L EVEQ.UE GALLICAN DE MEAUX
Avec la composition de tant de volumes^ Bossuet ne pouvait beaucoup s'occuper du gouvernement de son diocèse, si bien que Santeul, offensé par lui, et jugé digne d'être chassé de Saint-Victor par le roi et envoyé aux Petites-Maisons, lui aurait répliqué : « Et moi, si j'étais en la place du roi, je vous osterois Germigny comme un lieu trop délicieux pour un dévot, je vous dépouillerois de votre évêché dont vous ne faites aucune fonction, et je vous enverrois en l'île de Pathmos faire une nouvelle Apocalypse ' ». Mais quel était son gouvernement ? Donnons ici les grands traits de Bossuet évêque.
C'est le prélat gallican, ayant pour unique loi sa volonté, et pour agents des jansénistes ou semi-jansénisies seuls. Son prédécesseur, le janséniste de Ligny, lui a transmis les deux archidir.cres de France et de Brie. Trois de ses créatures priment dans le chapitre : Ledieu, son secrétaire ; Phelipeaux, ennemi comme Ledieu des jésuites et de Rome ; Treuvé, l'un des pires jansénistes, fait théologal. Le séminaire est aux mains des Génovéfains jansénistes; la direction des maisons religieuses est confiée à l'oratorien janséniste Soaneu, ce futur évêque de Seuer que le concile d'Embrun suspendra de sa juridiction, avec approbation de Benoit XIIL Dans des synodes tenus contre les règles canoniques, sans l'avis préalable du chapitre, Bossuet porte, sous l'inspiration janséniste, les plus étranges ordon-
* Souvenirs de Jean Bouhier, président au parlement de Dijon, 1866, in- 12, p. 67.
nanccs diocésaines. Les confessious dans tout le carême sont réservées an (///(''seul ; tout prctrc qui confesserait un malade sans l'agrément du cure est Irappc de suspense; hs> confessions laites à des confesseurs non approuvés par Bossuet ou ses vicaires généraux sont déclarées, est-ce croyable ? nulles et invalides ; ceux qui s'absentent de la messe paroissiale durant trois dimanches consécutifs sans excuse légitime sont excommuniés ; les moralistes jansénistes sont donnés comme guides aux directeurs des âmes. Un catéchisme conçu dans l'esprit de ces synodes et de la Défense de la Déclaration est imposé au diocèse, et le Catéchisme historique de Fleury est recommandé en chaire deux fois l'an, en attendant sa mise à VIndex. Se substituant au Pape, l'évcque de Meaux se déclare maître suprême des dispenses de mariage; et, courtisan félon, il admet, dans les causes matrimoniales, V appellation comme d'abus au Parlement. Les droits du chapitre sont violés; Y amovibilité des curés est proclamée; les procédures judiciaires sont supprimées et remplacées par des lettres de cachet. Le génie des petitesses double celui des tyrannies. Le port traditionnel des soutanes violettes est interdit au doyen et aux dignités du chapitre sous peine d'exil ou de prison ; la cravate est interdite à V église aux maîtres d'école; dans les visites pastorales, il y a pains mollets et couvert d'argent pour Monseigneur fout seul. Avec cela Monseigneur, pratiquant à sa manière et faisant pratiquer cette pénitence publique dont les jansénistes prônent le rétablissement, a ajouté à son premier synode, tenu le 3 septembre 1682, six mois après ses Quatre Articles, un appendice non prévu par le Pontificat romain. « La conclusion de ce synode, dit un bon curé présent, se fit d'une façon aussi pathétique que singulière, car Monseigneur s'accusant tout le premier d'être la cause de tous les péchés de son diocèse, par son mauvais exemple et son scandale, vu que, comme il répéta plusieurs fois, tout ce qui manque à la sainteté des prêtres est un scandale, n'être pas saint, c'est être scandaleux, il fit sa confession publique, dit son Confiteor tout haut, et ensuite tous les curés le dirent à leur tour. Cette action fut touchante ^ », La vie de
* Raveneau, curé de Saint-Jean-les-(deux-Jumeaux. Réaume, Histoire de Bossuet, t. III, p. 199.
Bossuet étant tout autre qu'austère, l'action dut paraître aux malins plutôt comique. Ce Confiteor avait le malheur de faire songer à celui de Tartuffe, si bon comédien, comme on dira dans quelques années de Bossuet lui-même :
Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, Un malheureux pécheur tout plein d'iniquité, Le plus grand scélérat qui jamais ait été.
A quoi ne devaient pas s'attendre les monastères sous un tel prélat ? La Défense de la Déclaration ne s'achèvera pas sans une diatribe contre l'exemption papale. Dès son arrivée à Meaux, Bossuet soumet l'abbaye de Faremoustiers à sa juridiction, et met à la place de l'abbesse canonique une étrangère, M""^ de Beringhen ; à sa mort, nouvelle intruse, à qui la mort de l'abbesse légitime permet enfin d'obtenir des bulles. Dans sept ans aura lieu l'invasion de l'abbaye de Jouarre. L'exemption de l'abbaye, datant du xii^ siècle au moins, a été maintenue par Innocent XI en 1680. Bossuet appelle comme d'abus au Parlement de la sentence rendue en 1225 par le cardinal Romain et faisant loi. Elle est déclarée abusive, Bossuet s'appuyant sur le sieur Pilhou, contre le concile de Trente, pour dénoncer le scandale causé par les exemptions. En bon janséniste, qui favorise le presbytérianisme en même temps que l'épiscopalisme, le prélat se présente à l'abbaye de Jouarre, revêtu de Vétole du curé par le curé qui lui remet tout son pouvoir; la prieure et les religieuses sont admonestées de lui obéir ; sur leur refus, a lieu le bris de la porte de clôture à si requête, lui présent en camail et rochet ; les portes de l'église fermées sont ouvertes sous la menace d'un grand scandale, et la sainte messe est célébrée par le vainqueur. Après un nouveau hns de la porte de clôture, et cette fois la sainte messe célébrée avec les ornements les plus beaux de l'abbaye, Bossuet publie dans la salle du chapitre son ordonnance de visite. Bon pasteur, dit son procès- verbal, il a agi en toute; douceur, patience et humilité, en vertu des décrets des conciles acuméniques et des Papes : c'est la façon douce, la grande indulgence de M. Loyal, l'huissier à verge du Parlement, venant de la part de M. Tartuffe \
1 Acte V, scène IV.
La prieure et les reliuieuses, à qui les Pâques sont autrement interdites, consentent ;\ reconnaître Bossuet pour leur cuêquc et légitime supérieur. Ses « violences, écrit à Rome l'abbe.'se Henriette de Lorraine, ont scandalisé tout le royaume ». Elles n'ont pas moins scandalisé Rome. Bossuet craint /i'5 répréhensions du Saint-Siège; et dans une lettre au cardinal d'Aguirre, l'illustre adversaire de ses Quatre Articles, qu'il est réduit à implorer, lettre qui fourmille iV inexact it mies, il ose, toujours patelin autant que violent, dire le Pape trop pieux et trop savant pour ne pas accorder ses paternelles faveurs à la sentence du Parlement. Il est finalement obligé de plier, en déclarant au Pape qu'il entend gouverner à Jouarre, même comme délégué du Saint-Sièoc ; mais en pliant, il reste de fait le maître. « J'ai donné, écrit-il en 1692, le coup mortel à l'exemption ' ».
Cela l'enhardit, et l'année suivante il attaque l'exemption de Rebais, abbaye de bénédictins fondée en 634 par saint Ouen. L'exemption reposait sur une sentence de 12 12 : il en appelle comme d'abus au Parlement. Le Pape nomme par une bulle trois juges pour informer de la cause; la bulle est supprimée par le Parlement ; et sur les allégations de Bossuet, les Papes, sur l'étendue de près de cinq siècles, sont condamnés comme ayant autorisé la simonie. Le prélat s'arrête sur ce dernier triomphe, par trop monstrueux. Pourfendeur de moniales et de moines, il juge prudent de respecter l'exemption des six autres abbayes du diocèse de Meaux.
* Lettre du 17 mai à .M™' d'Albret de Luynes, religieuse de Jouarre.