DÉBATS A ROME SUR LE LIVRE DE FÈNELON
Le Pape, le 26 mai, après la clôture le 30 avril des séances des consulteurs avec un partage égal des voix, a porté l'affaire du livre de Fénélon à la Congrégation du Saint-Office dont il est le Préfet. Le 25 septembre, après 52 séances des cardinaux, en partie présidées par le Pape, les dix consulteurs ayant épuisé devant eux les débats, ils se trouve que cinq persistent à réclamer la censure du livre, cinq à le déclarer à l'abri de toute censure. Fénelon pourra donc écrire le 25 octobre à Chantérac en triomphant de Téchec certain des noires condamnations portées par Bossuet : « Si... mes sentiments sont clairement impies... je suis un monstre dans l'Eglise; il faut me déposer... Mais, en ce cas, ma flétrissure retombera sur l'Eglise romaine. Il faudra que tous les hérétiques et les hbertins sachent que les cinq principaux examinateurs choisis par le Pape, un archevêque, un évêque, un général d'Ordre, deux autres savants théologiens, soutiennent depuis un an ce livre si court, et qui répète sans cesse le même point de doctrine... il faut dégrader les cinq examinateurs comme des ignorants ou des scélérats. Si l'impiété de mes sentiments n'est pas claire, si elle n'est qu'ambiguë, la présomption est pour un archevêque dont son adversaire le plus passionné avoue la piété ».
Mais, dès le 26 septembre, les cardinaux du Saint-Office, juges au nombre de treize, ont décidé que dans le débat final, pour éviter les longueurs, on n'entendrait point les consulteurs ordinaires du
tribunal, et que les Pères seulement examineraient entre eux les raisons des théologiens. Du 12 novembre jusqu'en janvier ils tiendront deux congrégations par semaine; en 1699, trois : la trenteseptième, qui sera la dernière, aura lieu le 23 février. Le 23 décembre Louis XIV a écrit au Pape une seconde lettre, disant, avec plus de témérité que de raison : c< Je ne puis apprendre sans douleur que ce jugement si nécessaire à la paix de l'Eglise est encore retardé par les artifices de ceux qui croient trouver leur intérêt à le différer. Je vois si clairement les suites fâcheuses de ces délais, que je croirais ne pas soutenir dignement le titre de fils aîné de l'Eglise, si je ne réitérais les instances pressantes que j'ai laites tant de fois à Votre Sainteté et si je ne la suppliais d'apaiser enfin les troubles que ce livre a excités dans les consciences, etc. ». Bossuet qui, sans doute, a mis la main à cette seconde lettre de Louis XIV au Pape, comme il a inspiré la première et bientôt dictera la troisième, va écrire à son neveu le 9 février : « La lettre du roi est admirable et digne d'un Constantin et d'un Charlemagne. Tout y est de sentiment ; il faut être roi pieux et habile pour écrire ainsi ». Juste vengeance du ciel contre un prélat qui s'acharne à faire lancer les foudres royales contre une impiété imaginaire, pour les détourner de la plus terrible des hérésies qui mine son trône et le fera sauter, le jansénisme ! Dans cette même lettre Bossuet, parlant du Problême ecclésiastique proposé à M. Vahbé Boileau de Turchevêchéy à Tabbé Boileau son propre collaborateur, écrit : « Je crains d'avoir oublié de vous parler d'un libelle contre M. de Paris, qui a été brûlé par la main du bourreau. Ce prélat y est accusé d'être le chef des jansénistes, et d'en avoir donné la profession de foi dans la seconde partie de son Instruction pastorale sur cette matière. Son jansénisme est attaché principalement à l'approbation du livre du P. Quesnel sur le Nouveau Testament ». Or^ l'auteur de la seconde partie de V Instruction pastorale, c'est Bossuet, Bossuet le défenseur, bientôt exprès, de ce livre de Quesnel qui est la quintessence même du jansénisme. C'est avec cette double poutre — et qu'on lui fait sentir — dans l'ail, que Bossuet voit et ne cesse de foudroyer la paille dans l'ail de son frère !
Amùrc circonstance ! Avec sa double poutre il a précisément dans l'œil cette paille même. Le 25 octobre, Chantérac vient d'écrire à Fénelon : te Le livre de M. Boudon^ grand archidiacre d'Evreux, Dicti seul, est mis ici .\ Ylmlicc, quoique approuve par M. de Meaux et M. de la Bruneticrc, docteurs de Sorbonne ». Ce livre a été en effet condamné, comme se rapprochant du Quiétisme, par le Saint- Office, le 9 juin 1688, onze mois avant la condamnation du Moyen court de M"" Guyon. Celle-ci a fait toutes les soumissions imaginables II ne sera jamais question de soumission pour Boudon, qui mourra le 3 août 1702. C'est sans doute que le Saint-Office a eu tort en condamnant son livre, et Bossuet raison en l'approuvant!
Fénelon a condamné le Moyen court et n'a jamais voulu défendre les autres écrits de M"'^ Guyon que Rome ne condamnera pas. Mais il tient et tiendra toujours ferme sur l'opinion qu'il a de sa vertu. Une nouvelle, heureusement fausse, lui arrivant, il écrit, le 16 janvier 1699, à Rome, à son représentant Chantérac : « On mande de Paris que M°'^ Guyon est morte à la Bastille. Je dois dire après sa mort, comme pendant sa vie, que je n'ai jamais rien connu d'elle qui ne m'ait tort édifié. » Noble Daniel d'une autre Suzanne 1 II a d'ailleurs le bonheur que le Vicaire de Jésus-Christ ait dit de lui, i y a quelques semaines, à Chantérac : « Nous ne pouvons pas nous empêcher d'écouter tout j mais nous savons bien ce que nous devons croire d'un archevêque du mérite et de la piété de M. de Cambrai '. »
Cet archevêque, voici comment le roi, dont Bossuet est l'oracle, lui témoigne son estime. « Vers les premiers jours de janvier 1699, Louis XIV se fit apporter le tableau des officiers de la maison des princes : il raya, de sa propre main, le nom de l'archevêque de Cambrai, de l'état des appointements affectés aux fonctions de précepteur, et lui en ôta le titre. On lui retira en même temps l'appartement qu'il occupait en cette qualité au château ^
* Lettre de Chantérac à Fénelon, du 23 nov. 1698. ' Bausset, Nnehn, t. III, LX.
Après la trentième congrégation des cardinaux du Saint-Office, tenue le mercredi ti février, la censure du livre de Fénelon, en dépit de la pression violente de la cour de France, restera encore douteuse. Le 11, Chantérac écrit à l'archevêque : « J'eus audience du Pape mercredi dernier... Le Saint-Père m'interrompit là-dessus pour me dire quen effet il n était plus question de la doctrine, que tout le monde approuvait ; quil ne s'agissait que du livre, que quelques-uns soutenaient n'être pas conforme aux explications, et les autres, au contraire, assuraient que c'était en tout la même doctrine. C'est là-dessus seulement qu'est toute la difficulté... J'ajoutai, avec une liberté et une assurance qui m'a étonné depuis : Votre Sainteté ne saurait condamner les expressions ou propositions du livre de M. de Cambrai, sans condamner celles de tous ces grands saints canonisés par le Saint-Siè^e. Voilà mes propres termes. Le Saint-Père me répondit deux ou trois fois : E vero. »
Mais à douze jours de là, le Saint-Père avait reconnu que des xpressions ou propositions bonnes d.ins des écrits ascétiques étaient dangereuses, particulièrement à ce moment, dans un livre dogmatique ; et le 23 février, dans la trente-septième et dernière congrégation, il s'était arrêté à la condamnation.
Le cardinal Albani, secrétaire du Bref, auquel le Pape adjoint les cardinaux Noris et Ferrari, est chargé de la confection du décret. Dans quatre assemblées, du 24 au 27 février, ils conviennent tout d'abord que le décret sera sous la forme d'un simple Bref et non d'une bulle, comme dans les décisions de foi, l'infaillibilité dogmatique du souverain Pontife ne se trouvant pas dès lors engagée. Ils conviennent ensuite que le Bref exprimerait que le Pape ne prétendait pas condamner les explications de l'auteur du livre ; qu'en rapportant la proposition du trouble involontaire de Jésus-Christ, on énoncerait que l'auteur Tavait désavouée comme n'appartenant pas à son texte ; qu'on ne nommerait ni le livre ni l'auteur. Une intervention des agents de Bossuet va faire revenir sur ces trois dernières résolutions. Le neveu et un des pires jansénistes français réfugiés à Rome, lors de la Régale, Dorât, obtiennent du Pape par leurs menées l'adjonction aux trois cardinaux du cardinal Casanate. Ce bibliothécaire de la Sainte Eglise « s'est déclaré ouvertement le pro-
lecteur des Anti-Kégalistcs, aussi bien que des jansénistes ' » ; et le cardinal de Bouillon, dans les congrégations du 13 et 16 février, lui a reproché « d'être l'ennemi personnel de M. de Cambrai ». AuGsi Innocent XII a-t-il répondu d'abord aux premiers qui lui demandaient de l'admettre dans la commission pour le décret : " Oh 1 pour celui-ci, nous n'en voulons pas ». A la prière du cardinal Albani, craignant sans doute quelque effet de la violence du parti, il a fini par céder. Exaspéré, le cardinal Casanate insiste avec chaleur pour la suppression des trois derniers points convenus dans la teneur du décret, et refuse autrement de le signer. Résistant au Pape luimême qui fait passer chez lui le commissaire du Saint-Office, il fait, le 3 mars, prévaloir son avis à la Congrégation, et le cardinal Albani cède et consent à tout.
' Lettre de Chantérac à Fénelon, avril 1699.
MEMOIRE « FULMINANT » DU « PAPE FRANÇAIS » AU PAPE. LE LIVRE DE FÉNELON CONDAMNÉ
Il n'en est pas ainsi d'Innocent XII. « Tout est à craindre du Pape, et nous n'avons rien à appréhender que de sa faiblesse », écrit le lendemain l'abbé Bossuet à son oncle; et il ajoute, montrant bien ici le fond de la bataille, qui est de jansénistes à jésuites : « Le général des jésuites a été depuis trois semaines crier partout miséricorde, et il a répété ses lamentations ou ses déclamations chez tous les cardinaux. A l'en croire, tout est perdu si l'on condamne M. de Cambrai ».
Pour éviter cette condamnation qui fera en effet triompher les jansénistes, et paraîtra accréditer leurs fausses doctrines de spiritualité, le Pape, le 5 mars, dans une nouvelle congrégation de cardinaux, propose de terminer celte affaire par certaines décisions dogmatiques en forme de canons, au nombre de douze. Le quatrième de ces canons confirme la doctrine de Fénelon sur la charité; les autres n'offrent aucune opposition avec les explications qu'il a données de son livre. L'abbé Bossuet, qui les appelle « l'épouvantable machine que le carme *, le sacriste Fabroni et les jésuites faisaient remuer » , fait à l'instant parvenir « jusqu'aux oreilles du Pape » les menaces dont il se vantera dans une lettre du 10 mars. Il hésite pour savoir s'il ne quittera pas Rome promptement pour informer
^ Le P. Philippe, l'un des examinateurs.
Louis XIV de ce qui se passe, afin qu'il puisse « picndrc là-dessus les résolutions convenables au bien de son royaume » ; et avant tout il ne né^li^c « rien pour Hiire connaître à Sa Sainteté le déshonneur dont on voulait couvrir sa personne et son pontificat ».
Au reçu de cette lettre, Bossuet compose un Mémoire « fulminant ' » auquel Louis XIV appose sa signature, et il en annonce l'envoi dans une lettre, à son neveu, du i6 mars-
« Sa Majesté, dit le roi, apprend avec étonnement et avec douleur, qu'après toutes ses instances, et après tant de promesses de Sa Sainteté, réitérées par son nonce, de couper promptement jusqu'à la racine, par une décision précise, le mal que fait dans tout le royaume le livre de l'archevêque de Cambrai, lorsque tout semblait terminé, et que ce livre était reconnu rempli d'erreurs par tant de congrégations de cardinaux, et par le Pape lui-même, les partisans de ce livre proposaient un nouveau projet qui tendait à rendre inutiles toutes les délibérations et à renouveler toutes les disputes...
a Ce qui étonne le plus, c'est qu'on ait ce ménagement pour un livre reconnu mauvais, et pour un auteur qui voudrait se faire craindre, encore qu'il ait contre lui tous les évêques du royaume et la Sorbonne, dont deux cent cinquante docteurs viennent encore d'expliquer leurs sentiments.
« Sa Majesté ne peut croire que, sous un pontificat comme celuici, on tombe dans un si fâcheux affaiblissement ; et l'on voit bien que Sa Majesté ne pourra recevoir ni autoriser dans son royaume que ce qu'elle a demandée! ce qu'on lui a promis...
« Il serait trop douloureux à Sa Majesté de voir naître parmi ses sujets un nouveau schisme, dans le temps qu'elle s'applique de toutes ses forces à éteindre celui de Calvin. Et si elle voit se prolonger, par des ménagements qu'on ne comprend pas, une affaire qui paraissait être à sa fin, elle saura ce qu'elle aura à faire, et prendra des résolutions convenables ; espérant toujours, néanmoins, que Sa Sainteté ne voudra pas la réduire à de si fâcheuses extrémités. » Le pape français, parlant par la bouche du roi, met au pied du
' Bausset, BoisueL, 1. X, XVIII.
mur le Pape de Rome, conmie un pauvre et triste écolier. Louis XIV se pose, à la suite d'Henri VIII, en protecteur et chef suprême de l'Eglise de son royaume ; et^ ce que n'a pas fait le roi d'Angleterre, il dogmatise sans Rome et contre elle. Il proclame rempli d'erreurs et mauvais un livre qu'elle ne jugera jamais tel, bien qu'il prétende qu'elle l'a reconnu tel en effet. Il déclare qu'il ne pourra recevoir ni autoriser dans son royaume, les Canons, ou règle de foi, du Pape. Il reproche à Innocent XII, non seulement d'avoir manqué à ses promesses réitérées, mais encore de ne songer pas à Vhonneur du Saint- Siège, car c'est bien lui qui z proposé cq nouveau projet. Il l'accuse de faire naître parmi ses sujets un nouveau schisme, avec un autre Calvin, qui est Fénelon. Enfin il prononce qu'il sait ce qu'il aura à faire si le Pape ne fait pas ce qu'il veut: W prendra des résolutions convenables : il est prêt et décidé à de fâcheuses extrémités. Quelles sont ces extrémités, ces résolutions} Il n'y a pas à douter : c'est cette assemblée générale du clergé dont les partisans de Bossuet ont fait circuler à Rome la menace en janvier. On l'entrevoit assez dans cette phrase où Bossuet montre en Fénelon un auteur qui voudrait se faire craindre, encore qu'il ait contre lui tous les évéques et la Sorbonne. Un concile national convoqué par le roi, pour condamner un livre que le Pap° ne veut pas condamner ! Encore une fois, c'est Louis XIV devenant, de par Bossuet, Henri VIII, et quelque chose de plus. Ce monstrueux Mémoire, où, sous quelque dehors d'hypocrisie doucereuse, gronde une telle insolence, est une pièce épiscopale et royale unique en histoire ^
Elle sera sans effet pour la conclusion de l'affaire du Quiétisme, ne devant arriver qu'après. Mais ce sont les menaces qu'elle renferme, et dont l'abbé Bossuet est l'inspirateur et le précurseur, qui vont décider cette conclusion. L'associé de l'abbé, Phélippeaux, rédige en quelques heures un Mémoire contre le projet papal. Dès le lendemain, 6 mars, il le fait traduire en italien et le remet à tous
* La pièce ne laisse pas d'être assez comique. Vraiment, Bossuet-Louis XIV fait songer au docteur de Molière disant : « Je suis et serai toujours, in utroque jure, le docteur Pancrace, etc., etc., etc. n Le Mariage forcé, Scène Vile.
les cardinaux de la Congrégation. Le 8, les cardinaux, ayant à délibérer sur les dou/c canons, examinent préalablement s'il est expédient i.Vcn faire. Casanate observe « qu'on ne ferait que donner ouverture ;\ de nouvelles contestations, sans terminer aucune de celles qui s'étaient déjà élevées, et sur lesquelles on attendait depuis dixhuit mois une décision solennelle ; qu'en considérant les dispositions du roi, et le crédit dont les trois prélats jouissaient à la cour et dans le clergé, il était à craindre qu'on n'adoptât en France quelque mesure extraordinaire, capable de rompre la bonne harmonie qu'on avait eu tant de peine A rétablir ; que tout devait faire espérer que l'archevêque de Cambrai, dont on connaissait la piéié et la soumission sincère à l'Eglise, confirmerait, par une généreuse résignation, les engagements qu'il avait pris ' ». Entre la perspective d'un nouveau 1682, c'est-à-dire de la révolte des évêques et du roi de France, et de l'admirable soumission d'un archevêque français, les cardinaux n'avaient pas à hésiter. Ils déclarèrent presque unanimement le projet des canons inadmissible, et firent porter leur vœu à Sa Sainteté. Le Pape l'adopta.
Le lendemain, 9 mars, le général des Jésuites, qui était frappé d'un autre inconvénient, le triomphe des Jansénistes, alla trouver le Pape et « tâcha en vain de l'émouvoir et de lui faire changer de résolution » touchant la condamnation des Maximes des Saints ^ Le II mars, le décret de condamnation fut lu et approuvé dans la congrégation des cardinaux ; et le Pape dit à Dorât, janséniste qu'il connaissait mal : « Nous finirons l'afïaire demain^ jour de saint Grégoire et de notre naissance. Nous ferons un décret ferme, decreto saldo ». Le 12, il signait le décret, qui était publié et affiché le 13.
1 Bausset, Fènehn, 1. III, § LXV.
* Phélippeaux, Relation, p. 253.