CHATIMENTS
En T729, le Secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions, de Bo/e, prononçant Téloge de l'abbé Boutard son collègue, dira : « François Boutard, fils d'un marchand de Troyes en Champagne, y naquit au mois de novembre 1664... Il entra, en 1696, chez M. de Francine, grand prévost de l'Isle, pour y être précepteur de M. de Villepreux, son fils... Le voisinage de M. Francine l'avait misa portée de faire connaissance avee M"^ de Mauléon, amie particulière de M. Bossuet, évêque de Meaux '. Elle se plaisait à élever des pigeons; et tous les ans elle envoyait un certain nombre des plus beaux à M. de Meaux le jour de sa fête. M. l'abbé Boutard épia le moment de leur mission, et persuada sans peine à M"^ de Maulécn de les rendre porteurs d'une ode latine à la louange de son illustre ami. Le bouquet tut parfaitement bien reçu; M. de Meaux voulut connaître le poète : il lui fit accueil, et le mena passer quelques jours à sa belle maison de Germigny. Aussitôt nouvelle Ode Germiniacum ». De là, a description de Marly et de Trianon dont » Bossuet « se chargea de faire les honneurs auprès du roi ^ » ; gratification royale de mille francs pour aller prendre les ordres au séminaire de Meaux ; transformation de la gratification en pension annuelle le 21 septembre 1700 sur le témoignage de Bossuet : bref,
' Francine habitait à Paris, rue des Prouvaires ; M"e de Mauléon, la rue'conligue de la Cossonerie.
^ Histoire de V Académie royak des Inscriptions et Belles-Lettres, X. VII, p. 415-
toute la fortune faite du porteur des pigeons de la demoiselle, futur académicien. Mais quand, à la mort du prélat, son « amie particulière » se déclarera « sa veuve », on se rendra compte des sourires que l'oiseau de Cythère, fidèle à revenir tous les ans, et qui cette année 161^9 fête le jubilé de leur liaison, a dû provoquer chez le courtisan malin, tenu par Jurieu en éveil, sourires que le secrétaire de l'Académie se complaira évidemment dans trente ans à ressusciter.
« Le bouquet » dont il parle est en trente-deux iambes, grands et petits alternés, des Imprécations, Dirœ, contre l'érysipèle obstinément attaché à V illustrissime évêqiie de Meaux, Bénigne Bossuet. L'excès de travail dans sa campagne contre Fénelon avait causé à Bossuet cette tumeur inflammatoire, qui lui taisait dire : « Me voici comme un autre Job, ulceribus plenus * ». Il venait de composer, avec des emprunts faits à Horace, à Virgile, et surtout à Catulle une Invocation au Christ libérateur d'une âme atteinte de maladies mortelles : maladies morales, ou pris de remords et cherchant à triompher de « mille passions insensées » , il implorait du ciel « des ardeurs chastes, une volupté nouvelle et sans trouble - ». Le « bouquet » de Boutard, agréé pa Bossuet, et dont on fait part au public, se termine par une charge féroce et folle contre Fénelon et ses amis. Le poète adjure ainsi l'érysipèle : « Cherche ailleurs une proie inerte à dévorer ; envahis entièrement les honteux docteurs d'un Quiétisme impie ; envoie sur Tobscène troupeau le feu, les rouges pustules, le pus, et si tu as dans ta main quelque chose encore. Lâchant ensuite les rênes à ta fureur,dévore au plus vite des membres engourdis et rassasie ta soif avare avec un sang funeste. Les fils rebelles que Rome leur mère a rejetés de son sein périront plus justement par tes dents " ».
Si grave que soit cette année 1699, l'idylle désormais historique des pigeons mauléonistes, avec sa mise en regard de « l'obscène troupeau » fénélonien, l'association théologique de Bossuet avec Tex-oratorien Quesnel, successeur d'Arnauld comme général ^des jansénistes, est bien autrement grave.
* Note de Ledieu, Revue Bossuet, avril 1900, p. 102.
* Ibid., p. loj.
* Ibii.^ p. lOj.
BOSSUET EXALTE l'hÈRÈTIQUE QUESNEL. CONDAMNÉ AVEC LUI PAR LA BULLE « UNIGENITUS I>
Sur la fin de 1698, a paru un petit livre de moins de vingt pages, « d'autant plus dangereux, dit Legendre, qu'il est composé avec un grand sens ' » : Problème ecclésiastique proposé à M. l'abbé Boi- Icau de V archevêché : A qui ton doit croire, ou à M. Louis-Antoine de Noailles, évêqne de Châlons, en 16^5, ou à M. Louis- Antoine, archevêque de Paris en 1696 ? Démontrant, textes en main, l'identité de doctrine entre les Réflexions morales sur le Nouveau Testament de Quesnel, approuvées par Noailles en 1695, ^^ V Exposition de la foi du neveu de Saini-Cyran, Barcos, condamnée par lui l'année suivante, et l'identité avec les Cinq Propositions de Jansénius, l'auteur conclut en disant : « Il faut... qu'il n'y ait jamais eu de jansénistes : ou que M. l'archevêque soit un des plus jansénistes qui ait jamais été ».
Cet auteur était un bénédictin janséniste, dont l'écrit d'ailleurs ne déplaît pas aux jésuites, Dom Thierry de Viaixnes, de la Congrégation de Saint-Vannes, qui ira finir ses jours en Hollande. Son Problême <^ a fait pleurer » l'archevêque. Il n'est pas pour réjouir Bossuet. En 1696, n'a-t-il pas repris, sous la signature de Noailles, les errements de ce prélat en 1695, et cela dans l'ordonnance même qui commence par les condamner? Le voilà amené à soutenir contre le Problème et contre l'évidence que le livre de Quesnel n'est pas
^ Mémoires, p. 242.
janséniste, et à être « un des plus jansénistes qui aient jamais été », comme son atni intime, son porte-voix, l'archevêque de Paris.
A son ordinaire, et plus que jamais, il met en jeu ses puissants artifices de style, ses affirmations sentencieuses, ses grands airs de docteur et de Père de l'Eglise. En tête d'une nouvelle édition du livre de Quesnel, il place, caché sous le titre de théologien de Noailles, un Avertissement , c'est-à-dire une Justification — comme écrira son secrétaire sur la pièce revue et parachevée en 1701 — qu'il déclarera être « le plus beau morceau de théologie qu'il eût jamais fait* ». La doctrine de Quesnel est, d'après lui, « la doctrine de saint Augustin sur la grâce, tant de fois consacrée par l'Eglise romaine » ; son livre est un trésor : c'est le dépôt de la foi que saint Paul a dit de garder. Le succès de ce livre fait écrire à Bossuet : « L'on pouvait appliquer à cet heureux événement ce qui est écrit dans les Actes que la parole de Dieu allait croissant ». Et c'est le livre dont la Bulle t7w£^m//M^ condamnera, en 1712, cent une propositions, non seulement comme fausses, séditieuses, impies, blasphématoires, erronées, approchant de l'hérésie, « mais comme hérétiques, et comme renouvelant diverses hérésies, principalement celles qui sont contenues dans les fameuses Propositions de Jansénius, prises dans le sens auquel elles ont été condamnées ». Et l'écrit de Bossuet, inséré de son vivant en 1700 dans Quatre lettres d'un théologien, sans réclamation de sa part, cet écrit publié par Quesnel en 1710 dans sa forme textuelle et intégrale, sera condamné, quoique non nommé par la Bulle Unigenitus. Justification d'un livre hérétique, hérétique elle-même !
Qu'est la condamnation de Fénelon auprès de cette condamnation de Bossuet !
Les Maximes des Saints sont exclues de toutes les éditions catholiques des œuvres de Fénelon. Mais la Justification des Réflexions morales figure dans toutes les éditions des Œuvres de Bossuet, sans un mot de blâme ou de réserve. Et pourtant la Bulle Unigenitus porte :
* Il le déclarera plusieurs fois à son neveu, qui, évêque de Troyes, l'attestera dans son Instruction pastorale de 1753.
« Nous condamnons pareillement tous les autres livres ou libelles, soit manuscrits, soit imprimes, ou (ce qu'à Dieu ne plaise) qui pourraient s'imprimer dans la suite, pour la défense dudit livre (de Quesnel) ; nous défendons à tous les tidcles de les lire, de les copier, de les retenir, et d'en faire usage, sous peine d'excommunication, qui sera encourue, ipso Jacto, par les contrevenants ». Les contrevenants, c'est le clergé, c'est tout le monde en France, sans aucun scrupule, à la suite de l'édition restée typique des Œuvres de Bossuet, donnée innocemment par Saint-Sulpice sous la Restauration gallicane. Faut-il que nous jetions le premier le cri sacré : Caveant consules !
Irrité au plus haut degré contre les jésuites à qui il attribue à tort le cuisant Problème ecclésiastique , et qui ont patroné Fénelon et la bonne doctrine dont il a été d'abord le trop défectueux interprète, Bossuet médite contre eux une mortelle vengeance. En attendant, il lui arrive de divers côtés d'autres amers déboires.
TELEMAaUE
innocent XII, le 14 novembre 1699, crée cardinal le bénédictin Gabrielli, défenseur contre Bossuet du Nodus de Sfondrate, et l'un des cinq consulteurs favorables au livre de Fénelon. Le 5 décembre, il déclare deux cardinaux nommés in petto, Rodolovic, un autre des cinq favorables, et Spirelli notoirement favorable aussi : « Ce qui causa^ doit écrire Phelipeaux, une nouvelle joie aux cambrésiens et un nouvel étonnement contre la conduite du Pape, à qui son âge et son infirmité paraissaient avoir ôté tout discernement * ». Le Pape manifeste son dessein d'aller plus loin. Le 9 janvier 1700, le cardinal Gabrielli écrira à Fénelon : « Que votre domination tienne pour certain que Dom Jules (c'est lui-même) ne peut rapporter, après Dieu, son élévation à d'autre cause que l'assistance qu'il a prêtée à son seigneur Sébastien (Fénelon). Je sais ce que je dis. Je ne puis confier au papier beaucoup de choses. Sachez seulement ceci, à votre vif étonnement. Dom Basile (Innocent XII) a déclaré ouvertement et nettement à certaines personnes qu'il voulait faire moine (cardinal) Dom Sébastien ; mais cette déclaration publique a peut-être compromis l'issue de l'affaire ». Ce chapeau pour la conquête duquel Bossuet a immolé M^ Guyon, Fénelon et tout le parti de la vertu à la cour, voilà que le Vicaire de Jésus-Christ annonce hautement, aperte et rotundis verbis, et à la face du monde, publica
* Relation du Quiétisme, part. II, p. 292.
ilfcliiratio, qu'il veut en couronner la plus noble et la plus illustre tics victimes du triomphant évèquc de Mcaux I
En juin 1699 Télémaquea fait son apparition dans le monde. Dès le mois d'octobre précédent un copiste infidèle l'a fait circuler dans quelques sociétés de Paris, et, la curiosité excitée, il l'a vendu à la veuve Barbin. En ignorant l'auteur, elle a obtenu, sous son propre nom, le 6 avril, un privilège pour l'impression. Deux cents pages viennent d'être tirées quand la cour apprend que l'auteur est Fénelon. Les mesures les plus sévères sont prises pour anéantir l'ouvrage. Un éditeur de la Haye n'en donne pas moins deux mois plus tard, avec une précipitation qui entraîne une foule de fautes, une édition première qui, cette année, sera suivie de plus de vingt autres en France ou à l'étranger. « On jette les louis d'or à la tète des libraires, pour enlever ce roman », va écrire avec dépit un ex-bénédictin calviniste*. Bientôt toutes les langues de l'Europe feront lire Télémaque ; et le secret de l'incompréhensible persécution qui s'est déchaînée contre Fénelon, éclate avec évidence. Ce n'est pas aux Maximes des saints qu'on en a tant vouluj dit bien l'épigramme : C'est aux Maximes de Télémaque. Dès l'apparition du premier tome, le 18 mai 1699, cinq jours après l'Assemblée métropolitaine qui donne à Paris le signal de la condamnation du livre de Fénelon à toutes les provinces de France, l'une après l'autre, Bossuet a écrit à son neveu : « Le Télémaque de M. de Cambrai... partage les esprits : la cabale l'admire ; le reste du monde trouve cet ouvrage peu sérieux pour un prêtre. Bonsoir, bon retour d. Non content de le condamner au point de vue littéraire, comme « écrit d'un style efféminé et poétique, outré dans toutes ses peintures », il déclare, au point de vue moral^ « que cet ouvrage était indigne non seulement d'un évêque, mais d'un prêtre et d'un chrétien, et plus nuisible que profitable au prince à qui l'auteur l'avait donné ». Il ne doutait pas « que ses amis n'eussent pris le temps que la condamnation des livres des Maximes des Saints était venue, pour le répandre dans le public et conserver au moins à l'auteur la réputation du meilleur écrivain de la France, comme
' GuEUDEViLLE, Critique générale des Aventures de Télémaque, Cologne, 1700^ p. 62.
ils le prétendaient ». L'ouvrage entier publié, c'est un autre genre de blâme. « M. de Meaux trouva donc que les derniers livres de ce roman étaient une censure ouverte du gouvernement présent^ du roi même et des ministres. C'est ce que tout le monde y a vu, et le roi comme les autres. Pourquoi donc publier un écrit de cette nature, et à quoi bon pour M. de Cambrai ? C'est encore apparemment , disait M. de Meaux, un dessein de ses amis, pour lui mériter dans le public, avec la réputation du meilleur écrivain, V honneur d'avoir seul le courage de dire la vérité ' » .
Ce complot des amis de Fénelon est imaginaire ; imaginaire, la censure prêtée à Fénelon du gouvernement de Louis XIV, du roi même et des ministres, le précepteur du duc de Bourgogne ayant évité avec le plus grand soin tout portrait qui pût paraître personnel, toute critique qu'on put appliquer à des actes précis; imaginaire enfin, V ouvrage àXi indigne, fait pour être plus nuisible que profitable au prince. La vertu du duc de Bourgogne sera toujours là pour répondre à Bossuet. Plût au ciel que l'élève de Bossuet eût reçu de lui Téléniaque 1 Dès à présent Fénelon, avec Télémaque, est l'oracle aimé devant lequel en Europe, sauf Versailles, s'inclinent rois et peuples. Mais à la mort de Louis XIV, Télémaque deviendra le livre des rois de France ; et Louis XVI en imprimera de sa main les principales maximes. Un jour le cardinal Pacca, envoyé par Pie VII, captif à Fontainebleau, auprès de Napoléon qui a voulu^ mais en vain, lui faire signer l'engagement: « Que le Pape et ses successeurs (avant leur couronnement) jurassent de ne rien faire et ordonner de contraire aux Quatre Propositions du'Clergé gallican », Pacca, trouvant à la Bibliothèque l'autographe de Télémaque: « Je pris, dit-il, le manuscrit et le baisai avec vénération* ». Précieux monument pour l'Eglise aussi ! Que Napoléon ne prendil là ses inspirations, au lieu de s'écrier : Je suis de la religion de Bossuet, celle des vils courtisans ' et des insensés despotes !
' Lediev, Journal, 2? janvier 1700.
- Œuvres du cardinal Pacca, 1846, t. I, p. 268-275. . ' « ViLMENTE CoRTEGiANi ». CivUta catholica, 16 germani 1862, p. 285. L'auteur, le P. Matteo Liberatore. vise, « l'Auctore, quai esse egli sia, della Difesa délia Dkhiaraiione del CUro gallicano ».