xv, 12-21.
tuelle, céleste, glorieuse, immortelle, que nous devons mener ici-bas (1).
Son mode. Jésus-Christ dès l'aube du troisième jour, correspondant à notre dimanche, sortit de son sépulcre. Sa chair spiritualisée et subtile, à la manière de notre pensée qui traverse les corps sans obstacle, s'éleva sans toucher à la pierre énorme qui fermait l'entrée du tombeau. — Jésus-Christ ne fut pas ressuscité : il était Dieu, il se ressuscita par sa propre vertu.
Comme il convenait au Roi puissant qui triomphait de l'antique mort et qui devait produire les trophées de sa victoire, Jésus-Christ fit ressusciter avec lui des morts nombreux (2). Tout Jérusalem put contempler ces morts rendus à la vie, et ce grand miracle fut l'achèvement des merveilles du Vendredi Saint, quand au moment de la mort du Christ, les tombeaux s'ouvrirent.
Le corps ressuscité. Jésus-Christ ressuscite avec le même corps substantiellement, mais avec une manière d'être et des qualités toute différentes. Aux quatre imperfections de la chair passible et mortelle, qui est la nôtre et que Jésus-Christ avait daigné revêtir, correspondent quatre qualités magnifiques de la chair glorieuse et toute céleste que Dieu lui donne et nous donnera à nous-mêmes avec lui. — Cette chair est devenue rapide et douée de l'agilité même de la pensée. Elle ne connaît plus les distances, et l'espace ne lui est plus un obstacle. Aussi l'Évangile nous représente Jésus-Christ apparaissant, et disparaissant soudain à la manière des esprits. — Cette chair, comme la pensée, est subtile; la matière ne la retient. plus et ne lui oppose plus aucune
(i) Rom., vi, 9.
(2) Malth., xxvii, 52.
barrière. Aussi, dans ses apparitions, Jésus-Christ entrait-il au Cénacle, toutes portes closes. — Cette chair est impassible , elle ne peut plus counaître les défaillances du besoin, le poids de la fatigue, l'atteinte de la douleur, la sujétion de la mort. — Cette chair est glorieuse. Au Thabor, durant sa vie mortelle, Jésus-Christ avait voulu nous donner une idée de la splendeur que devait revêtir son corps ressuscité. Si l'image avait été si splendide que dût être la réalité (1) ?
Les cicatrices de sa passion. Jésus-Christ , d'après une page formelle de l'Évangile, voulut les conserver sur son corps ressuscité et glorieux (2). Saint Thomas les toucha de ses mains; elles étincellent dans le ciel et Dieu par sa puissance a su les faire concourir à la parfaite beauté de son Fils. — Jésus-Christ les garde et les montrera éternellement, car 1° Jésus-Christ remplit dans le ciel le plus auguste des ministères ; il y continue l'œuvre du Calvaire , il s'immole sous un rite tout mystique approprié à sa vie glorieuse, c'est-à-dire qu'il s'offre à son Père sous les marques de sa Passion, sous les cicatrices de ses blessures. Ainsi saint Jean a pu voir au ciel « l'Agneau comme immolé (3). » — 2° Les cicatrices sont un sublime trophée de victoire ; et deviennent pour le Chef et les membres, pour Jésus-Christ et tous les élus, un titre éternel de gloire. — 3° Les divines cicatrices ne sont pas moins chères ni moins précieuses à l'Église de la terre. C'est en elles que nous nous réfugions ; c'est par elles qui nous implorons; c'est grâce à elles que sans cesse nous obtenons miséricorde (4). — 4° Quand
(1) S. Thom., Sum. theol., quaest. lui, art. 1.
(2) Joan., xx, 27.
(3) Apoc, v, 6.
(4) S. Bernard, Lib. de Pass. Dom., cap. 41.
il est dit qu'au dernier jour « apparaîtra le signe du Fils de l'homme (1), » tous entendent la croix; et par une conséquence naturelle , ce sera aussi les stigmates de la Passion, signes terribles, effroyables pièces de conviction contre les damnés. — 5° Quand Dieu accorde à quelques saints les stigmates de la Passion, il donne à la terre une image de ce qu'est au ciel le corps sacré du Rédempteur (2).
2. Les divines apparitions. Jésus-Christ n'entra pas au ciel le jour de sa résurrection. Cette entrée solennelle dans la gloire fut retardée de quarante jours , et n'eut lieu qu'au jour de l'Ascension. — Durant ces quarante jours d'attente , Jésus-Christ continua et acheva sa mission auprès de ses apôtres et de ses fidèles. De là les fréquentes apparitions dont il les favorisait, les entretiens qu'il avait avec eux, les miracles par lesquels il affermissait leur foi. L'Évangile ne nous dit rien des apparitions de Jésus-Christ à sa Mère. Ou ces apparitions étaient si naturelles que les évangélistes ne songèrent même pas à les relater, ou les relater était impossible tant leur nombre fut grand. N'oublions pas que les historiens sacrés nous avertissent qu'ils n'ont écrit qu'une minime partie des faits dont ils avaient été témoins. — Quant aux apparitions dont ils font mention , les voici dans leur nombre et leur ordre.
Marie Madeleine, la pécheresse , eut la première (3). Elle avait tant aimé! tant pleuré! tant cherché! D'ailleurs Jésus-Christ, dans la gloire, montrait que son cœur
(1) Matlh., xxiv, 30. — S. Thom., Sum. theol, III P., quœst. i.iv, art. 4.
(2) Vid. vit. S. Franc. Assis, a St0 Bonavent.
(3) Ev. Joan., xx, 14-16.
était resté le même pour le pécheur repentant et transfiguré par la pénitence (1).
La seconde apparition, le jour même de la résurrection, fut accordée aux saintes femmes. Intrépides, quand les apôtres avaient fui , elles avaient suivi le douloureux cortège, affronté les insolences des bourreaux, et assisté à la mort de l'Homme-Dieu.
Le chef du collège apostolique, le fondement visible de l'Église, saint Pierre, fut favorisé de la troisième (2). Le soir de la résurrection Jésus-Christ apparut pour la quatrième (3) fois à deux disciples qui se rendaient tristement à Emmaiis, ayant perdu l'espoir et presque la foi au Rédempteur. Jésus-Christ les éclaire, les console, les communie.
Les apôtres venaient tous, à l'exception de Thomas, de se réunir au Cénacle , quant Jésus y entra toutes portes closes , leur accordant ainsi sa cinquième (4) apparition. « Lents à croire, » comme le leur reprochait leur divin Maître , les apôtres ne pouvaient se persuader la réalité de l'apparition. C'était bien leur Maître, mais était-ce autre chose qu'un fantôme? Jésus mange devant eux une nourriture qui se consomme d'elle-même miraculeusement.
Huit jours après, une sixième (5) fois, Jésus-Christ apparaît. Les Douze sont réunis, et l'apôtre incrédule, saint Thomas, est obligé de toucher les plaies du divin Maître. Il les touche, il tombe à ses pieds, il confesse à la fois sa faute et la divinité du Rédempteur.
(1) Matth., xxvm, 1.
(2) I Corinth., xv, 5.
(3) Luc, xxiv, 13.
(4) Ev. Joan., xx, 19.
(5) Ev. Joan., xx, 25.
Les apôtres, que l'apostolat n'absorbait pas encore, trouvaient dans leur métier de pêcheur leur quotidienne subsistance. C'est durant une de ces pêches que Jésus leur apparaît une septième (1) fois , sur le rivage du lac de Tibériade, ainsi qu'à plusieurs disciples. Cette septième apparition a une importance et une solennité toute exceptionnelles. Jésus-Christ fait définitivement de Pierre le Chef de toute son Église , et lui abandonne , en retour d'une triple protestation d'amour, les brebis comme les agneaux de son bercail.
La huitième (2) apparition ne le cède pas à la précédente. Le théâtre s'agrandit : ce n'est plus devant les seuls apôtres, c'est devant une multitude que Jésus- Christ démontre la réalité de sa résurrection et achève de vaincre l'obstination des plus incrédules. — Autre circonstance capitale : Jésus-Christ ouvre à ses apôtres le monde entier comme champ d'action et comme conquête : Allez, enseignez tous les peuples. Parole prodigieuse qui, réalisée, démontre à elle seule la vérité du christianisme et la divinité de son Auteur.
Saint Paul nous révèle une neuvième (3) apparition à l'apôtre saint Jacques le Mineur. — Enfin nous parlerons plus loin de la dixième en déroulant la majestueuse scène de l'Ascension.
N'y eut-il que ces dix apparitions? En nous souvenant que les saintes Écritures ne sont qu'un journal très abrégé des actions du Sauveur, nous sommes autorisés à penser que beaucoup d'autres accompagnèrent celles qui précèdent (4). — Jésus-Christ apparut-il à ses ennemis? C'est
(1) Ev. Joan., xxi, 1.
(2) Matth., xxvm, 16-20.
(3) I Corinth., xv, 7.
(4) S. Thom., Sum. theol, III P., quœst. lv, art. 6.
douteux. Leur haine persistante et leur parti pris d'étouffer son œuvre comme de mépriser ses bienfaits éloignait d'eux presque invinciblement Celui qui leur avait fait cette menace : « Vous ne me verrez plus jusqu'à ce que vous m'acclamiez de nouveau (1). »
II. L'Ascension de Jésus-Christ. — Durant quarante jours Jésus-Christ avait instruit son Église naissante « en lui parlant du royaume de Dieu (2) » et il l'avait aguerrie en l'habituant peu à peu à la soustraction de sa présence visible. Le temps était venu , prédit par Jésus-Christ, où le Saint-Esprit, la troisième personne de la Très Sainte Trinité allait se répandre dans le monde comme un torrent de flammes, de lumière, de force et d'amour (3).
Le moment suprême où Jésus va prendre possession de son trône éternel dans les cieux, est enfin venu. Il fait partir pour Jérusalem la multitude de ses disciples. Les voici tous , Marie et les apôtres à leur tête , qui , dix jours avant la fête de la Pentecôte , quittent la Galilée et se mettent en marche pour la Ville sainte (i). Peut-être Jésus cheminait-il avec eux. En tout cas c'est lui qui les mena vers la bourgade de Béthanie (5), et la pieuse troupe s'arrêta conduite par l'Homme-Dieu sur la montagne des Oliviers (6). — Les dernières instructions étaient données, la promesse du Saint-Esprit venait d'être faite ou
(1) Matth., xxiii, 39.
(2) Act., i, 3.
(3) Luc, xa, 49.
(4) Luc, xxiv, 50-53. —Marc, xvi, 19-2. — Act., m, 3-12.
(5) Luc, xxiv, 50.
(6) Luc, xxiv, 50.
plutôt renouvelée , Jésus-Christ debout, majestueux, bénissant, étend les mains sur la multitude et s'élève lentement, avec une splendeur incomparable, au plus haut des cieux (1). — Telle était la suave volupté de ce spectacle que longtemps tous les yeux suivirent cette marche triomphale de l'Homme-Dieu. — Il avait disparu dans l'immensité que tous attachaient encore à ce ciel refermé leurs insatiables regards : il fallut que deux anges sous forme humaine vinssent leur dire : « Hommes de Galilée, que restez-vous ainsi regardant au ciel? Ce Jésus qui vient de s'y élever en reviendra dans la même gloire avec laquelle vous l'y avez vu monter (2). »
Jésus-Christ avait dit aux siens qu'ils iraient témoigner de lui dans Jérusalem et jusqu'aux extrémités de la terre : ils le feront quand la force de l'Esprit- Saint leur aura été communiquée, et ce sera l'éternel miracle de l'apostolat, de l'indéfectibilité, de l'invincible puissance de l'Église catholique.
III. Le règne de Jésus-Christ dans les cieux. — Le symbole catholique ajoute à l'énoncé de la divine Ascension ces paroles grandioses : « Et il est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant. »
Ces paroles consacrent plusieurs grandes réalités. — 1° Par ce mot « assis » nous entendons le Triomphateur qui se repose, dans la gloire, de ses luttes, de ses fatigues, de ses souffrances. — 2° « Assis à la droite. » Jésus- Christ comme Homme-Dieu domine donc à une hauteur
(i) Act., i, 9.
(2) Act., i, 11. — S. Thom., Sum. Iheol., III P., quaest. lvu, art. 1.
infinie toutes les créations réalisées ou possibles. Il occupe et occupera éternellement le premier rang, le trône à côté de Dieu. — 3° « Assis : » c'est-à-dire immobile , éternel, sans fin. « Son règne sera sans fin. »
Gardons-nous de confondre ce règne immuable avec l'immobilité de l'inaction. Jamais la vie de l'Homme- Dieu n'a été plus active qu'à son retour dans la gloire. — • C'est là qu'il est l'âme de ce culte céleste que l'Église des bienheureux ne cesse de rendre au Très-Haut (1). — Là qu'il fait le bonheur, la gloire, la vie des élus. — C'est de là qu'il gouverne le monde, et régit tous les peuples qui lui ont été donnés comme héritage. — Là qu'il exerce son pouvoir judiciaire, sur les individus, les familles, les sociétés. — Là qu'il continue sa rédemption, « toujours vivant pour intercéder toujours (2). »
Quelle gloire à la race humaine! Par son Chef elle « a pénétré les cieux (3) ; » elle siège, à la droite du Très-Haut, elle règne sur toutes les œuvres divines (4). Adorons, bénissons, aimons, servons de toute l'ardeur de nos âmes, le Fils de Dieu, devenu Fils de l'homme, qui est descendu des cieux, a vécu, a souffert, est mort, est ressuscité , est monté aux cieux , est assis à la droite du Père tout-puissant, tout cela pour nous racheter, nous sanctifier, nous exalter.
(1) Hebr. , ix, II; vin, 2. — Apoc, v, G. — I Corinth., xv, 24.
(2) Hebr., vu, 23.
(3) Hebr., iv, 14.
(4) S. Thom., Sum. IheoL, III P., quaest. lviii, art. 3.
Le second avènement de Jésus-Christ.
Dans le Credo nous chantons : « Il viendra juger les vivants et les morts. » — Le seul juge des hommes, des anges, de tous les êtres raisonnables et libres, c'est Dieu ; c'est le Père, le Fils, le Saint-Esprit, la sainte et indivisible Trinité. — Mais Dieu « a remis au Fils tout jugement (1). » La sainte humanité a conquis cette magnifique prérogative de devenir le juge universel. Comme homme Jésus-Christ est devenu le juge de tous les hommes : « tous nous comparaîtrons devant le tribunal du Christ (2). » — 1« C'est pour l'humanité sainte le fruit de sa généreuse rédemption , des vertus qui ont ravi le cœur du Père, des humiliations qu'il a subies, du jugement dont il s'est laissé flétrir (3). — 2° Par sa passion et sa mort Jésus-Christ a acquis sur l'humanité entière des droits souverains : il est naturel et juste qu'il en soit constitué le juge. — 3° Jésus-Christ reste en but durant le cours des siècles aux insultes des impies : il est juste qu'il les cite en retour à sa barre vengeresse (4). — 4° Jésus-Christ s'est sacrifié à l'honneur de son Père : il est juste que ce Père le comble du plus haut honneur, celui de tout régir et de tout juger (5).
(1) Ev. Joan., v, 22.
(2) Rom., xiv, 10.
(3) Isaïe, un, 12. — Matlh., xxv, 66. — Luc, xi, 18. — Joan., vu, 20. — Matth., xxvi, 63.
(4) IIThess., vra, 9.
(o) S. Thom., Sum. theol., III P., queest. ux, art. 1, 2, 3.
Jésus-Christ exerce sa souveraine judicature : 1° au jugement particulier; 2° à la fin des temps, à son second Avènement, au jugement général.
Quelle certitude avons-nous du second Avènement de Jésus-Christ? — Quelles en seront les circonstances?
1 . Certitude du second Avènement. — Cette certitude repose avant tout sur les promesses formelles et explicites de Jésus-Christ. Jésus-Christ est Dieu, ses paroles sont vérités, ses prophéties ont eu toutes leur complet accomplissement. Or il affirme que si le ciel et la terre passeront, ses paroles sont immuables et leur réalisation infaillible. En de nombreuses circonstances Jésus-Christ a annoncé son retour visible, triomphal, sur la terre, à la fin des temps. La plus solennelle de ces circonstances est celle où, devant la double puissance juive et romaine, il s'exprime ainsi : « Le jour viendra où vous verrez le Fils de l'homme siéger à la droite de la puissance de Dieu, et venir porté sur les nuées du ciel (1). » Auparavant , Jésus-Christ avait fait avec plus de détails la même grandiose prophétie. « Alors apparaîtra le signe du Fils de l'homme dans le ciel ; alors pleureront toutes les tribus de la terre et elles verront le Fils de l'homme venir dans les nuées du ciel, plein de force et de majesté (2). » Dans d'autres endroits Jésus-Christ décrit la scène du jugement qui accompagnera sa venue (3). — Les apôtres inspirés connaissent et annoncent le même Avènement de l'Homme-Dieu. Saint Paul en fait une description su-
(1) Matth., xxvr, 64.
(2) Luc, xxi, 27.
(3) Matth., xv.
blime (1) ; pour saint Pierre, c'est le fondement de toute l'espérance chrétienne (2); saint Jean, dans l'Apocalypse, le donne comme le magnifique dénouement de l'histoire humaine tout entière (3). — Ainsi nous sont expliqués les nombreux passages des Prophètes où la venue du Fils de Dieu sur la terre ne nous est plus montrée ni humble, ni silencieuse, ni imperceptible comme la rosée qui tombe durant la nuit, mais bien foudroyante, majestueuse , pleine de puissance et de splendeur, « précédée de la tempête, » « du feu dévorant, de la flamme impétueuse (4), » de la commotion de l'univers, de l'ébranlement des mondes. Dans tous ces textes il ne peut s'agir que d'un second Avènement du Fils de Dieu (5).
La parole divine est sans doute l'inébranlable fondement de cette croyance. Remarquons aussi qu'elle seule satisfait la raison. Comment comprendre que le Fils de Dieu ne soit venu sur la terre que pour y subir l'humiliation, et que le dernier mot y soit resté à ses insulteurs? Comment admettre que cette œuvre de la rédemption du monde se passe au milieu de la race humaine sans y être couronnée d'un triomphe proportionné à l'héroïsme du sacrifice et à l'immensité du bienfait? Comment croire que Dieu laisse privé d'honneurs ce Fils bien-aimé dont il a reçu de si infinies louanges? Comment enfin concilier la sagesse et la justice divines avec une sorte d'impunité des ennemis du Christ, qui, sur cette terre, durant le cours des siècles, ont profité de sa patience
(1) I Thessal., iv, 15-18. — II Thessal., i, 6, 7 ; il, 3-13. — I Corinth., xv, 51-37.
(2) IPetr.,i, 4; v, 4.
(3) Apoc, xxii.
(4) Apoc, xxn.
(5) Psal., xxv, xxvi, xlix , 3.
et de son silence pour remporter sur lui tant d'insolents triomphes (1)? — Le jour doit venir où Jésus-Christ recueillera une immense gloire sur le théâtre de ses immenses douleurs.
2. Circonstances du second Avènement. Dieu n'a pas voulu nous laisser ignorer le second Avènement ; et luimême a daigné nous en faire la complète description , nous marquant 1° ce qui précédera; 2° ce qui accompagnera; 3° ce qui suivra la venue glorieuse de Jésus- Christ (2).
Ce qui précédera. — « Quand vous verrez ces choses arriver, dit Jésus-Christ, levez la tète, votre rédemption est proche (3). » Il y aura donc des signes manifestes. — D'autre part, le moment précis nous est tenu absolument caché. « Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, personne ne les connaît , ni les anges qui sont au ciel , ni le Fils lui-même (4), » qui, sans l'union hypostatique, ignorerait ce secret comme tous les hommes.
Ignorant donc jusqu'au dernier moment la subite venue de Jésus-Christ, les fidèles en sauront néanmoins à des signes certains la proximité. Il en sera alors, disait Jésus-Christ, « comme aux jours de Noé (5). » Si le moment de la première pluie resta caché, le déluge n'en fut pas moins annoncé longtemps d'avance.
(1) Rom., ii, 3-10.
(2) Nous avons, dans S. Paul étudié, exposé toute la Révélation du dernier jour d'après le Grand Apôtre, tom. I, p. 299. — Dans Jésus- Christ étudié l'on trouvera sur ce même sujet la doctrine de S. Thomas d'Aquin.
(3) Luc, xxi, 28.
(4) Sur ce jour inconnu même « au Fils, » voir Bossuet, Médit., dern. sera., 78" jour. — Marc, xiu, 32.
(5) Matth., xxiv, 37.
Quels événements précéderont le second Avènement? — 1° Jésus-Christ nous fait pressentir une diminution effrayante de la foi dans le monde : Croyez-vous que quand le Fils de l'homme reviendra il trouve encore de la foi sur la terre (1)? Ailleurs il nous donne la raison de cet attiédissement universel de l'esprit chrétien : « Il en sera alors comme aux jours de Noé. » Une société sensuelle, matérialisée , livrée sans réserve aux préoccupations et aux jouissances terrestres , des peuples envahis par la soif de l'or et des plaisirs, des âmes éloignées du surnaturel à force de se jeter en pâture aux choses sensibles : tel sera le monde aux approches du dernier Avènement. — 2° Mais Dieu réveillera les endormis. « Comme aux jours do Xoé » il fera passer ses fidèles par les terreurs de la souffrance. Alors il ouvrit les cataractes du ciel : aux approches du dernier jour, il ouvrira « les puits de l'abîme (2). » Il permettra à Satan de réunir des forces extraordinaires, de former un immense empire (3). De cet empire anti-chrétien il fera surgir un être impie et pervers, qui, aidé des prestiges diaboliques , jouant avec audace la puissance divine, élèvera son monstrueux orgueil jusqu'à se faire Dieu et prétendre aux adorations de toute la terre (4). Ce sera Y Ante -Christ et sa grande persécution. La violence en sera extrême -, le sang coulera à flots; toutefois le caractère spécial de cette crise suprême, ce sera le déploiement inouï des forces diaboliques (5). Les prestiges de Satan seront si universels
(1) Voir Bossuet, dern. sem., 80» jour et suiv. — S.Thom., Opuscul. De Hum. Christ., art. 25.
(2) Apoc, is, 2.
(3) II Thess., ii, 8.
(4) II Thess., ii, 4.
(5) II Thess., », 9.
et si extraordinaires que « les élus eux-mêmes seraient séduits si c'était possible (1). » Les hommes, -dit saint Paul, n'auront plus voulu de la vérité, Dieu leur enverra l'esprit d'erreur (2), » il déchaînera Satan, le père du mensonge, qui multipliera toutes les ruses, pour tromper et séduire les hommes. Lutte effroyable qui réveillera les tièdes et fera des autres restés fervents de prodigieux héros de la foi. — 3° Cette tempête sera terrible comme aucune ne l'aura été : les secours aussi dépasseront en intensité et en nombre ceux de tous les autres âges. La prédication évangélique prendra un essor immense ; les saints surgiront de toutes parts , les miracles effaceront par leur éclat invincible tous les prestiges du démon ; et à l'Ante-Christ Dieu opposera la venue d'Enoch et d'Êlie. Ces deux saints, dont le premier fut contemporain des premiers âges du monde , et le second fut un des grands prophètes d'Israël , ne sont pas morts; Dieu les a retirés du monde et -les fait vivre dans un lieu connu de lui qui n'est ni la terre, ni le ciel, ni le purgatoire. Où? Il n'a pas plu à Dieu de nous le révéler. Tenus en réserve pour la lutte suprême de l'Église (3), destinés à combattre les séductions et la violence de l'Ante-Christ, ils seront l'un des principaux soutiens de l'Église à cette heure terrible. — Leur venue sera ainsi l'un des signes les plus précis de la fin du monde. — 4° Alors arrivera un immense événement prédit par Jésus-Christ en termes assez couverts (4) et ensuite avec la dernière précision (5) par l'apôtre saint
(1) Marc, xui, 22.
(2) II Thess., ii, 10, il.
(3) Marc, xi , 11.
(4) Matth., xxiii , 39.
(5) Rom., xi, 25, 26. — II Cor., m, 16.
Paul inspiré de Jésus-Christ : la conversion du peuple Juif. — 5° La persécution terrible des ennemis de l'Église, d'autre part la prédication et les miracles des milliers de saints, surtout d'Enoch et d'Élie, l'immense joie de retour des Juifs (1), ramèneront à la pénitence et à la ferveur la multitude de ceux que le luxe, la mollesse, le sensualisme, l'incrédulité générale auront un instant égarés. Toute cette Église rajeunie et vigoureuse , aura clairement reconnu la proximité de l'avènement du Christ et s'y préparera. — Quant aux autres, ils s'endurciront, ils se pervertiront, ils se moqueront des menaces du dernier jour, ils s'enfonceront de plus en plus dans la fausse sécurité de leurs jouissances, dans la paix fatale de leurs affaires et de leurs plaisirs ; « ils diront : c'est la paix , c'est la paix , c'est la pleine sécurité (2) ! » Ainsi ira le monde jusqu'au moment suprême, jusqu'à bord de l'abîme : les bons seront dans l'attente, et d'heure en heure, d'instant en instant, se tiendront prêts. Tout à coup, comme « l'éclair qui brille (3), » comme « le clin d'oeil (A), » comme le « filet qui tombe (5), » comme « les douleurs de l'enfantement (6), » viendra la fin du monde, et se déroulera le formidable et magnifique drame du second Avènement (7).
Ce qui accompagnera. Autant la préparation aura pu
(1) Rom., xi, 15.
(2) IThessal., v, 3. — Vid. Jésus-Christ étudié, etc., tom. III, p. 436. — S. Paul étudié, tom. I, p. 309. — Luc, xxi, 34. — Ephes., ii, 12. — Matth., xxiv, 37. — I Petr., m, 20.
(3) Matth., xxiv, 27.
(4) I Cor., xv, 52.
(5) Luc, xxi, 35.
(6) I Thessal., v, 3.
(7) S. Thom., Sum. theol. Sup. — Id., Opuscul. De Hum. Christi, art. 25. — S. Thom., In Magistr. Sent., Dist. xlvii, quaest. n, art. 3.
être longue , et les signes précurseurs se seront déroulés lentement et progressivement pour donner à tous le loisir de revenir à Dieu et au salut , autant le moment précis de la fin du monde sera imprévu et subit; autant l'apparition du Fils de l'homme sera foudroyante. « Comme l'éclair sort de l'Orient et paraît tout d'un coup jusqu'à l'Occident, ainsi sera l'avènement du Fils de l'homme (1). » Ne nous figurons rien de lent, de successif, dans cette immense scène; les parties diverses que nous décrivons l'une après l'autre se réuniront en une seule action qui ne comptera que la durée de l'éclair. Ainsi apparaîtra Dieu dans sa gloire et sa force. — Et quelles seront ces scènes diverses dont se composera l'ensemble du second Avènement (2)?
D'abord la complète transformation de l'univers. Les astres du ciel sont ébranlés, la terre avec ses océans et ses montagnes entre dans d'effroyables convulsions ; « une vaste tempête (3) » emporte dans ses tourbillons l'univers tout entier; le feu dissout les mondes, un nouveau ciel et une terre nouvelle apparaissent : c'est le premier signal de la venue glorieuse de Jésus-Christ. Et peut-être que cet épouvantable craquement de l'univers sera le bruit même, le son même de cette mystérieuse trompette dont parlent les Écritures. — A ce son, à ce signal, s'est opérée la résurrection des corps. La multitude des hommes qui ont vécu depuis le premier jusqu'au dernier instant du monde, est debout; non pas
(1) Matth., xxiv, 27.
(2) L'on trouvera dans notre Livre : Jésus-Christ étudié, ces détails exposés par S. Thomas d'Aquin, tora. III, p. 438. — S. Paul étudié, etc., tom. I, p. 313.
(3) IlPetr., m, 10.
semblables (1), mais lumineux ou obscurs, ressuscites pour la gloire ou pour le châtiment. Les Anges on fait le discernement des élus et des réprouvés (2).
A ce moment Jésus-Christ apparaît dans les cieux, dans les airs, « porté sur les nuées (3) » angéliques, environné de gloire et de puissance. Les Anges l'environnent, Marie étincelle dans le cortège, la majesté divine plane sur tout cet immense et brillant théâtre.
Saint Paul complète ces révélations magnifiques de l'Évangile. Au moment où Jésus-Christ s'avance majestueusement dans les airs, « avec son signe (-4), » sa croix, son étendard, la multitude des saints ressuscites prend son essor et va le rejoindre dans les hauteurs du ciel" (5).
Vraisemblablement les damnés restent en bas, tremblants , épouvantés, en proie à une indicible angoisse (6), versant à la vue du Fils de l'homme des larmes désespérées (7). Le jugement se tient : les sentences se prononcent : « Venez les bénis; » « allez les maudits (8). » Les damnés sont précipités dans l'enfer avec les démons. C'est le premier acte du triomphe de Jésus-Christ. C'est alors qu'en un instant que l'éternité doit suivre , il se venge de ses ennemis, de ses insulteurs , de ses négateurs , de tous ceux qui depuis le commencement du monde ont outragé Dieu sans se vouloir repentir (9). — Nous est-il
(1) I Cor., xv, 51.
(2) Matlh., xsiv, 31. — S. Paul étudié , tom. I, p. 316.
^3) Luc, xxi. — II Thess., i, 10. — I Corinth., xv. — I Thess., îv, 16.
(4) Matlh., xxiv, 30.
(5) I Cor., xv, 23. — I Thess., iv, 16.
(6) Sagesse, v, 2.
(7) Matth., xxiv, 30.
(8) Matth., xxv, 41.
(9) Psal. 109. — II Thessal., i, 9.
donné d'aller plus loin , et Dieu a-t-il daigné nous illuminer d'autres scènes du dernier avènement de Jésus- Christ? Oui, Dieu nous a donné de pénétrer avec l'Église triomphante jusque dans le secret des cieux.
Ce qui suivra. « Nous serons alors tous, dit saint Paul, emportés dans les cieux (1). » Jésus-Christ, entouré de tous ses élus , se présente à son Père , et lui fait hommage de sa conquête ; il remet tout entre les mains du Très-Haut, tout son corps mystique , son Église , et aussi sa sainte humanité. — Ainsi tout est soumis à Jésus- Christ qui lui-même soumet tout à son Père (2).
Dieu est alors « tout en tous. » Tout, « dans cette terre nouvelle et ces nouveaux cieux » « est » enfin « rempli de toute la plénitude de Dieu. » Le monde périssable a fini ses jours d'épreuve, et, pour notre création, l'immobile éternité est venue (3).
Les droits de Jésus-Christ.
Telle est, dans l'avenir, l'incomparable gloire de Jésus-Christ. Or s'il retarde un pareil triomphe, et si, en attendant, il voile sa gloire, dissimule sa puissance, continue dans son invisible présence et sa frêle existence
(1) IIThessal., iv, 16.
(2) I Corinth., xv, 28.
(3) Que deviendra le monde matériel? On peut librement croire ou qu'il sera anéanti, ou plutôt que transfiguré et glorieux Dieu le conservera comme le théâtre des grandes œuvres de Jésus-Christ et des élus.
eucharistique, à se conformer aux deuils et aux obscurités de notre exil, il n'en reste pas moins, comme Dieu et comme Homme, notre maître, notre roi, notre guide, notre docteur suprême; celui auquel « dans la vie. et dans la mort nous appartenons tout entiers (1). » — Cette domination est le fait capital du monde depuis dix-huit siècles : 1° elle repose sur d'inébranlables fondements; 2° elle crée d'invincibles devoirs; 3° méprisée, elle entraîne à d'inévitables ruines.
1. Les titres de Jésus-Christ. — Jésus-Christ est Dieu. Les preuves en sont si nombreuses, si puissantes, si irrésistibles; Jésus-Christ est tellement Dieu dans sa préexistence, sa vie, sa résurrection, sa survivance, son œuvre; sa divinité déborde si invinciblement du christianisme entier, qu'il est impossible à tout esprit droit qui contemple et étudie de s'y soustraire et de la nier. — Mais s'il est Dieu il est donc Créateur, Maître absolu, souverain Dominateur de toutes choses. Il nous possède plus que l'ouvrier ne possède son travail, l'artiste son chef-d'œuvre. Nier les droits de Jésus-Christ, c'est rejeter toute logique et violer toute conscience. Aucun homme, qui aura refusé de reconnaître, d'adorer, de servir Jésus- Christ, de se rendre à sa parole, de se plier aux prescriptions de son culte, de recevoir ses sacrements, ne peut ni se rassurer, ni fonder son honneur sur son titre d'honnête homme : la première honnêteté consistera toujours, en dépit de toutes les fausses maximes du monde, « à rendre à Dieu ce qui est à Dieu (2). » — 2° Mais de plus, Jésus-Christ est le Dieu rédempteur. Nous étions ven-
(1) Rom., xiv, 8.
(2) Matth.,xxn, 21.
dus au péché, et par le péché, vendus à la mort éternelle , au démon, à l'enfer. Jésus-Christ nous a rachetés à ces effroyables maîtres, et, dit l'Apôtre, il nous a rachetés de tout son sang, in sanguine. Sur quel principe nous appuyerions-nous pour refuser à ce divin acheteur la jouissance de son acquisition , à ce divin bienfaiteur la reconnaissance de son bienfait?
Même comme homme nous sommes possédés par Jésus-Christ. De gré ou de force, nous lui appartenons. Lui seul fixe notre sort et en est devenu l'arbitre et le maître absolu. Car, en retour de ses souffrances endurées par obéissance, par amour et par dévouement pour Dieu et pour les hommes, son Père lui a tout remis entre les mains (1) ; Jésus-Christ possède tous les hommes, toutes les familles, tous les peuples, et rien ne peut plus échapper à sa domination souveraine (2).
2. Les devoirs correspondants à ces titres (3). — 1° Le premier devoir est la foi : Jésus-Christ s'est prouvé luimême avec une telle profusion d'arguments, il a démontré sa divinité, sa mission, sa puissance, avec une si irrésistible clarté, que tout esprit droit qui étudie ces preuves doit se rendre à leur force. Résister, c'est se priver de toute excuse ; nier, c'est se livrer à une condamnation certaine et d'autant plus rigoureuse que Jésus-Christ a plus fait pour fonder cette foi (4). — 2° Vient ensuite Y adoration. Sans elle, non-seulement les respects et les admirations sont stériles , mais se tournent en outrage. Que nos incrédules affectent, tout en niant sa
(1) Ev. Joan., v, 22.
(2) Psal., n.
(3) Vid. l'appendice au chapitre XV.
(4) Marc, xvi, 16.
divinité, d'exalter Jésus-Christ comme sage, comme génie, comme bienfaiteur de l'humanité, etc., ils ne l'ont que montrer ou leur mauvaise foi ou la pauvreté de leur logique. Jésus-Christ s'est partout et toujours donné comme le Dieu véritable : il est ou Dieu ou imposteur. Le moyen terme est impossible : un imposteur ne sera jamais ni un sage, ni un bienfaiteur des hommes. — 3° Troisième devoir aussi impérieux que les deux autres : le service : Jésus-Christ n'est pas un prodige à admirer, ni même un Dieu à adorer et à glorifier des lèvres et platoniquement. Jésus-Christ est un maître. Il a parlé en maître et il entend être obéi. Quand Jésus-Christ enseigne des vérités, il faut les croire. Quand Jésus-Christ impose des lois il y faut obéir. Quand Jésus-Christ fonde un culte sur la prière, sur les sacrements, sur le sacrifice , nous devons accepter ce culte et en remplir toutes les obligations. — Nous devons le servir non pas seulement par un culte intérieur et privé, mais par un culte extérieur et public. — Nous ne devons pas seulement le servir nous-mêmes, mais le faire servir par ceux qui dépendent de nous. — Nous ne pouvons scinder le chrétien en deux parts, l'un qui servira Jésus-Christ dans la vie privée, l'autre qui le trahira dans la vie publique (1). Le service de Jésus-Christ est essentiellement un. Le même maître qui fixe nos devoirs secrets, dirige aussi notre conduite politique. — Enfin il est impossible de servir Jésus-Christ si nous refusons notre obéissance à l'Eglise qu'il a constituée et qui , animée , vivifiée , sanctifiée, régie par son esprit, tient sa place, continue sa mission et hérite de ses droits (2).
(1) Malth., xii, 30. — Luc, xvi, 12. — Vid. Encycl. Immortale Dei de Léon XIII.
(2 Mattb., xvui, 17.
3. La sanction de ces droits. — Jésus-Christ qui par sa divinité et même comme homme, possède les pouvoirs les plus absolus, règne sur nous de deux manières différentes : par V amour et par le châtiment. — 1° Quand l'homme accepte la miséricorde de Dieu et le pardon que lui mérite le rédempteur; quand il se montre digne des destinées divines et éternelles que Dieu lui prépare en Jésus-Christ, et qu'il monte au rang sublime que l'ordonnateur de toutes choses lui assigne : Jésus-Christ règne sur lui par l'amour. Entre Di^u et l'homme se noue cette ineffable union qui fait de l'homme comme un autre dieu; le ciel reçoit un ornement de plus, la volonté divine se confond avec le bonheur éternel de sa créature; tout devient harmonie , c'est « la paix aux hommes de bonne volonté (1). » — 2° Quant « aux fils de contradiction (2), » quant à ceux « en qui est le mauvais cœur de l'incrédulité (3), » ils n'ont à attendre de Jésus-Christ qu'un règne de rigueur et de châtiment. Durant les courts instants de l'épreuve ils peuvent sans doute , abusant de leur liberté, blasphémer, rire et nier : Jésus-Christ, vrai Dieu, restera toujours le plus fort, et l'insensé négateur « expiera dans une flamme ardente (4) » le crime d'avoir abusé de tant de grâces , de gloire et d'amour.
(1) Luc, ri, 14. — Vid. Encycl. Immortale Dei.
(2) Philip., î, 15. — Rom., n, 8.
(3) Hebr., m, 12.
(4) II Thessal., i, 8.
Marie, Mère de Dieu.
La divine Maternité.
I. Si des hérésies persistantes et impies ont essayé de découronner Jésus-Christ de sa divinité, d'autres non moins pernicieuses ont voulu lui enlever l'humanité pour en faire un fantôme, une simple apparence humaine sans réalité. Depuis dix-huit siècles, l'Église écrase ces erreurs sous le poids de son Credo. Je crois en Jésus- Christ , qui est né de la Vierge Marie. Saint Jean, afin
de nous faire apparaître la sainte humanité du Verbe d'une façon plus saisissante, avait dit : Et le Verbe s'est fait chair (1). Toute l'économie de l'Incarnation repose sur la réalité de la nature humaine de Jésus-Christ. Si Jésus- Christ n'est pas véritablement homme comme nous, il n'a pu nous sauver par son intercession, ni nous élever jusqu'à l'union avec Dieu, ni expier pour nous, ni triompher pour notre gloire ; tout s'écroule et le monde n'est pas racheté.
(1) Ev. Joan., i.
Jésus-Christ devait donc être homme, naître de nous, devenir « l'os de nos os, et la chair de notre chair. » — Mais allait-il naître comme nous, et le pouvait-il? Non. Le péché originel, qui devait lui rester absolument étranger, se transmet par la voie de la génération ordinaire; il lui fallut donc échapper à cette génération. Si d'une part, homme véritable, il devait être conçu et avoir une mère, d'autre part, sa génération devant être immaculée (1), son sang entièrement pur, sa chair (2) entièrement virginale, il fallait qu'il naquît d'une vierge et d'une vierge immaculée. Au ciel, il a Dieu pour père; sur la terre, il n'a qu'une mère, dont il est né, dont il a pris notre nature humaine, par une opération toute divine, par une fécondité toute miraculeuse, sans aucun contact de l'homme, sans aucune souillure de la chair.
Marie est mère de Dieu. C'est d'elle que naît Jésus- Christ, et, comme en Jésus-Christ les deux natures divine et humaine s'unissent en une personne unique , et que cette personne est la personne d'un Dieu, Marie est dans la plus entière réalité mère de Dieu. Celui qui est son Fils est un Dieu; Jésus-Christ, dont elle est véritablement la mère, est un Dieu. — Tel est le dogme que l'Écriture formule en de nombreux passages (3), auquel la raison même ne peut se soustraire, que la tradition catholique de tous les siècles a tenu sans variation ni incertitude, que l'Église a défini dans ses conciles (4) et qu'elle a défendu contre les audaces de l'hérésie.
(1) Isaïe, lui, 8.
(2) Hebr., iv, 15. — Isaïe, vu, 14.
(3) Matth., i, 23. — Luc, i, 27. — Matth., i, 16. — Galat., iv, 4. — Luc, xi, 27.
(4) Concil. d'Ephes., contre les blasphèmes de Nestorius.
L'Écriture nous fait pénétrer dans l'ineffable mystère delà maternité divine, quand l'Ange dit à Marie : L'Esprit-Saint viendra en vous et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre , et ce qui naîtra de vous sera le Saint, le Fils de Dieu(l). — A quelle hauteur incommensurable cette parole et ce mystère élèvent la Vierge Marie ! Dieu même devient le principe de sa miraculeuse fécondité. La chair disparaît avec ses vulgarités et ses souillures, Dieu la remplace. L'Esprit-Saint forme en Marie le corps virginal de l'Homme-Dieu; Dieu partage avec Marie ses droits de Père. Marie s'approche de la Divinité comme pas une créature n'approchera jamais. Elle « confine à la Divinité, » ainsi qu'on a bien osé le dire. Dieu ne peut réaliser une œuvre plus belle, il ne peut donner une dignité plus haute, ni favoriser plus magnifiquement une créature. La maternité divine donne à Marie la plus éminente place après Dieu (2).
(1) Luc, i, 35.
(2) Cyril. Alexandr., Anath., i. — Joau. Damasc, De fide, orth. m, 12. — Epiph. Hxrcs., lxxviii, 5. — Proclus , orat. i, in Deipar. — S. Athan., De Incarn., p. 516. — S. Aug., De civit. Dei, x, 29. — Concil. Ephes., m, c. 9. —Luc, i, 26-39. — Matth., i, 18-21. Quse et unigenitum tuum Spirilus sancti obumbratione concepit, et virginilatis gloria permanente, lumen œternum mundo effuditj Jesum Chrislum. Praef. Miss. Cf. Concil. Lateran. (649), can. 3. Tous les saints Pères s'expriment de même. — Ambros., in Luc, i, 11. — Ephrem., serm. in nativ. Domin. — Iren., adv. Hxres., i, 26. — Justin, Dialog., C. Tryp., c. xlviii; Ep. ad Diogn., c. xu : Croire la Vierge est de l'essence de la foi chrétienne. — Ignat., ad Ephes., c. xix; ad Smyrn., c. i; ad Trall., c. îx. — Augustin, Enchirid., c. xxxiv. — Hieron., adv. Helvid. pass. Les catacombes, notamment celle de Prisulla, sur la Via Salaria, montrent dès le commencement du deuxième siècle des images de la sainte Vierge tenant l'Enfant Jésus. Voy. Rossi, Immagini scelle délia B. Vergine Maria traite dalle catacombe Romane. Roma, 1863. — Hetting., Apolog., tom. III.
Admirons d'autres merveilles de la Sagesse divine dans la maternité de Marie. Dieu fait servir à la rédemption du monde tout ce qui avait concouru à sa perte. Eve nous a perdu en nous faisant perdre Dieu : une autre Vierge nous rend Dieu en en devenant la Mère. — Adam est par sa chute le principe de notre déchéance : Jésus-Christ, le second Adam, l'Homme nouveau, devient le principe d'un salut bien plus magnifique que la chute n'avait été funeste. Un fruit nous perd; un autre fruit, le fruit divin que pousse et fait éclore la divine maternité nous donne bien plus de vie que l'autre ne nous avait donné de mort. Le démon est infiniment plus vaincu en Jésus-Christ qu'il n'avait été vainqueur en Adam (1).
II. Comment fut préparée la maternité divine. — 1. Dieu, élaborait dès l'éternité le plan de l'Incarnation : dès l'éternité Marie mère de Dieu était donc dans la pensée divine ; elle faisait partie de ce grand dessein où s'absorbaient la sagesse , la puissance l'amour de Dieu. La même volonté qui décrétait un homme-Dieu,
(1) Ainsi se découvre à nous la grandeur de Marie, et la place importante qu'elle occupe dans le plan divin qui a le salut du genre humain pour objet. De même que Adam et Eve sont les deux colonnes sur qui s'appuie l'humanité dans l'ordre naturel, et que l'humanité tombe avec eux sous le coup du péché originel, de même l'ordre surnaturel, l'ordre de la rédemption et de la grâce repose sur Jésus et Marie. Sa grandeur est une conséquence de la grandeur de Jésus-Christ, sa beauté un reflet de la beauté de Jésus-Christ; c'est comme le nuage du soir qui s'empourpre et s'illumine non d'une lumière qui lui soit propre, mais d'une lumière réfléchie et empruntée de Celui qui est l'éternel soleil des esprits. H'ettinger, Apolog., tom. III.
décrétait une vierge-mère, — Marie était donc unie à son Fils dès « ces siècles éternels (1) » durant lesquels Dieu méditait son grand œuvre.
2. Aussi, dans tout le cours des âges Marie nous apparaît-elle, « appuyée sur son Bien-aimé (2), » sur son Fils, sur le Verbe fait chair, dont elle tire toutes grâces et qui lui doit à son tour sa sainte humanité. Marie nous est montrée dès le paradis terrestre. Elle est cette femme qui, par le Fruit né d'elle, écrasera la tête du serpent infernal. — Dieu a esquissé de Marie les figures les plus gracieuses et les plus magnifiques (3). — Les prophètes qui montraient au monde la merveille de l'Incarnation, n'ont eu garde d'oublier Marie. David aperçoit la gloire de cette reine sublime (4) : Isaïe nous présente « la fleur de Jessé (5) » qui poussera de cette tige mille fois bénie. Jérémie annonce ce que l'enfantement de la Vierge aura de miraculeux et de divin (6). L'Écriture entière trace dans ses images ou ses prophéties la radieuse figure de Marie, Mère de Dieu.
3. La Mère de Dieu sera une Vierge. — Quatre raisons s'offrent naturellement à nous de ce choix de Dieu.
— 1° La génération par le mariage a, depuis la faute originelle, contracté une secrète et inévitable souillure qui ne pouvait convenir à la sainteté infinie du Verbe.
— 2° Marie devait être « couverte par la puissance du Très-Haut, et » Dieu voulait devenir le seul principe actif
(1) Ephes., m, 9.
(2) Cantiq. Cantiq., vin , 5.
(3) On les trouvera réunies dans l'Hom. de S. Taraise, De Prxs. Deiparx.
(4) Psal., xliv, 10.
(5) Isaïe, xi, 1.
(6) Jérém., xxxi, 22.
dans la naissance humaine de son Fils. C'est donc dans le sein d'une Vierge , sans aucune autre intervention , que l'Esprit-Saint forma le corps virginal de l'Homme- Dieu. — 3° Un ordre nouveau s'inaugurait dans le monde. « L'Adam céleste (1) » se substituait à l'Adam terrestre et le jour est venu où l'on adorerait le Père « en esprit (2). » Les sens qui ont perdu l'homme sont refoulés, et , dominant sur eux , « la loi de l'esprit (3) » va apparaître. Cette révolution immense, cette revanche glorieuse de l'esprit sur la chair est admirablement annoncée par la virginité féconde de Marie. — 4° Enfin, comme son Fils, Marie venait expier et souffrir : co-rédemptrice du genre humain Dieu la disposait à un rôle de victime, à une mission de combat. Or, qui ignore que la virginité , en terrassant les sens, prédispose à tous les héroïsmes et rend apte à tous les martyres?
4. La Mère de Dieu sera une Vierge immaculée. Tous les siècles chrétiens ont cru et acclamé l'Immaculée Conception de Marie; l'Écriture,. dès sa première page en contient des arguments inébranlables (4). Il était réservé à notre siècle de la recevoir, comme dogme de foi , du siège infaillible de Pierre. En 1854, en présence d'un grand nombre d'évêques, le pape Pie IX a proclamé comme vérité à croire pour être et rester catholique, le privilège de l'Immaculée Conception. Non pas certes que ce fût un dogme nouveau dans l'Église comme l'ignorance l'a tant répété. Cette vérité, crue dans tous les siècles chrétiens, a été, pour la première fois à notre époque, définie comme vérité de foi.
(1) ICorinth., xv, 47, 48.
(2) Ev. Joan., iv, 23.
(3) Rom., vm, 2.
(4) Genèse, m, 15.
Ainsi donc Marie, qui devait naturellement comme tous les hommes « être conçue dans l'iniquité » et contracter la tache originelle , en a été miraculeusement préservée par la grâce de son Fils. Jésus-Christ, qui dès sa naissance la regardait comme sa mère , a magnifiquement usé pour elle de ses pouvoirs de Rédempteur et les lui a appliqués dans toute leur plénitude. L'iniquité originelle prête à saisir Marie a été repoussée par Dieu , et Marie fut conçue sans cette souillure : elle fut conçue et elle naquit « toute pure, toute immaculée (1). »
Nous ne chercherons ni longtemps ni loin les raisons de ce glorieux privilège, elles s'imposent toutes avec une irrésistible force. — 1° Sa maternité nous fournit la première. Le sang et la chair de Marie devaient devenir le sang même et la chair du Fils de Dieu. Conçoit-on ce sang impur? Conçoit-on cette chair souillée, ne fût-ce qu'un instant, par le péché? Conçoit-on que Satan ait pu réclamer cette chair comme lui ayant apparlenue? —
(1) La merveille de son origine n'a plus lieu de nous étonner, du moment que sa maternité et sa virginité, la naissance de son divin Fils qu'elle a donné au monde par la vertu de Dieu dans un enfantement virginal, toute sa vie enfin, a été un miracle de la grâce. Le Père éternel qui l'a exemptée de la malédiction, qui pèse encore sur tout son sexe, d'enfanter dans la douleur, pouvait-il ne pas l'exempter de ce qui a été la cause de cette malédiction, du péché? C'est donc avec raison que saint Sophrone dit : « Vous avez surpassé tous les ordres « angéliques, éclipsé l'éclat des archanges, laissé au-dessous de vous « les trônes, vous êtes montée plus haut que les dominations et les «principautés, vous êtes plus forte que les puissances, supérieure « aux vertus, vous avez le pas sur les Chérubins et les Séraphins. » « Elle est, » dit saint Pierre Chrysogone, « plus grande que le ciel, « plus forte que la terre, plus vaste que le monde, car elle a contenu « Dieu que le monde ne saurait comprendre. Elle a porté celui qui « porte le monde, enfanté son Créateur, nourri le père nourricier de « tout ce qui vit. »
2° La maternité divine fait de Marie une création à part , plus haute, plus parfaite que toutes les autres, la sainte humanité exceptée. Par sa divine maternité Marie domine les anges, elle est leur Reine, et ils s'inclinent tous devant elle. Mais que deviennent ce règne et cette suréminence si Marie a été abaissée sous l'ignominie du péché? — 3° En suivant ce même ordre d'idées : Marie l'emporte en grâce et en sainteté sur tous les saints ; or, plusieurs de ceux-ci ont été sanctifiés dès avant leur naissance ; la supériorité de la grâce en Marie doit donc consister dans une conception immaculée. — 4° Songeons aux rapports ineffables de Marie avec les trois personnes divines. Elle est la fille du Père ; elle partage pour ainsi dire avec le Père la puissance de la génération. Elle est la Mère du Fils; le Verbe réside en elle, il fait d'elle son sanctuaire. Quoi! ce sanctuaire aurait eu le démon pour premier occupant! Le Verbe prend d'elle son corps : quoi ! cette chair qu'il assume aurait été d'abord une chair souillée ! Le Verbe aime sa mère d'un infini amour, d'un amour jaloux et qui ne peut souffrir de partage : quoi! et il se serait laissé ravir par le démon cette « unique » Bien-aiméel Enfm Marie est l'épouse du Saint-Esprit, dont l'ineffable opération produit en elle la très sainte humanité du Fils de Dieu : quoi! le Saint- Esprit s'unirait à une créature que le péché aurait déshonorée et flétrie (1)! — 5° Dieu est, daus toutes ses
(1) « Et il parut un grand signe dans le ciel ; c'était une femme revêtue du soleil et qui avait la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête... Un autre prodige parut dans le ciel : un grand dragon roux, qui avait sept têtes et dix cornes, et sept diadèmes sur ses sept têtes... Et ce dragon s'arrêta devant la femme qui devait enfanter, afin de dévorer son fils aussitôt qu'elle en serait délivrée. Et elle enfanta un fils... Et il se donna une grande bataille dans
paroles, la vérité absolue. Or, dans la grande scène de la Genèse, quand il joint au châtiment de nos premiers parents la miséricordieuse annonce d'un Sauveur, il dit que la femme, la seconde Eve, Marie, « lui écraserait la tête. » Mais si Marie n'est pas immaculée , absolument exempte de tout péché, du péché originel comme des autres , c'est le démon qui écrase la tête de Marie , bien loin que Marie écrase la sienne! — 6° Jésus-Christ a dû remporter sur le péché une victoire complète , or, sa victoire ne peut être complète que dans une créature dont Satan n'aura jamais pu même approcher pour la ternir. — 7° Une tradition non interrompue, des monuments les plus solennels de la croyance des peuples , une immense « nuée de témoins, » forment un inébranlable témoignage. Comment se tromper avec l'Église entière? Comment être plus sages que la multitude des docteurs? — 8° Mais , nous l'avons dit plus haut, c'est Dieu même, Dieu dont l'Église est le porte- voix et l'organe , qui nous a fixé irrévocablement notre croyance sur cette belle et capitale vérité. Cette vérité est de foi.
5. Dieu a préparé la maternité divine par la conception immaculée d'une Vierge toute pure : Dieu exige de plus à la gloire de cette maternité ineffable qu'elle soit volontairement acceptée. Marie ne sera pas entre les mains de Dieu une matière inerte , un instrument in-
le ciel. Michel et ses anges combattaient contre le dragon... Et ce grand dragon, cet ancien serpent qui est appelé diable et Satan, qui séduit le monde, fut précipité en terre et ses anges avec lui... Et le dragon se voyant précipité en terre , commença à poursuivre la femme qui avait mis au monde l'enfant mâle... Et le dragon irrité contre la femme, alla faire la guerre à ses autres enfants qui gardent les commandements de Dieu, et qui demeurent fermes dans la confession de Jésus- Christ » (Apocalypse, xn).
conscient : elle est appelée à l'honneur de coopérer à cette grande œuvre : Dieu agit avec elle comme avec un être assez grand pour vouloir, assez noble pour donner un fiât spontané. Sans doute Marie dira ce fiât sous l'impulsion de la grâce dont Elle est pleine , mais elle le dira librement. — Les raisons de cette demande de consentement que Dieu fait à Marie sont toutes d'un ordre supérieur et d'une profondeur magnifique. — 1° Dieu a fait l'homme créateur : mais ce grand acte de la paternité est libre; l'homme peut créer, mais l'homme aussi peut laisser cette redoutable puissance inactive. C'est cette liberté que Dieu respecte tout d'abord en Marie. — 2° Mais la maternité divine ne pouvait pas être confondue avec les autres maternités. Sans doute elle était un immense honneur, mais elle était aussi un fardeau redoutable. La Mère de Dieu devait être la Reine des martyrs; et, devenue co-rédemptrice du genre humain, la frêle Vierge assumait sur elle l'épouvantable poids des expiations de l'Homme de douleurs. Dieu demande à Marie si elle consent à cet héroïsme , car, fatal et sans liberté, cet héroïsme cesserait de l'être et perdrait tout son prix. — 3° Considérée à un point de vue différent, comme une incomparable gloire, la maternité divine réclamait aussi le libre consentement de Celle que Dieu en daignait honorer. Cette gloire sans doute venait de Dieu, mais elle devait être aussi une conquête; Marie devait y mettre du sien et par conséquent , faire valoir le don de Dieu par sa libre coopération. « — 4° Nous pouvons aussi dans Marie considérer le mandataire du genre humain tout entier. Dieu « qui a, dit saint Augustin, créé l'homme sans lui ne le sauvera pas sans lui ; » Dieu exige que l'homme accueille librement sa rédemption; et Marie, en son nom et comme son am-
bassadeur, donne à Dieu son libre consentement au salut du monde.
Telle est la profondeur et l'étendue des paroles de Marie , quand l'archange Gabriel lui annonce la divine maternité : Je suis la servante du Seigneur, quil me soit fait selon votre parole (4).
6. Le mystère de la Maternité divine devait être revêtu du voile d'un pieux et saint mariage. Celle qui jamais « ne connaîtra d'homme (1), » et enfantera l' Homme- Dieu par « la vertu du Très-Haut (2), » doit néanmoins recouvrir un aussi grand mystère sous les humbles dehors d'un mariage ordinaire. Un homme, « un juste (3), » le plus saint et le plus grand des hommes , Joseph, sera son Époux , son protecteur, le nourricier de l'Enfant- Dieu, le chef de la sainte Famille. — Approfondissons ce dessein de Dieu et les raisons de ce mariage de la Très Sainte Vierge avec saint Joseph. — 1° Les premières regardent Marie. La jeune Vierge ne peut, sans soutien, se faire la gardienne de cet Homme-Dieu qui veut entrer dans la vie par la route des anéantissements , des faiblesses , des persécutions , des douleurs. — Eve pécha par révolte lorsque, au lieu d'être soumise à Adam , elle le domina assez pour l'entraîner dans sa faute et sa perdition. Marie réparera par la soumission la rébellion de la première femme. — La punition d'Eve avait été terrible dans ses filles; de la chute jusqu'à Jésus-Christ, la femme tomba sous l'intolérable joug de l'homme; l'épouse n'était plus qu'une esclave livrée aux caprices
(1) Luc, i, 38.
(2) Luc, i, 34.
(3) Luc, i, 35.
(4) Matth., i, 19.
et aux violences de son époux transformé en tyran. Marie relève la femme, en devenant le type sacré plein de vénération et d'honneur sur lequel les épouses chrétiennes seront désormais formées. — 2° D'autres raisons regardaient Jésus. Un père nourricier lui est donné pour protéger sa faiblesse, faire apparaître ses vertus exquises d'obéissance, de piété, d'affection filiale. — 3° Les dernières ont traita Y œuvre sociale de Jésus-Christ. L'Homme-Dieu venait sauver le monde en restaurant dans ce monde en ruine toutes les institutions tombées et avilies. Entre toutes, la famille avait sombré dans la honte et le sang. Le mariage avait péri, étouffé sous la cruauté, l'avarice et la luxure ; la dignité paternelle était sans force comme sans honneur; le respect filial n'était plus même un souvenir. Écrasé aux jours de son enfance, l'homme reprenait vite une revanche impitoyable ; tout était désordre et décomposition dans le mariage et la famille où Dieu ne régnait plus. La rédemption apparaît dans cet intérieur sacré de Nazareth que la langue chrétienne a nommé la sainte Famille, où Jésus, Marie, Joseph, reconstituent silencieusement l'institution divine souillée depuis tant de siècles.
Quand nous voyons saint Joseph chargé par Dieu de la plus sacrée des missions , entouré de l'amour de Jésus et de Marie, chef obéi par un Homme-Dieu et sa Mère, quels honneurs lui pourrions-nous refuser? Et comment nous étonner de l'extraordinaire dignité dont Dieu le revêt au ciel et dans l'Église de la terre? Comment trouver étrange le culte que lui a voué l'univers catholique , et l'immense confiance que placent en lui les âmes pieuses?
7. Déjà préparée par tous les mystères qui précèdent, la divine Maternité reçoit dans la perpétuelle virginité de
Marie sa dernière auréole. Marie est toujours restée Vierge. Telle a été la croyance catholique sanctionnée par le saint concile de Chalcédoine , l'unanime enseignement des Pères, des Docteurs, des théologiens, appuyée sur l'Écriture et sur les plus invincibles raisons. — Marie, l'épouse du Saint-Esprit, la Mère du Verbe, ne pouvait pas être la femme vulgaire d'un homme : le sanctuaire de Dieu ne pouvait être possédé par aucun autre , la chair dont le Verbe avait pris sa substance corporelle appartenait irrévocablement à Dieu. Ferionsnous , sans sacrilège , servir les vases sacrés de l'autel à quelque profane usage? Combien moins le vase d'or dans lequel Dieu même s'était communiqué?
L'objection tirée des frères de Jésus dont parle saint Mathieu , ne saurait être sérieuse puisque saint Marc prend soin de nous nommer la mère de ces parents du Sauveur, « Marie, épouse de Cléophas(l). » Cette Marie avait deux fils, Jacques et Joseph, les cousins de Jésus.
Les dons jaillis en Marie de la Maternité divine.
Dès que nous avons prononcé ce mot : Mère de Dieu, disons hardiment que la Créature mille fois bienheureuse qui est honorée de ce titre , qui a contracté avec les trois personnes de la Sainte Trinité une pareille alliance, Celle dont on peut dire qu'elle « confine à la Divinité, » deviendra comme un océan de la grâce, comme un foyer ardent de toutes les divines splendeurs.
(1) Marc, iv, 3; xv, 40.
L'ange la salue pleine de grâce. Tout est dans ce mot dont il nous faut essayer de sonder les profondeurs et de recueillir les richesses. — Cette grâce toute extraordinaire rayonne 1° dans la personne même de Marie; 2° elle rayonne aussi dans ses œuvres.
1. — 1. Marie qui ne pouvait vivre dans une condition différente et supérieure de celle de Jésus-Christ , n'eut pas plus que son Fils tous les dons surajoutés à la nature par la munificence de Dieu. Comme Jésus-Christ, Marie eut une chair passible, mortelle, douloureuse, sujette à la fatigue , au dur contact des éléments devenus nos bourreaux. Son âme fut triste, son cœur fut brisé, ses yeux s'inondèrent de larmes; elle aussi « participa aux mêmes choses (1) » que nous, sauf nos péchés.
2. Mais si en Marie la nature est privée de ces dons qui embellissaient l'existence d'Adam innocent, cette même nature resplendissait des grâces les plus merveilleuses. — 1° Le péché originel n'ayant pas en elle accumulé les ruines de l'intelligence et de la volonté, Marie, dès le moment de sa conception, jouit de sa raison; et cette raison ne fut jamais obscurcie par l'erreur, ni hantée par le doute, ni rendue chancelante comme la nôtre par l'ignorance et l'indécision. — 2° Marie fut exempte de la concupiscence. Elle ne connut pas cette « loi (2) » terrible des membres qui soumet la volonté et la raison à des impulsions si formidables ; Marie ne connut pas cette lutte intime qui nous est si igno-
(1) Hebr., n, 14.
(2) Rom., vu, 23.
minieuse, et qui dépose en nous, comme un fleuve débordé, un épais limon. — 3° Marie connut bien probablement comme Jésus-Christ les suggestions du démon ; elle put être tentée, mais jamais la lutte satanique ne pénétra pour la troubler dans la partie intime de son âme. — 4° La volonté conserva en Marie une rectitude que rien ne put jamais faire fléchir.
3. Nous devons reconnaître en Marie le don de science. La science fut infuse dans son âme dès le moment de sa conception. Marie adhéra à l'ineffable mystère de cette conception immaculée, et dès cet aurore de la vie elle rendit à Dieu un culte dont nul ne peut connaître la perfection. — Il nous est impossible de préciser quel fut en Marie l'exercice de cette science infuse; mais comme la Mère de Dieu résumait en elle la perfection des saints et des anges, jamais, ce semble, nous n'exalterons assez la perfection et l'étendue des lumières de cette âme bienheureuse.
4. La volonté avait , comme l'intelligence, sa perfection extraordinaire. Énumérons tous les héroïsmes > rassemblons tous les dévouements, nommons tout ce que nous pouvons connaître de sentiments forts, suaves, ardents, magnanimes : la volonté de Marie est un océan immense dont nous pouvons à peine compter quelques flots. f
5. Marie fut prévenue de la grâce d'impeccabilite. Comment eût pu pécher Celle qui était « pleine de grâce , » et qui , Mère de Dieu , « confinait à la Divinité, » régnait sur les anges, résumait les perfections des saints , livrait au démon une guerre si victorieuse qu' « elle lui écrasait la tête (1)? » — Tel est l'enseigne-
(1) Genèse, in.
ment catholique fondé sur l'Écriture et les plus invincibles raisons , sanctionné par les plus formelles déclarations des souverains pontifes. « Bien au-dessus de tous les esprits angéliques, dit le pape Pie IX, Marie a été si merveilleusement comblée de tous les dons célestes tirés du trésor de la divinité , que , préservée entièrement et toujours de toute souillure du péché, toute belle, toute parfaite , elle a été ornée d'innocence et de sainteté dans une telle plénitude, qu'elle reste après Dieu sans égale et que personne ne peut en mesurer l'étendue (1). »
6. Vous êtes toute belle, ma bien-aimée. Ces paroles de l'Écriture impliquent-elles que Marie ait été d'une beauté singulière? — Laissons-là la beauté purement plastique, dont aucune révélation ne nous a été faite. — Mais soyons assurés que si la véritable et exquise beauté vient avant tout de la phijsionomie , c'est-à-dire du rayonnement de l'âme sur les traits , la beauté de Marie a dû être ravissante, puisque jamais, après Jésus-Christ, pareille âme ne rayonna sur des traits humains.
7. Bien que l'Église n'en ait pas fait un dogme de foi, la croyance universelle est que Marie, morte des langueurs de l'amour, a été ressuscitée aussitôt, et que son très saint corps règne dès maintenant dans la gloire. Cette résurrection glorieuse, cette triomphale entrée dans le ciel, cette élévation au-dessus des anges et des saints, ce règne auprès de Dieu font l'objet du mystère et de la fête de l'Assomption.