LES JÉSUITES TONDUS PAR M. DE MEAUX
Cette petite assemblée qui ne devait avoir pour objet que ie rendement quinquennal des comptes^ deviendra, grâce à Bossuet, « une des plus célèbres du clergé de France ' ». Elle s'ouvre à Saint- Germain, le 2 juin. Le 4, les directeurs des Missions étrangères présentent aux prélats leur Lettre au Pape sur les idolâtries et les superstitions chinoises, imprimée à l'insu du roi, et qu'on répand dans le public. « Chacun est convaincu, dit le secrétaire de Bossuet, et des dolâtries de la Chine et de la friponnerie des jésuites, tant en ce pays qu'en France. » Cette manœuvre a été concertée le 17 mai, chez Bossuet, à Versailles, les archevêques de Paris et de Reims étant de la réunion. Le 6 juin, Bossuet présente au roi un Mémoire sur Vétat présent de V Eglise et un autre à M™^ de Maintenon sur la morale relâchée. On lit dans le premier : « Les évêques manqueraient au plus essentiel de tous leurs devoirs, et comme évêques et comme sujets, s'ils ne prenaient soin d'informer le plus juste de tous les rois du péril extrême de la religion entre deux partis opposés, dont l'un est celui des jansénistes, et l'autre celui de la morale relâchée. »
Bossuet prend prétexte d'un petit écrit latin, publié à Anvers, inconnu en France, Doctrine augustinienne de l'Eglise romaine, où le jansénisme est traité de fantôme. C'est le dire d'Arnauld ; c'a été le dire de Bossuet ; et il en a reçu du roi le grave reproche dont il a à
* CoUection des procès-verbaux, t. VI, 1774.
cœur de se laver. Cinq propositions, prises de cet écrit sans nom et sans importance, seront déférées par lui à l'assemblée. Il s'empresse d'y joindre cent cinquante-sept propositions tirées, à la suite et à la manière d'Arnauld et de Pascal, des écrits des jésuites. Les plus révoltantes sont mises sous les yeux du roi dont la religion est surprise et qui donne dans le panneau. Il fait dire à l'évêque de Meaux « qu'il autorisait l'assemblée à travailler à la censure et à procéder à la condamnation des casuistes fauteurs de la morale relâcha, mais à la condition que les auteurs condamnés ne seraient pas nommés. » C'est une édition épiscopale et quasi conciliaire que Bossuet se trouve autorisé à donner des trois quarts des Provinciales^ en dépit de la condamnation dont toutes ont été frappées par le Pape. Il a tenté en 1682 de la joindre à ses quatre articles. Sa haine des jésuites, dont il redoute le crédit, s'est grandement accrue dans l'affaire du quiétisme. Il y a six mois qu'il sourit à l'heure d'une tardive vengeance. Elle est venue, et tout son génie va s'y révéler. La proposition de la censure faite par l'archevêque de Reims qui préside l'assemblée, étant combattue par les évèques amis des jésuites, est votée, grâce à Bossuet, que Le Tellier pose en oracle et qu'il vient, parlant devant la reine d'Angleterre, de proclamer Notre Père. Bossuet est mis à la tête de la commission pour la censure. Bientôt, décrivant la bataille., où il traite les jésuites d'enragéSf l'abbé Bossuet écrira à Maille : Le seul Didier soutient tout. Didier est d'ailleurs sous la férule de Quesnel venu secrètement de Bruxelles à Paris. Déplus en plus mal satisfait de cet évêque de cour, dont on a eu trop bonne opinion dans le parti, et qui, par crainte de Salomon et de Michel, n'est (\\x\in janséniste politique, Quesnel l'amène à transcrire de mot en mot — Fénelon affirmera le fait au Pape — ses Mémoires contre les jésuites. Bossuet ira jusqu'à faire l'éloge de Jansénius; jusqu'à dire : Il faut épargner M. Arnauld, un si grand homme, \ et par conséquent son ami si :iélé, le père Quesnel ; jusqu'à faire effacer un moment par la commission les propositions sur la doctrine jansénienne. Mais pour pouvoir atteindre les jésuites, il les fera rétablir par l'ar-; chevêque de Paris, qui, nommé cardinal, remplace l'archevêque de' Reims à la présidence. Quand la mine contre les jésuites étant plei-
ncmenr éventée A rassemblée, les bons prélats cherchent :\ faire traîner la question de la censure pour la faire tomber, Didier menace de révéler à toute la terre l'indi^^nité d'une telle intrigue en même temps qull publierait la juste censure de tant d'erreurs monstrueuses. Il l'emporte ainsi, en jouant le zélé apostolique et en trahissant un peu ses amis les jansénistes^ qui trouvent avec Q.uesnel so)i esprit fort baissé, pour tomber avec force sur les jésuites. Son neveu écrira finalement à Noailles^ en trioir.phant de la censure si péniblement obtenue : Cest M. de Meaux qui a fait le tout... Sans Didier tout aurait échoué.
La censure, donnée à Paris le 13 septembre, va être distribuée dans tous les diocèses de France. Les jansénistes applaudissent de toutes parts. Le secrétaire de Bossuet, parlant de Rome, écrit le 10 octobre sur son journal : « La censure du clergé y est très bien reçue de tous les savants et de tous les gens de bien. On est ravi à Rome comme à Paris de les voir tondus. » Les jésuites tondus par Ai. de Meaux, par Didier, quel tableau historique !
Et quels jésuites se trouvent tondus ! Le secrétaire de Bossuet va composer une Clef de la censure, dont le prélat témoignera une « vraie joie » et dira à Tauteur : a Je serais très aise de voir la Clef répandue dans le public ^ » , mais dont Louis XIV arrêtera l'impression. Le manuscrit inédit est au grand séminaire de Meaux. Un chanoine de Meaux, qui l'a étudié, ne pourra se dispenser d'écrire : « Lorsqu'en lisant la Clef de la censure on rencontre des noms tels que ceux des Bellarmin, des Corneille de Lapierre, des Diana, des Laymann, des Lessius, des Sanchez, des Vasquez, des Suarez. des Tyrin, des Sirmond, en un mot des princes de la science théologique, scripturaire et hagiographique, il est impossible de ne pas tomber dans un profond étonnement. Quoi I des hommes dont les ouvrages ont formé la base de l'enseignement des plus célèbres professeurs, et sont cités avec honneur et vénération par le célèbre Pape Benoit XIV, et par saint Alphonse de Liguori, ont pu, à l'insu de l'Eglise, donner dans des erreurs aussi répréhensibles que celles qu'on leur prête ! Il a fallu l'assemblée de douze prélats français
' LEDinv, Journal, 25, 26 juin 1703.
pour découvrir ce poison caché sous la gloire 1 Et quel flambeau lumineux mettra-t-elle entre nos mains, pour discerner tant d'erreurs ? Les Provinciales ! En vérité, il faut se voiler la face '. »
Etrange Didier ! Tout à Pascal aujourd'hui, il oublie qu'il vient d'écrire du grand théologien Suarez : « Suarez... en qui l'on entend toute l'école moderne - » ; il oublie qu'en 1687,1! s'est écrié en chaire, dans l'église des jésuites : « Et vous, célèbre compagnie qui ne portez pas en vain le nom de Jésus », et que, comblant de toutes les louanges sa « sainte' institution », il a célébré en particulier ses « docteurs ». Qu'importent les contradictions à la passion haineuse du flatteur perfide ? Son grand but est atteint : le coup de mort est porté. Sainte-Beuve observe avec raison qu'après « la condamnation que fit l'assemblée de J1700 des propositions de la mcrale relâchée... les jésuites en France durent périr. » Il dit, très satisfait : « Quand ^opinion du clergé] modéré était celle que nous avons entendue gronder par la voix de Bossuet ; quand, de plus^ une si grande partie de la magistrature était passionnée pour le jansénisme dans le même sens, il était difficile que la destruction des jésuites en France ne s'en suivît pas : elle fut consommée en 1764 ^ ». C'est la Révolution qui, de ce chef et d'autres, peut dire à Bossuet : mon Père !
* RÉAUME, Histoire de J.-B. Bossuet et de ses œuvres, 1869, t. III, p. 385.
- Cité ibid.
3 Port-Royal, 3e éd. 1867, t. III, p. 214-218.