SA VERTU
Ce décret n'était pas la Bulle tant demandée par Louis XIV et Bossuet qui voulaient que Fénelon fût condamné avec la même solennité que Luther, Jansénius et les hérétiques. Ce n'était qu'un simple Bref, portant, au lieu de la signature du Pape, celle du cardinal Albani, secrétaire des Brefs. Ainsi le Pape ne prononçait pas ex cathedra, c'est-à-dire avec le privilège de l'infaillibilité qu'il réclamait en ce cas. Le Bref était donné motu proprio, du propre mouvement du Pape, faisant fi des libertés gallicanes, qui lui interdisaient de juger les causes à lui non déférées. Il semblera même vouloir par là mettre son infaillibilité de côté. « On trouve, va écrire Bossuet, dans le même auteur (saint Antonin) qui n'est pas suspect à Rome, que c'était là le terme dont on se servait lorsque le Pape parlait comme docteur particulier. Cette formule est très nouvelle : jamais elle n'a été usitée en cas pareil \ »
L'Explication des Maximes des saints est condamnée « d'autant que, par la lecture et l'usage de ce livre, les fidèles pourraient être insensiblement, sensim, induits dans des erreurs déjà condamnées par l'Eglise catholique, et, en outre, comme contenant des propositions, qui, soit dans le sens obvie des paroles, soit eu égard à la connexion des sentences, sont téméraires, scandaleuses, malson-
* Lettre du s mai 1699 à son neveu.
liantes, oiTensives des oreilles pics, pernicieuses en pratique, et même erronées respectivement ». Pas tic profanation hérétique ou même suspecte (ïhérésic. L'expression et même erronées, ac etiam erroneas, indique assez que cette qualification finale, la plus rigoureuse de toutes, ne doitpas avoir une application aussi étendue que les autres; et, de fait, sur de bons témoignages, Fénelon pourra affirmer qu'elle ne tombe que sur la proposition du trouble involontaire de Jésus- Christ ', qu'il déclarera jusque dans son testament n'être pas de lui. La doctrine du livre, tel qu'il est reconnu pour sien par l'auteur, n'est donc pas atteinte dans le fond même. L'exposition donnée en est défectueuse et périlleuse^ c'est tout. Quant aux explications du livre données par l'auteur, qu'on a tant incriminées, si on ne les déclare pas, comme le voulaient Albani et d'autres cardinaux, exemptes de la censure qui frappe le livre lui-même, aucun blâme ne les atteint. N'est-ce pas leur justification ?
Et quel commentaire du Bref que l'article et les paroles d'Innocent XII ! Dès le lendemain de la publication, Chantérac écrit à Fénelon : « Nous ne saurions être tous ensemble si affligés, comme il le paraissait lui seul, de ce qu'il pouvait y avoir de pénible pour vous dans le jugement qu'il venait de rendre, et il en paraissait changé à n'être pas connaissable... Il me dit plusieurs fois qu'il vous considérait comme un grand archevêque, très pieux, très saint, très docte, ce sont ses propres paroles, piissimo, santissimo, dottissimo, car il parlait italien ». Et le Pape va déclarer « hautement et en plusieurs occasions, que ni lui ni ks cardinaux n^ avaient entendu condamner les explications que Y archevêque de Cambrai avait données de son livre ^ ». Dès le lendemain du Bref il fait cette déclaration ^
Après tout ce que Bossuet a dit de la doctrine et de la personne de Fénelon, qui, à la fin de ces débats, reste le plus condamné, de Fénelon ou de Bossuet ?
Ajoutons que le Bref, avec son viotu proprio et son autorité déci-
* Lettre au P. Le Ttllier ; 1710.
2 Bausset, Fénelon, \. III, § LXXVII.
^ Lettres de Chantérac à Fénelon des 19 et 21 mars 1699
sive par le fait seul de sa publication à Rome, porte à Bossuet une double condamnation de son e;allicanisme.
Bossuet ne s'en montre pas moins cet ostenteur, ce triomphateur qu'il a accusé Fénelon d'être. Un ami de l'archevêque lui écrira de Paris, le 3 avril, en parlant du Bref : « L'on dit que Mgr de Meaux le portait partout en triomphe, lorsqu'il l'eut reçu. Je ne veux pas croire cela d'un prélat si vénérable par son âge ». La lettre suivante, écrite de Paris le 23 mars, lendemain de l'arrivée du Bref à Versailles, par Bossuet à son neveu, rend trop vraisemblable cette basse puérilité. Elle montre d'ailleurs le dépit dissimulé sous l'emphase du contentement, la soumission que l'on a pour Rome, l'abbé Bossuet conduit de Dieu par la main, Fénelon sectaire artificieux.
« C'est un coup du ciel que ce qui s'est fait. Les qualifications ne peuvent être plus sages, ni plus fortes, ni plus appliquas. Le cardinal Casanate et le cardinal Pontiatici sont vraiment des hommes divins... Il n'y a qu'une seule chose à désirer ; c'est qu'on eût fait une Bulle en forme comme à Jansénius et àMolinos. Je ne sais s'il se trouvera un exemple qu'il y ait une décision de foi par un Bref sub annulo Piscatoris, ni si jamais on en a passé ici de cette sorte... Je n'ai point encore vu le roi... ; mais je sais qu'il est ravi, et qu'hier il prenait plaisir à parler à tout le monde de la Bulle ; car il l'appelle toujours ainsi. Nous verrons dans peu ce que lui diront sur la réception d'un Bref les officiers de son Parlement... On sera bien aise aussi devoir quel parti prendra M. de Cambrai, qui n'a aucun moyen de reculer... Tout Paris est ravi. On donne des louanges immortelles au Pape comme au restaurateur de la religion que cette secte artificieuse allait renverser avec son faux air de piété. Le parti de M. de Cambrai est mort, et il ne faut pas croire qu'il puisse se relever de ce coup, ni qu'il ose seulement souffler. Rendez grâces à Dieu de vous avoir conduit par la main. »
C'est le premier hymne triomphal de Bossuet. Il va le compléter, dans une lettre du 30 mars, par ce mot qui soumet le jugement de ce Pape à celui des évêques : « Vous verrez bien assurément le consentement universel de l'épiscopat >'.
Le counicr, .ipportnni de Rome le Bret de condamnation du livre de Fénclon, ct.iit arrivé à Versailles le dimanche matin, 22 mars. Le comte de Ténelon, hère de rarchevèque, partit en poste de Paris pour lui en donner la première nouvelle. Il arriva à Cambrai le 25 mars, tète de l'Annonciation, au moment où le prélat allait monter en chaire. FéneK)n, tout saisi qu'il fût d'une décision contraire à son attente, ne s'émut pas. Il se recueillit quelques instants, changea son plan, et prêcha sur la soumission due à Dieu et à ses représentants, dont la Mère de Dieu donnait l'exemple en ce jour. La nouvelle de la condamnation avait circulé dans le vaste auditoire. Les larmes de tendresse, de douleur, d'admiration coulèrent de toutes parts en présence d'un des traits les plus sublimes de l'éloquence et de la vertu.
Le mandement de soumission de Fénelon est rédigé sans délai. Il écrira le 29 mars au duc de Beauvilliers : « L'acte a été dressé dès le lendemain de la nouvelle reçue ». Il écrit à son suffragant.l'évèque d'Arras : « Quoique je sente ce qui vient d'être tait, je dois néanmoins vous dire que je me sens plus en paix que je n'y étais il y a quinze jours... Mon supérieur, en décidant, a déchargé ma conscience... Mon mandement est devenu, Dieu merci, mon unique affaire, et il est déjà fait. J'ai tâché de choisir les termes les plus courts, les plus simples, les plus absolus. Il serait déjà publié si je n'attendais les ordres du roi, que j'ai demandés à M. de Barbézieux, pour ne point blesser les usages du royaume par rapport à la réception des Bulles et autres actes juridiques de Rome ». Le 3 avril il écrira à Chantérac : Je n'écris point au Pape parce que je ne puis donner, selon les usages de France, aucun signe d'obéissance à son jugement, jusqu'à ce que le Parlement l'ait reçu, ou que le roi me marque quelque forme extraordinaire... Je n'ai garde de donner celte prise à mes parties, qui ne manqueraient pas de dire que je suis un mauvais Français. »
Comme si on pouvait être « mauvais Français » en étant vrai bon catholique, et en s'inclinant devant le jugement du Vicaire de Jésus-Christ sans demander permission au parlement ou au m. ^Pardonnons à Fénelon de respecter des libertés, c'est-à-dire des servi-
tudes gallicanes que son cœur abhorre. Qu'il serait beau de le voir, Samson épiscopal, rompre ces chaînes aux yeux de l'univers, ajouter un exemple sublime à un autre, et ressusciter Basile le Grand en face de Valens et de ses satellites ! Mais cela eut été d'un saint ; et les saints en ce siècle dit du Grand roi ne sont donnés à la France que dans les rangs des humbles prêtres ou des humbles religieuses, des Vincent de Paul, des Grignon de Montfort, des Jean- Baptiste de la Salle, des Jeanne de Chantai, des Marie de l'Incarnation, des Marguerite Marie. Depuis des siècles la cour n'en délivre plus à l'épiscopat. C'est déjà un miracle à cette heure que la vertu de Fénelon.
Elle lui fait rédiger, dès le 4 avril, sa lettre au Pape, annonçant son mandement; où « il n'y aura, dit-il, pas l'ombre la plus légère de distinction, ni la moindre excuse », mais « la soumission absolue ».
VERTU MÈC0NKU1-: TAK BOSSULT. IL SONGE A DÉPOSER l-ÉNELON SANS