‹ Étude critique sur Bossuet, avec une not. nécrol. et une préfChapitre 13 sur 48 · MARS, 6 MAI, 29 JUIN · texte numérisé non relu

MARS, 6 MAI, 29 JUIN

Quatre jours après cette criminelle Déclaraiion sur la puissance ecclésiastique, mise par le « conciliabule » au compte du Clergé de France, le 23 mars, Louis XIV, sur la demande du conciliabule même, en rendra,. par un Edit des plus rigoureux^ l'enseignement obligatoire dans tout le royaume. Mais ce jour-là même le doigt de la Providence inscrit au front triomphant du père des Quatre Articles un stigmate qui jettera le plus sinistre éclat à son heure suprême. Le roi ne l'aura-t-il pas provoqué en célébrant sans pudeur « une Assemblée composée de tant de personnes également recommandables par leur vertu et par leur doctrine ? »

Un acte notarié du 7 mai 1704, quatre semaines après la mort de Bossuet, portera : « Rente de deux mille deux cent cinquante livres au principal de quarante-cinq mille livres constituée par la dite damoiselle de Mauléon et le dit seigneur évêque de Meaux solidairement au dit défunt sieur Pageau par contrat du vingt-trois mars mil six cent quatre-vingt-deux, par devant de Troyes et Nera, notaires à Paris, le dit principal employé suivant la stipulation portée par le dit contrat de constitution à l'acquisition faite par la dite damoiselle de Mauléon à titre de retrait lignager des dites maisons et droit de halle ' ». Catherine Gary, qui s'intitule à tort de Mauléon, touche ainsi la somme nécessaire à l'acquisition ferme de cette pro-

' Acte faisant partie de la vente des autographes de la succession Desforges, le 9 avril 1872.

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pricté contesice, dont elle coiviptc bien faire sa poule aux œufs d'or. « Le taux de ce temps-là » pour la rente consiituée étant a au denier cinquante ' », c'est-à-dire \ cinq pour cent, Bossuet est obligé de donner près de cinq et demi à Pageau, qui ne parait pas très rassuré sur la solvabilité du prélat, même assis sur le siège de xMeaux. Ainsi en possession de la halle au poisson d'eau douce, au centre de Paris, mais en lutte à jamais avec la ville de Paris pour obliger les marchands à ne pas vendre ailleurs, Catherine Gary, qui, par la mort de son frère, sera vraimenr, Tan prochain, damoiselle de Mauléon, est installée par Bossuet'dans son palais à Meaux, dans sa campagne à Germigny, le prélat « lui prêtant souvent son carrosse et un laquais - », la dame étant c< la maîtresse chez lui » et « y ordonnant de tout » 3. A Mauléon, il y aura, et il y a toujours, un pavillon dit « le pavillon Bossuet ». Telle lettre de Bossuet s'associera bientôt à des lettres de M"'^ de Mauléon, et chaque année la demoiselle enverra des pigeons au prélat pour sa fête '*. En s'affichant ainsi hardiment en face des calvinistes si nombreux en son diocèse, et des malins de la cour et de la ville, Bossuet, pour en imposer à la critique et pour apaiser l'irritation des jansénistes qui, avec Arnauld, qualifient d' « horrible » la « lâcheté universelle » de l'Assemblée dans l'affaire de la Régale, propose soudain à l'Assemblée l'établissement d'une commission chargée spécialement de l'examen de la morale, c'est-à-dire de reprendre perfidement la thèse de Pascal sur la prétendue morale corrompue des jésuites. La proposition est acclamée, et le vertueux Harlai place à la tête de la Réforme de la morale le vertueux Bossuet.

Quel saint prélat! Sa réception, il y a trente-quatre ans, à Navarre, dans la confrérie du Rosaire, ne lui suffit pas. « Le lo mai, 1682, Bossuet se fit admettre dans la Confrérie, au Rosaire établie au grand couvent des Dominicains de Paris. Il fut reçu par le P. Le

* Legendre, Mémoires, p. 362.

2 FouiLLOUX, dans Bausset.

^ Legendre, p. 266.

* FLoauET, t. I, p. 564,565.

Pul, prieur ' ». Tout Paris est dans l'édification de cette humilité, dans l'admiration de cette piété ; et ce coup de maître va rattacher les confrères de saint Thomas d'Aquin^ devenus les siens, à l'étendard que Bossuet vient d'élever contre Rome et qui s'agite dans le plus menaçant des orages.

Le 6 mai, le conciliabule, à l'unanimité, a adressé au Pape une protestation contre ses six Brefs, et l'a transmise à tous les évêques de France. Elle commence par ces mots : a l'Eglise gallicane se gouverne par ses propres lois » ; et un magistrat français de nos jours sera modéré en la qualifiant de « presque schismatique ' ». Le roi, qui la reçoit à Saint-Cloud, déclare qu'il la fera remettre au Pape par son ambassadeur. Ce jour-li Louis XIV transfère le siège du gouvernement de Paris à Versailles, traînant après lui et installant dans le palais, à ses côtés, vis-à-vis de la reine, M"'^ de Montespan, dont les rapports du lieutenant de police lui ont révélé, en 1680 et 1681, les longues incantations sataniques et 'les récentes tentatives d'empoisonnement sur une maîtresse rivale, M"^ de Fontanges, morte le 28 juin 1 681. En ce jour, Bossuet et ses complices, dans leur protestation contre le Pape, exaltent sa » piété » et le proclament « le héraut de la foi, le défenseur de l'Eglise, le protecteur de la patrie ». Le 8 mai, le Nonce refuse d'entendre la lecture de la protestation et de la recevoir. Le 9, on lit à l'Assemblée du clergé un Bref d'Lmocent XI, du 11 avril, en réponse à la lettre de l'Assemblée du 3 février, composée par Bossuet.

Après trois mois d'un solennel silence, c'est, sur la tête de trentequatre évêques et trente-sept prêtres, superbes autant que lâches et félons, l'éclat d'un foudre pontifical, à la sublime éloquence duquel Harlai lui-même ne refusera pas son admiration. Quant à Bossuet, après s'être le lendemain fait dévotement réadmettre dans la Confrérie du Rosaire et avoir trouvé bon l'envoi en exil des principaux docteurs de la Faculté de théologie qui est unanime, en somme, contre ses Quatre Articles, il s'occupe à traduire au tribunal de l'é-

* Année dominicaine, I*'' tome d'octobre, p. Liv et Lxxxiii. 2 Gérin, p. 332.

piscop;U français le Rrcl du Souverain Pontife. Dans une lettre qu'il rédii;e pour l'Assemblée, il dit de ce magnanime Innocent XI qui tient tète à la fois au grand Turc et au grand Roi : « Nous désirons ardemment qu'un courage si intrépide se réserve pour des occasions plus importantes, et qu'un pontificat aussi recommandable, dont on doit attendre de si grandes choses, ne soit pas entièrement occupé d'une atVaire trop peu digr.e d'une aussi forte attention ». Il ne s'arrête pas à cette impertinence, je devrais dire à cette insolence. Il fait recommander le pauvre Pape aux prières publiques. « Aideznous de vos prières, écrit-il aux évêques, nous, vos mandataires, nous qui travaillons assidûment pour la paix de l'Eglise. — Nous ne doutons pas que vous n'ordonniez des prières publiques, et que vous n'exhortiez le peuple à se ranger, comme il fait, aux conseils d'un roi très grand et très religieux. » J'ai vu au séminaire deMeaux l'autographe de cette mercuriale du toujours fin railleur, parfait papelard, qui laisse loin derrière lui le franc et grossier Luther. Ecrite dans l'emportement, sans ratures, elle est, dit Dom Deforis qui la publiera en 1778, « d'une écriture qui a demandé beaucoup d'application pour être déchiffrée ^ )). Bossuet la résumera en écrivant, le 30 octobre, à l'abbé deRancé : « Les affaires de l'Eglise vont très mal : le Pape nous menace... Une bonne intention avec peu de lumières, c'est un grand mal dans de si hautes places. Prions, gémissons » .

Qui oserait maintenant reprocher à la Providence d'avoir permis l'installation à l'évêché de Meaux, comme maîtresse chez Bossuet, de Catherine Gary, j'allais écrire Catherine Bora ?

Plus chrétien que Bossuet et éclairé par le bon sens politique, Louis XIV prend peur de la révolution qu'il a trop déchaînée, et aussi d'un retour vers Rome de « la plupart » des évêques de son « conciliabule », qui 'c changeraient demain et de bon cœur si on le leur permettait - «. Soudain, le 16 mai, il suspend jusqu'au

* Œuvres, 1778, t, IX, p. 309.

2 Lettre du 2 juin, du Procureur général à Colbert, Gérin, p. 387.

23 juin les séances de l'Assemblée ; et le 29 juin, par un nouveau coup de théâtre, il renvoie jusqu'au i^"" novembre les évêques « dans leurs diocèses pour y entretenir le bon ordre qu'ils y ont établi par leur assiduité ». La mercuriale de Bossuet à Innocent XI va dormir un siècle dans ses cartons, d'où la tireront les jansénistes.

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