‹ Étude critique sur Bossuet, avec une not. nécrol. et une préfChapitre 14 sur 48 · BOSSUET ET LA TRAPPE · texte numérisé non relu

BOSSUET ET LA TRAPPE

Le 8 juillet, l'évcque de Meaux écrit de Paris à Rancé : « Priez Dieu qu'allant tout de bon commencer mes fonctions dans mon diocèse, je commence une vie chrétienne et épiscopale, et que je ne scandalise pas du moins le troupeau dont je devrois être la forme et le modèle ». Humilité artificieuse qui semble tndiir certain pressentiment du scandale ! Bossuet en pousse le jeu à outrance. Il fera cette année son premier voyage à la Trappe, adoptant pendant une semaine la vie austère de la communauté et suivant tous ses exercices. Il oblige Rancé à publier son Traité de la sainteté et des devoirs de la vie monastique^ plus inspiré de Port-Royal que de saint Bernard, et que vont réfuter Dom Mège et Mabillon, où l'abbé dit : « Il est certain que les moines n'ont point été destinée pour l'étude, mais pour la pénitence ; que leur condition est de pleurer et non pas d'instruire. » Le 30 octobre, Bossuet lui écrit : « On ne peut avoir un plus grand désir que celui que j'aide voir publier tant de saintes et adorables vérités, capables de renouveler l'ordre monastique, d'enflammer l'ordre ecclésiastique, et d'exciter les laïques à la pénitence et à la perfection chrétienne, si nous n'endurcissons volontairement nos cœurs ». Au milieu des contradictions suscitées par ce livre rigoriste et taux, il écrira à Rancé, le 16 mai 1683 • ^^ Votre doctrine est de celles contre lesquelles l'enfer ne peut prévaloir, parce qu'elles sont fondées sur la pierre » ; et, affectant d'être trappiste de cœur avec Rancé, il dira un jour qu'il a fait huit voyages exprès pour

l'aller voir dans sa « chère solitude, le lieu où il s'aimait le mieux après son diocèse * ». Rhétorique et art scénique qui feront trop songer, hélas ! à ces gens stigmatisés par le grand peintre du siècle :

c< Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune, Par le chemin du Ciel courir à leur fortune ;

Qui, brulans et prians, demandent chaque jour,

Et preschent la retraite au milieu de la Cour. - »

En même temps qu'il s'unit aux jansénistes pour soutenir l'insuffisance de l'attrition dans la réception du serment de pénitence, il écrit à l'auteur de V Amor paniîens qu'Arnaud appelle un livre d'or et que Rome mettra à l'Index : « La doctrine que vous avez exposée est absolument indispensable au temps où nous sommes : elle vous rattachera tous les amis de la vraie piété ^ » ; en même temps qu'avec les oratoriens attachés à Port-Royal et le jeune et vertueux abbé de Fénelon attiré dans son orbite par le prestige de son génie et de sa science ecclésiastique, il donne dans sa cathédrale, pendant le carême de 1683, une grande mission, — il porte sous main au Pape les coups les plus hardis et les plus mortels.

1 Ledieu, Mémoires, p. 198.

^ ÏJ imposteur, acte I, scène V.

^ Lettre du 23 juin 1683.

CENSURE DU PRIMAT DE HONGRIE : MGR DE MEAUX, PROTECTEUR DE CETTE DOUni.E SKCTE RHUNIE EN UNE SEULE DES RICHÉRISTES ET DES JANSÉNISTES.

Le primat de Hongrie, légat-né du Saint-Siège, a, le 24 octobre 1682, dans une réunion des évêques, des abbés, des théologiens, des canonistes du royaume de Saint-Etienne, condamné « les Quatre propositions publiées au nom du Clergé de France » le 19 mars. « Ces propositions, dit-il, absurdes pour des oreilles chrétiennes et souverainement détestables, sont répandues par des émissaires de Satan jusque dans les provinces du royaume de Hongrie, avec l'intention peut-être de fournir un aliment et une excitation cà la révolte et à nos autres calamités intestines, et d'introduire, sous l'apparence séduisante de la piété, le venin du schisme dans l'esprit des fidèles sans défiance. » Louis XIV, en effet, visant à faire mettre sur sa tête ou celle du Dauphin la couronne du Saint-Empire par les électeurs, en faisant tomber la maison d'Autriche, favorise dans l'Empire les dissensions religieuses par l'invasion des doctrines gallicanes et tout ensemble l'invasion musulmane'. L'an prochain le Turc sera aux portes de Vienne, qui ne devra pas moins son salut aux largesses héroïques d'Innocent XI et de la cour romaine qu'à l'épée

1 Salvandy écrira de la Déclaration de 1682 : « Peut-être était-elle la réponse du Roi très chrétien aux dispositions trop anti-ottomanes jusqu'alors du Souverain Pontife. » Histoire de Sohieski, t. II, p, 125. En 1683 paraîtra à Cologne le pamphlet : la Cour de France turbanisée.

de Sobieski. La Hongrie chrétienne se défend contre la double invasion et en triomphera.

Le primat a soumis au Pape sa censure des Quatre Articles, déclarant dans cette censure même « que le Siège apostolique est seul juge des controverses sur la foi », c'est-à-dire juge suprême, Bossuet

— peut-on porter jusque-là le cynisme et le ridicule de la chicane ?

— prétendra que le primat, en se montrant si expressément juge des questions de foi, dénie aux évêques le droit de juger des questions de foi ! Le grand vicaire de son ami Le Tellier, le janséniste Faure, dénonce la proposition au Procureur général du Parlement pour la fliire condamner par la Faculté de théologie et flétrir ainsi aux yeux du public la terrible censure. Sous la pression du Parlement, quarante-cinq assemblées, du i" février au 19 mai, vont avoir lieu, dont un vieux docteur de Sorbonne, ami de là nonciature, lui transmettra jour par jour les piquants débats, heureusement conservés en italien à la bibliothèque vaticane '. Le docteur qui a signalé à l'archevêque de Paris (( Mgr de Reims et Mgr de Meaux, ses plus grands ennemis et les protecteurs de cette double secte réunie en une seule des jansénistes et des richéristes - » , montre Bossuet ainsi quaHfié par les bons docteurs ; et il dit du docteur Saint-Luc, (< très partisan du sieur évêque de Meaux », qu'il « parla comme un sectaire ». Un cousin de Molière, « le sieur Poquelin, homme d'un esprit, d'une habileté et d'une science singulière », se prononce contre ï Assemblée dernière des prélais de France et leur Déclaration », et réfute « très vigoureusement » les arguments fournis par celui qu'un docteur, Cceur-du-Chesne, exclu de la société de Sorbonne pour ses mœurs, a apppelé « grand évêque y>. Ce n'est pas ce qui adoucira Bossuet pour Molière, qu'il s'apprête à damner bel et bien. La censure du primat de Hongrie, arrachée à la Faculté par les violences' du Parlement et les tricheries de ses créa-

* Ms. 7:61, fol. 47-221. C'est, à n'en pas douter, Aleaiime de Tilloy, docteur de la maison et société de Sorbonne depuis trente-huit ans.

^ « Li Giansenisti e Richeristi... Monsignori di Reims e di Meaux... protettorL de quella doppia setta riunita in una. «

— satures, n'aboutira quW leur confusion. On n'y rejette pas Vinfaillibilitè du Pape ; on y affirme sa primauté tic juridiction reçue immédiaii'niait de Jésus-Christ. Bossuet, sentant combien il est personnellement mis en cause, n'a paru :\ aucune des quarante-cinq assemblées, bien que venu à Paris dans l'intervalle : en 1683, comme en r682, il ne peut se dissimuler qu'il a contre lui la Faculté, sa mère. Mais on n'a cessé de l'entrevoir à son banc de docteur, ou plutôt de sentir son action néfaste dans de cauteleuses intrigues.

La pieuse reine qui, dans ces tristes débats, était avec le duc d'Orléans et la Dauphine, en dépit de Bossuet, son premier aumônier, pour le Pape contre le roi, va mourir le 30 juillet, épuisée à ■quarante-cinq ans de fatigues et de cliagrins, au moment où les vingtdeux ans de ces chagrins touchent ci leur terme. Bossuet prononcera, le I""" septembre, son oraison funèbre à Saint-Denis. Il osera y traiter les défenseurs du Saint-Siège de « flatteurs intéressés et couvrant les maximes de leur politique du prétexte de la piété » ; il présentera le Pape s'appuyant sur « ce qui est excessif» et non « solide D ni « durable », faisant de lui une bien étrange Pierre fondamentale de l'Eglise ; les jésuites seront trop montrés comme « flatteurs, directeurs infidèles, séducteurs. » Au Dauphin qui l'écoute, il présentera, comme règle des « devoirs, les immortelles actions de Louis-le-Grand et l'incomparable piété de Marie-Thérèse ». Si Rome a eu des illusions sur Bossuet, elle peut apprendre â le connaître dans cette si solennelle action religieuse.

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