‹ Étude critique sur Bossuet, avec une not. nécrol. et une préfChapitre 24 sur 48 · LE JANSÉNISME MIS SUR LE PINACLE PAR BOSSUET · texte numérisé non relu

LE JANSÉNISME MIS SUR LE PINACLE PAR BOSSUET

Bossuet, bravant encore une fois l'excommunication, vient de

soumeitre à sa juridiction une troisième abbaye, celle des bénédictins

de Rebais, jouissant depuis quatre siècles de l'exemption papale. « Il

taut s'en reposer sur le Parlement », écrit-il le i8 février 1696 ; et,

le 29, le Parlement supprime la Bulle qui le condamne. Dans sa

lettre du 18 adressée à son ami l'évêque de Mirepoix, un des futurs

appelants contre la Bulle Unigetutiis, il dit, parlant de la Déjensede la

Déclaration : « Quant à la Défense de la doctrine de France... Dieu

m'a de tout temps mis dans le cœur qu'il fallait, en toute occasion

convenable, défendre la vérité pour elle-même, sans aucune vue de

récompense sur la terre... Jésus-Christ me met maintenant à cette

épreuve, et même encore à une plus rude, puisqu'il faut même

s'exposer à un abandon parfait à la Providence contre tout ce qui

peut venir de Rome ». Le 16 lévrier, Innocent XII a créé cardinal

l'abbé de Saint-Gai, Sfondrate, qui, dans sa Gallia vindicata, a vengé

la France catholique, en même temps que Rome, des Quatre Articles

de Bossuet : Bossuet qui, le 23 février 1697, '^^'^^ ^^^ archevêques

de Paris et de Reims, deux autres évêques et l'appui de Louis XYV,

portera au Pape, à l'apparition du Nodus pradestinationis dissoUitus

du cardinal mort le 4 septembre, l'accusation contre ce livre du

renversement de toutes choses dans V Eglise de Dieu, a Tintamarre des

jansénistes... Au Vatican... on s'en moqua \ »

* Legekdre, p. 256. . •

En mars, il envoie à Rome, à l'instar des jansénistes, un agent, son neveu et filleul, le fils de cette femme dévergondée, traquée à Paris par la police, dont il a vanté la beauté et l'esprit, et dont on l'accuse d'avoir partagé la licence. C'est un simple clerc, âgé de trente et un ans, qu'il a fait nommer, il y a cinq ans, abbé de Savigny. Il doit hériter des vertus de sa mère, en faire dans un an à Rome la preuve retentissante, et être naturellement et à jamais un fervent et retors janséniste. Bossuet le fait accompagner par son précepteur, son grand vicaire à lui, Phelippeaux, le futur calomniateur de Fénelon, dont la Relation du Quiétisme sera brûlée de la main du bourreau.

Le 21 juillet a lieu le sacre de l'oratorien Soanen à qui Bossuet a confié la direction des maisons religieuses de son diocèse, et qu'avec Noailles il a fait nommer évèque de Senez. C'est ce fameux janséniste qui, frappé de suspense et retiré de son siège, mourra dans l'obstination.

Bossuet et « les jansénistes... conjurés' » s'acharnent à ce moment, malgré le Nonce, à faire condamner en Sorbonne la Cité mystique de l'abbesse fransciscaine d'Agreda, Marie-Jésus, que Clément X a déclarée Vénérable. Ce livre est en grande réputation en Espagne et en Portugal ; il est cher aux fidèles, M"^ de Maintenon y comprise, qui ont pour la Sainte Vierge cette dévotion odieuse aux jansénistes qu'Adrien Baillet a cherché à saper il y a deux ans ^. Le livre sera condamné par fraude le i" octobre. « Si le syndic », dit Legendre, parlant de Le Fèvre « dévoué au parti », « eût été plus exact à compter les voix, la censure n'aurait point passé "' ». Bossuet qui se plaint des « fausses dévotions », des « égarements », des « cabales monacales » des docteurs de Sorbonne *, mais qui a soin de dissimuler et de nier jusqu'à Rome ses agissements, dira de la censure, le 31 mai 1700, dans son entourage intime^ « qu'il se savait bon gré d'en avoir été l'unique promoteur ^ ».

* Legendre, p. 225, 226. ^ 2 De la dévotion à la sainte Vierge et du culte qui lui est dû, 1694. * ^ P. 227, 228. 1

* Lettre du 4 septembre à l'évêque de Mirepoix. ^ Journal de Ledieu.

A tous ces faits si graves vient s'en joindre un plus grave encore.

Le 20 août, l'archevêque de Paris publie une Ordonnance cl Instruction pastorale sur la gnke. Le neveu de Saint-Cyran, Barcos, a imprimé à Mons et répandu à Paris une Exposition de la foi de l" Eglise romaine touchant la s: race et la prédestination, résumant par demandes et par réponse les Kéjlexions morales sur le Nouveau Testament de Quesnel, que Noailles, évoque de Chalons, a approuvées l'année dernière, et infectée de « tout le venin du dogme de Jansénius ' ». Pour obéir à la cour, l'archevêque condamne ce livre « comme contenant des propositions frappées d'anathème et hérétiques... comme renouvelant la doctrine des cinq propositions de Jansénius ». C'est la première partie de l'Ordonnance due à la plume du chanoine Jean-Jacques Boileau, favorable, d'ailleurs, au jansénisme. « Cependant, dit Legendre, quand Mgr l'archevêque, dans la seconde partie de cette ordonnance, veut instruire son peuple de ce que Ton doit croire sur les matières de la grâce, que lui enseigne-t-il ? Les jansénistes le disent eux-mêmes et s'en font honneur : il lui propose leur doctrine, la doctrine de Jansénius, comme la foi de toute l'Eglise - ». Le 17 septembre, Bossuet écrira à son neveu : « Les jansénistes sont consternés, mais il paraît qu'ils se consolent de la première partie par la seconde » ; et le 19 octobre, Quesnel écrira à du Vaucel, à Rome aussi : « Deux jésuites se trouvant chez M. Despréaux le poète, on y lut l'Ordonnance, et les Pères lui en a3'ant demandé son sentiment, il dit : Voilà Jansénius condamné et h jansénisme mis sur le pinacle K

Qui a mis le jansénisme sur le pinacle? Qui est l'auteur de la seconde partie ? Le 28 août 1702, Ledieu écrira dans son Journal, en parlant de Bossuet : « Il nous a rappelé V Ordonnance du 20 août 1696, dont il nous a avoué encore qu'il a fait toute la disposition et l'exposition de la doctrine, à laquelle M. Boileau avait ajouté la partie contre le jansénisme» ; et le 24 juin 1703 : « M. de Meaux... a cru que pour le bien de l'Eglise, il était plus à propos de donner ces grandes

' Colonia, Bibliothèque janséniste, 1744, t. I, p. 192.

- Mt moires, p. 230.

^ La Nouvelle Revue, 1900, p. 590.

leçons en matière si contentieuse sous le nom et l'autorité de M. le cardinal de Noailles, pour contenir les esprits dans le respect et arrêter leur démangeaison d'écrire contre. » En cachant tout d'abord sa paternité et en pouvant ainsi s'encenser à l'aise, Bossuet a écrit, le 3 septembre 1696, à son neveu : « Je vous envoie une Ordonnance de M. de Paris vraiment admirable, qui étonnera beaucoup de monde... Je ne puis vous dire la consolation que je ressens de voir la vérité affranchie et l'autorité de saint Augustin autrefois tant vilipendée par certaines gens hautement rétablie. Dieu soit loué, de son don inexprimable ! »

C'est le Te Dcum, de l'évêque de Meaux, caché sous la chape de l'archevêque de Paris, et consolant les jansénistes de l'infortune de VAugustinus de Jansénius, par V Angustinus de Bossuet, qui, rhétorique à part, est tout un.

Que certaines gens, les jésuites, ou plutôt tous les catholiques, s'inclinent désormais devant la vérité ainsi affranchie par le plus raffiné des jansénistes^ qui jusqu'à la mort se donnera pour l'oracle plus que papal de toute l'Eglise !

Il s'agit de la foi. Mais ce n'est point la foi seule qui fait naufrage. Legendre écrit bien de cette Ordonnance dont Bossuet a fait « toute la disposition » : « L'ordonnance étoit savante, elle étoit bien écrite, il n'y manquoit que du bon sens ' ». Le bon sens lui-même a péri. Dans les feux follets de l'éloquence surnage seul certain délire sectaire.

CtiLÈBRATlON SOLENNELLE DES OBSÈQ.UES DE BOSSUET PAR LUI-MÊME

Ce manque de « bon sens », qui est le châtiment comme le fruit de l'orgueil, inspire à Bossuet l'idée d'une cérémonie théâtrale dans la cathédrale de Meaux, Ce n'est pas moins que son apothéose dont le souvenir doit aller d'année en année à la dernière postérité. Du prix d'une coupe de bois plus ou moins légitime dans les forêts c'e l'évêché, il a mis à part 40.000 livres pour la fondation d'une messe solennelle à l'anniversaire de son sacre et pour un obit solennel à cette date après sa mort. Il officie pontificalement pour cette fondation, où il se plaît à dire que, comme Charles-Q uint, il a célébré ses propres funérailles. Il écrit le 17 septembre à son neveu : c< Vendredi, je célébrerai, en attendant mon obit, l'anniversaire de mon sacre » ; et le 24, plus expressément : « Je célébrai solennellement mes obsèques le 21, jour de saint Mathieu, avec grand concours. M. le théologal fit un beau sermon ».

Ce théologal, de la nomination de Bossuet, est « M. Treuvé, seul vrai janséniste de ce diocèse », écrira Ledieu en 1710 '. Il a composé l'Histoire de Duhamel, le curé janséniste et frondeur de Saint-Merry, « le plus grand comédien de ce siècle en matière de dévotion - », dont il a fait un petit saint. Son « beau sermon » est l'oraison funèbre de Bossuet, à ses « obsèques » célébrées par luimême ; ou plutôt c'est le décret de béatification de celui sur qui il

^Journal, 9 décembre.

* Rapin, Mémoires, t. I, p. 219.

ouvre la bouche par ces paroles : « Notre évêque, successeur de l'humilité aussi bien que de l'autorité de saint Paul ».

Dès le début a lieu cette apologie indirecte mais si accentuée du prélat qu'a trop atteint la critique publique : « Saint Paul n'exiget-il pas de celui qu'on a choisi pour être évêque une vie irréprochable, une continence exacte, une vigilance continuelle, une prudence consommée, une gravité modeste, une chasteté inviolable, une science sublime? Ne demande-t-il pas un homme victorieux de tous les vices, incapable des excès de la colère, toujours maître de lui-même, appliqué à tous ses devoirs, ne prenant pas moins de soin de régler sa famille que de régler l'Eglise, d'une réputation si entière que, loin de craindre la médisance, elle force les étrangers et les ennemis mêmes de lui rendre un témoignage avantageux ? » Mais bientôt la louange déborde directement et sans mesure. Treuvé célèbre ainsi Bossuet en face :

(( Nous pouvons dire de lui ce que saint Basile disait d'un évêque de Néo-Césarée : Votre évêque, disait-il au peuple de cette ville, était le plus excipient homme de son temps , il possédait toutes les vertus : c était V ornement des Eglises^ la colonne et le soutien de la. vérité, V appui de la foi, le défenseur de la tradition, Vennemi de toute nouveauté. Ceux qui avaient le bonheur de vivre avec lui croyaient vivre avec ces saints personnages qui ont autrejois brillé comme des astns lumineux dans le sein de V Eglise... Appliquons-lui encore ce que saint Grégoire de Nazianze disait du grand saint Athanase, non moins élevé par son mérite personnel que par sa dignité : // se rabaisse par V humilité de son cœur; nul ne peut atteindre à Véminence de son savoir, et tout le monde a libre accès auprès de lui, tant il a Vhumeur douce et facile... Egalement éloigné de la mollesse et de V excessive rigueur, il vit de telle sorte que ses actions suffiraient pour nous instruire quand il ne parlerait pas ; mais ses exhortations sont si vives et si puissantes qu'il Jaut être aussi durs que nous sommes pour y résister. Tel est le Pasteur que Dieu nous a donné. Il ne cesse de nous instruire ; que dis-je?Il instruit toute l'Egliûe. Depuis le lever du soleil jusques à son couchant sa voix se fait entendre; car est-il un endroit dans le monde chrétien... où ses combats pour la foi ne soient connus^ où l'on ne célèbre ses victoires,

— ni —

où la vérité ne triomphe pnr les armes de lumière qu'il lui fournit ? »

Et la péroraison mettra en chaire le comble à ce lyrisme, inauguré à l'Académie par la l^ruyère, en appliquant A Bossuet le texte de saint Paul sur le Christ, Pontife innocent, séparé des pécheurs et intercédant pour eux ; i\ Bossuet que Treuvé, janséniste, n'oublie pas d'appeler »< le disciple et l'imitateur » de saint Augustin.

Ce hean sermon sera publié A Lyon, sur la fin de juillet 1697, ^ 1^ suite d'un volume, Discours de piété, dédié à Bossuet.

Au commencement de juillet viennent se placer ces lignes du panégyriste moderne de Bossuet, parlant de l'abbesse, un moment intruse de Faremoutiers, qui est restée treize ans sans vouloir se faire bénir, M"'' de Beringhen : « De Germigny, de Meaux, de Paris, partirent souvent d'affectueuses lettres de Bossuet et de M"^ de Mauléon à la pieuse (!) abbesse. — Lettre inédite d'Antoine Bossuet à son fils l'aîné (alors à Rome), i" juillet 1697 ' ». Fâcheux appendice au beau sermon /

Ce I" juillet Bossuet écrira de Paris à son neveu : « Le roi est fort content de moi : M™* de Maintenon est toujours de même, et je suis très bien auprès d'elle. Le nonce m'a dit très fortement qu'il fallait me faire cardinal et m'envoyer à Rome : quelques autres personnes parlent ici de la même manière. La cour est en grande attente de ce qui arrivera de M. de Cambrai... Ne faites aucun mouvement pour moi au sujet du cardinalat ».

Le nonce voudrait élever Bossuet pour l'éloigner. Ce n'est point le fait du roi qui a besoin de Bossuet pour expulser Fénelon de la cour. Il fait miroiter devant ses )^eux ce tant fascinateur chapeau de prince de l'Eglise. Mais Fénelon exécuté, et l'exécution redoublée par Bossuet, et redoublée encore à outrance dans l'Assemblée du clergé de 1700, Louis XIV donnera, le 21 juin, le chapeau à l'archevêque de Paris, au préféré de nouveau de M^' de Maintenon.

Maintenant que nous connaissons Bossuet au moment de son entrée en lutte contre Fénelon, déroulons les phases de cette lutte émouvante qui va le faire trop connaître de toute l'Eglise.

1 FLoauET, t. I, p. 564. — « Je la possède », dit Floquet de la lettre.

déchaînements privés de bossuet contre fènelon. appel de fénelon a rome

Dans la lettre du 4 septembre 1696, qui précède la célébration de ses « obsèques » en exaltant comme un « don inexplicable » de « Dieu » l'Ordonnance de l'archevêque de Paris, dont la partie janséniste est son œuvre, Bossuet écrit à l'évèque janséniste de Mirepoix, son ami : « Enfin M. de Cambrai s'est déclaré sur l'approbation. Après avoir eu ce livre entre ses mains (!) trois semaines entières et plus, il l'a entièrement refusée, et n'a pu se résoudre à condamner M™^ Guyon. J'ai été obligé d'en rendre compte... Je n'ai jamais vu d'exemple d'un pareil aveuglement... M"'^ Guyon a souscrit à la condamnation de ses ouvrages... on l'a reçue aux sacrements... On ne vit jamais tant de présomption et tant d'égarement que cette personne en a fait paraître : ses amis ne reviennent pas pour cela. Ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'elle demeurera enfermée. » Bossuet a donc dénoncé au roi Fénelon comme atteint d'un aveuglement sans exemple ; et M™^ Guyon étant sortie de la prison de Vincennes où il l'avait fait mettre, il triomphe de ce qu'au moins elle est enfermée en domicile forcé à perpétuité. Ce sont les préludes de l'entrée en campagne de Bossuet.

Il a l'oreille et le bras de Louis XIV, dont, pour atteindre à la fortune, il caresse, il sert, il excite les instincts égoïstes, les susceptibilités jalouses et impitoyables. Louis XIV ne jure que par ce docteur sur la tète duquel il sait pourtant que grondent les foudres

de Rome, tt qu'il lient niènic pour un de ces jansénistes qu'il abhorre. Coniine le Matlian d'Athalie l'évoque de Meaux peut dire :

J'approclui par dcgrù de rorcille des rois Et bientôt en oracle on érigea ma voix '.

Bossuet va être l'oracle de Louis XIV. Le roi signera ses lettres, et se posera ainsi vis-;\-vis du Pape en maître et impérieux théologien. Tout cela pour être délivré par un de ces

Détestables flatteurs, piésent le plus funeste Que puisse faire au roi la colère céleste 2,

délivré, dis-je, de la censure si vertueuse, si charitable qu'elle soit, de l'archevêque de Cambrai. Fénelon, le 26 août 1697, écrira à son collègue dans l'éducation des enfants de France, au duc de Beauvilliers, ces ligne admirables : « Je ne puis m'empêcher de vous dire, mon bon duc, ce que j'ai sur le cœur. Je fus hier, fête de saint Louis, en dévotion de prier pour le roi... Loin de ressentir quelque peine de ma situation présente, je me serois offert avec joie à Dieu pour mériter la sanctification du Roi. Je regardois même son zèle contre mon livre comme un effet louable de sa religion et de sa juste horreur pour tout ce qui lui paraît nouveauté. Je le regardois comme un objet digne des grâces de Dieu. Je me rappelois son éducation sans instruction solide, les flatteries qui l'ont obsédé, les pièges qu'on lui a tendus pour exciter dans sa jeunesse toutes ses passions, les conseils profanes qu'on lui a donnés, la défiance qu'on lui a inspirée contre les excès de certains dévots et contre l'artifice des autres, enfin les périls de la grandeur et de tant d'affaires délicates... J'avois une forte comp-ission pour une àme si exposée... Je consentirois à une perpétuelle disgrâce, pourvu que je susse que le Roi seroii entièrement selon le cœur de Dieu ^ ».

» Acte III, s. III.

2 Phèdre, acte IV, s. VI.

3 T. VII, p. 214.

A l'apparition, sur la fin de janvier 1697, du livre de Fénelon sur la vie inférieure, un subit et furieux orage éclate. Il est déchaîné par l'archevêque de Reims, Le Tellier, le concécrateur de Bossuet et l'ami des jansénistes ; il est exploité auprès du roi par un autre de ces amis, le secrétaire d'Etat et prochain chancelier, Pontchartrain. Vers le 20 février Bossuet dénonce Fénelon à Louis XI V^. « Sa Majesté sait très bien, écrira-t-il, que je ne lui dis pas un mot sur tout cela que trois semaines après la publication et le soulèvement général ' ». A l'annonce de œ grand vacarme, comme écrit le 21 février M""* de Maintenon à l'archevêque de Paris, Fénelon est accouru à Versailles. Bossuet promet aux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse de lui donner en secret et avec amitié ses remarques par écrit, et il les fera attendre prés de six mois % les communiquant à diverses autres personnes \ Cependant, en mars a paru son Instruction sur les Etats d'oraison. La désapprobation des vrais mystiques s'y trouve mêlée à la condamnation des faux, et M""^ Guyon est livrée à Vinfamie pour perdre Fénelon.

Comme Louis XIV est derrière Bossuet, l'archevêque de Paris et M™^ de Maintenon abandonnent ou plutôt trahissent sans façon et bien vite l'archevêque de Cambrai : M"'^ de Maintenon dont l'abbé de Fénelon écrivait, il y a deux ans, au roi que sa faiblesse et sa timidité la déshonorent et scandalisent tout le monde '". Bossuet, enhardi . s'établit juge de Fénelon dans un conventicule dont il est l'âme. 11 écrit le 15 avril à son neveu : « M. de Paris, M. de Chartres et moi nous nous sommes réunis pour examiner le livre, en extraire ks propositions, les qualifier, les donner au roi et par le roi à M. de Cambrai. Nous ne voulons pas prévoir le cas qu'il refuse de satisfaire à l'Eglise ». Bossuet, jugeant Fénelon, se dit r Eglise, comme Cauchon jugeant Jeanne d'Arc. Fénelon fait comme la Pucelle, et avec plus de bonheur. Le 27 avril, du consentement du roi, qui ne peut le refuser, il soumet son livre au jugement du Pape. Bossuet

1 Lettre à son neveu, 7 septembre 1698.

2 Réponse à la Relation sur Je Quiétisine, ch. vu.

3 Lettre de Fénelon au roi, 11 mai 1697. * Lettre : « La personne, Sire, etc. »

n'a plus qu'à se taire. Mais, avec son ell'accmcnt devant l'autorité de Rome qu'il déteste, c'est l'avortenient de ses calculs ambitieux. Il s'irrite, et, pour ressaisir le roi, lui si bon comédien^ il se décide h jouer un t',randcoup de théâtre, en spéculant tout ensemble sur Tignorance et sur la religion de Louis XIV,

« Le cri public, dit Lcgcndre. et le soulèvement que le livre excita d'abord avaient ell'rayé le roi. Ses alarmes augmentèrent en voyant à ses pieds un vieillard aussi vénérable que l'étoit M. Bossuet lui demandant pardon, les larmes aux yeux, la calotte à la main, de ne l'avoir pas averti aussitôt qu'il ai>roit dû le taire que M. de Fénelon, précepteur des enfants de France et archevêque de Cambrai, étoit un quiétiste outré. Ce spectacle, tout risible qu'il parut à la plupart des courtisans, ne laissa pas de frapper le roi si fort qu'il se déclara contre l'archevêque de Cambrai, et lui fît dire d'un tonde maître qu'il eût à se justifier et cà rendre compte de sa foi et de son livre au Pape ' )).

Nous savons que Fénelon avait pris les devants. Lui-même, rappelant à Bossuet cette scène plus qu'étrange, montrera que sa lettre au Pape en a été la cause plus que l'eflet. Disant qu'il attendait en vain depuis plus de trois mois les remarques sur son livre que Bossuet lui devait transmettre en secret et avec amitié, il écrira : o: Pendant que j'attendois ainsi, M. de Meaux devait-il éclater? Au lieu de demander pardon au roi d'avoir caché le fanatisme de son confrère et de son ancien ami, ne devait-il pas lui dire ce qu'il venait de promettre? Ce n'était pas les rapports confus qui pouvaient alarmer un prince si sage. Ce qui le frappa fut l'air pénitent avec lequel M. de Meaux s'accusa de ne lui avoir pas révélé mon fanatisme. Je lui avais promis une sincère déférence à ses conseils. Je les attendois avec impatience, quand je sus par la voix publique que ce prélat avoit demandé pardon à sa Majesté de lui avoir caché depuis plusieurs années que j'étois un fanatique. Encore une fois, qu'avais-je fait dans cet intervalle si court ? Je ne vois que ma lettre au Pape qui ait pu le choquer - ».

' Mémoire!,, p. 240.

■^ Rt'jionse à la Rt'hition du Qni-.'tismi', LXXII.

Louis XIV se ravise alors et témoigne à Fénélon le désir que l'affaire de son livre se termine en France. Il veut qu'il soit jugé par l'archevêque de Paris, l'évêque de Chartres et Bossuet qui mène tout. Osant mettre en doute la soumission et la sincérité de Y énelon dans sa lettre au Pape, Bossuet écrit à son neveu, le 6 mai : « Comme nous avons sujet de craindre qu'il ne biaise, et que nous ne croyons pas devoir laisser courir son livre, que nous croyons devoir tendre à la subversion de la religion, nous nous sentons obligés d'instruire le Pape ». Pour sauver « la religion » il est si nécessaire que Bossuet porte secours au Vicaire de Jésus-Christ ! « Je crains que la tête du Pape ne soit pas trop bonne », va-t-il écrire le 5 août à son neveu. De grands moyens sont pris afin de la rendre bonne. Le 19 mai, le neveu reçoit à Rome ces nouvelles de l'oncle : « On a chassé trois religieuses de Saint-Cyr pour le quiétisme... Cette affaire a fait grand bruit; on a cru voir dans cet événement la disposition de la Cour contre cette secte, dont la petite cabale a été fort alarmée. L'affaire de M. de Cambrai semble être à sa crise... Il ne me voit plus et voudroit me faire regarder comme sa partie... Je suis sa bête ». Fénelon a^dû refuser de discuter avec lui de vive voix : « il ne voulait, dira-t-il, m'attirer dans l'assemblée que pour décider, pour parler au nom de l'Eglise, pour me faire dédire * ». Bossuet élude une discussion par écrit que Fénelon lui propose, lui prêtant d'autorité dix-huit erreurs contre la Joi, nne doctrine qui fait horreur ^ disant que ses explications m sont pas recevables parce quelles ne sont pas sincères, et traitant ainsi « un prélat que je porte, dit-il, Die'.: le sait, dans mes entrailles ». L'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres hésitent à le suivre en de telles voies, et il écrit, le 10 juin : « Sans moi tout irait à l'abandon et M. de Cambrai l'emporterait ». Mais il est clair qu'avec sa fougue artificieuse et tenace et le roi qu'il a pour lui, il finira par les entraîner, et que son jugement, si étrange et si odieux qu'il soit, sera le leur. Ainsi tombe le projet royal de terminer l'affaire en France : Fénelon ne peut admettre que le jugement, de Rome.

* Réponse à ta Relation sur le Quiétisme,

M""-' Guyon, qui, m;ilgrc la surveillance étroite dont elle est l'objet .\ Vaui^irarJ, est au courant de ces péripéties, écrit dans une lettre datée de juin : « Vous ne sauriez croire la joie que vous me donnez de me mander qu'on tiendra ferme et que la chose ira à Rome. Je donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour qu'on demeure ferme dans cette résolution '. » Appel de Jeanne d'Arc ;\ Rome contre Cauchon, qui, après [deux siècles et demi, franchit décidément les Alpes !

' M. Crousl*^, Fciiehn et Bossuct, t. II, p. 225.

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