LE PAPE
Cette vertu de Fénelon que l'oracle de la Cour et de l'épiscopat, Bossuet, connaît si peu, il n'y croit pas. I! ne rattache la soumission de Fénelon qu'à l'intérêt, et elle reste ainsi pour lui un problème. Déjà il se préoccupe des moyens de le déposer, et sans le Pape, Its libertés gallicanes déniant au Pape ce pouvoir. On frémit en songeant au roman mystérieu.x, mais assurément schismatique, que roule en sa lête le Pope français, un petit suiîVagant de l'archevêque de Paris.
« L'abbé Ledieu, écrit Bausset ', rapporte qu'il a toujours remarqué que M. de Meaux n'avait jamais douté que M. de Cambrai se soumit à sa condamnation, et qu'il n'avait pas d'autre parti à prendre... ^dais pourquoi, lui demandait-on, qna-t-il à craindre? peut-on le déposer ? c\'si ici V embarras. On ne souffrirait pas en France que Je Pape prononçât contre lui une sentence de déposition. Le Pape, aussi y saisi de sa cause, et qui l'a jugée, ne laissera pas son jugement imparfait, et ne donnera pas à d'autres la coîmnission de l'achever, ni enfin des juges IN PARTIBUS. Assembkra-t-on le concile de sa province? Quelles difficultés ne s'y ironvera-t-il pas? Le Pape ne s'y opposera-t-il pas} C'est se faire des difficultés infinies, et qui peuvent avoir des suites affreuses en mettant la division entre le sacerdoce et l'empire. Quoique je
* Bausset a eu en main le premier volume du Journal de Ledieu, non retrouvé encore.
doutasse pas , répliqua M. de Meaux, que M. de Cambrai ne souscrivît à sa censure, je 71 ai pas laissé de penser aux moyens, ou de le faire obéir y ou de procéder contre lui. Mais quels sont ces moyens ? C'est sur quoi il se tut tout d'un coup ; et aucun de ceux qui l'entouraient n'osa le faire s'expliquer davantage ».
Déposer Fénelon sans le Pape, et, on l'entrevoit assez, le déposer dans un nouveau conciliabule de 1682, assemblé par ordredu roi tl déclarant représenter l'Eglise de France, voilà à quoi Bossuet était prêt et aurait poussé Louis XIV. La vertu de Fénelon va reculer d'un siècle ce grand pas dans l'anglicanisme que fera la Révolution. Fénelon, après avoir reçu le 8 avril une lettre de Barbézieux portant « qu'en réponse à son Mémoire, le roi lui avait ordonné de lui mander qu'il ne pouvait trop tôt finir la fâcheuse affaire dont il était parlé », publia le lendemain son mandement de soumission au Bref du 12 mars, en latin et en français. S'adressant au Clergé séculier et régulier de son diocèse qui avait lu le Bref répandu partout, mais n'en transmettant pas le texte non encore adressé aux évêques par le roi, il disait : << Nous adhérons à ce Bref, mes très chers frères, tant pour le texte du livre qae pour les vingt-trois propositions, simplement, absolument, et sans ombre de restriction. De plus, nous défendons sous la même peine, à tous les fidèles de ce diocèse, de lire et de garder ce livre... A Dieu ne plaise qu'il soit jamais parlé de nous, si ce n'est pour se souvenir qu'un pasteur a cru devoir être plus docile que la dernière brebis du troupeau, et qu'il n'a mis aucune borne à sa soumission ».
Le Mandement de Fénelon sera applaudi par l'opinion publique. « Son mandement court et touchant, écrit d'Aguesseau, consola tous ses amis, affligea tous ses ennemis, et démentit la prédiction faite par l'évêque de Meaux dans li chaleur de la dispute, que si l'archevêque de Cambrai était condamné, on verrait bientôt renaître la distinction du fait et du droit '. » Cette distinction que Bossuet autorisera toujours chez les jansénistes, ne les qualifiant jamais d'hérétiques, il la prêtera encore, hélas ! à Fénelon après cette sou-
• Œuvres, t. XIII, p. 181.
mission admirable \ laquelle un adversaire d'ArnauId, inventeur de la déloyale distinction, le recteur de l'Université de Louvain, Steaert, applique le mot de Tacite : « Ce tait sans exemple servira à jamais d'exemple ». Le 17, le 27 avril, écrivant à son neveu, il n'a que des blâmes pour le Mandement. Le 29, il lui mande de Versailles, en comparant Fénelon au moine Leporius, nouveau Nestorius, et à l'évcque de Poitiers Gilbert de la Porée, convaincu par saint Bernard de détruire le mystère de la Sainte Trinité : « L'on veut se contenter de la soumission de cet archevêque, quoiqu'on voit bien ce qui y manque, combien elle diffère de celle de Leporius dictée par saint Augustin, et se trouve peu conforme à ce que les auteurs du temps marquent de Gilbert de la Porée ». Enfin, [2 3 mai, il écrira de Paris au janséniste la Broue, son ami : « En écrivant à présent, on semblerait vouloir harceler M. de Cambrai qui joue, quoique assez sèchement, le personnage d'un homme soumis, et qu'on veut regarder comme tel, afin que l'affaire paraisse finie de son consentement ».
IL FAIT JUGER LE PAPE PAR LES ÉVÊaUES FRANÇAIS
« Affaire finie ! » Elle ne l'est pas plus pour Fénelon que celle de M"'' Guyon ne l'a été et ne l'est encore après tant de soumissions. Voilà que l'ami de Bossuet, l'archevêque de Reims et Bossuet imaginent ds ressusciter, sous le nom d'assemblées provinciales, avec contrefaçon royale, les conciles provinciaux interrompus après 1624 par Richelieu, pour faire recevoir solennellement le Bref d'Innocent XII. « Ce fut là, écrira le jésuite d'Avrigny, l'acte le plus sanglant de cette longue tragédie. Le corps épiscopal, en mouvement dans toutes les provinces^ devait naturellement donner aux peuples une idée bien affreuse des sentiments de M. de Cambrai, et taire regarder son livre comme le plus pernicieux qui eût été publié depuis plusieurs siècles ' ». Et puis, c'était pour accabler, d'une manière plus sanglante encore, le Pape qui, ayant jugé Fénelon à Rome, va maintenant être jugé par les évêques français en France.
« Vous entendrez bientôt diie, écrit le 19 avril Bossuet à son
* Mémoires chronologiques, année 1699. Jurieu a écrit en cette année 1699, dans son Traité historique, etc., en parlant de l'archevêque de Cambrai : a C'est une victime qu'on immole dans toutes les formes aux passions de l'évêque de Meaux. On l'a dififamé à la Cour : on l'a diffamé dans Paris ; on l'a diffamé à Rome. Présentement on le promène dans tout le royaume, dans tous les diocèses et dans toutes les Eglises, comme un monstre qu'on a tiré de sa tanière, qu'on fait voir à tout le monde avant que de lui donner le dernier coup de mort.
neveu, qu'on aura fait pour la nouvelle Constitution tout ce qu'il y a de plus fort, avec tout le respect possible pour Rome, en conservant tous les droits de l'épiscopat, comme on fit dans l'affaire de Janscnius. » En se moquant, avec tout le respect possible, de Rome, il se moque pareillement de l'histoire. Les évoques français n'ontils pas écrit \ Innocent X, le 15 juillet 1653, que sa condamnation des Cinq Propositions de Jansénius par sa Bulle du 9 juin est une (i règle de foi à laquelle tous les chrétiens sont tenus par devoir de rendre l'obéissance même de l'esprit » ; et, le 2 septembre 1656, à Alexandre VII, que c'est « un décret péremptoire ? »
Louis XIV, qui a reçu du nonce le Bref d'Innocent XII, en adresse le 22 avril un exemplaire à tous les archevêques de son royaume, leur enjoignant d'assembler au plutôt leurs suffragants, « afin, dit-il, que vous puissiez recevoir et accepter la dite constitution avec tout le respect qui est dû à notre saint Père le Pape ». Les assemblées métropolitaines se tiendront en mai, celle de Paris le 13. L'archevêque, esclave des jansénistes et de Bossuet, s'empresse d'adresser son procès verbal aux autres provinces pour servir de modèle. « C'était la première occasion, écrit Bausset trop heureux d'applaudir, qui s'offrait depuis la célèbre assemblée de 1682, de mettre à exécution les maximes qu'elle avait consacrées. \Il s'excita, dit le Chancelier d'Aguesseau, une louable émulation entre les différentes provinces. Chacune voulut avoir l'honneur d'avoir mieux soutenu le pouvoir attaché au caractère épiscopal, de juger ou avant le Pape, ou avec le Pape, ou après le Pape, et le droit dans lequel sont les évêques, de ne recevoir les Constitutions des Papes quapréi l'examen et par forme de jugement \ » Aussi l'abbé Bossuet va-t-il écrire de Rome à son oncle : « Cette Cour sent le coup et voit réduit en pratique le nisi ecclesice consensus accesserit du Quatrième Article de l'assemblée de 1682 ».
Le Pape qui, après son Bref, a témoigné qu'il se « repent d'avoir frappé si rudement M. de Cambrai » et a montré « de la colère contre le cardinal Casanate - » sent le coup plus que personne. Son
*■ Bausset, Fénelon, 1. III, § LXXXI.
* Lettre de l'abbé Bossuet du 24 mars.
Bref ^/ n/i/^ contre le livre d'un archevêque simplement dangereux pour Jes fidèles, surtout en pratique, est l'occasion d'un soulèvement du Clergé de France qui sape à la base la Constitution divine de l'Eglise, et donne pour règle de faire telle doctrine que le concile du Vatican anathématisera et mettra au rang des hérésies. Innocent XII fera passer à Casanate le procès-verbal consacrant triomphalement le détestable Quatrième Article de son si cher client Bossuet; à Casanate qui seul des cardinaux, au départ de Chantérac, le 15 mai, s'est abstenu d'assurer Fénelon de l'estime, du respect, de la vénération que professe pour lui le Sacré-Collège. Ce cardinal, r homme divin de Bossuet, ne rougit pas ; il s'obstine ; il se prépare à soutenir de si visibles et si redoutables sectaires. « Il m'avoua à la fin, écrira le 16 juin le neveu de Bossuet, que tout pouvait passer, et était fait avec une grande adresse ; mais qu'il savait qu'on voulait s'alarmer là-dessus, et qu'il l'empêcherait de tout son possible. Je l'en ai supplié, et il m''a paru très bien disposé. »
Le Pape avait fait remettre à Chantérac, avant son départ, un Bref pour Fénelon, daté du 12 mai, en réponse à sa lettre et à son mandement. La rédaction de ce Bref avait été confiée au cardinal Albani, heureux d'y témoigner des sentiments bien connus du Pape. Le Bref était arrêté et minuté, quand l'abbé Bossuet réussit à intimider le Pape et les cardinaux par la crainte de déplaire au roi et le fit retirer. Puis le cardinal Albani représentant au Pape qu'il était indécent qu'il n'osât écrire à un archevêque que sous le contrôle des princes, il fit soudain remettre le Bret à Chantérac, mais si mutilé et si différent de ce qu'il était d'abord que Fénelon ne pouvait y attacher une grande valeur. Il n'en sera pas ainsi de ses ennemis. La lettre et le Mandement de soumission de l'archevêque ont été reçus par le Pape « avec une grande joie » ; il a « parfaitement confirmé l'opinion » qu'Innocent XII avait depuis longtemps de son « affection sincère et de » son « obéissance » : voilà les partisans de l'évêque de Meaux au désespoir. Ils s'irritent comme si on leur faisait outrage : leur fond de haine mortelle se révèle aux cardinaux. Et puis la soumission de Fénelon au Pape n'est-ce pas, dans le Bref, la dénonciation de l'insoumission de Bossuet et des
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cvCqucs en train ;\ cette heure de ju<^er ce que le Pape a jugé. Leur condamnation n'est- elle pas dans ces paroles précédant la Bénédiction apostolique : « Après avoir donné ainsi dans le Seigneur les éloges du zélé avec lequel vous vous êtes soumis très volontaire ment ;\ notre décision pontificale, nous prions Dieu, de la plénitude de notre cceur, de vous donner ses grâces, etc. ? »
Vers la fin de juillet les Assemblées métropolitaines auront terminé leurs séances. Les procès-verbaux montrent huit sur seize de ces Assemblées qui, non contentes de juger ce que le Pape a jugé, condamment ce qu'il n'a pas condamné, c'est-à-dire les explications de Fénelon, contenant en fait la pure doctrine des Saints sur la vie intérieure. Tous les procès-verbaux transmis au roi, il donne des lettres patentes, mettant le sceau de son autorité aux délibérations des juges ecclésiastiques, mais de plus supprimant les écrits de Fénelon composés pour la défense de son livre, ainsi que le livre lui-même. Ces lettres sont présentées au Parlement le 14 août par le chancelier d'Aguesseau, et enregistrées. Alors seulement les évêques, un à un, portent à leurs diocésains connaissance du Bref du Pape et condamnent le livre de Fénelon. Le Mandement de Bossuet, donné à Meaux le 16 août, ne sera publié que le 3 septembre en synode. « Nous parlerons, dit-il, avec d'autant plus de confiance que cette condamnation est précédée d'une constitution apostolique où la foi de saint Pierre et de l'Eglise romaine, mère et maîtresse des Eglises, s'est expliquée ».
Toujours la sophistique hypocrite de Bossuet! V Eglise romaine., mère et maîtresse des Eglises, qui règne et ne gouverne pas ! Le jugement de Bossuet est nécessaire après celui du Pape, qui 3. précédé S3.ns avoir rien pu décider. Le Pape a jugé en première instance, Bossuet juge en seconde avec les évêques de France, et il ose déclarer la chose finie. Mais les évêques du reste du monde ? Si le suffrage universel épiscopal est requis pour une condamnation doctrinale, il est évident que le livre de Fénelon attend encore cette régulière et définitive condamnation. Et dès lors le livre hérétique de Jansénius, à la condamnation duquel n'ont participé que les seuls évêques français, n'est point vraiment condamné. Où Bossuet conduit-il l'Eglise ?
Que nous sommes loin du Mandement de Fénelon, il y a cinq mois ! et que nous voilà bien, à côté de sa soumission si nette, dans la voie indéfinie de la révolte, la voie de l'indomptable jansénisme, que Bossuet invite la logique à ouvrir toute grande et que les sectaires sauront bien tenir ouverte !
La Providence ne fait pas attendre les châtiments.
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