DÉFENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PERES CONTRE RICHARD SIMON
A ce moment, Bossuet, qui n'a cessé d'avoir les plus grands ménagements pour le fameux docteur janséniste Launoi, son patron dans ses études, et qui vient, en 1692, d'écrire du disciple de Launoi, EUies Dupin, dont la Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques ^ en cours de publication depuis 1686, est un répertoire de mauvaises doctrines, qu'en 1693, l'archevêque de Paris proscrira solennellement comme le Pape : « Je n'ai au fond que de l'amitié pour M. Dupin », Bossuet va de nouveau se déchaîner contre le fléau des jansénistes, Richard Simon. L'ex-oratorien, certain de ne pouvoir publier à aucun prix ses ouvrages en France, a fait paraître à Rotterdam, en 1689, VHistoire critique du texte du Nouveau Testament ; en 1 690, VHistoire critique des versions du Nouveau Testament ; en 1693, VHistoire critique des principaux commentateurs du Nouveau Testament, trois volumes qui achèvent de lui conférer le titre de Père de la critique biblique. En tète du grand ouvrage scripturaire dédié à Léon XIII, l'illustre jésuite Cornély, professeur au Collège romain, vient d'écrire : « Richard Simon, par ses œuvres, est devenu le Père de l'Introduction historique (à l'Ecriture Sainte) ; et sa méthode, bien que non adoptée par ses prochains successeurs, a peu à peu prévalu entièrement, comme tout à fait au sujet ' ».
* Historica et critica introductio in U. T. libros sacros, 1885, t. I, p. 8.
Certains détails tcioiit mettre à l'Index les deux premiers volumes; mais le troisième, c^j;al aux deux réunis en étendue, est resté sans reproche. Il en sera ainsi d'un volume, Nouvelles observations sur h texte et les versions du Nouveau Testament, particulièrement dirigé contre Arnauld, qui paraîtra à Paris, avec les approbations voulues, en 1695, un peu avant la mort de l'archevêque Harlai, bienveillant pour l'auteur. Bossuet, patron du Nouveau Testament de Mons et f^rand admirateur d'Arnauld, s'est senti atteint au vif par ces lignes qui terminent le troisième volume et préludent aux Nouvelles observations : V Je sais qu'il (le docteur Arnauld) prétend suivre en cela (ses « déclamations injurieuses ») les règles de la rhétorique de saint Augustin ; mais Je suis bien aise d'ignorer ces figures de rhétorique qui sont même condamnées par ce saint évèque, lequel a' remarqué sagement, que cette abondance de paroles et ces longues phrases étudiées de Port-Royal, ne sont propres qu'à des sophistes qui cherchent à éblouir leurs lecteurs ». Suit le texte de saint Augustin ^
Mais une autre question que celle de la rritique sc-riprurni'^p c;r)nlève la bile de Bossuet contre Richard Simon, et lui fait entreprendre un de ses plus volumineux ouvrages, qu'il intitule hardiment Défense de la tradition et des Saints Pères.
« Plusieurs théologiens, écrira le cardinal Franzelin, parlant de « la doctrine apostolique de la prédestination gratuite », pensent que saint Augustin n'est point ici d'accord avec les Pères grecs et latins plus anciens que lui... D'autres, dont l'autorité n'ci-t pas moindre, n'hésitent pas à affirmer que saint Augustin n'a jamais mis en doute la prédestination à la gloire par une volonté de Dieu conséquente à la prévision des mérites acquis par la grâce. Si le désaccord était manifeste et qu'on ne pût raisonnablement faire la conciliation, je n'hésiterais aucunement alors avec Pighius, Catharin, Osorius, Camerarius, Maldonat, Tolet, Petau, à me séparer révérencieusement de saint Augustin, son sentiment ne pouvant être ici qu'un sentiment privé ^ ». Richard Simon s'est rangé de ce parti.
* Lib. II, de Doctrina chrisliana, cap. xxxi.
* Tractatusde Deo uno seciindum mturam, édit. y, Rome, 188}, p. 677.
« On préférera, dit-il, le commun consentement des anciens docteurs aux opinions particulières de saint Augustin sur le libre arbitre, sur la prédestination et sur la grâee ^ ».
Toujours incliné vers les jansénistes qui ne voient que saint Augustin, et abusant certainement de ce qu'il dit de la grâce et de la prédestination, lui font anéantir le libre arbitre, Bossuet fait de ce qui fut peut-être les |« opinions 'particulières » du saint docteur sa doctrine constante, celle des Pères qui l'ont précédé et l'indiscutable doctrine catholique. Arnaud aura « bien de la joie » avant de mourir de savoir que le grand oavrage de l'évêque de Meaux est achevé. Son disciple Nicole n'y est pas étranger, et lui-même probablement derrière Nicole. Quand, en 1702, Bossuet, dans deux Instructions contre la Version du Nouveau Testament àQ Richard Simon, portera en public les accusations contenues dans sa Défense inédite, Simon insinuera « en plusieurs endroits de ses réponses que les accusations multipHées contre ses ouvrages n'étaient qu'une récrimination du parti de Poît Royal, pour le punir de son attachement au parti opposé, et lui taire expier la critique acerbe qu'il avait faite du Nouveau Testament de Mons. Il dit même ouvertement que Nicole, très lié avec [Bossuet, V avait sollicité fortement à écrire contre n l'Histoire des commentateurs » au sujet des Pères grecs et de saint Augustin ; et comme on trouve dans les Instructions de M. de Meaux les mêmes objections sur ce dernier article que celles faites alors par Nicole, cela fait juger que V illustre censeur qui est chargé de tant d'araires se sera servi des Mémoires de son ami qui n'entendait guères ces sortes de matières ^ ».
Bossuet, qu'Arnaud applaudit, semble avoir emprunté la plume de ce docteur dont son contemporain, le P. Rapin, vient d'écrire : «II était orateur, il est vrai, mais... écrivant d'un style dur, aigre, injurieux, n'ayant jamais eu affaire à personne sans l'offenser ^ Un panégyriste de l'évêque de Meaux, couronné par l'Académie de
1 Préface.
2 Œuvres de Bossuet,. édiûon de Versailles ; première classe. Observations de l'éditeur. — Vil et VIII-Lettre XLIX, t. IV, du recueil des Lettres de R. Simon par Bruzen de la Martinière.
' Mémoires, t. III, p. 3.
Dijon cil 1772, écrira : « Bossuet, toujours modéré avec les protestants, ne le fut ni avec M. Simon, ni avec M. l'énelon ' ».
Quel torrent d'invectives et de calomnies tombe sur ce bon prôtre, sur ce savant éminent, Richard Simon, pour un ouvrage resté jusqu'il ce sujet indemne de toute censure ! Dès la Préface de sa Défense Bossuet le traite de prêlre levant dans f Eglise même Vélendard de la réhell ion contre les Pères j àc trompeur Alcime par qui les fidèles sont séduits, (X insensé enfin, et a je proteste néanmoins devant Dieu que je n'exagère rien », dit Bossuet. Puis Richard Simon apparaît affaiblissant la foi de la Trinité et de l'Incarnation, mettant en honneur les ennemis de ces mystères^ s' attachant particulièrement aux erreurs qui regardent le péché originel et la grâce : — M. Simon, partisan et admirateur des Sociniens et en même temps ennemi de toute théologie et des traditions chrétiennes — semi-pélagianisme de Fauteur, — l'auteur induit son lecteur à l'indifférence des religions, — V auteur entre dans les sentiments impies de Socin, — r auteur est inexcusable de se déclarer seniipélagien*. Chicanes, sopliismes et hâbleries, tenant lieu de toute preuve et faisant vraiment pitié ! Il est positif que Richard Simon traite bien haut d'hérétiques les sociniens et les semi-pélagiens, et qu'il exagère plutôt qu'il n'afïaiblit l'autorité de la tradition. Arnauld, à la suite des calvinistes, et Pascal, à la suite d'Arnauld, ont prétendu/^en jonglant avec des textes, authentiques ou non, taire des jésuites les corrupteurs systématiques de la morale : Bossuet fait semblableraent de Richard Simon le destructeur volontaire de toute théologie et de la vraie religion chrétienne.
Mais lui-même ne porte-t-il aucune atteinte à la saine doctrine, si habile qu'il soit à se retenir sur les Hmites franchies par ses coopérateurs les jansénistes? Le janséniste Le Roi, qui publiera en 1745 et 1753, à Amsterdam, ces deux grands ouvrages que Bossuet a laissés non définitivement achevés, la Défense de la Déclaration du clergé de France et la Défense de la tradition et des Saints Pères, s'abstiendra de publier les dix-huit derniers chapitres du second, inédits
' Eloge historique de Bossuet, par l'abbé Talbert, 1773, p. 69. 2 Livre I, 6 ; III, 22 ; X, 2.
jusqu'en 1862 '. Il pouvait craindre que certains traits où l'auteur se résume et se dévoile ne fissent scandale. « Jansénius, écrit le P. Rapin..., engagé par son maître à rétablir la doctrine de Baius, condamnée par Grégoire XIII et Pie V, compose un gros livre sur la grâce du Rédempteur, pour l'opposer à celle du Créateur ^ » Bossuet, lui, dit dans son dernier chapitre : « Concluons donc que la grâce du Dieu Créateur qui est donnée non-seulement à tous les hommes, mais encore aux animaux comme aux hommes mêmes.., est différente de la grâce du Dieu Rédempteur... Concluons donc qu'il est de la foi que la grâce chrétienne, la grâce du Dieu Rédempteur n'est pas donnée à tous les hommes à la manière de la grâce du Dieu Créateur... puisqu'on la reçoit, qu'on la perd, qu'on la recouvre, que Dieu la répand à certains moments et la retire dans d'autres par de secrets jugements, tout au contraire de la nature qu'il donne sans choix à tous les hommes, et qu'il conserve même à ceux qu'il abandonne, selon quelques-uns, de tous les secours, et selon d'autres du moins des grands secours de la grâce ». Ainsi l'évêque de Meaux ne condamne pas ceux qui enseignent que Dieu abandonne certains hommes de tous les secours de la grâce ; ainsi autorise-t-il la première des cinq propositions de l'évêque d'Ypres condamnée comme hérétique : « Quelques commandements de Dieu sont impossibles aux hommes justes, lors même qu'ils s'efforcent de les accomplir, selon les forces présentes qu'ils ont, et la grâce leur manque par laquelle ils soient rendus possibles. » Si Richard Simon qu'anathématise Bossuet est resté sans reproche sur le terrain de la lutte, Bossuet n'y frise-t-il pas hardiment l'anathème?
A ce moment quelle n'est pas sa criminelle audace ! tout en damnant Molière et plus ou moins Richard Simon, comme il se plaît à jeter bas toutes les barrières du droit ! Il met sous son joug, en s'appuyant du Parlement contre le Pape, l'abbaye de Rebais après celle de Jouarre ; il écrit à l'évêque d'Angers que les évêques sont les maîtres
* Les ayant lus sur l'autographe, au grand séminaire de Meaux, non sans émotion ni même épouvante, je les ai fait signaler par le R. P. Gauthier à Vives qui ., les a édités.
«T. III, p. 3.
des dispenses do mariage et pratiquent avec raison l'appel comme d'abus ' ; il enlève, par une ordonnance appuyée de lettres de cachet, leurs soutanes violettes séculaires aux dignités de son chapitre ; il machine enfui par d'atïreuses manœuvres l'expulsion de* la cour de son disciple et ami le vertueux abbé de Fénelon.
Donnons une place un peu étendue, mais nécessaire après tant d'exposés fiiux ou incomplets, A ces débats célèbres du quiétisme qui vont ébranler la France et qui doivent se clore par les coups les plus terribles de nouveau portés à l'Eglise.
' Lettre du i6 juillet 1695.
l'intrigue de cour contre fénelon
« Cette grande affaire, écrira dAguesseau, n'a pas été moins une intrigue de cour qu'une querelle de religion * ». C'est ce qu'on n'a pas tardé de reconnaître à Rome. « Je vois partout, écrira le 5 juillet 1698 l'abbé de Chantérac à Fénelon, qu'on connaît beaucoup mieux ici la cour de France que je ne la connais ; on sait exactement par quel canal vos parties donnent de si fâcheuses impressions au roi contre vuub, CL l'ou pénètre même les motifs secrets qui font désirer votre éloignement. Votre présence et la considération que vous vous étiez acquise paraissaient un o'ostacle qu'il fallait ôter à ceux que Ton veut avancer, et que l'on soutient de toutes ses forces afin qu'ils fassent leur chemin. » Bossuet lui-même dévoilera cette « intrigue de cour » à la belle-sœur du roi, qu'il cherche à mettre de son côté. Son pamphlet, la Relation sur le quiétisme, venant de paraître, la princesse Palatine écrit, le 20 juillet' 1698, en Allemagne : « Je pensais bien que le livre de M. de Meaux vous divertirait* Selon ce que m'a conté M. de Meaux de vive voix sur l'affaire de M™^ Guyon, M. de Cambrai ne prend parti pour M"^ Guyon que pour cacher son ambition immodérée. Rien n'est plus certain : tout cela n'était qu'un jeu pour gouverner le roi et toute la cour. On avait résolu de gagner M"'^ de Maintenon, ce qui fut fait, afin d'être maître du roi. On a trouvé des listes entières des charges à donner ; ils voulaient changer toute la cour et distribuer tous les plus hauts
^Mémoires sur les affaires de l'Eglise de France, Œuvres, t. XIII, p. 167.
postes \ leurs créatures. La religion est ce qu'on avait le moins en vue dans cette aiîairc ; mais M""= de Maintenon, voyant que M. ùe MeauK avait découvert la fourberie, et qu'il pourrait y avoir un éclat, eut peur que le roi ne s'aperçut de la manière dont elle l'avait mené ; elle vira donc de bord sur le champ et abandonna M"'* Guyon avec tout son parti. Alors tout fut dévoilé. Je vous assure que toute cette querelle d'évèques n'a trait à rien moins qu'à la foi : tout cela est ambition pure ' ».
Très prompte à la malignité, la princesse Palatine prête une ambition pure aux défenseurs comme aux ennemis de la religion et de la foi. Le fliit est que \e parti de M"^^ Gnyon est celui d'une femme héroïque dont la vertu, inspirée de sainte Chantai, ne se démentira pas un instant en vingt ans d'affreuses persécutions, et qui, pleine de l'amour de Dieu, et exerçant un juste ascendant sur Fénelon, le duc de Beauvilliers, le duc de Chevreuse, qui la tiendront toujours pour une « sainte )),a entrepris la réformation d'une cour profondément corrompue, où le jansénisme hypocrite étreint le roi qui l'abhorre. Bossuet, ayant à nier son mauvais cas, le montrera mis au jour en écrivant, le 3 janvier 1698, à son complice l'évêque janséniste de Mirepoix : c( Vous seriez étonné de voir les écrits qu'on distribue à Rome de la part de M. de Cambrai : on y lit que c'est une cabale de jansénistes qui le persécute parce qu'il n'a pas voulu entrer dans leur faction » ; et encore, le 25 : « Les écrits qu'on donne à Rome de sa part, et dont j'ai des copies, portent expressément que si nous nous sommes déclarés contre lui, c'est qu'il n'a pas voulu entrer dans notre cabale, qui était celle des jansénistes... J'ai vu l'accusation du jansénisme écrite de sa main. » Fénelon était étranger à ces écrits de ses amis bien informés ■ ; mais c( l'accusation du jansénisme » portée contre les meneurs de l'odieuse tempête si violemment déchaînée contre lui^ était bien de lui, et trop fondée, hélas!
Le succès merveilleux de l'éducation du duc de Bourgogne et la
* Lettres inédites de la princesse Palatine, publiées par M. Rolland, p. 185.
* Lettre de l'abbé de Beaumont au marquis de Fénelon, 1732, Œuvres de Fénelon, t. X, p. 59. — Histoire de la vie et des ouvrages de Fénelon, par Ramsay, 1723, p. 26.
— ICO —
vertu si sympathique de Fénelon lui avaient conféré près des de bien de la cour comme une sorte d'apostolat : M"'^ de Maintenon s'était mise sous sa direction. M"' Guyon, tirée par M"^^ de Maintenon de la prison où l'avait enfermée l'archevêque de Paris, Harlai, « ennemi de toute vertu », dit Fénelon, avait reconnu en lui, par «ne inspiration bien justifiée, l'instrument de Dieu pour une réforme obligée de la cour après laquelle soupirait son zèle. « Il me semble, a-t-elle écrit, que mon âme a un rapport entier avec la sienne... Notre-Seigneur m'a fait comprendre les grands desseins -qu'il a sur cette personne, et combien elle lui est chère '. » Or^ pour les jansénistes, la pieuse et intrépide M™" Guyon, dont le père « était le fléau de l'hérésie et des nouvautés - », est une ennemie redoutée •qu'il faut perdre à tout prix. On la serre de près. Déjà on a vu la puissante police et agence de la secte soulever une partie de Marseille « quelques heures » après qu'elle y a mis le pied. « Soixante et douze personnes qui se disent ouvertement les soixante et douze disciples de M. de S. Cyran » ont été à la tête du tumulte, demandant à l'évêque de la chasser comme une insigne, criminelle.
'Le prétexte allégué est un petit livre, Moyen court et très facile pour Voraison, dédié au « saint Enfant Jésus »^ qu'après s'être défait de sa grande fortune « pour être conforme à Jésus-Christ », elle a com-^ posé en 1682 chez les Ursulines de Thonon. En 1685, un conseiller du parlement de Grenoble;, homme très pieux, l'ayant lu, l'a fait imprimer avec les approbations requises ; et cinq éditions ont eu lieu en quelques mois, les capucins prenant à eux seuls quinze ceats exemplaires qu'ils répandent partout. L'évêque de Marseille, après avoir examiné le Moyen court avec son théologal, témoigna à M™* Guyon « tout son déplaisir de l'injure qu'on lui avait faite et s'engagea à la protéger ^ ». Mais revenue à Paris en 1687, des lettres,
' Vie écrite par elle-même, III» partie, ch. ix. 9. Ces lignes ont été écrites entre le 20 septembre 1688 et la fin de l'année. Fénelon sera nommé précepteur du duc de Bourgogne, le 17 août 1689.
2 Vie, F^ partie, ch. xix, 9.
^ L. Guerrier, Madame Guyon, sa vie, sa doctrine, son influence, 1881, in-S» p. 89.
— loi
doin h source est évidente, sont arrivc^es contre elle de tous les lieux qu'elle a parcourus, incriminant ses relations avec le P. Lacombe, barnabite, son directeur, théoloj2;ien à l'imagination ardente, mais saint religieux. L'archevêque l'a tait arrêter en janvier 1688; mais en septembre, l'innocence de ses mœurs, sa parfaite soumission à l'Eglise étant reconnues, et la prt)tection de M""= de Mainienon intervenant, il a dû la rendre à la liberté. C'est alors qu'elle a tait la connaissance de l'abbé de Fénelon, qui, en août 1689, va être nommé précepteur du duc de Bourgogne.
L'année précédente, le 20 novembre 1687, une Bulle d'Innocent XI a condamné tous les écrits d'un prêtre espagnol, Molinos, longtemps directeur de conscience à Rome, et mis en 1685 dans les prisons du Saint-Office, où, entré criminel, il mourra repentant. Il enseignait un état de contemplation parfaite où les actes de la piété chrétienne sont supprimés, et où on est dispensé de l'usage des sacrements et de la pratique des bonnes œuvres. C'est le quiétisme supprimant le christianisme, pour autoriser de par Dieu tous les vices. M""^ Guyon n'a jamais entendu parler de Molinos ni de ses écrits ; et sa vie est bien la plus éloquente réprobation de cet affreux quiétisme. Mais le Moyen fo^r/ contenant certains passages non assez mesurés, qui peuvent favoriser h doctrine de Molinos, ce livre est condamné par un décret du Saint-Office du 3 mai 1689. Aucun autre des écrits de la pieuse et étonnante m3'Stique, formant plus de quarante volumes, ne sera, d'ailleurs, atteint de condamnation à Rome; et Fénelon, sans approuver ces écrits, ne cessera de protester, non-seulement des bonnes intentions de l'auteur, mais encore de la bonté de sa doctrine dans sa pensée intérieure, à lui surabondamment connue. Malgré cela, et la soumission on ne peut plus absolue à l'Eglise, de M"^ Guyon, ces écrits n'en seront pas moins le prétexte pour la perdre comme la pire des hérétiques, et surtout pour perdre Fénelon. C'est lui qu'on vise derrière elle; et elle ne se trompera pas en avertissant Fénelon, trop confiant en Bossuet, son maître qu'il tient pour un père, « qu'on en voulait à d'autres qu'à elle dans la persécution qu'on Jui suscitait ».
Ce ne sont pas seulement les jansénistes^ auxquels Fénelon n'a
pas voulu s'associer, comme a faitBossuet, qui, menacés d'une révolution à la cour par l'influence de M""^ de Maintenon inspirée par Fénelon, tiennent à éloigner celui-ci sous quelque beau prétexte. Ils ont trop Louis XIV avec eux. Fénelon ne lui agrée pas. Le despote qui n'a trouvé jusqu'ici autour de lui que des flatteurs devine, dans le précepteur de son petit-fils, je ne sais quel juste censeur. Au fait, l'abbé de Fénelon, saintement dévoué au salut du roi et de la France, a le courage d'écrire et de chercher à faire parvenir des remontrances de ce genre : « Sire... vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et de la justice, et par conséquent hors de celui de l'Evangile... Une telle conduite a réuni et animé toute l'Europe contre vous... La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provision... Vous n'aimez point Dieu... Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité... Votre confesseur... est un aveugle qui en conduit un autre, et, comme dit Jésus-Christ, ils tomberont tous deux dans la Josse \» Il compose Télémaqiie pour inspirer au duc de Bourgogne des sentiment plus nobles, plus honnêtes, plus chrétiens que ceux qu'a inspirés le favori de Richelieu, l'évêque de Rodez, le panégyriste d'Henri IV, au jeune Louis XÎV son élève. Ce n'est pas une impertinente critique du roi son bienfaiteur, qu'il « aime » et à qui il écrit : « je regarde Dieu en votre personne ». Mais Louis XIV le prendra ainsi, Bossuet disant (( que les derniers livres de ce roman étaient une censure ouverte du gouvernement présent, du roi et des ministres- ». La satire dira donc bien,, après la condamnation des Maximes des saints que le roi a poursuivie à outrance, assisté et excité par Bossuet :
Contre Cambrai de Meaux chicane ; Quoi ! pour des contes de Peau-d'âne Fallait-il en venir aux mains ?
Mais Cambrai s'attire l'attaque Moins pour les Maximes des saints Que pour celles de Te'lémaqtie '.
1 Lettre de la fin de 1694 ou du commencement de 1695.
^ Ledieu, Journal, 23 janvier 1700.
3 Œuvres de Fénelon, 1851, t. I. p. 128.
En manccuvrant pour expulser Pénelon de la cour, Bossuet y maintient trioniphant son parti, « le parti janséniste, dont l'appui lui est si nécessaire; et en délivrant le roi de ce censeur dont il fait un « hypocrite » et un « fiinatique y>, il aspire à une haute et double récompense. « Il dit, écrira M"" Guyon, parlant de la supérieure de la Visitation de Meaux, il dit à la mère le Picard, supérieure du monastère où j'entrai, que cela lui vaudrait l'archevêché de Paris et un chapeau dé cardinal. Je répondis à cette mère, lorsqu'elle me le dit, que Dieu ne permettrait pas qu'il eût ni l'un ni l'autre '. »
Il en sera ainsi; et Bossuet, parricide vis-à-vis de Fénelon, qui s'est considéré comme son enfant, et vis-à-vis de M""^ Guyon qui^ sur l'avis de Fénelon, s'est réfugiée dans ses bras ouverts, pourra dire comme l'homicide Phèdre :
Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit '.
Déroulons une longue série d'odieux événements.
* Vie par elle-même, III« partie, ch. xviii, 1. - Phèdre, acte IV, scène Vie,