NÉPOTISME INTÉRESSÉ
La grande préoccupation de Bossuet, durant ce triennat de souffrances physiques et de tortures morales, sera révélée par lui le 27 août 1703, à Versailles, dans une première crise mortelle, dont il doit triompher dix mois encore. En présence de l'abbé Bossuet et M. de Chasot, deux de ses trois neveux et héritiers naturels, « M. de Meaux, écrit Ledieu, m'a dit : Le monde fera bien des discours, mais ce gui aura été écrit demeurera. — Nous exécuterons. Monsieur, a dit M. l'abbé, tout ce que vous ordonnerez^ vous pcuve^ être en repos ^ et vous fier à nous ; nous ne souffrirons pas que votre réputation ait la moindre atteinte ». C'est pour sa « réputation » que Bossuet tremble. Ayant écrit ce qu'il a écrit il y a cinquante ans passés, et étant aux mains de trois neveux, à qui les cordons de la bourse tiennent plus au cœur que la « réputation » de l'oncle et l'honneur de l'Eglise, il a trop raison de trembler.
Le principal moyen pour Bossuet de préserver, après sa mort, sa « réputation » des « atteintes » qu'il redoute, particulièrement à Meaux, où M"'^ de Mauléon « a toujours été la maîtresse chez lui », c'est de placer sur son siège son neveu et filleul, son si merveilleux instrument dans sa campagne contre l'archevêque de Cambrai. Il va pendant deux ans mettre tout son art et faire les efforts les plus inouïs pour obtenir ce bouclier nécessaire.
Le 21 mai 1702, Ledieu a écrit : « Ce lundi matin, il a fait M. Phelippeaux, son otficial, et il a donné le canonicat vacant à
M. l'abbé Bossuet, à qui il destine aussi la place vacante dans le bureau des décimes, s'il la veut accepter ». Ce n'est qu'une fausse entrée de l'abbé dans le chapitre^ pour l'y poser et le préparer à monter plus haut. Le 7 juin a lieu « la démission de M. l'abbé Bossuet qui s'est excusé auprès de M. de Meaux et auprès de messieurs du Chapitre de garder le canonicat, parce qu'il lui était impossible d'en faire les fonctions, mais qu'il n'en serait pas moins attaché à la compagnie, à laquelle il était très obligé de l'empressement qu'elle lui avait témoigné de l'avoir parmi elle. L'abbé, qui médite intrigues sur intrigues pour arriver au siège de Meaux, veut garder toute sa liberté.
Bossuet, poursuivant ce but, assure aussi la sienne. A la fête delà Toussaint, il officie pour la dernière fois dans sa cathédrale; et le II novembre, sortant de Meaux qu'il ne doit plus revoir, il se rend en litière à Paris. Quittant son logement de la place des Victoires, il va occuper, rue Sainte-Anne, l'hôtel de Coislin, construit parLuUi, où ce musicien des opéras de Quinauit a fair sculpter les masques de la comédie à laquelle il doit sa fortune. C'est là que dans dix-sept mois doit mourir Bossuet.
A cette heure, il ne craint pas d'absoudre publiquement la comédie qu'il a foudroyée, il y a huit ans^ de ses anathémes jansénistes, et Molière même qu'il a précipité dans l'abîme des pleurs éternels. En ses incessants voyages à Versailles, inaugurés dès le 13 novembre, pour faire sa cour au roi, au Dauphin, à M"^ de Maintenon, aux princes et princesses, voici ce qui va lui arriver entre le 25 février et le i'^' mars 1703. Un janséniste, qui paraît être Germain Vuillart, écrit (de Port-Royal) des ce champs », sur ce prélat de cour qu'il trouve ne pas avoir été franc agent janséniste dans l'affaire du cas de conscience : <r Je ne m'étonne pas trop, après le procédé de M. de Meaux dans toute cette affaire où il n'a voulu profiter de ce qu'on lui a ou remontré ou fait lire, que Dieu l'ait abandonné jusqu'à le laisser aller deux fois à la comédie. C'était chez la duchesse du Maine, à Clagny. L'une des deux fois on donna la comédie de Tartufe. La princesse y était actrice. Le reste des acteurs était choisi de sa cour. L ù.'.c deRoquîLjre, dise u. de bons mots, y dit :u ;->ré-
lat : Majoy, Monsieur, je vous conseille après cela il aller à t Opéra. Il n y a pas plus de mal, et il vous diverlira bien davantage. Vous y aure:i^ plus de plaisir : c'est une diverse leçon. On ne m'a pas dit à quelle autre pièce M. de Meaux se trouva. C'était encore chez la duchesse du Maine. Mais cela est pris pour la contradiction par lui-même à ce qu'il lit imprimer il y a quelques années contre la comédie... Cela fait voir la justesse d'esprit de M. Pirouette ; car c'est ainsi que Ton nomme celui que la fliveur fait pirouetter comme elle veut. »
Le ressort de Bossuet-Pirouette — où est l'Aigle ? — est bien trouvé : « la faveur ». M. de Meaux brigue la faveur de la duchesse du Maine, le duc étant le f^ivori de M"^' de Maintenon et de Louis XIV, afin d'obtenir du roi son neveu pour successeur. Si approuver ou applaudir Tartuffe n'est pas le fait de sa « justesse d'esprit », c'est celui de sa « justesse », bien autrement importante, de fine stratégie. Cette mesure prise après tant d'autres, la campagne va s'ouvrir ; et voilà que l'ombre survenant de la mort précipite toutes les manœuvres.
Le i<"^ avril, dimanche des Rameaux, le chirurgien Maréchal, que Bossuet, dans « leparoxisme des douleurs », a dû mander, a acquis la certitude qu'il a la pierre. Il a laissé « à la discrétion de l'abbé Bossuet de l'en avertir en temps et lieu ». Ce discret abbé est d'avis le mardi saint « que notre prélat aille à Versailles donner la communion à M"'^ de Bourgogne », espérant (( de la déterminer là à faire quelque chose pour lui ». Le voyage étant reconnu impossible le jeudi saint, il se décide à révéler au malade le secret de son mal. La pensée de l'opération de la pierre cause ce jour-là même à Bossuet un tel bouleversement que le chirurgien doit y renoncer pour toujours. Il n'y a plus qu'à s'acheminer, le plus lentement possible, au tombeau ouvert. Mais il y a urgence de tout faire pour asseoir sur le siège épiscopal, en vue des critiques, un second Bossuet couvrant le premier !
Dès le samedi saint, Ledieu écrit : « Je crois que M. de Meaux pense à faire tomber à son neveu ou son évêché ou sa charge, ou quelque autre chose et qu'il faut se servir pour cela de M. le cardinal de Noailles. » Le jour de Pâques, Bossuet prie le cardinal de venir le
voir avant d'aller à Versailles ; et Ledieu d'ajouter : « Ceci fortifie bien le soupçon que j'ai que M. de Meaux songe à prendre des mesures pour assurer quelque établissement à M. l'abbé Bossuet. Cet abbé le désire fort et semble vouloir s'y disposer : depuis un mois ou six semaines, il a porté sa soutane régulièrement toute la journée jusqu'au soir et tant qu'il y avait au logis quelqu'un de dehors. » Il s'agit bien en effet de faire l'abbé évêque dé Meaux. Noailles, se rendant le lundi à Versailles, vient voir Bossuet, et se charge de la négociation auprès du roi. Elle n'est pas heureuse. Le jeudi, Ledieu écrit: «Il n'y a nulle réponse delà négociation de M. Iç cardinal Noailles. » Il a bien entrevu la veille un des obstacles au succès qui est le témoignage du précepteur et du compagnon à Rome de l'abbé Bossuet, le chanoine Phelippeanx, grand-vicaire et nouvel officiai de l'évêque. Parlant de l'abbé qui l' « a fort flatté de mille louanges outrées », «il m'a dit, écrit-il, que M. Phelippeaux ne lui faisait pas justice, et il ne m'a pas paru content de lui, me conjurant fort de lui garder le secret ». .
Ledieu, sachant bien des choses qu'il feindra toujours d'ignorer, voit combien il importe à Bossuet d'avoir son neveu pour successeur. Pense:(-y, monsieur, a-t-il dit à l'abbé ce même jour, c'est votre affaire, et pour votre propre intérêt, et pour l" intérêt de la réputation de M. de Meaux. A huit jours de là, le 11 avril, il écrira : « J'ai vu M. Pirot, et lui ai fait l'ouverture du dessein de l'évêché; que M. de Meaux ne pouvant plus en faire les fonctions pénibles, était obligé de mettre quelqu'un à sa place, et qu'il ne pouvait faire mieux, pour sa réputation, que d'y mettre son neveu. »
C'est la grande préoccupation de Bossuet, qu'il cherche à dissimuler. Parlant, le vendredi de Pâques, d'aller à Versailles le di-* manche ou le lundi, il ny a aucune affaire, dit-il, cest seulement pour me faire voir, et au surplus je me sens bien. Ce n'est qu'à treize jours delà, le 26 avril, que le médecin autorise le. voyage, et Ledieu écrit du prélat : « 11 ne va, dit-il, à Versailles, que pour se montrer ; mais je vois fort bien que c'est pour faire donner son évèché à son neveu. »
Bossuet est porté en litière à Versailles le 20. Le 30, il assiste à la
messe du roi. Le i"' mai, après avoir attendu trois quarts d'heure au lever du roi, il a de lui une courte audience où il lui remet un Placet, ;\ l'etlet d'obtenir son neveu comme coadjuteur ou même comme successeur. DéjA instruit par M""-' de Maintenon, à qui Bossuet a écrit pour préparer les voies, Louis XIV a « bien reçu » ce mémoire, comme l'auteur s'empresse de le faire «savoir au cardinal de Noailles -par un exprès qui porte sa lettre àConilans; mais il s'est contenté de répondre : Je verrai, cela demande grande réflexion. Il y avait de quoi réiléchir en effet.
Déposant son P lacet « sous les yeux de Dieu, en toute humilité et vérité » ; assurant Sa Majesté, « sans craindre d'en avoir jamais de reproche, ni devant Dieu ni devant les hommes » delà « partaite édification » donnée par son neveu dans le diocèse de Meaux, « depuis douze ans qu'il est archidiacre », et répondant à Sa Majesté « de sa bonne conduite m ; rendant ce témoignage « en conscience sous les yeux de Dieu » — Bossuet fait du triste abbé que connaissent Rome et Meaux, Paris et Versailles aussi, « un esprit solide et sérieux, occupé du ministère ecclésiastique, plus éloigné du monde qu'on ne saurait croire, prêtre disant souvent la sainte messe avec édification ». Si Louis XIV a pu ou voulu être trompé sur l'abbé Bossuet durant la campagne contre Fénelon, il ne peut ni ne veut l'être à cette heure où Bossuet lui-même et son entourage sont authentiquement instruits. Huit mois après la mort de Bossuet, Ledieu ne va-t-il pas écrire : « M. de Meaux a été instruit par le père de Ribéralles de tout ce que M. Phelippeaux disait des désordres de l'abbé à Rome, car il n'en faisait pas la petite bouche ; il m'en a dit en particulier des choses affreuses * ?» Il est bien décidé par Louis XIV, qui n'ignore pas, d'ailleurs, les attaches intimes des deux Bossuet avec les jansénistes, que l'abbé ne sera pas évêque de Meaux, Cela demande grande réflexion est un mot royal .tranchant.
L'oncle n'en poursuivra pas moins, jusqu'à son dernier soupir, ses démarches aussi obstinées que vaines pour le neveu réprouvé.
*■ Journal, ^Z àéc. 1794.
Le i^"" mai, il écrit à Noailles pour obtenir son concours ; le 3, il va « voir le père de la Chaise dans son appartement » ; le 6, il demeure « à jeun jusqu'à midi » « pour communier » la duchesse de Bourgogne, enfant chérie de M""^ de Maintenon, qui veut le servir ; le 9, il est « du matin, chez M""^ la duchesse de Bourgogne qui a fait une fausse couche ». Rentré à Paris ce jour-là, il médite une autre flatterie, doublée d'une apologie personnelle.
« Le vendredi, ir de mai 1703, écrit Ledieu, M. de Meaux a été dire la messe aux Bénédictins anglais du faubourg Saint-Jacques, à cause du corps du roi Jacques II d'Angleterre qui y repose. Il a d'abord fait sa prière dans la chapelle où est le corps, et à cause de la grande obscurité, il a mieux aimé dire la messe au grand autel ; il l'a dite de la Sainte-Trinité en action de grâces de la sainte vie que Dieu a accordée à ce bon roi, avec une seconde collecte pour le repos de l'âme du même roi, et une troisième pour le roi d'Angleterre d'à présent. Sa dévote a communié à sa messe. » Cette « dévote » est M"^ de Mauléon '. Bossuet compte ainsi répondre aux fâcheux soupçons des contemporains et de la postérité sur leur liaison. Ayant espéré du rétablissement de Jacques II le chapeau de cardinal, lui qui vient d'écrire au roi dans son Placet qu'il peut vivre « des dix et quinze années 5) avec la pierre, a tout d'abord, on l'entrevoit, fait cette éclatante démonstration pour se ménager les faveurs à venir de Jacques III^ sans compter son présent appui, dans la grande affaire, auprès de Louis XIV.
Les « dix et quinze années » de vie qu'a rêvées Bossuet ne seront que dix mois. Voici même qu'au quatrième de ces mois comptés, les démarches pour l'évêché ne cessant pas, soit à Paris, soit à Versailles^ avec leur surcroît imprudent de fatigues, la mort semble vouloir finir tout subitement.
* FLOQ.UET, t. I, p. 569.