PRÉCEPTORAT DU DAUPHIN
Cependant Bossuet instruit le Dauphin, remis entre ses mains dans sa dixième année, enfant qu'il vient d'appeler, en entrant à l'Académie, « le plus précieux dépôt de l'Etat » et « l'esprit le plus vif et le plus beau naturel du monde ». Auprès de cet enflint il faudrait la tendresse, la sagesse, la souplesse, la patience d'une mère, en un mot un futur Fénelon. Bossuet n'est point cela. A l'élève intelligent, plein de cœur, mais léger, est impo'sé un travail non bien mesuré par un maître absolu et irritable. Avec Tex-calviniste Montausier, fagot (C épines, et Bossuet, de son aveu, en parfait accord avec lui, la férule est le grand mode de correction ; et, dans son journal de juillet-septembre léyr, Dubois, l'ancien du corps des valets de chambre, se lamente en voyant tel jour le cher enfant battu et les jours suivants même batterie. On sait le résultat dans dix ans. « On ne peut comprendre, écrira Bausset, comment tous les efforts d'un instituteur tel que Bossuet, furent à peu près inutiles, ou du moins eurent si peu de succès. » Hélas ! on le comprend trop, et ce n'est pas à une seule cause que tient le fameux échec.
Précepteur, Bossuet n'a cessé — était-ce bien le cas ? — d'être auteur. Or, quel enseignement a-t-il donné au Dauphin ? Rome, en 1663, a mis à VIndex tous les ouvrages philosophiques de Descartes qui a affecté de contredire sur tous les points la philosophie scolastique de l'Eglise; et, le 16 septembre 1876, M"^ de Sévigné écrira : « janséniste, c'est-à-dire cartésien ». Aussi, en 1675, le roi
a-t-il interdit à l'université d'Angers, d'en5eigner « les opinions et les sentiments de Descartes «, et, le 2 août, paraîtra, cassant un arrêt du Parlement, un arrêt dn Conseil d'Etat gui confirme Ja condamnation du cartésianisme. Bossuet n'en a pas moins enseigné le cartésianisme au Dauphin dans son traité De la connaissance de Dieu et de soi-même, patronné les auteurs cartésiens, fait attacher comme lecteur au Dauphin le cartésien Cordemoy, que Molière, dans le Bourgeois gentilhomme, vient de stigmatiser d'un ridicule immortel ; et il n'a pas hésité à mettre le Discours de la Méthode de Descartes « audessus de tous les ouvrages de son siècle». Il a composé pour le jeune prince un Traité du libre arbitre, si voisin de Jansénius, que le chanoine de Meaux, Réaume, devra écrire : (c Lorsque l'illustre auteur s'écrie : « Et pourtant nous sommes libres! » il venait de parler à peu près comme si nous ne l'étions pas ^ ». Il a dédié « à Monseigneur le Dauphin » une Politique sacrée tirée des propres paroles de VEcriture Sainte qui est, au fond, le césarisme de. Louis XIV mis au compte de l'Esprit-Saint. Il finira par lui dédier un Discours sur thistoire universelle dont la première moitié, allant d'Adam à Charlemagne, toute brillante d'éloquence, est au fond bien au-dessous de son modèle, la Cité de Dieu de saint Augustin, et dont la seconde, qu'il n'imprima pas, non plus que V Histoire abrégé de France, concordante, est comme la future Déjense de la Déclaration de 1682, la condamnation de l'Eglise au moyen-âge et la voie tracée toute grande déjkkVEssai sur les Maurs de Voltaire. Un pareil enseignement, par trop encyclopédique, pouvait-il recevoir du ciel la bénédiction?
D'autres causes encore ont pu nuire au succès de l'éducation du Dauphin. Le fiit que le choix de son précepteur est dû à M"' de Montespan, ne restera pas toujours inconnu à l'enfant. A treize ans, en 1674, il ne doit pas trop aimer ces « gens dangereux » avec qui M"^ de la Vallière, allant s'ensevelir au Carmel dans l'expiation, déplore que Bossuet ait trop de « commerce ^ ». L'année suivante il verra d'étranges choses, que tôt ou tard il comprendra. Un bon
* Histoire dej. B. Bossuet et de ses auvres, 1869, t. I, p. 449. ' Lettre du 19 mars, au maréchal de Bellefonds.
pivtrc refuse ;\ PAqiics l'absolution à M"" de Montcspnn, mère de cinq enfants du roi, qui vient d'en légitimer trois. Louis XIV demande A Bossuet si ce prêtre a raison : ;\ Hossuet qui, en janvier, s'est fait représenter, en cire dorée, parmi ks poètes en renom, autour du duc du Maine adultérin, Apollon de quatre ans. L'évêque ne peut que dire oui. M""^ de Montespan doit se retirer de Versailles à Clagny, puis à Paris. Envoyé par le roi, Bossuet vient tous les jours chez elle^ « avec un manteau gris sur le nez S). Elle l'accuse de son renvoi, et, ayant fait une recherche exacte de sa vie, elle le menace de le perdre -. Elle revient à Clagny, et Bossuet s'unit à la duchesse de llichelieu, dame d'honneur de la reine et créature de la favorite, pour qu'elle rentre à la cour. Après avoir communié, ainsi que le roi, le jour de la Pentecôte, elle y rentre en effet, devant, en 1677 et 1678, donner le jour à ces adultérins, M"<^ de Blois, future femme du régent, et le comte de Toulouse, dont la petite fille sera la mère du roi Louis-Philippe. M""^ de Sévigné a écrit avant ce retour : « Cela est plaisant, que tous les intérêts de Ouanio (M"'^ de Montespan) et toute sa politique s'accordent avec le christianisme, et que le conseil de ses amis ne soit que la même chose avec celui de M. de Condom M » Au lendemain du retour, M""^ de Maintenon écrira : « Ce prélat raccommoda le roi et M"'^ de Montespan, au lieu qu'il les avait voulu convertir * » ; et elle restera vingt ans sans pardonner « ce rapprochement si glorieux pour AL de Condom », comme parle sa nièce •'. Châteaubriant enfin pourra écrire : « Bossuet se chargea de réconcilier Louis XIV et M"'^ de Montespan ^ », Si le prélat a mis tout son art et toute son éloquence à colorer, vis-à-vis de la cour, son rôle de Mercure dans V Amphitryon de Molière, il n'a point réussi. Comment le Dauphin, qui n'ignore pas les larmes de sa mère,
1 Mémoires de M"'' de Montpensier, Petitot, t. XI, p. 36).
2 Mciiioircs de Ledieu, dans Bausset, 1. V, ch. viii ; Floquet, t. I, p. 558. ^ Lettre du 28 juin 167 >.
■* Lettre à Mm<= de Saint-Céran, 1675.
^ Souvenirs de M^e de Ca3'lus, Petitot, t. LXVII, p. 385.
* Etudes Instoriques, Louis XIV.
pourrait-il avoir de l'attachement et de la vénération pour son précepteur ?
Bossuet, d'ailleurs, affronte de plus d'une sorte la raillerie des courtisans à laquelle il est difficile que l'oreille du prince reste fermée. En 1661, Catherine Gary a obtenu du lieutenant de police la Reynie un privilège pour établir près Saint-Eustache, au centre de Paris, une halle au poisson d'eau douce et un arrêt obligeant tous les marchands à venir y vendre. C'est pour elle la fortune. Faute de fonds, elle n'a pu construire la halle. Voilà qu'en 1676 son cousin qui la possède ayant fait faillite^ un marchand bourgeois de Paris en devient acquéreur. Elle allègue contre lui un droit de retrait lignager, affirmant dévotement et jurant à tort qu'elle est solvable, et se prétendant damoiselle de Mauléon, parce que son père vient d'acheter ce titre. Sur quoi l'avocat du bourgeois, dans un factum imprimé, dénonce « l'empressement d'un charitable prélat, redoutable par son crédit, qui, sollicitant, donne à la Gary, sa blanchisseuse, les heures destinées à faire un maître à l'univers ' ». Elle gagne son procès, mais elle ne peut payerson acquisition, et lutte en vain contre l'hôtel de ville de Paris, pour obliger les marchands de poisson à venir vendre à sa halle et à lui servir une redevance. Quels lazzis à la cour sur \q prélat et sa blanchisseuse, fausse dévote et fausse damoiselle !
' Factum pour Jacques Boulet. Revue d'histoire littéraire de France, janvier-mars,