‹ Étude critique sur Bossuet, avec une not. nécrol. et une préfChapitre 18 sur 48 · DIRLCTIOM. LA VEUVE CORNUAU. M""* ALBRET DE LUVNES · texte numérisé non relu

DIRLCTIOM. LA VEUVE CORNUAU. M""* ALBRET DE LUVNES

Pour les jansénistes, le directeur de conscience, distinct du confesseur et X lui supérieur, est le vrai canal de la grâce qu'ils prônent. C'est à cette heure leur ^^rand personnage à la mode. Les curés de Paris n'ont pas manqué de réclamer le bûcher pour Molière qui a décoché ses traits sur le prétendu (^ sage directeur ' » ; et Port-Royal poursuit ses succès sur ce terrain à la suite de son patriarche Saint- Cyran. Bossuet doit cueillir là aussi ses lauriers. 11 a appris, dit-il, de saint François de Sales, c< les règles de la conduite des âmes ». Deux Philothées recevront ses lettres de direction : la veuve Cornuau, placée sous sa conduite dès son arrivée à Meaux, et la fille cadette du duc de Luynes, M""" d'Albret, dont, à cette date, il a prêché la profession à Jouarre.

La veuve Cornuau écrit, en parlant d'elle-même : « Il voulut qu'elle fît ses vœux n'étant encore que séculière, après qu'il eut connu que Dieu le demandoit d'elle. Comme cela fut fort secret, c'était ce prélat qui lui réglait toutes choses - ». Il l'appelait « ma sœur Cornuau », elle se disait « sœur Bénigne », du prénom de Bossuet. Après nombre de pérégrinations en diverses maisons religieuses, reçue bénédictine en 1697, au prieuré de Torcy, diocèse de Paris, dont M"'^ de Luynes, fille aînée du duc, justement éloignée

* L'Ecole des femmes, acte III, scène I.

2 Second avertissement de la sœur Cornuau sur les lettres de Bossuet à elle adressées.

de Jouarre ainsi que sa sœur, est devenue prieure, reçue, dis-je, grâce à M""* d'Albret et à l'influence de Bossuet qui ira lui donner l'habit et prêcher sa profession, elle s'appellera « sœur de Saint- Bénigne ». Après sa mort, en 1708, le secrétaire de Bossuet écrira d'elle : « Cette religieuse était très hardie, très insinuante et très flatteuse et ne se rebutait jamais ' ». Elle se croyait, et Bossuet la tenait et donnait pour telle, une extatique aux « états » rappelant ceux « de sainte Thérèse et de sainte Catherine de Gènes ^ ». Quant à M""* d'Albret, qui, en 1699, mourra dans les bras de sœur Saint-Bénigne, Bossuet, adressant à celle-ci son épitaphe, terminera sa lettre par ces mots : « Pour vous, ma fille, comme je vous l'ai dit tant de fois, vivez et mourez comme sous les yeux d'une sainte amie ^ ». Après la mort de Bossuet, sœur de Saint-Bénigne fera le recueil des lettres qu'elle a reçues de « ce saint prélat », de « ce grand prélat », de « ce grand homme », pour le cardinal de Noailles ■qui deviendra son directeur. Elle s'insinue ainsi dans les bonnes grâces de M"'^ de Maintenon, et le résultat sera une pension du roi \ Est-ce de sa « sainte amie », est-ce du « saint prélat » qu'elle. s'est inspirée dans cette industrieuse culture de la haute spiritualité ?

Les lettres à M"^ d'Albret formeront comme un tout avec celles de sœur Saint-Bénigne. Telles sont les deux Philothées, associées par lui en une seule, dont Bossuet s'est fait le François de Sales. C'est en prophète, toujours éclairé d'en haut à leur endroit qu'il les dirige. « Quand Dieu, a-t-il écrit à. sœur Cornuau, dès i68é, me donnera quelque chose sur les sujets que vous me marquez, je vous le donnerai de même, comme venant de cette source ^ ».

Mais est-ce à la source divine que Bossuet a puisé cette horrible doctrine transmise, le 28 septembre 1689, à sœur Cornuau : «Il n'est pas impossible qu'il y ait un certain degré de malice, de liberté et d'opposition à la grâce du Saint-Esprit connu de Dieu seul, et

* Ledieu, Journal, 6 septembre 3708.

* Lettre du 4 août 169;.

^ Lettre du 29 décembre 1700 " Ledieu, 6 septembre 1708.

^ Lettre du 2 mai.

qu'il ait résolu de ne pardonner jamais », celte doctrine d'un damné vivant ? Est-ce le Pcn' qui est dans les deux, qui Jait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, ou « M. Le Tourneux, dans son Année chre!ien)ie » qui lui fera écrire en 1694, recommandant à la sœur la traduction des llvangilcs de ce janséniste : « Le sens de l'endroit que vous me marquez est que, par la malice de l'homme, Dieu est en quelque sorte changé ; et que lui qui, par sa nature, est la bonté même, devient implacable envers les pécheurs, ne songeant qu'à leur mal faire ? » Est-ce le Saint-Esprit qui fait que dans la direction de cette Ame par Bossuet, où le sujet tout entier d'une retraite « pourra être de considérer la beauté des oeuvres de Dieu dans les sept jours de la création ^ », la Passion du divin Sauveur n'apparaît presque pas ; que la dévotion à la Sainte Vierge est rare et froide ; que le Psautier de Marie attribué à saint Bonaventure est interdit ; qu'il n'y a nulle trace de la dévotion aux baints ; que les images du Cantique des Cantiques débordent bien ou mal de partout? Le spirituel théologien jésuite, le P. Vavasseur, reléguait naguère, au Pont-Euxin, à la suite d'Ovide, l'évêque janséniste Godeau, idole des Précieuses, méchant rimeur, mettant la dévotion en style du poète de VArt d'aimer -. Qu'euL-il fait voyant la fausse « sainte Catherine de Gênes » adresser à son directeur un roman qui commence ainsi : « Ce fut dans la plus agréable rêverie du monde, un jour que je n'étais ni endormie, ni éveillée, que je fus comme en idée presque introduite dans la salle des noces du céleste Epoux ^ »; et le directeur, prenant au sérieux, cette extase, de répondre : « Observez certains états où le saint Epoux met tout en mouvement par rapport à lui : c'est alors ordinairement qu'il prépare à la chaste jouissance ; et souvent même elle est faite sans qu'on le sache » *; et Bossuet dire après avoir rimé pour l'étrange extatique des scènes du Cantique des Cantiques : « Abandonnez-vous à vos désirs, car cela est en même temps s'abandonner à tous les désirs de l'Epoux

* Lettre du 2 juin 1687.

* Anloniiis Godellius episcopus Grassensis, utrum poeta, 1647, cap. iv. ^ Octobre 1694.

■* Lettre du 5 nov. 1694.

céleste... je serai aux portes pour veiller à ce qui se passera ;, et vous garantir de toute illusion ; c'est là ma charge : mais je n'aurai, d'autre part, que celle-là à ce que l'Epoux voudra faire \ — Oui, ma fille, encore un coup, je veillerai à la porte, pour emp'êcher l'ennemi de vous troubler dans votre chaste union avec le saint Epoux " ? » Vennemi, ne se laisse-t-il pas entrevoir autre que spirituel ? Au lendemain de sa rêverie. Sœur Cornuau écrivait à Bossuet : « Si vous croyez que l'attachement que j'ai pour vous soit trop fort^ priez-le (Dieu) qu'il le diminue : pour le rompre entièrement, c'est ce que je ne puis demander ^ ».

Bossuet a pour sa seconde principale Philothée, M""^ d'Albret. pareille direction. Le Cantique des Cantiques joue toujours le grand rôle dans la spiritualité qu'il prêche à cette âme médiocre, enlacée dans le jansénisme dont il n'a garde de la tirer. « J'ai achevé ce matin, lui écrit-il le 19 juin 1692, la revision des Cantiques (des scènes du Cantique qu'il a mises en vers). Vous ferez fort bien de continuer vos oraisons dessus. Vous pouvez faire la lecture du Cantique à tel moment que vous voudrez, avant ou après l'oraison journalière, et je ne vous astreint à rien sur cela. » Le 14 juin, se complaisant toujours, au grand scandale de Ledieu lui-même, à associer l'Eucharistie à l'intimité conjugale, il lui écrira encore : « Je vous offre à Dieu sans relâche, surtout au saint autel. C'est là qu'on est Epoux et Epouse, n'ayant point puissance sur son corps, mais se le donnant mutuellement et s'unissant corps à corps, esprit à esprit. O la sainte société! » Avec ces imaginations si malsaines^ le directeur insuffle à la pauvre égarée l'esprit de révolte contre Rome dont il est animé. Après la condamnation en 1691, par Alexandre VIII, de la Déclaration de 1682, et le désaveu qu'en 1693 ont dû en faire tous les signataires nommés à des évêchés par le roi, n'ose-t-il pas lui écrire au sujet de son sermon d'ouverture de l'Assemblée qui fut le prélude de cette Déclaration : « C'est la

* Lettre du 29 mai 1696.

* Lettre du i^r juin 1696.

3 Lettre du 22 déc. 1694.

pure et saine doctrine de l'aniiquité : il n'en faut croire ni plus ni moins. Je ne suis point en peine de voire foi sur cet important objet? » Pure et saine doctrine qui, après le concile du Vatican, sera hérésie formelle, frappée d'aualbéme! Puis, dans son insurrection antipapale contre l'exemption de l'abbaye de Rebais, Bossuet cherchera ;\ apaiser l'ctonnement et l'émotion de la bénédictine en disant avec sa hardiesse : « Tout se fait dans l'ordre... Cette bulle est une chose manifestement surprise, dont le Pape ne sait rien du tout ' ».

' Lettre du 31 janvier 1696.

BOSSUIiT

XXIÎ

Page 1