BOSSUET EN DISPONIBILITÉ. ÉVÊQ.UE DE MEAUX
L'instruction du Dauphin s'achève sur ces entrefaites. Cette instruction, dont Bossuet, le 8 mars 1679, se glorifiera hautement dans une éloquente lettre à Innocent XI, aboutit, hélas ! au résultat enregistré par M"'* de Ca3'lus : « La manière rude avec laquelle on le forçait d'étudier lui donna un si grand dégoût pour les livres qu'il prit la résolution de n'en jamais ouvrir quand il serait son maître, et il a tenu parole ». Le préceptorat finit le 15 décembre suivant, avec l'annonce du mariage du Dauphin et la nomination, le 8 janvier 1680, de Bossuet comme premier aumônier de la Dauphine. Il restera seize mois sans autre titre. L'évèché comté-pairie de Beauvais, vacant le 21 juillet 1679, a été refusé pour lui au Dauphin, le roi donnant pour « raison qu'il ne serait pas homme à pousser à bout les jansénistes ' ». L'évêque de Chàlons, autre comté-pairie, Vialart, ami des jansénistes, mort le 10 juin 1680, a vainement demandé Bossuet pour successeur. Mais un autre ami des jansénistes, de Ligny, évêque de Meaux, venant à mourir le 27 avril 1681, voilà que Bossuet, à sa grande surprise, est soudain nommé à ce siège, et Louis XIV envoie le 2 mai le Père Lachaise annoncer cette nomination à dix archevêques et à quarante évêques réunis par lui à Paris en assemblée extraordinaire. D'où vient cette décision et pourquoi cette démarche solennelle ?
' Lettre de Quesnel, du 12 août 1695.
Depuis huit ans le roi est en Imte avec Rome. Parlant du triste Harlai et des Pères Ferrier et Lachaise, égarés à la suite du Père Sirmond *, Féiielon écrira un jour à Louis XIV : « Votre archevêque et votre confesseur vous ont jeté dans les difficultés de l'affaire de la Régale, dans les mauvaises affaires de Rome - ». La Régale était un droit par lequel le roi de France jouissait des revenus des évêchés pendant leur vacance et conférait les bénéfices dépendants de leur collation. Le concile général de Lyon de 1274 l'avait autorisée dans les églises où elle était établie par le titre de fondation ou par la coutume, et l'avait interdite dans les autres. En février 1673, Louis XIV l'étend sur tous les évêchés du royaume. Les évêques de Languedoc, de Gu3'enne, de Provence, de Dauphiné, qui jusque-là s'étaient maintenus dans l'exemption, cèdent honteusement, sauf les deux évêques d'Alet et de Pamiers, Pavillon et Caulet, attachés au parti janséniste. Ils excommunient les bénéfïciers que le roi a pourvus en régale ; leurs métropolitains de Narbonne et de Toulouse cassent leurs censures : Innocent XI casse les ordonnances des métropolitains. 11 adresse à Louis XIV trois Brefs, dont le dernier, du 29 décembre 1679, fait entrevoir les foudres apostoliques, l'intrépide Pontife disant au violent monarque : « Nous ne tenons pas notre vie plus chère que votre salut et le nôtre ». Caulet étant mort le 7 août 1680, Innocent XI, le i^"" janvier 1681, excommunie les grands vicaires de Pamiers établis par le métropolitain de Toulouse et le métropolitain lui-même ; il déclare nuls les confessions et les mariages faits en vertu des pouvoirs donnés par les intrus. Le 15 février, le grand ami de Bossuet, Tarchevêque de Reims, Le Tellier, remet à son frère, le ministre Louvois, un mémoire « que j'ai dressé, dit-il, pour induire le Roi à prendre le parti d'assembler le clergé pour finir les affaires de
* Remarques particulières sur les droits de regale et de nomination aux bénéfices de fondation royale où est montré que le roi a le droit de régale dans toutes les églises, cathédrales et collégiales et dans les abbayes qui sont à sa nomination, 1642, 63 pages in-4''.
2 Lettre écrite un peu avant l'épiscopat de Fénelon, et publiée en 1825 sur l'autographe assurément non remis au roi.
Rome, et il a f;iit son clVct tellement qu'on peut le regarder comme la source de ce qui a été fait depuis ' ». La main de J3ossuet, cachée dans l'ombre, a prûté son habile plume au capital Mémoire. Parlant do l'Assemblée de 1682, son disciple Fleury écrira : « Chancelier Le Tellier et archevêque de Reims en font le projet principalement pour Régale. Archevêque de Reims en parlait à son père. Evêque de Meaux ne paraissait -. »
En conséquence du Mémoire, six archevêques, vingt-sept évoques, dont Bossuet et l'évêque de Belley qui l'a dénoncé si haut comme criminel, et huit évèques nommés, s'assem.blent le ip mars 1681 chez l'archevêque de Paris, avec approbation du roi, pour aviser sur « ce qui a été fait en cour de Rome... contre la disposition des canons, contre les libertés de l'Eglise gallicane et les lois du royaume ». Après « une délibération unanime » de remerciements au roi sur son approbation de l'assemblée, six commissaires, dont Le Tellier et Roquette, sont nommés par l'archevêque de Paris pour faire un rapport. Louis XlV a trouvé, dans l'affaire de la Régale,, de quoi se rassurer sur les liaisons de Bossuet avec les jansénistes. Comme M. de Reims, M. de Condom n'est « janséniste que de bonne sorte »^ et avant tout et « toujours du parti qui conduit à la fortune ».
Certes, il ne s'endort pas à cet égard. Vers la fin de mars a paru son Discours sur l'histoire universelle, dédié au Dauphin. Parlant des Egyptiens, il ne manque pas, en dépit de Moïse, de dire : « Leur principale vertu a été la reconnaissance... La gloire qu'on leur a donnée d'être les plus reconnaissants des hommes », et d'ajouter: « Qui connaît les grâces aime à en faire, et, en bannissant l'ingratitude, le plaisir de faire du bien demeure si pur qu'il n'y a pas moyen de n'y pas être sensible. » Le Dauphin peut-il ne pas comprendre? et Louis XIV, proclamé « un roi si grand en tout », et bientôt, le 6 avril, jour de Pâques, célébré en face dans la chaire de vérité, comme « le plus zélé et le plus soumis de tous les enfants
' J. T. Loyson, L'Assemblée du clergé de France, de 1682, 1870, 8°, p. 106. 2 Nouveaux opuscules, ^. 210.
de l'Eglise, comme il est, sans contestation^ le premier autant en mérite qu'en dignité », Louis XIV qui entend le prédicateur dire aux solliciteurs d'évêchés : « Ah! messieurs... ne proposez plus à une jeunesse imprudente les dignités de l'Eglise... Qu'ils apprennent plutôt à fuir, à trembler et du moins à travailler pour l'Eglise, avant que de gouverner l'Eglise ! » Dans l'intimité Bossuet ajoute : « Le roi sait bien que je suis évêque et sans église ; Sa Majesté m'emploiera si elle le juge à propos ». Et ce murmure ne tombe pas à terre.
A la fin d'avril Louis XIV a donné à Bossuet l'évèché de Meaux : don médiocre auquel le prélat ne s'attendait pas — me non opinanteni designavit, écrira-t-il le 12 mai à Innocent XI — mais que le roi relève en disant qu'il a songé pour lui à ce siège afin qu'il ne fût pas tout à fait éloigné du Dauphin. En fait, Louis XIV qui sait tout ce que peut lui valoir un homme de cette capacité et de cette docilité dans « les mauvaises affaires de Rome » où il est plongé, a passé sur ses répugnances,, pour l'avoir sous la main. Aussi bien, dans ce poste inférieur et surveillé, son génie sera moiuo à craindre avec son jansénisme, ce jansénisme, dont Bossuet, c'est son aveu^ ne pourra jamais retirer la persuasion intime à Louis XIV.
CONCILIABULE DE l68[-l682. Q.UATRE ARTICLES DE BOSSUF.T
Le I'''" mai l'assemblée des évoques de cour reprend ses séances. Le lendemain, l'archevêque Le Tellier lit les rapports des commissaires sur les trois Brefs du Pape relatifs à la Régale et sur deux Brefs relatifs au monastère des religieuses de Charonne, supprimé après spoliation. Il fait lire aussi par l'évêque de Troyes un rapport sur la Disserlalion touchant les causes majeures du docteur Gerbais, condamnée par un Bref comme contenant une doctrine schismatique et suspecte d'hérésie. Les trois rapports condamnent le Pape ; et Bossuet les soutient de tout son feu et de toute sa rhétorique. Le 3 mai, Le Tellier écrira au cardinal d'Estrées, envoyé du roi à Rome : « M. de Condom qui, par parenthèse, est évêque de iVîeaux, parla hier matin d'une manière dont nous fûmes tous ravis et enlevés. L'avis qui s'ouvrit avant-hier au nom des commissaires a passé tout d'une voix. Cet avis allait à supplier le roi de nous assembler €n concile national ou du moins en assemblée générale du Clergé, et cependant à ordonner à nos agents de faire imprimer le procèsverbal des différentes séances de notre assemblée, pour être incessamment, à leur diligence, envoyé à tous les prélats du royaume ' ». C'est après ce discours enlevant de Bossuet, après ce vote « unanime » flétrissant le Pape et portant sa flétrissure à tous les évoques de France, après cet appel au roi pour un « conciliabule, écrit le véné-
^ GÈRIN, p. 142.
rable archevêque d'Aix, auquel les bons prélats de France se garderont bien d'assister ' », que le Père Lachaise, arrivant de Versailles, a apporté la nouvelle de la nomination de M. de Condom à l'évêché de Meaux^ avec ordre du roi à l'archevêque, de Paris « de la déclarer tout publiquement à l'assemblée ». Le 8 mai, Bossuet signera le procès- verbal de cette honteuse assemblée des 19 mars, i"'' et 2 mai. Sa signature figure ainsi : « J. Bénigne, ancien évêque de Condom, nommé à l'évêché de Meaux ». C'est par la condamnation des six Brefs d'Innocent XI et l'appel à l'insurrection contre lui que l'Aigle de Meaux, comme on l'appellera, inaugure sa gritFe immortelle.
Innocent XI a comblé Bossuet de ses faveurs ; Bossuet n'a pas eu assez d'encens pour louer ce grand Pape en qui reluit, visible, la sainteté; le 10 mai, Bossuet va lui tendre sa main, présentée par le roi, pour recevoir le gratis de ses bulles : et Innocent XI reçoit de Bossuet dans l'ombre ces sept coups de poignards. Est-ce l'Aigle qu'il faut dire ou l'Iscariote de Meaux ?
Louis XIV désigne tous les députés que le Clergé doit élire pour son « conciliabule » anti-papal, et qui prendront le titre de « représentants de l'Eglise gallicane ». « Le roi, dit Fleury, voulut que l'évèque de Meaux en fût -. » Bossuet en sera, en effet, l'oracle et le législateur. Ayant reçu, le 22 septembre, le demi-gratis de ses bulles et le i^"" novembre ayant écrit à Innocent XI : « Moi cendre et poussière,... décoré de la grâce et des bienfaits d'un si grand Pontife,... étant attaché aux mamelles de l'Eglise romaine, j'en tirerai avec sûreté le lait qu'il faut faire boire aux petits », il prononce, le 9, le sermon d'ouverture. C'est à la messe du Saint-Esprit, célébrée pontificalement par Harlai, 1' « archevêque scandaleux, incorrigible » de Fénelon, héros dans Paris, il y a quelque mois, du plus humiliant des scandales, Harlai que Bossuet a fait adjoindre à l'archevêque de Reims pour la présidence, en le comparant « au grand Osius qu'on appelait le président des conciles )). Ce sermon, dont
1 Gèrin, [■■£ édition, p. 137.
2 Opuscules, p. 210.
la prodigieuse niéinoirc de l'orateur lui permettra de dire : « Je le prononçai de mot a mot, comme il avait été lu » deux jours auparavant c< ;\ M, de Paris et à M. de Reims », recevra, en 1772, des bénédictins jansénistes ce titre : Sermon sur Funité de r Eglise. C'est contre qu'il fallait dire. Avec sa belle apostrophe : <i Sainte Eglise romaine, mère des llglises et de tous les fidèles... nous tiendrons toujours à ton unité par le fond de nos entrailles ! '> apostrophe qui sera la rubrique éternelle des jansénistes, il a soin, sans que rien ne l'y oblige, d'afficher touchant l'Eglise les doctrines chères aux jansénistes de Calvin et de Riclicr, qu'il consacrera bientôt dans les Quatre Articles. Au concile d'Avignon, provoqué et approuvé par le saint Pape dominicain, Benoît XIII, présentement cardinal Orsini, le trop fameux sermon sera visé par ce texte écrasant :
« D'autres enfin, tout en applaudissant h l'excellence de la religion dans des écrits très éloquents, parlent et écrivent parcimonieusement et avec hésitation de la toi et de la doctrine indéfectible des Souverains Pontifes assis sur la chaire de Pierre. Pour ces hommes-là, quand ils exaltent par leurs éloges l'édifice de l'Eglise sacro-sainte, en afi;ectant de professer son unité, si vous regardez bien à la réticence qu'ils mettent à la vérité, vous êtes en droit de croire qu'ils veulent miner tout autour le fondement de l'Eglise, bien que puissamment établi sur la Pierre par la main de Dieu souverain, en lui enlevant le ciment de l'infaillibilité, et qu'ils veulent, la base étant ainsi rendue chancelante, faire crouler toute la masse et la précipiter de fond en comble dans une ruine rapide '. »
Jure credas eos Eccles'ue fundamcntum... effodere velle... ac... funditus agere in ruinam pracipiteni : n'est-ce pas en dévoilant la stratégie du prince même des ténèbres, qui se transfigure en ange de lumière % que le concile a employé de telles expressions ?
Préconisé huit jours après son sermon d'ouverture du « conciliabule » et ayant reçu ses bulles le 7 janvier 1682, Bossuet ira, le 7 février^ faire son entrée à Meaux. C'est durant une interruption
^ Acta et Décréta Saaonivi Conciliorum recentiorum, Collectio laceucis, t. I, col 476, 478.
2 II Cor., XI, 14.
des séances de la triste Assemblée, après avoir traité le point de la Régale contre le Pape et ses propres amis les jansénistes, qu'il a de son mieux consolés d'avance avec les doctrines de son sermon. Le Mercure galant va consacrer des pages sans fin aux menus détails de cette entrée théâtrale. Dans sa lettre pastorale, d'ailleurs, Bossuet évite, et il évitera toujours, de s'instituer « évêque par la grâce du Saint-Siège » ; et son premier acte épiscopal sera, à l'abbaye de Faremoutiers, l'usurpation sur le Pape et sur les religieuses de la juridiction canonique.
Rentré à Paris le 12 février, « tous savent, écrira Fénelon, que ce prélat a eu le rôle de chef et d'auteur, ducem et auctorem, dans l'Assemblée du clergé de France de 1682, lui qui a écrit de sa propre main les Quatre Propositions contre l'autorité pontificale ^ ». Le ministre d'Etat Colbert, poussé par son oracle le janséniste Coquelin, auteur des Six Propositions de 1 663 , a pressé Louis XIV de faire sanctionner ces Propositions par le Clergé. Bossuet, ayant à ménager son chapeau de cardinal que le Pape est tout disposé à lui donner, ne voudrait pas aller jusque-là. Mais pour plaire au roi, le sort étant jeté, il ira même plus loin. En concentrant en Quatre Articles les Six Propositions, il en empirera, conformément à son sermon, la teneur détestable. Là où la Sorbonne a parlé timidement, il tranche fermement ; et ce n'est plus une simple Faculté de théologie qui donne son avis,' c'est le Clergé de France qui fait une Déclaration dogmatique. Le préambule de cette Déclaration, signée le 19 mars par le « conciliabule », est imité par Bossuet du début Aqs Libertés de V Eglise gallicane de l'ex-calviniste Pierre Pithou. Le premier Article proclamant l'indépendance de FEtat vis-à-vis de l'Eglise consacre la doctrine que le cardinal Duperron a hautement déclarée, aux Etats généraux de 1614-1615, venir de Calvin, et que la Bulle Unamsanctam de Boniface VIII, reproduite par le concile de Latran, associe aux « deux principes » du « manichéen ». Les trois autres Articles déniant au Pape rinfaillibihté doctrinale et le soumettant aux canons de l'EgHse, quand le Christ a soumis l'Eglise à soa
* Lettie du ii mai 1704.
autorité, sont, d'après lecommun des tlicologicns, « voisins de l'hérésie » et deviendront, nu concile du Vatican, formellement hérétiques. Et Hossuet osera prétendre que le Pape leur a donné une «r approbation formelle » en approuvant son Exposition de la foi I Toujours c< esprit adroit... cherchant quelque milieu à prendre et quelque détour », ses clrangclés, nouveautés, faussetés, où on voit la foi du Siège Apostolique indéfectible si ridiculement amalgamée avec ses jugements non infaillibles, seront flétries par Fénelon des trois <]ualilkations appliquées par saint Augustin aux dires de l'évêquc pélagien Julien : Mira, nova, f al sa '.
^ De sniHvii Pontificis auctoritale, cap. viii.
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