L EXPOSITION DE LA FOI. CONFERENCE AVEC M. CLAUDE
Précepteur du Dauphin^ Bossuet n'a pas omis de seconder le grand dessein du roi qui est la réunion à l'Eglise des protestants, non moins hostiles à la monarchie qu'à la religion de Clovis et de saint Louis. Pour dissiper les calomnies ou les préjugés des prétendus réformés, il avait jadis, de concert avec l'archevêque de Paris, Péréfixe, mort le i^' janvier 1671, composé une sommaire Exposition de la doctrine de VEglise catholique sur les matières de controverse. Achevée cette année, elle a paru le i^'" décembre. Chef d'œuvre de science théologique et d'habileté littéraire, elle mettra le désarroi dans le camp protestant ; et le protestant Leibnitz la proclamera wi Livre d'or, aurea fidei Expositio '. Traduite du français en italien, elle fera écrire à Bossuet par Innocent XI, dans un Bref du 4 janvier 1679, ces paroles : « Votre petit livre de l'Exposition de la foi catholique, qui nous a été présenté depuis peu, contient une doctrine et est composé avec une méthode et une sagesse qui le rendent propre à instruire nettement et brièvement les lecteurs, et à tirer des plus opiniâtres un aveu sincère des vérités de la foi. Aussi le jugeons-nous digne, non-seulement d'être loué et approuvé de Nous, mais encore d'être lu et estimé de tout le monde ». Hélas ! Cet admirable écrit, dont le retentissement est immense et dont les heureux fruits sont abondants, cache à la fin un grand piège.
* Syitcma tbeologicuiii, Paris, 1845, p, 77.
Quand les Papes, à commencer par Innocent XI, condamneront plus ou moins expressément les Quatre Articles de 1682, Bossuet prétendra qu'Innocent XI les a approuvés en approuvant son Exposition. Parlant de la primauté de 'saint Pierre, Bossuet a dit : « Nous reconnaissons cette même primauté dans les successeurs du Prince des Apôtres, auxquels on doit, pour cette raison, la soumission et Pobéissance que les saints conciles et les saints Pères ont toujours enseignée à tous les fidèles ». Expression ambiguë, imitée des Grecs qui ont traduit /aO' ov xpô-ov le quemadmoâum très net du concile de Florence, définissant la pleine autorité doctrinale et gouvernementale du Pape. Que est-il explicatif ? est-il restrictif? C'est restrictif que Bossuet l'entend, faisant traduire que par Fleury ex obedientia qiiam, et traduisant lui-même obedienliam eam qirain. La soumission due aux définitions et décrets des Papes est pour lui celle enseignée par le concile de Constance, en qui il veut voir tous les Saints Conciles et les Saints Pères, faisant dépendre les définitions des Papes du consentement de l'Eglise et soumettant leurs décrets aux canons ; ce n'est pas celle proclamée simplement, c'està-dire sans restriction, qu'ont vraiment enseignée tons les Saints Conciles et les Saints Pères. La traduction italienne : la sommissione el'obedien^a, che — reproduit textuellement le texte français, mais la virgule, introduite avant che, lève toute ambiguïté, et écarte le mauvais sens que Bossuet a précisément voulu et qu'il a si adroitement et si byzantinement glissé. Sa belle Exposition de la foi catholique cache finalement son gallicanisme ; le venin est dans la queue ; et, pour citer Horace, « un beau buste de femme se termine en un poisson hideux ' ».
Une suite de VExposition sera, le i" mars 1678, la fameuse conférence de Bossuet avec le ministre Claude. Elle a été demandée par M"^ de Duras, nièce de Turenne, en voie d'abjurer comme lui a fait, il y a dix ans, et aussi par ces grands amis du prélat, le duc et la duchesse de Richelieu, chez qui aura lieu le tournoi théologique. Dans cette discussion de cinq heures, Bossuet obligera facilement
1 Ad Pisones, 3.
son adversaire à avouer que le protestantisme est une nouveauté dans l'Eglise et que son libre examen anéantit la foi chrétienne. Mais toutes ses brillantes passes d'armes ne seront pas bonnes. Ainsi, quand il s'avise d'attribuer à la Synagogue rinfaillibilité doctrinale de l'Eglise, il la Synagogue du sadducéen Caïphe qui reniera Jésus pour le Messie; quand, a malgré la chute de Liberius », du Pape, qu'il affirme à tort, il proclame l'Eglise infaillible ; quand, avec « l'erreur », fût-elle involontaire, d'un schismatique ou d'un hérétique sur l'Eglise, il déclare qu' « en lui la foi divine infuse par le baptême commence à périr » ; quand, résistant aux décrets de Sixte V et de Clément VIII qui ont retiré même aux évèques le pouvoir d'autoriser les fidèles à garder ou à lire la Bible en langue vulgaire, il ose dire : « L'Eglise met l'Ecriture dans les mains de tous les fidèles ». La fantaisie, le rigorisme, l'esprit janséniste se mêbnt au catholicisme de Bossuet. Ce n'est pas un solide, un vrai théologien. M"^ de Duras abjurera le 22 mars entre ses mains ; mais Claude ne laissera pas de chanter victoire comme lui ; et la malignité calviniste s'exercera sur cette action théâtrale dont la demoiselle en ses vingt-neuf ans a été l'arbitre et son âme le prix.