‹ Étude critique sur Bossuet, avec une not. nécrol. et une préfChapitre 35 sur 48 · FOIS · texte numérisé non relu

FOIS

A ce moment a lieu une troisième tentative de réunion à l'Eglise romaine des luthériens d'Allemagne, que Bossuet, toujours contrecarrant Rome et sa maternelle sagesse, doit faire échouer une fois encore et pour jamais. Après la paix de Riswick, signée le 20 septembre 1697 entre les puissances européennes, Rome, à défaut de la France, a repris « l'œuvre sainte ». Le 20 septembre 1698, Leibnitz écrira à Fabricius, en parlant d'Ulric, duc régnant de Brunswick : « Le Sérénissime électeur de Brandebourg continue à faire avancer l'affaire irénique, qui vous donne de grandes espérances ». Le 6 de ce mois, l'abbé de Lockum, Molanus, a signé un Projet écrit en français par Leibniz pour faciliter la réunion des protestants avec les romains catholiques, où, plus catholique que Bossuet, Leibniz dit du Pape « que la puissance de l'Eglise cathoUque qu'il dirige et gouverne, s'étend, quand il use bien de son droit, à tout ce qui n'est pas contraire au droit divin indiscutable » . Leibniz ne peut retenir ce trait à l'adresse de la faction gallicane : « Il n'y a que trop de gens qui se soucient bien peu du bien de l'Eglise, lorsque leur intérêt n'y entre point, et... il y en a même assez qui ne souhaitent rien nioins que l'union et le repos de l'Empire ».

Bossuet, apprenant que Leibniz lui a reproché sa conduite dans l'affaire de l'union, comme ayant donné lieu dans les cours d'Allemagne à d'odieux soupçons, lui écrit, le 11 janvier 1699, au mo-

ment le plus ardent de ses poursuites contre rénelon, pour mettre hi cessation des négociations au compte de la guerre survenue, et pour les reprendre. Plus rigoriste que Rome, il ne consent pas à U suspension du concile de Trente, bien que Lcibnilz lui objecte que la France n'a jamais consenti à le recevoir. Comme « règle de foi », il donne « le consentement unanime et perpétuel de toute l'Eglise », ne voulant pas admettre, ce à quoi est disposé Leibnitz, avec les luthériens allemands, l'autorité doctrinale du Pape. Alors surgissent des difficultés. Où est ce « consentement unanime et perpétuel » pour la canonicité des livres deutéro-canoniques qu'a affirmée le concile de Trente et que nient les protestants ? A Bossuet qui cite des témoignages, Leibnitz oppose saint Jérôme qu'il dit avoir avec lui toute l'Eglise. Il n'y avait qu'une réponse possible, c'est que Rome, la maîtresse des Eglises, le Siège Apostolique, n'a jamais, de saint Damase au concile de Florence, hésité là-dessus, et que le concile de Trente n'a fait que répéter son canon constant. Mais Bossuet se garde de cette réponse et la dispute d'érudit à érudit, de citations à citations, n'aura pas de fin. Pareille difficulté pour le verset de saint Jean, très siint qui lesthnonium dant in cœlo, en faveur duquel Bossuet ne peut montrer la tradition de l'Orient, et cherche à tort à montrer celle unanime de l'Occident. Il fallait se retrancher ici derrière l'Eglise romaine, et dire que d'ailleurs sa sagesse ne va point jusqu'à imposer à la critique scientifique tel texte sacré problématique d'où ne dépend aucunement la foi. Non heureux dans cette controverse où Leibnitz s'obstine à trouver le concile de Trente insoutenable, et ne répondant rien à Leibnitz quand il lui objecte la suspension par le concile de Bâle du concile de Constance, Bossuet remet au nonce du Pape, le lo décembre 1701, et communique aux Allemands ce qu'il appelle sa « Conciliation d'Allemagne ». C'est un Mémoire latin. Des moyens de disposer ceux qui professent la confession d'Augsbour^à revenir à l'unité catholique.

Pour Bossuet, c'est « une nouvelle Exposition plus étendue et plus raisonnée que la première », le complément de son Histoire des variations, son « ouvrage » le « plus limé » et « le plus précis en matière de dogme )■>. Cet ouvrage doit « servira l'instruction du Pape

même et des cardinaux ' ». Venant d'accuser Leibnitz de vouloir faire la réunion sur le terrain du protestantisme, il veut la faire sur le terrain du gallicanisme. Il demande à son secrétaire sa Défense de la Déclaration de 1682 pour établir sa Conciliation sur la base de ses quatre articles.

Portant jusque-là l'audace, ou plutôt l'insolence, il commence et finit par repousser obstinément la suspension du concile de Trente. Mais il concilie autant qu'il peut, sur les divers points, la doctrine du concile et celle de la Confession d'Augsbourg. Pour la discipline, il réitère les concessions qu'il a faites à Molanus en 1692, telles que l'introduction en partie de la langue vulgaire dans la liturgie, la Bible laissée en langue vulgaire au peuple — la Bible de Luther corrigée, — la liberté donnée aux évêques et aux paroisses de ne pas admettre des religieux ou des religieuses, l'usage du calice. Il veut que les Missels, Rituels, Bréviaires soient composés sur le modèle de ceux de Paris et autres « très nobles églises » gallicanes. Quant au célibat, il va jusqu'à admettre qu'on puisse en dispenser les prêtres et même les évêques. « Que l'on examine avec le plus grand soin, dit-il, s'il convient à l'honneur ecclésiastique^ decori, de laisser aux surintendants et aux ministres qui, après avoir souscrit la formule voulue, seront ordonnés prêtres ou même évêques, l'usage de leur mariage le reste de leur vie. »

La Conciliation d'Allemagne de Bossuet, avec son inflexibilité sur le concile de Trente, ne pourra, malgré ses concessions dogmatiques et ses relâchements disciplinaires, être agréée en Allemagne. Elle fera scandale à Rome. Le silence l'ensevelit. Malheureusement, « l'œuvre sainte », tant entravée par la faction gallicane, reste ensevelie aussi. Leibnitz qui, au lendemain de la mort de Bossuet, lui reprochera son « ton trop décisif » , son « ton haut » et ses « finesses » inutiles, mourra luthérien ainsi que Molanus, Leibnitz qui écrit du P. Verjus^ jésuite, compagnon du P. de la Chaise : « Il dit que s'il pouvait il achèterait ma conversion avec tout ce qui lui reste de vie ^ ». Mais tout ne sera pas perdu pour l'Eglise dans « l'œuvre

* Ledieu, 22, 23 sept. ; 18-25 'Jéc. 1701.

' Lettre du 14 déc. 1705 à l'anglican Thomas Burnet.

sainte », entreprise de concert avec Rome, par le pieux franciscain, l'évêque cIcNeustad, l'ami de Leibnii/, Spinola. Leduc Ulric, se séparant de ses maîtres Molanus et Leibnitz, se réunira à V Eglise catholique romaine en 1710. Deux de ses filles, dont l'abbesse luthérienne de Gandersheim, suivront son exemple en 1712, et celui de leur nièce Elisabeth-Christine, devenue l'année précédente impératrice. Les maisons régnantes d'Allemagne offriront, tout le long du xviii' siècle, de ces consciencieux retours ; et le xix' ne sera pas moins fortuné. Les savants rivaliseront avec les princes. Un des premiers sera l'ami de Leibnitz, Eccard, qui doit fournir à Fontenelle les éléments biographiques de son éloge académique. Les catholiques ne pourront ne pas garder quelque bon souvenir, bien que douloureux, à l'auteur de V Exposition de la foi dite Systema theologicum S à Leibnitz, que*le landgrave catholique de Hesse, son grand ami, appelait « un bien honnête homme » et qui ne cessait de se proclamer ce chrétien catholique >■>. L'illustre auteur des Légistes écrira, en parlant de la réunion d'Allemagne : « Ce n'est pas la Papauté qui effrayait les protestants, c'est vers elle qu'ils se sentaient attirés. Et il est à remarquer que chez Leibnitz, la tendance politique est toujours catholique, tandis que chez Bossuei elle dciiicuic gullîcane * ».

^ Imprimé à Rome en 1844, sur l'avis favorable du P. Perrone, et dédié au cardinal de Bonald.

* CoauiLLE, Du Césarisme,t. II, p. 343.

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