RELATION SUR LE Q.UIETISME DE BOSSUET
Des débats théologiques où de toutes manières, avec sa demiscience et ses emportements, il se tient mal, Bossuet transporte la lutte sur le terrain des personnes, comptant, par un roman hardi de grand avocat qu'il est, ressaisir ainsi la victoire. Ce monument insigne de calomnie vient d'avoir un avant-coureur tait d'accord avec Bossuet lui-même. C'est une Réponse de Varchevêque de Paris à quatre lettres de Varchevêque de Cambrai, Réponse « qui fut, dit-on, rédigée par Racine, et qui est remarquable par la simplicité élégante et pure du style * ». Dernier et triste écrit du grand poète, livré aux jansénistes en même temps qu'attaché à la cour, et l'obligé de Fénelon à ce moment même ! Le prélat, qui reçoit le 25 mai le factum, écrit de l'auteur, le 30 : « Son grand tort est le procédé où il estropie tous les faiLs, raconte de petites histoires sans preuve et qui ne concluent rien. Cet ouvrage n'est que venin et que faiblesse. Il n'est pas emporté contre M. de Meaux ; mais il n'a pas moins de hauteur et de fiel. » La réponse de Fénelon doit être si accablante pour Noailles que, pour le ménager et ménager la position, qui ne tient plus qu'à un cheveu^ de derniers amis à la cour, il la traduira en latin pour l'envoyer à Rome seulement ^
* Lettre de Racine à Boileau du 20 janvier 1698 ; à son fils, du 26 janvier.
2 « L'unique chose qui m'afflige et me perce le cœur, c'est de n'oser publier ma Réponse à M. de Paris sur les faits, de peur de perdre mes précieux amis... Je vais traduire en latin ma Réponse à M. de Paris, et, si je puis le .hasarder, je U
Car déjA un second avani-courcur, non moins allVcux, a précédé le factuni de Hossuet. « Vous saurez, écrit le 6 juin Fénelon à son représentant à Rome, que MM. de Paris et de Meaux ont fait chasser d'auprès des princes nos deux abbés : de Langeron et de Beaumont. » 11 y avait trois autres victimes. « Le soir, écrit le 2 juin Dangeau sur son Journal, on sut que Sa Majesté avait chassé de sa cour MM. les abbés de Langeron et de Beaumont, MM. Dupuy et de Leschelles. On accuse ces messieurs d'être fort attachés aux nouvelles opinions. L'abbé de Beaumont est neveu de M. l'archevêque de Cambrai. Le roi, en même temps, a cassé Fénelon, exempt de ses gardes, qui est frère de M. de Cambrai. » Rome ne peut croire à ces horreurs. Le 27 juin, le représentant de Fénelon lui écrira : «J'ai eu aussi audience du Pape... Sa Sainteté me parut dans les mêmes sentiments que son premier ministre... Je puis dire, sans exagérer, qu'un bon et ancien ami ne saurait paraître plus touché ni plus atfligé de cette nouvelle. Il me demanda tout de même si elle était certaine, et redit deux ou trois fois comme un homme qui se parle à lui-même dans sa douleur '.Expukrunt nepoîem (ils ont chassé le neveu). Une autre fois il ajoutait consanguineum (ce frère), et après cela encore aniicos (ces amis). »
Le 16 juin, Bossuet a écrit à son neveu : « Vous recevrez par cet ordinaire cinquante exemplaires des premières feuilles de ma Relation^ qui en comprennent la moitié. » Le 26, il va à Marli remettre au roi sa Relation sur le quiétisme ; le 29, il va de Marli à Versailles, la donner dans la cour des princes.
Nous voici en face d'un des chefs-d'œuvre littéraires de Bossuet et d'une des plus grandes taches 'de sa vie. C'est une provinciale nouvelle, égale en étendue à quatre de celles de Pascal, insigne calomnie, tour à tour tragique et comique, où j V accusateur de nos frères ', l'infernal génie, semble avoir insufflé toute sa superbe, sa malice et son feu. Une dame visionnaire et divertissante est mise en
ferai imprimer promptement en latin, pour vous l'envoyer. » Fénelon à Chanterac, 13 et 27 juin 1698.
* Apoc, XII, 10.
scène avec un abbé, bientôt archevêque, se faisant son apôtre, esprit souple, rusé, entêté, séduisant le monde, échappé à la sagesse de son supérieur .de séminaire Tronson, et à l'autorité de son maître, cet évêque qu'on vient de proclamer à l'Académie : « un Père de l'Eglise ». Le docteur de l'Eglise gallicane, tout paré de ses lauriers et de ses cheveux blancs, vient ressaisir l'égaré, la férule à la main. Il somme, il adjure celui qu'il dit tout bas |être le nouvel Ahailard d'une nouvelle Héloïse, et qu'il déclare tout haut être le nouveau Montait d'une nouvelle Priscille, ainsi qu'il l'a insinué déjà l'an dernier, de renoncer enfin au patronage d'une femme en délire et démoniaque. « Je me garde bien^ conclura-t-il, d'imputer à M. de Cambrai autre dessein que celui qui est découvert par des écrits de sa main, par son livre, par ses réponses et par la suite des faits avérés ; c'en est assez et trop, d'être un protecteur si déclaré de celle qui prédit et qui se propose la séduction de l'univers. Si l'on dit que c'est trop parler contre une femme dont l'égarement semble aller jusqu'à la folie : je le veux, si cette folie n'est pas un pur fanatisme; si l'esprit de séduction n'agit pas dans cette femme ; si cette Priscille n'a pas trouvé son Montan pour la défendre... Nous exhortons M. de Cambrai à occuper sa plume éloquente et son esprit inventif à des sujets plus dignes de lui : qu'il prévienne, il en est temps encore, le jugement de l'Eglise : l'Eglise romaine aime à être prévenue de cette sorte ; et comme, dans les sentences qu'elle prononce, elle veut toujours être précédée parla tradition, « on peut en être certain sans l'écouter avant qu'elle parle ».
La tradition/ c est moi, dit Bossuet : Bossuet gallican; Bossuet trop janséniste, Bossuet avec les jansénistes, visiblement opposé aux saints mystiques ^ !
♦ Voici le texte de la lettre transcrit sur l'original, dont nous donnerons plu tard le fac-similé.
A Versaill^, lo mars 1698.
J'ai receu vostre lettre du 18 fev, ou vous marquez la réception de la mienne ou ie vous avois parlé de la prétendue histoire.
Quant à l'cnelon, Montait, et M"" Guyon, Pnsrillc, l'historien l'Aisèbe a éclairé aussi d'avance ces imputations de Bossuet : « Mon-
Ccla tombe tout .1 lait ici par ce que personne n'en a receu aucune nouvelle ni M. le nonce ni M. de Torci, ni MM. les cardinaux, ni M.
de Monaco, ni tous ceux qui ont quelque correspondance connue. Il faut
pourtant s'attendre au rimbambo
de toute la France et à la Gazette
de Hollande ou les amis de M. de C. font
dire tout ce qu'ils veulent. Vous
voyez la malice : tout tournera a
bien mesme pour vous. Je parts
bientost pour Meaux. Je dirai ce
qu'il faudra avant mon départ.
Vous aurez peu voir a présent
l'avertissement qui est a la teste di
(mon) dernier livre bu iay voulu
donner des signes pour abréger
la discussion en réduisant la
matière a huit ou neuf chefs
qui comprennent tous les autres.
Je n'écrirai plus qu'en latin et ie le
ferai avec toute la diligence possible,
sans pourtant me casser la teste.
Ma préface fait ici un effet prodigieux
et met plus que jamais tout le monde
et en particulier tout Tépiscopat
contre M. de C. malgré la cabale qui
ne cesse pas d'estre très lorte. Nous
verrons ce qui fera pour accélérer
le dernier mémoire que le roy a
donné a M. le N. et on n'oubliera
rien de deçà. Nous y avons eu
enfin la réponse à la déclaration
avec trois lettres de M. de C. a M. de
Paris contre son instruction pastorale.
M. Phelypeaux paroist s'ennuyer, taschez
de le tenir gay. S'il revenoit dans la conioncture
des bruits qu'on fait courir dans toute la France cela
feroit un mauvais effet. Instruisez le ^ •
des Méinoires ci-joints sur tout de celuy du P. la Combe.
tan... rempli du démon... se mit à parler... Le diable suscita deux autres femmes (Priscille et Maximini lie)... et... les fit parler d'une manière insensée, extravagante, étrange, comme lui. Comme ils mentaient ceux qui appelaient Priscille vierge ' ! »
D'horribles accusations ont été portées contre M™* Guyon, touchant ses relations avec le Père Lacombe. On produit une lettre du Père où il s'accuse lui-même. Si elle n'est pas supposée, elle lui aura été arrachée par la force des tourments ; ou bien elle est due aux hallucinations d'une folie que la prison fera complète et irrémédiable. « Je n'ai rien vu de mal en ma vie au P. Lacombe », dit M"* Guyon en présente de la lettre. Sur quoi elle fut mise à la Bastille dans une affreuse prison, où elle va être ensevelie trois ans; et Bossuet, à qui M""^ de Maintenon n'a pas rougi de transmettre le Mémoire qu'elle a reçu de Fénelon, abusant odieusement du titre d'amie que le noble archevêque a donné à la vertueuse M"^ Guyon, le livre avec insistance aux plus noirs soupçons. L'habile venin a son effet terrible. « On produit, écrira, le"5 juillet, à Fénelon, l'abbé de Chantérac, une lettre où vous appelez cette femme mon amie. Ce mot est odieux en Italie... J'ai vu verser des larmes à ceux de vos amis qui m'ont toujours paru les plus remplis de votre droiture et de votre piété. » Le 12, Chantérac écrira encore : « On tâche de persuader, par les endroits de vos lettres, où vous l'appelez votre amie... de faire croire... qu'il y a du moins un grand sujet de craindre que... vous ne l'ayez suivi dans ses désordres aussi bien que dans ses erreurs. » Il écrira enfin le 26 juillet : « La Relation de M. de Meaax persuade ou plutôt... convainc tout le monde... II faut être opiniâtre et entêté pour ne pas se rendre sur des choses connues et attestées de toute la France. »
Le roi de France s'en porte garant. Parlant de la Relation sur h quiétisme, Dangeau a écrit, dès le 26 juin : « M. de Meaux donna l'après-dînée ce livre à beaucoup de courtisans. Le roi en parla à sa promenade et dit qu'il n'y avait pas un mot dans ce livre qui ne fût vrai. » Le 7 juillet on écrira de cet Evangile prétendu de Louis XIV :
^Hist. eccles., l V, 16, 18, 19.
« Depuis hi Rehition sur le (jiiiclisme de M. de Meaux [qu'on a fait lire à M. le duc de Bourgogne par ordre exprès du roi, M. de Cambrai est tombé dans le dernier mépris, et on veut mal à M. l'arclievcquc de Paris et à M. de Meaux de l'avoir laissé faire archevêque, sachant tout ce qu'ils savaient, dont ils n'ont encore révélé qu'une partie '. »
C'est à ce moment que Bossuet reçoit en secret son titre immortel d' « Aigle » de Meaux. Il lui est conféré par son ami l'évêque janséniste de Mirepoix, qui goûte les délices de sa campagne de Maoserettes, pendant que Bossuet goûte celles de son petit Versailles de Germigny. Bossuet, ravi, écrit le 14 juillet à l'inventeur du titre : (( La Relation a eu tout l'effet qu'on en pouvait attendre et au delà... l'Aigle vous est fort obligé... Germigny baise les mains, et rend ses -hommages à Maoserettes. »
Le 25 juillet, fête de saint Jacques, sera le jour de fête de ' « Aigle ». Ce jour-là « sa vieille amie » qui « a toujours été la maîtresse chez lui - », M"* de Mauléon, lui enverra comme « tous les ans le jour de sa fête », et nommément l'année prochaine, « un certain nombre des plus beaux » de ces « pigeons » qu'elle se plaît « à élever ' ». Ce n'est pas elle qui est Priscille et qui a trouvé son Montan !
En réfutant cet horrible propos, Fénelon n'aura garde de récriminer par la moindre allusion. «
• * Lettre de M. Bourdelat à l'abbé Nicaise, Archives de la Bastille, t. IX, p. 78. ' Legendre, Mémoires, p. 265, 266.
' De Boze, Eloge de l'abbé Boutard, 1729, Histoire de l'académie des Inscriptions et Belles -Lettres, t. VII, p. 413.
REPONSE DE FENELON
Fénelon n'a eu connaissance que le 8 juillet de la Relation de Bossuet, et sa Répanse imprimée est à RoUiC le 30 août. C'est uncoup tout puissant de soleil, dissipant la profonde noirceur dts nuages. L'Europe, un instant consternée, .-e réveille dans un long cri d'admiration. Au roman a succédé l'hustoire ; aux jeux merveilleux de l'artifice, la voix pure et irrésistible de l'innocence ; et voilà que l'éclatante lumière se trouve être la foudre même.
Il attaque, dit Fénelon de Bossuet, ma personne quand il est dans l'impuissance de répondre sur la doctrine : alors il publie sur les toits ce qu'il ne disait qu'à l'oreille ; alors il a recours à ce qu'il y a de plus odieux dans la société humaine : le secret des lettres missives qui, dans les choses d'une confiance si religieuse, si intime, est le plus sacré après celui de la confession, n'a plus rien d'inviolable pour lui. Il produit mes lettres à Rome ; il les fait imprimer pour tourner à ma diffamation les gages de la confiance sans bornes que j'ai eue en lui; mais on verra qu'il fait inutilement ce qu'il n'est jamais permis défaire, a Si Fénelon a été trompé par M"'^ Guyon, c'est sur les témoignages que l'évêque de Genève avait rendus à sa piété et à ses moeurs ; c'est sur celui de Bossuet qui l'avait autorisée à approcher habituellement des sacrements, et qui^ dans la souscription de ï Ordonnance où il censurait ses livres, lui avait dicté celte addition : Je nai eu aucune des erreurs expliquées dans ladite lettre pastorale, ayant toujours eu intention d'écrire dans un sens très catho-
Jiijiic, //(• conipriiutul juis alors i/ii'oit oi put Joiiiicr un autre. « Quant aux bruits, ajoute Icnclon, qui courent contre les mœurs de M"'"-" Guyon depuis son emprisonnement, j'en laisse l'examen à ses supérieurs; s'ils se trouvoient véritables, plus je l'ai estimée, plus j'aurois horreur d'elle ; plus j'en ai été édifié, plus je serois scandalisé de l'excès de son hypocrisie. » M""" Guyon doit, en fait, mourir, ainsi qu'elle a vécu, comme une sainte, toujours sereine au milieu des persécutions, toujours fervente dans le pur amour de Dieu. «Dans le fanatisme impie, où j'étois le Mo/ilan d'une nouvelle Prisciîlc », ajoute l'archevêque de Cambrai, d'où vient que Tévêque de Meaux, quoi qu'il dise aujourd'hui, voulut être mon consécrateur ? « Il doit se souvenir que je ne l'ai jamais prié de le faire. Ce fut lui qui vint dans ma chambre après ma nomination, et qui m'embrassa en me disant : Voilà les viains qui vous sacreront. Je ne pus rien répondre à son offre, parce que je voulois savoir les intentions d'une personne à qui je devois ce respect. Enfin je ne fis qu'acquiescer aux offres réitérées de ce prélat. »
Aces étranges inconséquences, Bossuet, dans sa Relation, a joint d'impudentes affirmations. Lui qui a dit tout bas : « Sans moi tout irait à l'abandon, et M. de Cambrai l'emporterait », il s'écrie publiquement : « Oserois-je le dire ? Je le puis avec confiance et à la tace du soleil, moi, le plus simple de tous les hommes, je veux dire le plus incapable de toute finesse et de toute dissimulation, ai-je pu remuer seul, par d'imperceptibles ressorts, d'un coin de mon cabinet, parmi mes papiers et mes livres, toute la cour, tout Paris, tout le royaume, toute l'Europe et Rome même, pour exécuter le hardi dessein de perdre, par mon seul crédit, M. l'archevêque de Cambrai? » Et ne faisant rien, ne pouvant rien, le pauvre homme, /(• plus simple de tous les hommes ! il prête à Vhypocrite Fénelon tous les ressorts, toutes les puissances de l'intrigue pour le triomphe de son hérésie. A quoi l'archevêque proscrit répond : « Ai-je pu faire pour mon livre, moi éloigné, moi contredit, moi accablé de toutes parts, ce que M. de Meaux dit qu'il ne pouvoit lui-même contre ce livre, quoiqu'il fut en autorité, en crédit, en état de se faire craindre? Voici la réponse de ce prélat : Les cabales, les factions se
remuent; Jes passions, les intérêts pariaient Je monde. Quel intérêt peut engager quelqu'un dans m:\ cause ? De quel côré sont les cabales et les factions ? Je suis seul et destitué de toute ressource humaine : quiconque regarde un peu son intérêt n'ose plus me connoitre. » Et Fénelon met en conclusion ces superbes paroles : « S'il reste à M. de Meaux quelque écrit ou quelque autre preuve à alléguer contre ma personne, je le conjure de n'en point faire un demi-secret pire qu'une publication absolue. Je le conjure d'envoyer tout à Rome afin qu'il me soit promptement communiqué par les ordres du Pape... Si, au contraire, il n'a plus rien à dire pour flétrir ma personne, revenons, sans perdre un moment, à la doctrine sur laquelle je demande une décision... Pour moi, je ne puis m'empêcher de prendre ici à témoin celui dont les yeux éclairent les plus profondes ténèbres, et devant qui nous paraîtrons bientôt. Il sait, lui qui lit dans mon cœur, que je ne tiens à aucune personne ni à aucun livre, que je ne suis attaché qu'à lui et à son Eglise, que je gémis sans cesse en sa présence pour lui demander qu'il ramène la paix et qu'il abrège les jours de scandale, qu'il rende les pasteurs aux troupeaux, qu'il les réunisse dans sa maison et qu'il donne autant de bénédictions à M. de Meaux qu'il m'a donné de croix. » A Rome les cardinaux « témoignent une joie très sensible » de voir Fénelon « si parfaitement justifié des accusations » portées contre lui '■. De Paris, le provincial d'un ordre religieux écrit à Fénelon, le 9 septembre. : «Depuis que Votre Grandeur a mis en lumière la Réponse à la Relation sur le Quiétisme, on change d'opinion. Ici tous les sages et savanis l'admirent et le louent. Tous les hommes de piété ne savent assez la goûter. »
• Lettre de Chantérac à Fénelon du i" septembre.