DÉFENSE DE LA DECLARATION DE
Jossuet s'enfonce décidément dans sa voie sectaire. C'est dans l'automne de cette année i68^ qu'il ijiet la main au plus vaste de ses ouvrages et au plus déplorable, la Défense de la Déclaration de V Assemblée du Clergé de France de 1682, touchant la puissance ecclésiastique. Il l'écrit en latin, sous le voile d'un membre sans nom de 1^ Assemblée, n'osant affronter les foudres de Rome qu'il entrevoit; il l'écrit par ordre du roi qui veut être couvert dans ces « mauvaises affaires de Rome » où il l'a si profondément engagé. Tout l'univers catholique s'est soulevé contre ses Quatre Articles. A la censure des prélats de Hongrie se joignent les réfutations de l'Université de Louvain, de l'archevêque de Gand, de l'Inquisition d'Espngne, du président de la Congrégation bénédictine d'Espagne^ d'Aguirre, du préfet de la bibliothèque vaticane, Schelstrate. En 1684, paraîtra l'ouvrage magisfral d'un chanoine de Pamiers, Charlas, réfugié à Rome dans la tempête de la Régale où il a combattu pour le droit, le Traité latin des Libertés de V Eglise gallicane, serrant de près, en douze livres, tout le texte de la Déclaration. Bossuet entreprend de combattre contre cette cohorte d'autorités théologiques derrière laquelle il voit, non douteure, l'impulsion du Souverain Pontife. L'ouvrage de Charlas doit, en effet, avoir en 1720, à Rome, à Vim~ primerie de la Propagation et de la foi, les honneurs d'une splendide édition, commandée par l'ami dePénelon, Clément XL
Qui croirait que dès le début de sa Défense^ Bossuet se vouant au
rôle de cluuJalau, comme il s'cnteiulra qualifier un jour, se donne ;\ lui-même, sous son voile d'anonyme, une triple dose d'encens? Parlant du conciliabule de 16S2, il dit d'un professeur de Louvain, Dulxiis, son adversaire : « Que n'a-l-il entendu discourir les très illustres archevêques de Paris et de Reims, présidents de cette Assemblée, et tant d'autres évêques remarquables par leur doctrine et leur éloquence, ceux-h\ surtout qui étaient députés pour cette adaire (de la Déclaration ), à savoir l'évêque de Tournai et l'évêque de jMeaux, Toiiiaccnscm, dlco, Mckioisiin ? » Plus loin, célébrant son livre « très utile » de ['Exposition, livre « connu non seulement dans le ro3'aume mais dans tout l'univers chrétien », il appelle l'auteur « un très docte prélat, doctissiiiw aiilislite », et range « l'évêque de Meaux parmi les théologiens et les docteurs les plus graves, gravioribus iheologis ac docioribus... McJdensi episcopo » .
L'audacieux rétheur cherche avant tout à mettre sa Déclaration à l'abri de toute censure. Il tente riuipossible. Que la Déclaration ne soit pas formellement hérétique, soit, autrement lui et les siens seraient hors du sein de l'Eglise. Mais il est certain aussi qu'ils sont aussi près que possible d'en sortir. D'Aguirre, dans sa Défense de la chaire de Saint-Pierre contre la Déclaration, ouvrage publié à Salamanque en 1683, dont Innocent XI a accepté la dédicace, en attendant qu'en 1686 il décore l'auteur de la pourpre, écrit : « Il n'a été permis à aucun titre aux très illustres prélats français d'émettre cette Déclaration et beaucoup moins encore de contraindre ou d'exhorter à la suivre les Eglises de ce très noble royaume, chacune de ses thèses se trouvant notée des plus graves censures par tous les écrivains et docteurs catholiques à peu près, et tout récemment par les censeurs romains. Parmi ceux-ci est le très illustre Ange à Nuce, archevêque de Rossano, jadis abbé du Mont-Cassin... Ayant à donner son sentiment dans une Congrégation spéciale d'Eminentissimes cardinaux et de théologiens, instituée par notre Très-Saint Père Innocent XI, il dit que la sentence la plus bénigne était de ne pas infliger à chacune de ces Propositions la note expresse d'hérésie, tantum non traducat veluti hereticas. Presque tous les censeurs romains, diverses lettres nous l'apprennent, ont jugé que c'était là le minimum »»
D'Aguirre ajoute que la Congrégation des cardinaux a jugé à l'unanimité qu'il fallait proscrire ces Propositions *.
L'évêque de Meaux, inaugurant son ministère pastoral, va écrire des volumes pour démontrer que ces Propositions non seulement sont indemnes de toute censure, mais sont encore la vérité catholique même. Quelle est sa science ? quelle est sa logique ? A la veille du concile du Vatican la Civiltà catholica dénoncera des altérations de textes et des procédés de faussaire. Durant le concile, Ballerini, professeur au Collège romain, fera observer, à propos de la prétendue chute des Papes Libère et Honorius, que « cet ouvrage informe », la Défense de la Déclaration, qui est « toute la panoplie de l'école pseudo-gallicane », est en partie extrait des livres des h-érétiques », en partie « tiré ces livres condamnés de Richer, Vigor et autres ». Il vient de traiter Bossuet « non d'historien véridique, mais d'imposteur-, hœc^ niim veracis hisiorici, an imposions -1 En 1772, le cardinal Orsi a consacré cinq volumes à réfuter pas à pas tout ce que Bossuet a débité contre l'infaiUibilité pontificale. Il ne peut, chemin faisant, se retenir de signaler ici, « l'absurdité de la proposition avancée par Bossuet », là, « la nullité de ce futile argument », et, çà et là, d'écrire : « Est-il donc permis de se jouer ainsi de la simplicité du lecteur ? — C'est assez plaisanter ; mais nous allons encore entendre d'autres fables. — Il faut que des hommes de cette importance soient bien dépourvus de raisons solides, puisqu'ils se voient réduits à nous débiter de pareilles inepties. — Quel lecteur... pourra s'empêcher de rire aux dépens d'un homme qui avance sérieusement une proposition vraiment risible ? » C'est le comte de Maistre qui relève dans le grand cardinal ces traits et d'autres pareils. Le bon sens, comme l'humanité littéraire, trahit Bossuet dans son ■duel trop impie contre Rome : il tombe en démence.
J'ai dit impie. Ne s'acharne-t-il pas en sept chapitres à faire de saint Grégoire VII, qui a donné la main à saint Grégoire le Grand et à qui saint Pie V donnera la main, un monstre d'orgueil et d'ambi-
* Bouix, De Papa, t. II, p. 129, 160.
-Jus et o/ficîum episcoporum in ferendo suffragio, etc., p. 67, 27.
tion, t^^alant ou dépassant Mahomet'' «Il s'était fait, écrit-il, une idée d'une nionarcliic temporelle universelle, qui, ajoutée au pouvoir spirituel, formerait un empire que les choses humaines ne peuvent comporter » ; et il montre ce saint A l^vuvre avec la morale du Coran au lieu de celle de l'Evangile : « la brebis, dit-il, étant palpitante dans la gueule du loup, il s'occupe non pas de l'arracher mais de la tondre ». Atroces calomnies qui atteignent, avec la papauté tout entière, les conciles œcuméniques de Latran, de Lyon,, de Trente ! Ce n'est pas pour effrayer la conscience de Bossue t. Il terminera son colossal et pitoyable pamphlet par ces paroles d'un étrange fanatisme, doublé d'hypocrisie raffinée :
« Je m'efforce de montrer aux catholiques des choses vraies et équitables... J'avertis Pierre, et je l'exhorte à marcher en sûreté sur ces eaux et à ne point se laisser aller à des terreurs paniques. Je tais mon nom qui ne peut servir en rien la cause : ce n'est ni honte ni crainte, Dieu le sait : je le produirai sitôt que je verrai procéder à un examen légitime et canonique... Quoiqu'il en soit, je porte avec confiance cette cause au tribunal du Christ... Ainsi Dieu me sauve ;. ainsi Pierre ; ainsi Innocent XI me tienne pour une petite brebis soupirant à ses pieds pour la paix de l'Eglise... Je prie Dieu qu'il ne permette pas qu'en ses jours on ne puisse soufîrir des doctrines aussi anciennes, aussi saines, et, j'ose le dire, aussi pacifiques. ^>
En jouant, sous la lâcheté du masque, avec une telle audace et .tous les prestiges de son éloquence, la ferme assurance de l'orthodoxie et les bons mouvements de la piété, Bossuet ne s'en tient pas, hélas! à la théorie. Avec sa fougue, son astuce, son obstination, sa passion du triomphe et de la domination, son esprit sectaire enfin, quelles applications néfastes il va faire de ce gallicanisme dont il est devenu le prophète et qui désormais s'incarne en sonnom !
« LA FACTION GALLICANE » FAIT ÉCHOUER LA REUNION DES PROTESTANTS o'ALLEiMAGNE
Dès 1683, Bossuet, sur les pas de Richelieu, a commencé à être, au point de vue religieux, le mauvais génie de l'Allemagne, de cette Allemagne dont la partie protestante sera un jour le terrible, mais si juste châtiment de la France. L'empereur Léopold, secondé par le zèle apostolique d'un franciscain espagnol, Spinola, évêque de Tina, que Rome autorise et seconde, travaille activement au rétablissement de l'unité catholique rompue par Luther. Quatorze princes régnants lui ont, en 1678, promis leur concours pour cette œuvre sainte. A leur tète est le duc de Hr.novre, Jean Frédéric, catholique, qui a pour conseiller l'illustre baron protestant Leibniz. Il l'a mis en relation avec Bossuet, auquel Leibniz a écrit que « tout le monde fait grandissime état » de son Exposition de lafoi. Le 30 avri 1683 Bossuet reçoit à Paris de Leibniz une lettre où celui-ci s'empresse de lui faire part des heureux progrès de la réunion des protestants allemands à l'Eglise romaine. Mais voiciqu'en 1684, * ^^^ malveillants, écrira Spinola, répandent le bruit qu'on avait promis des choses illicites aux protestants » : c'est la faction gallicane, écrira Leibniz, transcrivant en 1700 et annotant le texte du saint religieux, auquel il a voué une sorte de culte. Et qui est à la tête de cette \ïï\p'ie faction ? « On sait, vient d'écrire Leibniz, le 23 février 1699, '^ l'électeur de Hanovre que l'évêque de Tina a autretois traité cette affaire (de la réunion) par ordre de l'Empereur, et a écrit à
M. l'évoque de Mcaiix de faire son possible auprès du roi pour em pécher le cardinal d'j-strécs d'entraver l'aU'aire à Rome. » En redisant le i" mars, « que le cardinal d'Estrées traversait son dessein (de Spinola) à Rome », Leibni/c ajoutera, au sujet de la France : « La politique de cette couronne la semble devoir porter à tout ce qui peut empêcher cette union. » En correspondance particulière avec le triste cardinal d'Estrées, et vrai homme-lige de Louis XIV, Bossuet, malgré des semblants obligés, ne secondera jamais une union qui, en fortifiant l'Empereur, relèverait l'autorité du Pape aux dépens du gallicanisme. Il fera trop hélas 1 pour qu'elle échoue définitivement.
Rompue une première fois par le fait des « Français » qui « excusent, écrira Leibniz, la rupture par la nécessité où ils étaient, disent-ils, de se précautionner ' », l'afiaire de la réunion sera reprise en 1688. Leibniz, qui vient devoir à Neustadt, près Vienne, Spinola devenu évêque de cette ville, écrit au landgrave de Hesse : « Il m'a montré des pièces authentiques, qui prouvent que le Pape, des cardinaux, le général des jésuites, le Maître du Sacré-Palais et autres qui ont été pleinement informés de ses négociations et desseins, les ont approuvés. Je m'imagine que son but est sans doute de faire recevoir un jour aux protestants le concile de Trente ; mais il y va par degrés conformes à l'humeur et à la portée des gens. En ef^et, à bien considérer ce concile, il n'y a guère de passages qui ne reçoivent un sens qu'un protestant raisonnable puisse admettre. » Le directeur des églises protestantes de Hanovre, l'ami de Leibniz, Molanus, est entré dans la voie de réunion tracée par Spinola et approuvée par Rome. « On reconnaîtra d'abord le Pape pour le spirituel >>, écrit-il. Ce n'est point le fait de Bossuet qui met le Concile au-dessus du Pape et veut qu'on reconnaisse avant tout le concile de Trente. « Tout cela, prétend-il, est visiblement impraticable dans cet ordre » ; et il reproche à Molanus et à Leibniz « l'opiniâtreté qui fait l'hérétique ». Blessé des « expressions dures » de l'évêque de Meaux, si différent de l'évèque de Neustadt, et se disant
Lettre de 1691, Fouché de Careil, t. I, p. 209.
■« catholique de cœur et même ouvertement », Leibniz accuse Bossuet de « difficultés au delà du nécessaire, de pointillés », et le rend « responsable devant Dieu des maux qu'il néglige d'empêcher » et « coupable de schisme ». A-t-il bien tort? Et quand M"'" de Brinon qui, poussée par l'abbesse de Maubuisson, sœur de la duchesse de Hanovre, a malheureusement fait entrer Bossuét dans ces négociations, lui écrivant pour qu'il seconde « Rome», et lui disant : « Monseigneur, ne souffrez pas que nos frères vous échappent », le trouve inflexible, n'est-il pas vrai que ce chef trop visible de la faction gallicane Qt des menées gallicanes, à. l'encontre de V œuvre sacrosainte, pour parler encore avec Leibniz, est moins catholique que ces protestants Molanus et Leibniz qui « veulent de bonne foi — ils ont Taison de l'affirmer — la réunion ? » Spinola meurt inopinément le 12 mars 1685. Leibniz dépose sur sa tombe, en six distiques, les plus cordiales louanges. L'œuvre sacro-sainte est suspendue une seconde fois. Si elle est reprise une troisième, sur la fin de la vie de Bossuet, ce sera pour échouer, par son gallicanisme obstiné, toujours accompagné d' « expressions dures >->, pour échouer définitivement.
REVOCATION DE L liDIT DE NANTES : INSUCCI.S DE LA CONVERSION DES PROTESTANTS FRANÇAIS
Sept mois après la mort de l'homme de Dieu, l'évêque de Neustadt,au moment où l'évêque deMeaux, sous la honte de l'anonyme, achève sa détestable Défense de la Déclaration, le 18 octobre, Louis XIV révoque l'Edit de Nantes d'Henri IV et tous les autres Edits en laveur de ceux de la Religion prétendue rétormée. Tout exercice du culte de cette religion est interdit, et les ministres, s'ils ne se convertissent, sont bannis du royaume dans les quinze jours. Défenses aux autres huguenots d'en sortir sous peine des galères pour les hommes, de confiscation de corps et de biens pour les femmes. Les enfants seront baptisés dans les maisons par les curés des paroisses et élevés dans la religion catholique. On ne dit mot du mariage des parents : on suppose, ce qui n'aura pas lieu, qu'ils viendront se marier à l'église, le curé, d'après la doctrine gallicane, étant le ministre du sacrement, tandis 'que d'après la doctrine romaine et vraie, il est simplement un témoin obligé depuis le concile de Trente. Bret, de par le roi, du jour au lendemain, voilà tous les calvinistes français devenus catholiques. Et Bossuet de s'écrier, le 25 janvier 1686, dans l'oraison funèbre du chancelier Le Tellier qui a dressé ce « pieux édit », après avoir été contre Rome le principal promoteur des Six Propositions de 1663 et des Quatre Articles de 1682, et qui est exalté comme « la sagesse même » : « Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de 1 Eglise..,
hâtez-vous de mettre Louis avec les Constantins et les Théodoses... Mais nos pères n'avaient pas vu, comme nous, une hérésie invétérée tomber tout à coup : les troupeaux égarés revenir en foule, et nos églises trop étroites pour les recevoir,... l'univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée ■comme le plus bel usage de l'autorité et le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis. Poussons jusqu'au ciel nos acclamations, etc. » L'enthousiasme du rhéteur aulique a grand soin de fermer les j-eux sur les dragons de Louvois, fils du chancelier, ces féroces et efficaces instrunients à domicile du miracle des conversions.
Le 2 février, la fille de Gustave-Adolphe, Tex-reine de Suède, Christine, sincèrement convertie au catholicisme, écrira de Rome à l'ancien ambassadeur de France en Suède ces lignes, où « la sage.';se »> romaine apparaît épouvantée des faux triomphes pour lesquels Bossuet fait sonner toutes les trompettes « sacrées » :
« Puisque vous désirez savoir mon avis clair et net sur la prétendue extirpation de l'hérésie en France, je suis bien charmée de vous le dire; et faisant profession de ne craindre ni flatter qui que ce soit, je vous avouerai que je ne suis pas très persuadée du bon résultat de ce grand projet, et que je ne saurais m'en réjouir comme de chose très avantageuse à notre sainte religion. Je prévois, au contraire, le mal qu'une manière d'agir si nouvelle fera naître partout. De bonne foi, êtes-vous persuadé de la sincérité de ces nouveaux convertis? Je ferai des vœux pour qu'ils obéissent à Dieu et au roi; mais je crains leur obstination, et je ne voudrais pas avoir sur la conscience les sacrilèges que commettront ces catholiques forcés par des missionnaires qui traitent trop cavalièrement nos saints mystères. Les soldats sont d'étranges apôtres ; et je les crois plus propres à tuer, piller, violer, qu'à persuader; et nous sommes renseignés de manière à ne pas douter qu'ils ne remplissent leur mission très à la mode... La France me paraît ressembler à un malade à qui on coupe bras ou jambes pour le guérir d'un mal qui aurait guéri complètement avec un peu ^de patience et de douceur.
Mais je crains beaucoup que ce mal ne s'envenime, et ne devienne à la fin incurable... Croyez-vous bien que ce soit le moment de convertir les luiL;ucnots et de les rendre bons catholiques dans un siùcle où l'on commet en France tant d'attentats visibles contre le respect et la soumission dus à l'Eglise romaine, unique et inébranlable fondement de nt)ire religion ?... Jamais cependant la scandaleuse liberté de l'Hglise gallicane ne fut poussée aussi près .'qu'à présent de la rébellion : les dernières déclarations signées et publiées par le clergé de France sont trop fiiites pour donner à l'hérésie un triomphe évident; et je pense que son étonnement doit être immense, de se voir peu après poursuivie par ceux-là même qui, sur ce point fondamental de notre religion, ont des dogmes et des sentiments si conformes aux siens. » C'est le soufflet — l'expression ne peut se retenir — donné par une femme qui a sacrifié sa couronne à sa foi, au coryphée des évêques de France, émule des hérétiques sur lesquels il étend la royale verge de fer. La Providence a mis huit jours seulement entre la parole de Bossuet et celle de la reine Christine.
Dans un siècle, d'ailleurs, on verra qui des deux a dit vrai sur le fait matériel des conversions. « Par vous l'hérc'sie n'est plus <>, vient de s'écrier Bossuet, s'adressant à Louis XIV du haut de la chaire de vérité ; et le janséniste Arnauld, dans une lettre du 6 février, quatre jours après celle de la reine, adressée au successeur de Le Tellier, lettre où il célèbre le « pieux et savant prélat », a écrit : « Dans un règne tout plein de merveilles, il ne s'est assurément rien fait de plus grand, ni qui puisse faire donner plus de bénédictions au roi dans tous les siècles à venir^ que l'extinction de l'hérésie dans tout son royaume, par le retour de plus d'un million d'âmes à Funité catholique * ». Or, en 1788, un pensionnaire de la cour, Rulhière, recherchant « les causes qui ont fait échouer le dessein » de Louis XIV, écrira : « Ce malheur est évident : plus d'un million de calvinistes qui restent encore en France ne l'attestent que trop - ».
* Œuvres, t. II, p. 632.
- Eclaircissements historiques sur les causes de la révocation de VEdit de Nantes et sur l'état des Protestants en France, t. I, p. 145.
Louis XVI, oubliant le serment de son sacre et la prudence, va, dans sa bonté, les mettre au pair des catholiques. C'est pour n'avoir pas, comme dit son héroïque serviteur, Hue, « de pires ennemis ». Les premiers à renverser son trône, ils seront les premiers à dresser son échafaud. Commentaire final du dithyrambe de Bossuet !
ÉCHEC DE BOSSUET DANS SON DIOCfeSE. HISTOIRE DES VARIATIONS
L'insuccès, en dépit de son éloquence et de son activité également merveilleuse, va désormais s'attacher irrémissiblement à son ministère apostolique vis-à vis des protestants. Ils sont nombreux dans son diocèse ; Meaux a vu s'élever leur premier temple en France. Bossuet affecte vis-à-vis d'eux la douceur ; et, dans une Lettre pastorale aux nouveaux catho/igues de son diocèse, il dit : « aucun de vous n'a souffert de violence, ni dans sa personne ni dans ses biens » : ce qui n'est pas l'exacte vérité. Mais visiblement évêque de cour, homme du roi contre le Pape, ayant son petit Versailles dans sa campagne de Germigny, et se faisant une sorte de défi de donner carrière à la médisance, pouvait-il être un convertisseur et l'homme de Dieu ? C'est un François de Sales qu'il fallait à Meaux : il n'y avait qu'un Bossuet. Par le fait « des dragons venus à la suite de M. l'intendant », tous les « huguenots », sauf deux filles, ont abjuré subitement, « à Nanteuil et à Meaux ' ». Mais voilà que les « réunis » ne sont pas les « convertis » ; et le secrétaire et panégyriste de Bossuet, Ledieu, parlant de«; religionnaires, avoue que « le plus grand nombre est demeuré dans l'opiniâtreté ». Le ferment de la vengeance s'unissant à l'indifférence religieuse chez ces « nouveaux catholiques » qui ne sont plus même protestants, leur dernii.r état devient pire que le premier ^.
' Le curé de saint Jean, dans Réaume, Histoire de Bossuet, t. II, p. 275. - Matt., XII, 45.
Pour compenser un tel échec et seconder mieux la Révocation de l'Edit de Nantes, Bossuet publiera, en mai 1688, le plus célèbre de ses ouvrages, l'Histoire des variations des Eglises protestantes. La pensée lui en est venue en 1682, à l'apparition à Genève d'un recueil des professions de foi protestantes, depuis la Confession d'Augsbourg, Syntas^ma Confessiomim. La Défense de la Déclaration a interrompu trois ans la composition de cet autre grand ouvrage. Les erreurs, les inconséquences, les folies, sans oublier plus ou moins les crimes, des prétendus Réformateurs^ y sont exposés dans un jet continu de haute éloquence. Le tableau fidèle se trouve être la plus piquante comme la plus sanglante des comédies, où l'esprit « fin, railleur » de l'homme ne cesse de transpirer dans le génie sublime de l'écrivain. Il passionne toute l'Europe. «Le monde, écrira le ministre Jurieu, s'était entêté de ce livre'. » Le succès religieux n'en égalera pas, hélas ! le succès littéraire. Que de raisons s'y opposent !
L'esprit de la Défense de la Déclaration perce subtilement dans ce livre, et de partout. La première page de V Histoire des variations des Eglises protestantes dénonce d'antiques et graves variations dans l'Eglise catholique. « L'Eglise romaine, dit Bossuet, la mère des Eglises, qui, durant neuf siècles entiers, en observant la première^ avec une exactitude exemplaire, la discipline ecclésiastique, la maintenait de toute sa force par tout l'univers, n'était pas exempte de mal. » Et quel mal! De la discipline ecclésiastique non ohsejvée par Rome et non maintenue par elle dans tout Vunivers durant six siècles, va sortir à la fin le protestantisme. « Elle est venue, poursuit Bossuet, cette secte sous la conduite de Luther : et en prenant le titre de Réforme, elle s'est vantée d'avoir accompli le vœu de toute la chrétienté ». C'est pourtant, au milieu de ces six siècles ainsi condamnés, que V Eglise romaine a codifié la discipline ecclésiastique dans son monument inébranlable^ le Corpus juris canonici ; et en quels jours le droit a-t-il mieux régné ou triomphé dans toute la ■chrétienté qu'aux jours de saint Bernard et de saint Thomas d'Aquin, en ces jours du plein ascendant de l'Eglise dont saint Grégoire Vil
* Rebelliau, Bossuet Instorien du protestantisme, 1891, p. 297.
a été le pioinoicur, cii nicmc temps qu'il a été l'inspirateur des Croisades! Mais pour Bossuet c'est le temps du tuai, du droit méconnu, disons les mots qu'il insinue, de Vimpurelétx. de la laideur pénétrant dans l'I-'f^lise, car au Moyen Age il oppose les « siècles les plus purs de la religion, ses plus beaux jours » de l'âge précédent. Hélas! sous le nom de discipline, c'est bien le dogme même qu'il sous-entend, c'est bien la foi même. Quand, touchant l'autorité de riîgliseet du Pape, il oppose à Gréi^'oire VII y qui iallache à des exagéraliofis et à des iiouvcaules, saint Grégoire le Grand et cette louable modération qu'il invente et lui prête, il s'agit de la doctrine autant que de la conduite, et d'une doctrine constante. L'enceignement de Rome à rencontre des Quatre Articles de Bossuet est éclatant dans tout le Moyen Age, et ne l'est pas moins à l'heure présente. Sur le point capital de la Puissance ecclésiastique, pour répéter le mot de la Déclaration de 1662, il y aurait donc deux Rome, l'une de neut siècles avec Grégoire P'", l'autre de six siècles avec Grégoire VII ! Et alors comment qualifier la seconde, après cette effroyable variation ? Dans tel coin non remarqué de son livre, Bossuet, parlant de la Sainte Ligue catholique qui avait un Pape à sa tète et comprenait toute la France contre une partie gâtée de la noblesse, passée au calvinisme, de la Sainte Ligne arborant la doctrine de saint Grégoire VII et de la bulle Unani Sanctam de Boni face VIII et du cinquième concile de Latran, en attendant le concile de Trente, Bossuet n'hésite pas à écrire : « Il ne sert de rien à nos réformés de s'excuser des guerres civiles sous Henri III et Henri IV, puisqu'il ne convient pas à cette Jérusalem de se défendre par l'autorité de Tyr et de Babylone ' ». Rome, c'est a. Babylone » dans la bouche de Bossuet comme dans celle de Luther. II soutiendra bientôt que la Babylone de l'Apocalypse n'est point la Rome papale. Qu'importe si cette Rome est une Babylone aussi ? Bossuet l'accorde « à nos réformés » ; et c'est pour rentrer à cette Babylone qu'il les convie à quitter leur Jérusalem !
L'expression n'est point un vain mot échappé à la fougue de
» Livre X.
l'orateur, qui ici, d'ailleurs, écrit et imprime. Dans Toraison funèbre de Condé, où il se met en scène comme familier de Louis XIV, Bossuet flagorneur vient de dire, parlant de Turenne et de Condé : « Notre siècle... a vu un Roi se servir de ces deux grands chefs, et profiter du secours du ciel; et après qu'il en est privé' par la mort de l'un et les maladies de l'autre, concevoir de plus grands desseins, exécuter de plus grandes choses, s'élever au-dessus de lui-même, surpasser et l'espérance des siens et l'attente de l'univers : tant est haut son courage, tant est vaste son intelligence; tant ses destinées sont glorieuses » ; et il s'est écrié, à propos de « la maladie du roi », durant laquelle, dit-il, « nous le voyions tous les jours... entretenir sa cour attendrie » : « Béni soit-il de Dieu et des hommes, d'unir ainsi toujours la bonté à toutes les autres qualités que nous admirons! » Or, voici les « grands desseins », les « grandes choses », que dans sa « bonté » Louis XIV accomplit à cette heure vis-à-vis de Rome qu'on lui déclare être « Babylone ». Avignon est pris au Pape. L'ambassadeur du roi, Lavardin, entre dans Rome malgré Innocent XI et brave l'excommunication dans Saint-Louis-des- Français. Trente-cinq diocèses en France sont administrés par des intrus, parmi lesquels est à Avranches, après Soissons, Huet, à qui Bossuet écrit en dépit de la cour, ce Monseigneur », tenant fort à ce qu'on le monseigneur i se lui-même. L'appel au futur concile contre le Pape est interjeté sur l'ordre du roi par son procureur général, avec ordre d'afficher tout ensemble protestation^ respect, obédience, avec la rubrique en secret des prochains jansénistes d'Utrecht : toujours communion sans commerce ; et l'Université de Paris adhérant, au nom de tous ses membres, Bossuet adhère ainsi. S'il évite de se joindre à vingt-cinq évêques de cour adhérant à Paris avec éclat, c'est que le roi, à ce qu'on dit en Allemagne, lui destine l'évêché de Strasbourg, le plus riche du royaume, dont la vacance paraît imminente. Il a à se ménager du côté de Rome. La Rome de saint Grégoire VII, celle aujourd'hui d'Innocent XI, n'en reste pas moins la « Babylone » de son Histoire des variations, et se voit traitée, lui coopérant, en conséquence.
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AVERTISSEMENTS AUX PROTESTANTS . RÉCRIMINATIONS DE jURIEU
Les protestants pour le retour desquels Innocent XI fait à ce moment en Allemagne les négociations les plus actives, toujours contrecarrées par la faction gallicane, sont révoltés des gestes de Louis XIV et de ses évoques. Un manifeste de la cour ayant paru à. Versailles, le 24 septembre 1688, Leibniz y répond par un écrit écrasant : Remarques sur un manifeste français et particulièrement sur quelques impertinences qui s'y sont glissées '. Que pouvaient faire, pour les convertir, \' Histoire des variations et les écrits dont Bossuet va l'accompagner, les Avertissements aux protestants onT Apocalypse avec une explication, explication parfois très risquée, tous écrits empreints du même esprit gallican et anti-romain ? Et que pouvait Bossuet passant aux yeux des calvinistes de son diocèse et de partout pour tout autre qu'un saint évêque ?
Il n'a point fait gronder les foudres de son éloquence sur le triple sacrilège du mariage de Luther : « faiblesses communes... qu'il fit paraître dans ce mariage scandaleux », dit-il simplement. Il ne rappelle pas les mœurs infâmes, jugées dignes du feu, de Calvin. Mais il reproduit les actes de l'autorisation de polygamie donnée en secret par Luther, Mélanchton, Bucer et autres docteurs protestants au landgrave de Hesse, actes qu'un descendant du landgrave, devenu catholique, a récemment publiés. Il est revenu
* Œuvres de Leibniz publiées pour la première'fois d'après les manuscrits originaux, ç)ar M. Fouché de Careil, t. III, p. 75-203.
sur ce fait accablant pour la réforme, en écrivant ses Avertissements contre le ministre Jurieu ; et le ministre, en 1690^ dans son Tableau au socinianismcy a invectivé ainsi contre lui :
« Le Quatrième Avertissement est une satire de M. Bossuet à l'occasion du mariage du landgrave de Hesse. Si j'avais envie d'y répondre, ce serait par récrimination, pour faire voir à ces messieurs qu'ils ont fort mauvaise grâce de nous chicaner sur la pureté de nos mariages^ eux qui autorisent et tolèrent mille impuretés ; surtout les évêques de cour ne devraient pas s'attirer les justes reproches qu'on leur peut faire là-dessus. Il ne sied pas trop bien à Mgr de Meaux de se railler de ceux qui donnent conseil aux incontinents de prendre une seconde femme quand ils ont perdu la première au lieu de leur conseiller la prière, le jeûne et la mortification pour dompter leur chair. Un évèque qui vit dans les délices de la Cour du monde la plus efféminée, et à qui la chronique scandaleuse donne neuf enfants et plusieurs concubines, devroit être sobre en railleries sur l'incontinence. Car on ne l'accuse pas de s'être beaucoup cervi de ces remèdes. Je veux bien croire qu'on luy fait tort; je n'en scay rien ; mais il doit scavoir que c'est là sa réputation : et cela le devroit rendre un peu plus snge en reproches sur la matière '. »
A quoi Bossuet répondra que le minisire « sait bien que ce sont là des discours en l'air et des calomnies sans fondement », alléguant « pour toute preuve, des ouï-dire, ou, quand il lui plaît, la réputation, à qui il fait raconter ce qu'il veut, et qu'on n'appelle pas en jugement ^ ». Mais Jurieu ne se donne point comme si convaincu qu'iï y a « calomnies sans fondemicnt », et pour lui le fait de « la réputation » n'est point conjectural, mais constant. Jurieu, c'est malheureusement tout le protestantisme français, et, sans doute, bien des gens « de la Cour du monde la plus efféminée » où fréquente l'évêque de Meaux. La nouvelle damoiselle de Mauléon, toujours
' VP lettre, art. IV. Examen du premier Avertissement de V Evèque de Meaux, ses, déclamations, ses fourberies, p. 300, 301. 2 Sixième avertissement, 1691.
très en vue, luttant contre la ville de Paris, n'est-ellc pas dans son intimité, et le texte de Jurieu l'atteste assez, personne suspecte ? Le 21 juillet 1688, Bossuet a écrit de Versailles à l'abbesse de Faremoustier, sa trop peu digne créature : « M"*-' de Mauléon,qui est à sa campagne, m'a fliit savoir qu'elle vous avait envoyé les Variations, sans quoi j'y aurais pourvu ' ? »
' FAtûes religieuses des RR. PP. Jtisuites, 1875, p. 44^.