‹ Étude critique sur Bossuet, avec une not. nécrol. et une préfChapitre 38 sur 48 · EMBARRAS D ARGENT. SOUCIS DE « REPUTATION ». MALADIE DE LA PIERRE · texte numérisé non relu

EMBARRAS D ARGENT. SOUCIS DE « REPUTATION ». MALADIE DE LA PIERRE

Au milieu de ces luttes violentes et acharnées, toutes au bénéfice de la secte janséniste, trois spectres se dressent devant Bossuet, la ruine, le déshonneur, la mort.

Malgré ses immenses revenus, plus de quatre cent mille francs d'aujourd'hui, Bossuet est plongé dans les dettes. Sa longue et odieuse campagne contre Fénelon lui a coûté cher. Son Irère écrivait à son neveu à Rome en décembre 1697 : « Votre dépense va un peu trop loin M) ; et son homme d'affaires à écrit sur la fin de mars 1699, à l'annonce de la condamnation du livre de Fénelon : « J'espère que la dépense va bientôt finir par là. Si cela avait encore continué du temps je n'aurais pas pu y fournir ^. » Nous touchons aa moment critique, qui l'est de toutes manières.

De (( la rente de 2250 livres au principal de 45.000 livres constituée par la damoiselle de Mauléon et le sieur évêque de Meaux », le 23 mars 1682, à l'avocat Pageot prêteur % une partie n'a pas été soldée ; et tout le capital est dû. La demoiselle qui comptait sur de très gros bénéfices de sa halle près Saint-Eustache, en y obtenant le monopole de la vente du poisson d'eau douce, n'a cessé d'échouer

1 Edition Lâchât, t. XXXIX, p. 136.

2 Revue Bossuet, 19CO, p. 210.

^ Transaction du 7 mai 1704.

dans SCS prétentions et ses espérances. Une dernière tentative pour ce monopole, qu'elle a faite, le 29 septembre 1699 par son fermier l)elai;ran«:;e, n'a pu qu'accuser sa ruine irrémédiable. La ruine atteint Hossuet. Débiteur solidaire avec elle, il est poursuivi à cette heure par les héritiers Pageot.

Il est loin d'avoir les sommes réclamées, dépassant de beaucoup deu.x cent mille francs d'à présent; et les eût-il, sa famille et sa réputation lui permettraient-elles de les mettre dans la main d'une étrangère insolvable? Mais, d'autre part, un avenir prochain montrera tout ce qu'il a à craindre d'une personne « sa vieille amie » depuis un demi-siècle et qu'il a installée, étant évêque de Meaux, « maîtresse chez lui ' » s'il la laisse réduite à la misère, dépouillée des biens qu'elle a si ardemment convoités, et pour l'obtention desquels il a dû se résigner à des engagements redoutables et trop compromettants. De là une série de démarches et d'angoisses où le prélat, cherchant toujours à gagner du temps, se débattra jusqu'à la mort.

Ledieu les entrevoit et les consigne ainsi pour l'année 1701 : (( Samedi, 16 d'avril, arrivée de M. de Meaux à Paris... une affaire de la Mauléon — ce 16 de juillet, samedi, après-diner, M. de Meaux a présidé en Sorbonne à la tentative de M. d'Aramonl... De là chez M. Le Roy, avocat pour les affaires de N... — {22 juillet). Cet après-dîner M. de Meaux est allé dans la ville pour les affaires de N... Hier il vit M. le procureur général et encore un peu auparavant, je crois pour le même sujet ». En 1702 Bossuet fera passer trois mille livres, puis cinq mille, à M"*' de Mauléon pour payer des arrérages dûs à la veuve Pageot ; et plusieurs milliers de livres en 1703.

Cette année, la dernière de sa vie, il donnera à son neveu Louis Bossuet. sa maison de Versailles. C'est sans doute pour le rembourser d'un prêt réclamé. Le frère de Louis, l'abbé^ sera indemnisé de cette diminution d'héritage et du non-remboursement de divers prêts par le prieuré de Gassicourt dont Bossuet se démet en sa faveur. A 1^^

* Legendre Mémoires, p. 265, 266.

mort du prélat les deux neveux se porteront créanciers pour vingt-cinq mille livres ; et « on dit, rapporte Ledieu, que M. de Meaux leur doit bien davantage * ».

Au début de ces étreintes doublement cruelles, le plus impitoyable des créanciers, la mort s'est présentée à Bossuet par un grave avertissement d'abord et les préludes ensuite du coup fatal.

L'excès de travail et l'ardeur violente que Bossuet a portés dans sa lutte contre Fénelon ont couvert, au commencement d'avril 1699 et pendant cinq mois, une grande partie de son corps d'un érysipèle. A la fin de juillet il dira : « Me voici comme un autre Job, ulceribus plenus ». Plein d'ulcè'-es, il compose a Germigny une pièce de vers latins achevée le 28 juin et qu'il retouchera le 24 juin 1700 : Invocation au Christ libérateur d'une âme atteinte de maladies mortelles. Il en a tiré une partie « de divers endroits, écrit-il, des anciens poètes ». Un vers est emprunté à Horace ; cinq à Virgile ; cinq distiques entiers, à Catulle, esclave delà perfide Lesbie. L'invocation de Bossuet est celle d'un homme « entraîné par mille passions insensées, dis~ trahor insanis mille cupidinibus. Il s'écrie : « Hélas ! que je suis malheureux! qui pourra chasser les mauvaises joies d'un esprit déraisonnable, stolidce mala gaudia mentis, les vaines craintes d'un cœur malade, vanos agro corde metus ? » Il implore du ciel « des teux chastes, castos ignés, une volupté nouvelle et sans trouble, novaque et secura voluptas ». Sa prière se termine par les discours, légèrement démarqués, du grand poète erotique, qu'il offre comme un pur encens au fils deja Vierge : *.< Que ne fortifies-tu, ton âme pour te retirer de là, et, ayant Dieu contre toi, que ne cesses-tu d'être malheureux ? Il est difficile de chasser tout à coup une ancienne maladie, il est difficile, mais tu dois tout faire pour y parvenir. Ton salut est à ce prix : il te faut remporter cette victoire : fais cela, possible ou non. — Grand Dieu, faites que je puisse promettre cela, vraiment, et que je profère cette parole sincèrement et du fond du cœur, afin que je puisse réaliser toute la vie le pacte saint d'une divine amitié ^ » .

i Journal, 23 juillet 1704.

* Revue Bossuet, 1900, p. 102-107. ^

En juillet, le malade a reçu d'un poète latin, François Boutard, fils d'un marchand de Troycs, né en 1664, ^^^ Imprécations contre rérysipclc obstincnicnt attaché à r illustrissime évêqiie de Mcaux, Béni^tie Bossuct ; seize distiques en grands et petits iambes. Venu à Paris, Boutard s'est attaché A l'astre de Bossuet pour atteindre la fortune. En 1694, '^ '^ public une Ode adressée à f illustrissime Prince de VE^lisc Jacques Béiii^)ie Bossuet évcque de Meaux pour qu'il ne cesse pas d'écrire^ le créant cardinal par avance. Entré en 1696, chez Francine grand Prévost de l'Isle, comme précepteur de son fils, le voisinage lui a fiiit « faire connaissance avec M""" de Mauléon, amie particulière de Bossuet ' ». Ainsi rapproché du prélat, il a fait en 1698 delà Relation sur le quiétisme une version latine qui a été envoyée à Rome; et cette année encore un Icon, ou portrait, de Bénigne Bossuet adressé à Cosme III grand duc de Florence. Maintenant, en 1699, le 25 juillet, fête de saint Jacques, étant le jour de fête de Bossuet, c'est la pièce des Imprécations contre férysipèle. Elle arrive avec un présent de M"^ de Mauléon. « Elle se plaisait à élever des pigeons ; et tous les ans elle en envoyait un certain nombre des plus beaux à M. de Meaux le jour de sa fête. M. l'abbé Boutard épia le moment de leur mission, et persuada sans peine à M"^ de Mauléon de les rendre porteurs d'une ode latine à la louange de son illustre ami. Le bouquet fut parfaitement bien reçu - » .

Il avait pourtant de malsaines odeurs. Visant trop visiblement Fénelon et M"'^ Guyon, le poète adjure ainsi l'érysipèle : « Cherche ailleurs une proie inerte à dévorer ; envahis pleinement les honteux docteurs d'un quiétisme impie ; envoie sur l'obscène troupeau le feu, les rouges pustules, le pus, et si tu as dans la main quelque autre chose encore. Lâchant ensuite les rênes à ta fureur, dévore au plus vite des membres engourdis et rassasie ta soif avec un sang funeste. Les fils rebelles que Rome leur mère a rejetés de son sein périront plus justement par tes dents ^ ».

1 De Boze secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions. Eloge de l'ahbé Boutard prononcé en 1729.

2 Ibid.

3 Revue Bossuet, 1900, p. 104.

Bossuét agréera cette pièce folle et féroce qui « fut imprimée dans le temps » ainsi qu'une pièce sur sa convalescence de l'adroit poète *. Ledieu ne doit-il pas écrire le 29 octobre, à propos de la Relation du Qiiiétisme du grand vicaire Phelippeaux : « M. l'abbé de Fénelon que M. de Meaux a tranché avoir été toute sa vie un parfait hypocrite ? » Bossuet conduit Boutard à Germigny^ que le flatteur célébra dans une pièce, Gcrminiacum. Jl lui fait célébrer aussitôt Marly et Trianon dans une autre pièce dont il fait les honneurs auprès du roi. Louis XIV donne à Boutard i.ooc livres de gratification pour prendre les ordres au séminaire de Meaux. Prêtre au bout d'un an, le poète voit sa gratification convertie en pension ; il entrera ainsi à l'Académie des Inscriptions en 1 701 ; et en 1703, il sera fait abbé de Boigrosland, diocèse de Luçon. Bossuet doit expier en 173 1 cette singulière fortune, qui est son œuvre, quand faisant réloge de Boutard, le secrétaire de l'Académie le montrera porteur des pigeons de M"^ de Mauléon et du « bouquet bien reçu », le diatribe contre l'érysipèle et Fénelon.

L'érysipèle est, hélas ! l'avant-garde funèbre.

« Bossuet, écrit Bausset portait, depuis quelques années, le principe d'une maladie bien plus grave. Dès 1696^ il s'était assujetti à quelques précautions, qui auraient dû indiquer la nature du mal... Il était attaqué de la pierre ^ ».

C'est au cours de ses poursuites contre Fénelon qu'il a ressenti les premières atteintes de ce mal cruel auquel il doit succomber. C'est pendant celles contre les Jésuites^ en 1700; c'est au milieu de ses angoisses de tout genre pou r sa caution en faveur de M"^ de Mauléon ; c'est au moment où il vient de mettre la dernière main à sa défense du Nouveau Testament de Quesnel — que le mal se révèle dans toute sa gravité. C'est en ces trois ans de travaux acharnés, non hélas ! au soin de son diocèse, mais au bénéfice de la secte janséniste^ que le mal ainsi activé précipite la mort. L'évêque de Meaux, prince de l'éloquence, ne pouvait-il abréger ses jours pour de meilleures causes ?

1 Bousset, I. XIII, 5,

2 Histoire de Bossuet, 1. XIII, v. Cf. Ledieu, Journal, 30 ûov. 1701 ; 3 avril 1703.

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