‹ Étude critique sur Bossuet, avec une not. nécrol. et une préfChapitre 37 sur 48 · CAS DE CONSCIENCE JANSENISTE : EXTRAVAGANTE ORDONNANCE DE · texte numérisé non relu

CAS DE CONSCIENCE JANSENISTE : EXTRAVAGANTE ORDONNANCE DE

Ces foudres, Bossuet va les provoquer une fois encore en dérobant son nom et en remettant sa plume au service de l'archevêque de Paris, au service effectif des jansénistes.

Un neveu de Pascal, Perrier, chanoine de Clermont, refusant de signer le Formulaire d'Alexandre VII sans la distinction du fait et du droit, et n'accordant au fait de l'hérésie de Jansénius que la soumission du silence respectueux, s'était vu refuser l'absolution par ordre du sulpicien Chamflour, vicaire-général, prochain évêque de La Rochelle. Deux jansénistes de la Sorbonne lui ont donné une décision plus favorable. Cette décision, publiée à Liège et retouchée, pour l'exclusion de la grâce suffisante, par le janséniste Petitpied, professeur à la Sorbonne, a paru à Paris, sur la fin de 1702, en un opuscule, signé de quarante docteurs, daté du 20 juillet 1701 : Cas de conscience proposé par un confesseur de province, touchant un ecclésiastique qui est sous sa conduite, et résolu par plusieurs docteurs de la Faculté de théologie de Paris. Avec l'autorisation du silence respectueux, l'écrit autorise d'autres doctrines chères aux jansénistes, la lecture des Lettres de Saint-Cyran de la Fréquente communion d'Arnauld et du Nouveau Testament de Mons, condamné par Clément IX.

Le Cas de conscience était approuvé secrètement par l'archevêque de Paris, cardinal de Noailles, l'archevêque de Rouen, Colbert, l'archevêque de Reims, Le Tellier, ami le plus intime de Bossuet. « Le

pcre du Cas » était, paraît-il bien, ce Boilcau de l'ardievôché de Paris, « vfai janséniste au tond ' », à qui Bossuet a tait passer, il y a quatre ans, les matériaux de la justification du Nouveau Testament de Quesnel. « Dès que le Cas fut imprimé, dit Legendre, Boilcau en apporta les prémices dans le cloître (Je Noire-Dame de Paris), et il en distribua un très grand nombre d'exemplaires encore tout frais et tout humides. Celui que je trouvai chez moi n'était pas à demi -sec... On ne saurait disconvenir que M. le Cardinal, avant que le Cas parût, ne l'eût lu et relu : il y avait dans la minute beaucoup de choses de sa main... Bouslet {bénéficier de notre église) y allant dans les maisons présenter le Cas à signer, disait bonnement que c'était de la part de M. le Cardinal... Combien de fois avonsnous ouï dire à son oncle (du docteur Petitpied), M. Petitpied, souschantre et chanoine de notre église : Mon neveu est bien malheureux ; il est la victime de M. le Cardinal : ilnajait ni dans le commencement ni dans le progrès de cette affaiu que ce que le prélat a voulu ^ ».

Legendre a raison de déclarer « le Cas et la décision tendant manifestement à renouveler le jansénisme tant de lois depuis cinquante ans anaihématisé et proscrit par toutes les puissances ». Bossuet ignorait-il l'existence de cet écrit circulant depuis un an au moins dans Paris et tout un manège pendant cinq à six mois pour lui olitenir des approbations en Sorbonne ? Assurément non, puisqu'en cette année 1702 nous le voyons à chaque instant à Paris et en relations incessantes avec l'archevêque pour ses poursuites contre Richard Simon. Depuis le 24 septembre i663, où il a approuvé, devant l'archevêque de Paris, Péréfixe, la déclaration janséniste datée de ce jour même, et depuis la Lettre de l'année suivante à la Révérende mère abbesse et aux religieuses de Port-Royal, il est d'accord, au fond, avec les quarante docteurs quant à la suffisance « du silence respectueux sur le fait de Jansénius ». La condamnation que, par crainte du Roi plus que du Pape, il a fait porter par l'Assemblée de 1700 de la proposition : Ix jansénisme est un fantôme,

' Ledieu, /oî<r?zfl/, 20 février, 1703.

' Mémoires^ p. 257-260.

n'est pas une rétractation, puisqu'en reconnaissant le jansénisme pour une réalité, il maintient toujours la doctiine de sa Leitre de 1664, et qu'il ne cesse de s'opposer à ce qu'on traite d'hérétiques les deux chefs jansénistes, « M. Arnauld, un si grand homme, et par conséquent son ami si zélé, le père Quesnel ' ». Connaissant le coup monté du Cas de conscience, il ne pouvait songer à l'arrêter. Il l'a laissé courir ses risques, sauf à se dégager de son mieux et à dégager ses amis de la fâcheuse situation où va les mettre « cette nouveauté » qui « causa, dit Legendre, un soulèvement général S).

Le dégagement est plus que difficile. Outre son approbation du « silence respectueux », Bossuet a autorisé dans les monastères de son diocèse la lecture des Lettres de Saint-Cyran, de la Fréquente communion d' Arnauld, du Rituel d'Aleth ; et toutes les autres doctrines du Cas sont professées ou autorisées par lui, si mauvaises ou téméraires qu'elles soient. Mais Rome a grondé dès l'apparition du Cas de conscience; et le Roi se plaint, avec Rome, du silence du cardinal de Noailles en présence de ce phénomène. Bossuet, qui ne voulait pas d'abord qu'on le condamnât, alléguant \^Paix de T Eglise, cette insigne fourberie janséniste, se vit relancé, le 14 janvier, par une visite du Nonce extraordinaire du Pape, l'archevêque d'Avignon, Fieschi ; et le lendemain, à la sortie d'une assemblée tenue exprès à l'archevêché de Paris, il « trouve, écrit Ledieu, la conduite des docteurs qui ont signé la déclaration au bas du Cas bien mauvaise ^ ».

Dans quel gâchis théologique, dans quelle véritable insanité est tombé « l'Aigle » de Meaux ! Fénelon qui ne voit pas Bossuet dans Noailles et oppose, à Noailles, Bossuet de la Conférence avec Claude, écrit à qui a condamné le Cas : « Cette ordonnance rend le Formulaire ridicule et en sape tous les fondements. L'Eglise peut-elle prononcer avec tant d'autorité sur le fait, et en exiger la croyance intérieure,

* Ledieu, 10 juillet 1700; 13 et 21 février 1703.

3 14, 15 janvier, 1703.

lorsqu'elle prononce sans révclalion m h'iih'iia' ccrlaitic?... Iille n'a aucune certitude et elle veut nous en donner... Si ce principe de l'Ordonnance est véritable, l'Ordonnance elle-même se joue de Dieu et des hommes ; car pourquoi foudroie-t-elle en apparence une opinion et un procédé qu'elle justifie réellement? Cette Ordonnance ne vous donne contre les Jansénistes qu'un amas de vaines paroles, pour vous apaiser et pour vous endormir ' ». Et dans une lettre au cardinal Gabrielli, du 2 avril, lettre dont Clément XI confie la garde au cardinal, Fénelon s'écrie : « Peut-on rien imaginer de plus absurde et de plus indigne de l'Eglise que de supposer que l'Eglise oblige ses ministres à adopter, sur une simple probabilité, une opinion que repousse leur conscience et à l'exposer gratuitement et témérairement au péril d'une erreur très grave ? Qui a jamais rêvé rien de pareil ' ? »

Ce « rêve » sans exemple de Bossuet, qu'il impose d'autorité à la croyance des fidèles, comme fait la tyrannie protestante pour ses dogmes incertains et inconséquents, sera son testament théologique sur la question du jansénisme. C'est l'autorisation du jansénisme, avec le blâme des jansénistes ; décision absurde, et d'autant plus accompagnée de rigueur. Un arrêt du conseil du 5 mars, surpris au roi, appuie sévèrement VOrdonnance affichée le 4, en prescrivant sur elle le silence. « Elle a tout calmé, dit Bossuet le 12, parlant de VOidonnance, et c'est chose finie. » Puis, dissimulant qu'elle était sienne, « il ne cessait, dit Ledieu, de louer .Y Ordonnance du grand cardinal, archevêque de Paris ^ ».

Clément XI a condamné le Cas de conscience par un Bref du 12 février, et le 13 il a écrit au roi et au cardinal de Koailles deux Brefs énergiques pour qu'on châtie d'une manière exemplaire les auteurs de tels excès. Pour pouvoir contredire ces Brefs en feignant de ne les pas connaître, Bossuet a mis kV Ordonnance affichée le 4 mars la date du 22 février. Le Bref du 12, envoyé aux évêques par ordre du roi, étant la condamnation visible de VOrdonnance, le Parlement de Paris

1 T. IV, p. 466.

2 Qiiid àbmrdius ?... Qiiis nnqnam ita somniare poluit ? Epistola sectinda de mandato, card. Noailles, t. IV, p. 470.

^ Manoir es, p. 88.

trouve des prétextes pour en refuser aux instances du Pape l'enregistrement. Les évêques qui censurent le Cas dans le sens du Pape sont traités par Bossuet d' « évêques lâches », et voulant « complaire aux jésuites ' » ; et leurs mandements sont supprimés par les Parlements de Paris, d'Aix et de Bordeaux. Bossuet, avec son extravagante Ordonnance, reste, sous un pseudonyme, l'oracle encore une fois de l'Eglise de France.

' Ledieu, Journal, 14 juin.

Lin

FALLACIEUSE SOUMISSION DU GRAND-VICAIRE DE ROUEN, SELON CETTE « ORDONNANCE », A LA CENSURE DU « CAS DE CONSCIENCE »

Un fait solennel va sceller son triomphe secret. Un des quarante signataires du Cas, le grand-vicaire de l'archevêque de Rouen, Colbert, l'abbé Couet ne consent à signer la censure du Cas qu'avec des restrictions qui la rendent illusoire ; et Louis XIV ne consent à le laisser en place qu'autant qu'il signera entre les mains des évêques de Chartres, de Toul, de Noyon une déclaration écartant tout soupçon sur sa doctrine. Le docteur qui n'a pu contenter les prélats, promet le 27 mai, par l'entremise de son archevêque, « de se soumettre en tout point à l'avis de M. de Meaux ». Le roi qui tient à ménager l'archevêque et les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, ses beaux-frères, charge Bossuet, le 29, « de concilier cette affaire et de sauver M. Couet en lui dressant sa confession de foi qu'il signerait ». Couet signe le 8 juin « que l'Eglise est en droit d'obliger tous les fidèles de souscrire, avec une approbation et une soumission entière de jugement, à la condamnation non seulement des erreurs, mais encore des auteurs et de leurs écrits... et qu'ainsi se réduire à une simple soumission de respect et de silence à l'égard des constitutions apostoliques et du Formulaire sur le sens de Jansénius, sans aller jusqu'à une entière et absolue persuasion que le sens de Jansénius est justement condamné, c'est mériter la censure et les qualifications portées par ^Ordonnance de Mgr le cardinal de Noailles du 22 février dernier ». Mais il signe « conformément à V Ordonnance

de Mgr le cardinal de Noailles dont j'embrasse, dit-il, la doctrine dans tous les points ». C'est signer le blanc et le noir. A ces termes, une entière et absolue persuasion que le sens de Jansénius est justement condamné^ on reconnaît les justes exigences des évêques de Chartres, de Toul, de Noyon ; à ceux-ci, V Ordonnance dont f embrasse la doctrine dans tous les points, la sophistique absurde de Bossuet, atteignant cette fois les dernières limites. Chez Bossuet ces trois mots, persuasion, entière, absolue, sont trois hyberboles ou plutôt trois mensonges. Ils marquent une simple déférence d'intelligence, sous toute réserve, vis-à-vis d'un supérieur faillible. Ils ont changé de sens ; et le plus raffiné jansénisme se trouve inventé et consacré par Bossuet.

Son dernier traité doctrinal, qu'il laissera inachevé : De Vautoriiê des jugements ecclésiastiques, où sont notés les auteurs des schismes et des hérésies, contient clairement, sous son nom, cette doctrine perfide, anti-catholique, et de plus en plus absurde et extravagante. Il l'a dicté à propos de « l'affaire de M. Couet et des autres docteurs de Rouen », écrit le 27 mai Ledieu, qui ajoute, le 10 juin : « C'est ici le temps et l'occasion de le publier, lorsqu'il vient d'être le pacificateur de cette grande affaire, et le vrai auteur de VOrdonnance de .M. de Paris ».

« Pacificateur ! » C'est en réalité le fatal promoteur d'une guerre de religion de plus de cent ans où les jansénistes ne cesseront d'opposer, aux foudres de Rome, l'autorité du « grand Bossuet ».

Pour le moment, ainsi qu'en 1700, les jansénistes se plaignent amèrement de la trahison de ce prélat politique et égoïste, qui les flagelle d'une main, s'il les met à couvert de l'autre. Ils font gorge chaude d'une incroyable aventure où Dieu l'a abandonné, et de son peu de justesse d'esprit comme de ses inconséquences de conduite. « Je ne m'étonne pas trop, a écrit le 9 février, de Port-Royal-des- Champs, Vuillart à Préfontaine. Après le procédé de M. de Meaux dans toute cette affaire (du Cas de conscience) où il n'a voulu profiter de rien de ce qu'on lui a remontré'ou fait lire, que Dieu l'ait abandonné jusqu'à le laisser aller deux fois à la comédie. C'était chez la duchesse du Maine à Clagny. L'une des deux fois on donna la comédie de Tartuffe. La princesse y était actrice. Le reste des acteurs était

choisi de sa cour. Le duc de Roquelaurc, diseur de bons mots, y dit au prélat : ALifoi, monsieur, je vous conseille après cela d'aller à r Opéra. Il n'y a pits plus de nutl^ cl il vous divertira bien davantage ,— vous y aure:; plus de plaisir — : C'est une diverse leçon. « On n'a pu me dire à quelle autre pièce M. de Meaux se trouva. C'était encore chez la duchesse du Maine. Mais cela a été pris pour la contravention par lui-même ;\ ce qu'il fit imprimer il y a quelques années contre la comédie. Ce n'est point ici Athalie ni Esther... « La pauvre application que celle du concile de Chalcédoii\e, qui est au bas de la page 6 de VOrdounanee, et quelle autre du bas de la page 7 ! Quel rapport du sens naturel à l'occasion à laquelle on les applique ! Cela fliit voir la justesse d'esprit de M. Pirouette ; car c'est ainsi que Ton nomme celui que la laveur tait pirouetter comme elle veut. Cela est à relever pour les neveux, quand on ne le ferait pas pour le temps '. »

Bossuet, en proie aux douleurs qui l'acheminent à la mort, cherche à se divertir par la comédie, comme il va chercher à le faire par les violons en chambre. Il ne semble pas que par cette étrange apparition au théâtre de Clagny, il ait eu pour but de plaire au roi et à M'"* de Maintenon dont le duc du Maine est l'enfant chéri : ils sont loin, ainsi que le duc, d'approuver les extravagances ruineuses de la duchesse. Mais on peut entrevoir que traité naguère de si bon comédien, à l'enseigne de Tartuffe, il vise, en applaudissant Tartuffe, à rejeter de ses épaules une brûlante robe de Déjanire. Peu soucieux d'inconséquences quand il s'agit d'intérêts, et hardi toujours, le voilà qui, pour se blanchir en public applaudit à Molière, après avoir prononcé sur lui le Malheur ! éternel.

* Archives nationales, M. 208.

NOUVELLE CAMPAGNE CONTRE RICHARD SIMON. L'ÉVÈaUE s'aNÉANTIT DEVANT LE CHANCELIER

Il va achever son orageuse carrière de controversiste en se déchaînant encore une foi contre cet autre terrible adversaire des jansénistes, le savant et pénétrant Richard Simon. Le 1 6 avril 1702^ son secrétaire Ledieu écrivait : « Jusqu'ici son travail ordinaire est la Politique qu'il ne quitte pas, et dont on met au net la partie qui traite de la guerre. » C'est cette Politique césarienne, soidisant tirée des Saintes Ecritures, qu'il doit laisser presque terminée. Tout à coup il interrompt ce travail de fin courtisan, « disant, écrit Ledieu, à Versailles, le 19 mars 1702, qu'il avait ici autre chose à penser. En effet, il vient d'apprendre ici que l'on a imprimé à Trévoux une nouvelle version du Nouveau Testament faite par M. Simon, ci-devant de l'Oratoire, dans laquelle il craint fort qu'il y ait bien à dire ». Munie des approbations du docteur de Sorbonne, Robert Pocquelin, cousin de Molière, et du professeur de Sorbonne, Bourret, cette version est dédiée au duc du Maine, prince souverain des Dombes, dont Trévoux est la capitale. Il n'y a pas de quoi arrêter Bossuet. N'a-t-il pas fait mettre au pilori le premier grand ouvrage de Richard Simon couvert du privilège du roi? Dès le 22 mars, il est à Paris pour cette affaire. « Aujourd'hui mercredi, écrit Ledieu, je lui disais qu'on croyait que le Nouveau Testament de M. Simon allait paraître : il m'a répondu qu'il ne paraîtrait pas, et que s'il paraissait, il serait censuré. Dans le peu que M. de Meaux a lu de ce

livre, il a déjà trouve de quoi l'arrêter : et sans doute il en a rendu compte ;\ M. le cardinal de Noailles, car il est allé le voir ces joursci, et il faut aussi qu'il ait parole de lui que ce cardinal ne donnera pas sa permission de publier ce livre à Paris. » Mais la permission va être donnée par le chancelier de Pontchartrain. Tout ami qu'il est, ainsi que Noailles et Bossuet, des jansénistes, et ainsi peu favorable à Richard Simon, il cède à l'e'vidence du droit et au respect dû au duc du Maine. Le Privilège du roi est délivré le 26 mars, à Versailles. Bossuet, rentré le lendemain de Paris à Meaux, écrit à Malezieu, jadis précepteur du duc du Maine et maintenant chancelier des Dombes. Il lui porte sur ce livre une plainte « à peu près de même nature » que celle touchant la Critique du Vieux Testament, dont il a dit : « Ce livre était un amas d'impiétés et un rempart du libertinage >; ; et il met dans les « obligations » de l'auteur qu'il reconnaisse tous ses ouvrages dignes de repréhension. A quoi Malezieu fera le 29 mai cette accablante réponse : « Que pouvait faire de mieux le souverain de Dombes et son chancelier, que de prendre des examinateurs de votre main et de celle de M. le cardinal de Noailles ? et quels examinateurs encore ! des professeurs de théologie, que vous nous avez indiqués par distinction, qui, après avoir lu cet ouvrage pendant une année entière, nous ont dit et fait dire vingt fois, avant qu'on l'imprimât, que c'était un livre excellent, et qu'ils le soutiendraient comme leur propre ouvrage ».

Les critiques de Bossuet ne les font pas changer de sentiment : Ils admettent seulement quelques corrections de détail. « Ces messieurs, écrit Malezieu au prélat, paraissent bien persuadés que rien n'est plus aisé que de mettre cet ouvrage en état de paraître partout. » Mais Bossuet soutient qu' « il y va de toute la religion » dont Richard Simon se « moque tout visiblement » avec « la cabale dont il est le chef ». Trait à l'adressa des Jésuites de Trévoux, dont le Journal qui se réimprime à Amsterdam a, en avril et mai, annoncé la mise en vente du livre de Richard Simon ' ! « Je vois cela si clair, ajoute Bossuet, écrivant au censeur Pirot, que je ne crois pas pouvoir me

* Ledieu, Journal, 10 juillet 1702.

taire en conscience, et je suis persuadé que Son Eminence demeurera convaincue de la vérité de mon sentiment, par les raisons que j'aurai à lui exposer ». Il vient, le 24 mai, de dire dans son entourage « que cette affaire est plus importante à l'Eglise que toutes celles qu'il a ci-devant entreprises » ; il va dire le 29 « que cette affaire est plus importante pour l'Eglise que celle de M. de Cambrai, s'agissant ici d'un livre fait pour le peuple. »

Richard Simon, venu à Paris, et son approbateur Bourret offrent en vain à Bossuet de le satisfaire au moyen de cartons. Il veut, comme pour tous les autres ouvrages de l'auteur, arriver à la suppression. Le 2 juillet, il obtient du cardinal de Noailles, livré aux jansénistes, qu'il censurera le Nouveau Testament de Trévoux. Le 31, cependant, le livre est en vente dans Paris, muni du Privilège du roi. Bossuet se montre « m.écontent de cette conduite de M. le Chancelier, qui semble ne faire aucun cas de l'autorité ecclésiastique ; » et Noailles partage son mécontentement. Tous deux s'apprêtent d'accord à réprouver solennellement ce que le premier magistrat du royaume approuve en dépit d'eux. Sur les remarques au nombre de quatrevingt-douze de l'évêque de Meaux, et avec sa coopération finale et violente, l'archevêque de Paris fait lire le dimanche, 24 septembre, dans toutes les éghses de son diocèse, une Ordonnance datée du 15, portant condamnation de la version imprimée cette année à Trévoux, sans nom d'auteur et sans permission de l'Ordinaire.

Double transgression assurément des lois canoniques. Mais n'est-ce point le cas du Nouveau Testament de Mons, autorisé par Bossuet, Nouveau Testament janséniste ? Et la polémique de Bossuet contre Fénelon ne vient-elle pas de commencer par une lettre anonyme et sans impri?natur épiscopal ?

Quant à l'Ordonnance, le jésuite d'Avrigny, laissant voir l'étonnement qu'elle cause dans le public instruit et raisonnable, écrit : « Le prélat commence par alléguer le passage de saint Pierre (11 Petr. m, 16) qui avertit qui] y a dans les Saintes Ecritures des endroits difficiles à entendre que les honwies légers et ignorants détournent en un mauvais sens, et dont ils abusent à leur propre ruine. Il cite ensuite saint Jérôme {Ep. ad Paulam) qui dit que tout le monde serait habile

dans rintclli«;cncc do l'I-criturc, qu'une vieille causeuse, un vieillard radoteur, un sophiste discoureur, toutes sortes de gens enfin ont la présomption de l'expliquier. Ces deux passages qui servent à entrer en matière contiennent un grand fond d'instruction pour un nombre considérable de catholiques à qui on les appliquerait plus naturellement qu'à fauteur de la traduction ; car M. Simon n'était ni radoteur, ni sophiste, ni ignorant. C'était un rabbin de profession, il savait le grec comme l'hébreu, il avait lu tous les Interprètes de l'Ecriture, et, pour parler plus juste, il avait tout lu. Comme les savants d'un certain ordre pensent quelquefois autrement que les autres, ils sont sujets à avancer des opinions qui paraissent hardies et dangereuses en matière de religion : voilà de quoi on a accusé M. Simon par rapporta son Hisloirc critique du Nouveau Testament, où il y a d'ailleurs beaucoup d'érudition, et c'est ce qui a fait dire à M. de Paris que jo» }ioi)i porte avec soi son reproche. « D'Avrigny énumère ensuite les accusations du prélat, dont celle « de favoriser la doctrine de la première proposition )> dejansénius; et il ajoute : « On peut voir parmi les ouvrages de l'auteur comment il se défend de la plupart de ces accusations, en répondant à M. de Meaux qui censura son ouvrage à peu près dans le même temps. La dernière de ces accusations est une preuve qu'on ne saurait trop mesurer ses paroles en traitant le dogme, car tout le monde sait que l'auteur ne fut jamais suspect de jansénisme ni ami des chefs du parti * ».

« Amis des chefs du parti ! » C'est Noailles, c'est Bossuet, Bossuet entraînant ici Noailles, tous deux patrons chaleureux du Kouveau Testament hérétique de Quesnel, le grand « chef». Voilà ceux qui condamnent, à tort et à travers, avec d'indignes outrages, l'un des plus signalés adversaires « du parti, » faisant de lui, qui le croirait ? un janséniste ! Il faut coûte que coûte noircir et écraser un adversaire ; et n'est-ce pas le fin jeu des voleurs de crier : au voleur !

Le Nouveau Testament de Trévoux sera mis à l'Index le II mars 1704^; et nous venons d'apprendre qu'un Décret du

^ Mémoires chronologiques, 15 sepl. 1702, 2 Index, édiùons de 1855, 1887.

Saint-Office l'avait condamné le 19 juillet 170^*. Assurément ce n'est pas pour des fautes comparables à celles du Nouveau Testament de Quesnel, que doit foudroyer la bulle Unigeniitis. Loin d'être un hérétique, Richard Simon est un marteau de Thérésie, de la grande hérésie du siècle et de tous les siècles.

Cette année 1703, il a donné à Rouen, sous la rubrique de Trévoux, une seconde édition corrigée de son Nouveau Testament. Le Privilège retiré à Paris est accordé ici. Cette édition n'est point atteinte par la censure de l'Index frappant la première, non publiée encore^ et n'a été atteinte par aucune censure ultérieure.

La condamnation solennelle du Nouveau Testament de Trévoux par l'archevêque de Paris ne suffira pas à l'animosité de Bossuet contre Richard Simon. Le 29 septembre, il signera dans son palais de Meaux une ordonnance qui doit être lue dans toutes les chaires du diocèse, et « affichée partout où il appartiendra », défendant « très expressément à tous les fidèles de lire ou retenir le livre... sous peine d'excommunication », encourue i^jo /ar/o par les prêtres « qui en permettraient ou conseilleraient la lecture ». L'Ordonnance, après de tristes destinées, verra le jour le 3 décembre. Elle sera accompagnée d'une Instruction condamnant toutes les Histoirôs critiques de Richard Simon, y compris celle des Commentateurs du Nouveau Testament , non moins irréprochable qu'odieuse aux jansénistes qu'au prélat l'auteur de la secte. Une seconde Instruction enchérira sur la première. Après avoir qualifié Grotius de « protes-; tant arminien qui était aussi socinien en tant de chefs », Bossuet ajoute : « La grande plaie de l'Eglise, c'est qu'il a été suivi dans l'Eglise même par tant de nouveaux critiques, M. Simon se met à leur tête dans son Histoire critique des Commetitateurs du Nouveau Testament ». « La distribution » de cette seconde Instruction « de M. de Meaux » se fera le 9 août 1703 ^

Richard Simon oppose aux deux Instructions dix-huit lettres, dont la quinzième est datée du 26 août ^ « On ne peut disconvenir,

1 Index, édition de 1900.

2 Ledieu, Journal.

^ Bibliothèque critique, 1708-I710, t. II, Lettres J5-52.

écrira l'éditeur sulpicicn des Œuvres de 5t;5^«^/, que quelques-unes

de ses réponses ne soient justes... Il insinue en plusieurs endroits de

ses réponses, que les accusations multipliées contre ses ouvrages,

n'étaient qu'une récrimination du parti de Port-Royal, pour le punir

de son attachement au parti opposé, et lui faire expier la critique

acerbe qu'il avait faite du Nouveau Testament de Mous : il dit même

ouvertement ' : que Nicole, très lié avec Bossuet, l'avait sollicité

fortement à écrire contre I'histoire des com.mentateurs au sujet des

Pires i^recs et de saint Augustin ; et comme on trouve dans les Instructions

de M. de Meanx les mêmes objections sur ce dernier article que celles faites

alors par Nicole, cela fait juger que V illustre censeur qui est chargé de

tant d' affaires se sera servi des Mémoires de son ami, qui neyttendait guère

ces sortes de matière. » L'éditeur voit là, il est vrai, d' « artificieuses

insinuations -. » Mais la conjuration de Nicole et de Bossuet contre

Richard Simon anti-janséniste est un fait constant ; et ce fait dénoncé

au public n'est, hélas ! qu'un châtiment trop mérité par le persécuteur

systématique et sans frein de Richard Simon comme de Fénelon.

Un autre châtiment vient de frapper Bossuet, le plus humiliant pour sa dignité épiscopale, et qui porte un coup irrémédiable à tout l'épiscopat français.

Le chancelier de Pontchartrain, qu'atteint la condamnation portée par le cardinal de Noailles contre le livre de Richard Simon, s'en venge sur l'évêque de Meaux, dont il n'ignore pas les agissements. Bien qu'il lui ait accordé, ainsi que ses prédécesseurs, un privilège général pour l'impression de tous ses ouvrages, « et l'exemption perpétuelle de tout examen » — privilège qu'un évèque n'aurait jamais dû accepter d'un magistrat, — il le soumet présentement à la censure. L'imprimeur Anisson reçoit l'ordre de porter son ouvrage au docteur Pirot, nommé par Pontchartrain censeur royal. Bossuet s'incline. Il prie même « M. Pirot d'obtenir de M. le cardinal de Noailles qu'il ne fasse aucune plainte en matière quelconque de ce procédé de M. le chancelier à son égard * », et il

1 Lettre 49.

' Edition de Versailles, première classe des Œuv;es, observations VII et VIII.

' Ledieu, Journal, 6 cet. 1702.

consent à voir figurer en tête de son ouvrage la censure du docteur unie au privilège. C'est une basse ruse pour pouvoir être imprimé. Une fois imprimé il se dédit. « J'ai dissimulé, écrit-il au cardinal de' Noailles... dans le dessein d'avancer l'impression. Elle est achevée... Mais... de vouloir que l'attestation de l'examinateur soit à la tête, c'est, monseigneur, à quoi je ne consentirai jamais, parce que c'est une injure à tous les évêques, qu'on veut mettre par là sots le joug... dans l'essentiel de leur ministère, qui est la foi ^ » Puis le rhéteur jouant au héros, il écrit au cardinal ces fameuses paroles : « Pour moi, j'y mettrais la tête : je ne relâcherai rien de ce côté-là, ni ne déshonorerai le ministère dans une occasion où la gloire de mon métropolitain, autant que l'intérêt de l'épiscopat se trouve mêlée - ». Nous verrons bientôt comment l'aigle de Meaux mettra la tête sur le billot.

En attendant, trahissant le concile de Trente qu'il vient d'alléguer <îans son Ordonnance, et ne connaissant plus que le premier article césarien de sa Déclaration de 1682, il répond ainsi, dans un Mémoire, aux paroles du chancelier qui invoque les droits de l'Etat et dit des évêques enseignant : « il peut arriver qu'il y en ait quelquesuns qui manquent à leur devoir pour le temporel », il répond, dis-je : « Les prélats n'ont jamais seulement songé que pour accorder son privilège le chancelier dût se munir de l'approbation des ordinaires : il donne son privilège indépendamment. » Ainsi il est juge de la doctrine comme les évêques, et au besoin contre eux! et le concile de Trente, qui, interprète du droit divin, n'admet qu€ les évêques comme censeurs des livres concernant la foi et les mœurs, est légitimement tenu à la porte par l'autorité royale ! Le Mémoire est pour Louis XIV et lui sera présenté par M™^ de Maintenon. Il sera suivi de deux autres, avec des audiences du roi « plusieurs jours de suite ». Bossuet écrit à Noailles : « Nous sommes tous obligés de lui dire qu'il n'a jamais eu et ne peut avoir pour la religion d'affaires plus périlleuses ^ ». Il faut que le roi bâillonne Richard

' Lettre du 24 oct. 1702.

2 Lettre du i" novetnbre.

' Lettre du 25 oct. 1702.

Simon : a Le service de Dieu demande qu'on lui ûte le moyen de nuire en lui ùtant celui d'écrire ' ».

L'atl'aire se terminera, le 25 novembre, « à l'amiable, dit Ledieu, dans une conférence que le roi avait ordonnée entre M. le cardinal deNoailles, M. le Chancelier et M. de Meaux... On fut quatre heures entières à convenirde raccommcdement...M. le Chancelier convient de rendre aux évèques toute liberté d'imprimer les livres qu'ils feraient et qu'ils adopteraient à ces conditions : que ces livres ne traiteraient que des matières de la doctrine chrétienne et de la religion ; et que pour ceux qui traiteraient par exemple de jurisprudence, d'histoire et de philosophie, ils seraient examinés par des magistrats et telles autres personnes que M. le Chancelier trouveraità propos..., il priait M. de Meaux de trouver bon que ce qu'il disait darfs son Ordonnance de la nécessité de la permission des évèques pour publier des traductions de la Sainte-Ecriture, aussi bien que le règlement du concile de Trente, qu'il citait pour cela, en fût retranché;... il le lui demandait en grâce... M. de Meaux acquiesça, et tout fut ainsi terminé ; dent M. de Meaux témoigna une grande satisfaction, non seulement pour sa propre personne, mais encore pour tous les évèques ».

Philosophie, jurisprudence, histoire livrés au monopole de l'Etat ; mention du règlement du concile de Trente sur les traductions de la Sainte-Ecriture interdite aux évèques : à ce prix Bossuet pourra publier une Ordonnance et son Instruction contre le livre de Richard Simon. Il témoigne de tout cela « une grande salisfaction ! »

J'ai dit « une Ordonnance », non son Ordonnance. Ce 25 novembre Pontchartraiiî écrit à l'imprimeur Anisson : a L'Ordonnance de M. l'évèque de Meaux, dont j'ai arrêté chez vous l'impression et le débit, demeurera supprimée. Il en a fait une autre dont je suis convenu avec lui, qui n'est différente de cette première qu'en deux ou trois endroits, mais très importants. Vous pouvez l'imprimer sur sa parole ; envoyez m'en cependant ou une copie ou la première

' Lettre à Noailles du i^r novembre.

épreuve avant de la débiter. Vous pouvez aussi imprimer son livre sans y mettre l'approbation de M. Pirot; son mérite personnel m'a engagé à lui donner cette marque de distinction ». Le magistrat fait à l'évêque, pour son Instruction contre Richard Simon, cette faveur exceptionnelle ; mais en maintenant dans une question n.ême d'Ecriture-Sainte et de théologie, son droit de contrôler les évêques. Acceptant la faveur, Bossuet reconnaît trop ce droit. Mais pour son Ordonnance, point de faveur; et la reconnaissance du droit impie est faite par Bossuet, dans un acte d'un comique ignoble accompli dans l'ombre.

Le 2 décembre Pontchartrain écrit de nouveau à Anisson : « La nouvelle Ordonnance de M. l'évêque de Meaux, dont vous m'envoj-ez un exemplaire me paraît bien ; elle est du moins comme j'ensuis convenu avec lui; vous pouvez''en continuer l'impression et le débit comme il lui plaira. A l'égard de la suppression des exemplaires de sa première Ordonnance, je consens volontiers qu'elle se fasse chez lui ou chez vous, comme il le voudra ; mais j'exige de vous que, quelque part où ce soit, vous y soyez aussi, afin que les exemplaires en soient brûlés ou déchirés en vôtre présence, comme en la sienne, ou de qui il lui plaira de sa part ».

Et Tauto-da-fé, comprenant un décret du concile de Trente, a lieu chez Bossuet. Cherchant à cacher s'il se peut sa honte, il a choisi sa « chambre » pour le bûcher.

« Dès ce matin (3 décembre, i" dimanche de l'Avent), écrit Ledieu, M. Anisson est venu à l'heure que Monseigneur de Meaux lui avait marquée, et il a apporté tous les exemplaires de l'Ordonnance de M. de Meaux contre M. Simon, dans la première forme qu'elle a été faite ; et tous les exemplaires ont été mis au feu dans la chambre même de M. de Meaux, M. Anisson présent, hors six exemplaires, dont j'ai quatre entre mesjTiains ».

Cette Mise au bûcher « dans la chambre » de Bossuet, d'un concile de Trente fait songer à la Bulle de Léon X jetée par Luther au bûcher de Wittemberg. Ei avec le concile, Bossuet se jette luimême dans le feu. Trop juste châtiment de son premier article césarien de la Déclaration de 1682 !

Son C)rdonnance, réfoimcc par le Chancelier et lui, à l'encontre du concile de Trente, paraîtra ainsi le 3 décembre. De qui a le service de Dieu » a-t-il le plus i se plaindre de l'évcque de Meaux ou du savant prêtre anti-janséniste qu'il va foudroyer à tort et à travers ?

ECS3UET

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