MAXIMES ET REFLEXIONS SUR LA COMEDIE
Le théâtre, non seulement autorisé par l'Eglise à qui saint Thomas, l'Ange de l'Ecole, prête sa plume, mais patroné par elle qui le maintient dans les limites de la foi et des bonnes mœurs, a été réprouvé par le protestantisme pharisaïque. Il craint les justes traits d'une puissante satire au sein d'un peuple fidèle, rieur et ardent. Calvin, à Genève, a déclaré la comédie une des abominations de la Rome des Papes. Fils bâtard de Calvin, le jansénisme a importé en France sa doctrine farouche et intéressée. Il a fait un crime de ses tragédies, même de Polyeucte, à Corneille, dont les jésuites ont rassuré la conscience. Le crime a été monstrueux quand Molière, pendant les quatorze ans de sa gloire, des Précieuses ridicules à Trissotin ou les Femmes savantes, a été aux prises avec les jansénistes dans un combat à mort où on a demandé bien vite pjur lui le bûcher au roi : au roi qui lui a commandé Tartuffe ; au roi qui « haïssait les jansénistes qu'il regardait la plupart comme les objets de la comédie de Molière * » ; au roi à qui Molière a écrit : « Sire, le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que dans l'emploi où je me trouve, (de cotnédien du roi), je n'avais rien de mieux à faire que d'attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et comme l'hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j'avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais
* Brossette, Correspondance entre Boileau-Despréaux et Brossette, p. 563.
pas un petit service à tous les iiounètcs gens Je voire royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mit en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique ".
Un théologien italien, le P. Cafiaro ihéatin, résidant à Paris, a autorisé la comédie, à l'encontre des écrits jansénistes et de quelques Rituels de leur fabrique, où, interpolant le Riliiel romain, on a intercalé effrontément les comédiens entre les usuriers et les femmes de mauvaise vie, à qui on doit refuser les sacrements. Bossuet, résumant ces écrits et s'appuyant sur ces tristes Rituels, tonne contre le théâtin dans ses Maximes et Réflexions sur la Comédie. Long paradoxe où le prélat déchaîne toute sa rhétorique, préludant à celle de Jean-Jeacques Rousseau, le philosophe de Genève! Il le termine par ces paroles où il ne manque que le bon sens et la véracité : c( Dieu renvoie les rois à sa loi, pour y apprendre leurs devoirs... pour les instructions du théâtre, la touche en est trop légère, et il n'y a rien de moins sérieux, puisque l'homme y fait à la fois un jeu de ses vices et un amusement de la vertu. »
A quoi Molière a sagement répondu d'avance en terminant la préflice de Tartuffe : « Supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne peut leur en trouver un qui soit plus innocent que la Comédie. »
L'auteur de Tartuffe est le grand ennemi pour Bossuet, comme pour les jansénistes. Reprenant les accusations des sectaires, dont, sur tel point délicat, Anne d'Autriche a couvert le poète en acceptant la dédicace de la Critique de l'Ecole des jcmines, il y ajoute un surcroit de calomnie et de violence. « Il faudra donc, dit-il, que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière,... celles d'un auteur... qui remplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières dont on ait jamais injecté les oreilles des chrétiens. » Dépassant les jansénistes mêmes, qui ne condamnaient Molière qu'au bûcher,
il le condamne sans rémission au feu de l'enfer. Que Molière soit mort assisté de deux filles de saint François d'Assise, quêteuses à qui il donne l'hospitalité ; que de bons témoins aient prouvé à l'archevêque de Paris, quand on dénie la sépulture ecclésiastique à l'acteur comme tel, au comédien du roi, « que le dit défunt a demandé auparavant que de mourir un prêtre pour être confessé, qu'il est mort dans les sentiments d'un bon chétien... et que M. Bernard, prêtre habitué en l'église Saint-Germain, lui a administré les sacrements à Pâques dernier » ; que le jésuite Vavasseur, courroucé des « obsèques sans pompe, nidlo Junere », faites à « un si grand maître, /û(«to magistroi^y se soit écrié dans une épigramme, chei-d'œuvre non menteur d'oraison funèbre : « -Ingrate nation ! peuple français plein d'envie à l'égard de tes gens de bien, tuis invide Galle bonis ! » qu'importe à Bossuet ? Feignant une brutale ignorance, il va, dans sa férocité railleuse, jusqu'à écrire : « La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien, qui, en jouant son Malade imaginaire ou son Médecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit •.Malheur à vous qui riex! car vous pleurerez^ y> . Et plaçant Molière au-dessous de Quinault et de LuUi, indiqués sinon nommés, il ajoute d'un ton méprisant : « Ceux qui ont laissé sur la terre de plus riches monuments n'en seront pas plus à couvert de la justice de Dieu : ni les beaux vers, ni les beaux chants ne servent de rien devant lui ; et il n'épargnera pas ceux qui, en quelque manière que ce soit, auront entretenu la convoitise. »
Molière a dû bien connaître l'abbé Bossuet^ ayant été une dizaine d'années son voisin, rue Saint-Thomas du Louvre. Est-ce parce qu'il le connaissait trop que Bossuet est si frénétique à son égard ?
Le prélat expiera cruellement sa sortie puritaine contre le théâtre. Un ex-oratorien, le poète Gacon, adressera une Epître à Monsieur Vévêque de Meaux sur son livre louchant la comédie. Il y parle bon sens sur ce genre de délassement que, « malgré tous les sermons », le peuple, comme les grands, « maintiendra toujours ». Pais il a oute :
D'ailleurs, tant qu'on verra des prélats fastueux Elever à grands frais des palais somptueux, En (ait de mets exquis ne rien céder aux Princes, Et de leur train pompeux éblouir les Provinces, Contre la Comédie en vain on écrira :
De CCS moralités le peuple se rira.
Et^ rappelant les & Tartuffes sévères » de « l'Ancienne Loi » :
Eux qui, loin des témoins, en des réduits cachés, S'abandonnaient sans crainte aux plus honteux péchés,
il termine par cette Epigranime :
Vous qui prêchez sans cesse un Enfer aux chrétiens, Qui goûtez cependant les douceurs de la vie.
Etant si bons comédiens,
Laissez en paix la comédie.
Le quatrain reparaîtra dans un recueil d'Epigrammes de Gacon, avec cette addition et ces variantes : Contre les hypocrites qui blâment la comédie :
Vous qui prêchez sans cesse un Enfer aux chrétiens, Et goûtez cependant les plaisirs de la vie.
Etant si bons comédiens,
Laissez en paix la comédie.
Voilà donc les sages et bons rieurs condamnés à écrire au bas des Maximes et Réflexions sur la cojncdie :
Molière et Bossuet, deux grands comédiens : L'honnête, c'est Molière, et je vous en préviens.