FENELON ET LE PAPE PAREILLEMENT
Mais les jésuites ne sont pas les seuls tondus par Bossuet dans cette petite assemblée de 1700 que Bossuet transforme en un grand conciliabule, complétant et consacrant celui de 1682 : il 3' a Fénelon et le Pape. Une commission a été nommée par l'Assemblée, « pour dresser la Relation de ce qui s'est passé dans l'Eglise de France au sujet de l'atîaire de Mgr l'archevêque de Cambrai ». Non seulement Bossuet a le cœur d'en faire partie, mais encore, comme le plus ancien évêque de la commission, il dresse la Relation. Obstiné dans ses idées erronées, il y déclare le prétendu amour pur de l'abbé de Fénelon une manuelle spiritualité, une doctrine si opposée à la saine théologie ; il affirme n'avoir rien prononcé dans la cause dont cet archevêque avait déjà saisi le Pape, n'avoir pas même dénoncé le livre ; le :^'le diW saint pontife a tout fait, malgré tous les incidents qu'on faisait naître ; non content de condamner le sens naturel qui paraît d'abord dans le livre, le Pape en a condamné Y intention ei les explications ; 2iV2ir\X. de se soumettre, Fénelon s'était montré constamment insoumis, et les ennemis de l'Eglise parurent surpris d'un changement si soudain et si exemplaire : tous ces traits impudents d'une relation sont couronnés par celui-ci : « A l'exemple du roi toutes les provinces s'unirent à louer cette soumission, montrant à l'envi que tout ce qu'on avait dit par nécessité contre le livre, était prononcé sans aucune altération de la charité. » La charité de Bossuet dans l'intrigue de cour dite affaire du quiétisme ! Dejectu charitatis, a dit le Pape an péché de l'évéque de Meaux. A la publication, en 1774, du procès-verbal de
l'Assemblée, on retranchera le certificat de charité que Bossuet s'est octroyé. Voltaire est vivant : il ne faut pas provoquer le souvenir du bon mmsieur Tartuffe * !
A la condamnation de Fénelon, là où Fénelon a raison contre Bossuet, se joint celle d'Innocent XII. Il a porté un jugement définitil dont les prescriptions obligent sous peine (ï excommunication encourue par Je seul fait et sans qu'il soit besoin d'aucune autre déclaration. C'est à tort, prétend Bossuet. « Pour ce qui regarde, dit-il, l'acceptation solennelle de la constitution, les évêques toujours attachés à la tradition (!)... résolurent d'un commun accord que... pour maintenir les droits des évêques, on y devait procéder non par une simple exécution, mais toujours avec connaissance, et par forme de jugement ecclésiastique. » Les évêques français, forts de la tradition qu'a violée le Pape, ont donc bien jugé le Pape qui leur a défendu si expressément de le juger; et Bossuet porte contre lui cette sentence : « Les actes de ces Assemblées sont un trésor d'érudition ecclésiastique qui ne laisse rien à désirer sur l'ancien ordre de l'Eglise, sur l'autorité des canons et sur les libertés aussi saintes que modestes et respectueuses que Jésus-Christ nous a acquises par son sang, et dont aussi les Eglises chrétiennes ont toujours été si jalouses. >» Voilà Jésus-Christ versant son sang pour les libertés gallicanes ! Voilà une faction, surgie hier en grand scandale dans l'Eglise gallicane, qui se dit toutes les Eglises chrétiennes ! Voilà la vraie é^oxxsQ àt Jésus-Christ qui n'est plus à Rome et dans l'univers catholique, mais à Paris! La Déclaration du roi qui consacre tout cela, avec la condamnation dans Fénelon de ce que Rome n'a eu garde de condamner, a été enregistrée au Parlement de Paris par arrêt du 14 août 1699. Bossuet termine sa Relation par ces lignes solennelles, adjurant l'univers chrétien d'adorer sa nouvelle statue de Nabuchodonosor aux trois visages, pouvoir royal, clergé royal, parlement royal : « L'arrêt se conserve dans des registres révérés par tout le royaume, et sera un monument immortel de la parfaite concorde et du concours unanime du sacerdoce et de l'empire sous Louis-le-Grand ».
» Acte V, scène IV.
PRÙrACE EMPOISONNÉE DE l'ÉDITIOX BÉNÉDICTINE DE SAINT AUGUS- TIN. ATTACHES JANSÉNISTES TOUJOURS ET MANQUE DE BON SENS.
Le concours de Loiiis-le-Grand et de l'évêque de Meaux était loin cependant d'être /<«a«/;;/^ à l'endroit de ce que le petit-fils du roi, l'élève de Fénelon, dénoncera au Pape comme étant « une cabale très unie et des plus dangereuses qu'il y ait jamais eue et qu'il y aura peut-être jamais », le jansénisme '. Une des [machines de guerre de la secte est l'édition de saint Augustin donnée par les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, que Fénelon va flétrir comme exhalant, on ne peut plus, Verreur janséniste. L'analyse qu'a faite Arnauld du livre de la correction et de la grâce a été insérée en tête de ce livre dans une partie des exemplaires. Tous portent des notes marginales, dont telle crûment janséniste % abandonnée par Mabillon, sinon'par Bossuet, qui concerte avec lui une préface apologétique de l'édition. Cette Préface générale, parue en 1700, sera qualifiée par Fénelon de sophistique, trompeuse, empoisonnée. Elle contient V adhésion de la congrégation de Saint-Maur aux Constitutions papales condamnant les Cinq fameuses propositions, mais l'adhésion aussi aux Instructions pastorales de Le Tellier et de Noailles, Noailles cachant Bossuet qui a tait dire à Boileau : « Le jansénisme est sur le pinacle » .
« Mémoire de monseigneur le Dauphin pour N. S. P. le Pape, imprimé par ordre exprès du roi à Paris, de V Imprimerie royale, 171 2, num. 4, p. 11.
* Nécessitas non pugnat cum arbitrio voluntatis, note sur le § XLVI du livre De h fiature et de la grâce.
Les jésuites se trouvent traités par Mabillon, comme par Le Tellier, Bossuet, Noailles, de semi-pélagiens. Et Bossuet d'écrire à Mabillon, le II juillet 17Ô0, de cette Préface dont le trop abusé rédacteur « attribuait l'exactitude à M. de Meaux » ' : « Pour votre Préface, je l'ai admirée ». Toujours l'encensement de Bossuet, gallican ou janséniste, par lui-même !
Bossuet a fasciné Mabillon. Pendant l'Assemblée de 1700, cq janséniste politique lui faisait remettre son Instruciion pastorale sur les promesses deV Eglise ; et, le 5 juin, l'illustre bénédictin, oracle de son Ordre, le remerciait en ces termes : « Je l'ai lue avec le même plaisir que je lis tout ce qui vient de votre main. Je ne doute pas que Dieu n'y donne sa bénédiction... Un docteur de Sorbonne me dit ces jours passés qu'il l'a trouvée si belle, cette Instruction, qu'il l'avait lue deux. fois )). C'est en effet une des plus remarquables compositions du grand écrivain^ dont l'âge n'a point attiédi Téloquence. Mais, hélas ! Son esprit janséniste n'est point attiédi non plus. Il veut, malgré Alexandre VU qui a condamné sous peine d'excommunication la traduction française du missel romain de Voisin, que toutes les prières ecclésiastiques soient mises de mot à mot dans les mains des protestants réunis; de même V Ecriture, 2i eux donnée par les saints empressements des évêques de France des premiers sièges. Ainsi donc le Nouveau Testament de Quesnel, approuvé par l'archevêque de Paris, qu'il déclare version fidèle, la Bulle Unigenitus . devant le qualifier de texte altéré d'une manière qui ne peut être trop ■ condamnée. Bossuet prononce que Rome, se montrant toujours 7ion imitable sur les versions de la Bible en langue française, ne commence pas encore avoir clair. Le Pape français se donne à ses ouailles de Meaux et à toute l'Eglise comme plus clairvoyant que le Pape de Rome.
Le défaut de « bon sens » est le châtiment de l'or^iueil. Bossuet en tait la preuve aussi vis-à-vis des protestants. Une Instruction du roi aux intendants, qu'il inspire, supprime pour les nouveaux convertis l'obligation d'assister au service divin. L'intendant du Lan-
• Lediev, Journal, 12 octobre 1700. Ledieu ajoute ici cette note : « Mabillon, auteur de la préface, y suit les principes de M. de Meaux ».
^ucdoc, Lanu)ii;non. rcLlamc, disant qu'on laisse rcloiiibcr les nouveaux convertis en cessant ainsi de les niellre sur le pied de sinslrnire. L'évoque, qui le croirait ? répond qu'il faut châtier, mais non admettre à la messe ceux qui refusent opiniâtrement de communier, comme s'il fallait donner une prime aux sacrilèges I L'intendant réplique en qualifiant de vision tonte pure la confiance qu'a le prélat d' instruire à Jond les nouveaux convertis sans les rassembler dans Fé^lise, et en déclarant que tout doit céder à f expérience. Bossuet obstiné oppose l'ordre Jt; Aï r(?//r que lui-môme a inspiré, a3'ant contre lui les évêques de Montauban, de Rieux, de Mirepoix, de Nîmes. Celui-ci, 1-léchier, écrit : « Si M. de Meaux voyait ce nombre infini de nouveaux convertis s'assujettir à l'Eglise dès qu'on leur signifie les ordres du roi,* il changerait peut-être de sentiment ». 11 écrit encore, en présence des incohérences du prélat, de son étrange douceur d'un côté, de sa contrainte pour tout de l'autre : « M. de Meaux est beaucoup plus sévère que nous : il veut qu'on contraigne même ceux qui sont déjà corrigés, et qu'on punisse ceux qui paraissent ^incorrigibles ' ». Si on n'admet pas à la messe ceux qui ne communient pas, on ne les marie pas non plus. Et voilà d'innombrables unions qui ne sont pas des familles chrétiennes, qui n'ont pas d'état civil, qui vont faire de la plupart des nouveaux convertis des calvinistes relaps et irréconciliables ! «Plus d'un million de calvinistes... restent encore en France », écrira Rulhière en 1788 -. De là sortira le mariage civil des protestants que Louis XVL moins éclairé que bien intentionné, établit en 1787, et que consacrera la Révolution. C'est la conséquence des inconséquences de l'évêque de Meaux, tranchant encore une fois du Pape français, et devant aveugler son historien, un évêque, un cardinal, jusqu'à faire regretter à Bossuet que Louis XIV n'ait pas établi ce mariage civil des protestants, attentat sacrilège dont la pensée n'a pu venir à Bossuet, ni à aucun catholique en des jours sérieusement chrétiens encore.
' Réflexions de M. Vévêqiie de Nîmes sur la lettre de M. l'évêque de Meaux à M. de - BasvilU touchant la conduite qu'on doit tenir à l'égard des nouveaux convertis. Dans les lettres diverses de Bossuet.
~ Eclaircissements historiques, etc., t. I, p. 185.
Donnant en 1701 une seconde Instruction pastorale sur les promesses de Jésus-Christ à son Eglise, en réponse au ministre Basnage, Bossu et fera sentir encore une fois à la prétendue Réforme sa plaie scandaleuse et mortelle, la séparation de cette Eglise sa mère, authentique héritière des diverses promesses. L'éloquence du vieil athlète n'a point baissé, quoique le ministre insinue qu'il est affaibli par les années. Mais son obstination de sectaire gallican le condamne toujours à un étrange défaut de « bon sens ». Il concède à Basnage la chute de Libérius, pape qui rejeta la communion d'Athanase, communia avec les Ariens et souscrivit à une confession de foi, quelle quelle soit ^ où la foi de Nicée était supprimée. « Pouvez- vous croire, mes frères, dit-il, que la succession de l'Eglise soit interrompue par la chute d'un seul Pape^ quelque affreuse qu'elle soit, quand... de lui-même aussi il est retourné à son devoir ? » Mais comment ne pas croire que la succession de V Eglise a été interrompue, puisque Bossuet le déclare si haut avant de le nier ? Et, avec cette affreuse chute d'un seul Pape, que deviennent les promesses de Jésus-Christ à son Eglise, que devient sa parole à Pierre vivant, on en convient en ce Libérius par qui la foi de Nicée est supprimée, fai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas ! L'histoire documentaire vengera de nos jours le toujours orthodoxe saint Libère, et restituera son orthodoxie à Jésus-Christ luimême, mis en compromis par Bossuet.
A ce trait contre Rome, la Lettre Pastorale de l'évêque de Meaux en joint un des plus vifs et des plus vivement ressentis contre les jésuites. A propos d'un chapitre de Bossuet, V Eglise des Chinois est ancienne, le prélat faisant suite à une sentence du 18 octobre 1700 de la Sorbonne, à laquelle il n'a pas dû être étranger, contre deux livres des jésuites, le Comte et le Gobinien.sur les cérémonies chinoises, tranche, avec sa violente animosité, l'obscure question pendante à Rome de leur légitimité. Si l'on ne reconnaît pas qu'avant la venue de Jésus-Christ, toute la terre, la. Judée exceptée, a été couverte des ténèbres de r idolâtrie dans tous les siècles, même au lendemain du déluge, on est hérétique et on renverse toute l'économie de la religion. Le livre du docteur de Sorbonne, Couleau, a pris la défense des deux pères ;ésuites sur un fait historique assurément discutable : « Ce livre est
fait, dit Bossuct, pour appuyer l'inditrcrence des religions, qui est la tolie du siècle où nous sommes ». Et voilà les jésuites sociniens, comme d'ailleurs, avec les jansénistes dont on partage ici les doctrines désespérantes, on ne craint pas de les faire, pour la doctrine autorisée de Molina sur la grke, pélagiens !