CRISE MORTELLE A VERSAILLES
Le 10 août, au sortir d'une visite au cardinal de Noailles à Paris, (( voici, dit Ledieu, M. de Meaux heureusement arrivé à Versailles dans sa litière avec M. de Chasot, et nous autres à sa suite dans son carrosse. » C'est un vendredi. (( Il veut avoir la journée de demain entière, pour se reposer avant l'arrivée du roi, à qui il doit présenter son livre (contre Richard Simon) dimanche matin, à soulever, et ensuite à toute la cour ; c'est sa principale affaire, car mercredi dernier, il fut résolu par MM. Dodart et de Tournefort avec M. de Meaux qu'il ne s'exposerait pas à donner la communion à M""^ la duchesse de Bourgogne à la tête de l'Assomption. C'est déclarer son affaiblissement; mais il a raison, car sa vue est si faible et ses pas si chancelants, qu'il s'exposerait visiblement à quelque inconvénient qui lui serait aussi désagréable qu'à la princesse même, ferait une rumeur à la cour, à Paris et dans tout le royaume. »
Le dimanche, « M. de Meaux a été au lever du roi, et lui a présenté son livre ; il en est revenu un peu fatigué et s'est recouché jusqu'à son dîner, sans même entendre la messe ». Ayant dormi et dîné de bon appétit, « il écrit à M""^ de Maintenon avec grande soumission, lui demandant une audience ; il a aussi écrit au père de la Chaise, qui est arrivé ce soir à Versailles, et ce père a dit au laquais : Assiin:^ M. de Meaux que je ferai mon devoir » . Il ne dit pas où est le devoir ! Le lundi, « M. de Meaux a présenté son livre à M""^ la duchesse de Bourgogne » ; le soir, « M. et M™^ Bossuet arrivent de
Paris, apparemment pour être présents au don de Tévêché ». Le mardi, en effet, « M""^ Bossuet, étant à sa toilette, » dira à Ledieu : « Cest aujourd'hui, qu on fait la nomination des évéchés. Elle en parlait avec empressement comme espérant d'y avoir part ; mais cette nomination ne s'est pas faite parce que le roi a remis sa communion à demain. » Ce jour-là l'évêque de Chartres a audience du roi. Il est opposé, comme chien et chat, le mot est de Bossuet, à V Ordonnance contre le jansénisme — entendez pour — du cardinal de Noailles, dont Bossuet est l'inspirateur. Reçu après lui, le cardinal n'a pu parler au roi en faveur de l'abbé Bossuet. C'est la nouvelle qu'il a dû donner en étant, au sortir de l'audience, « quelque temps en conférence » avec l'évêque de Meaux. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a renoncé à toute démarche. « Pour l'évêché, écrit Ledieu, il n'y a pas d'apparence que M. le Cardinal veuille s'en mêler après la déclaration que l'abbé de Beaufort m'en fit à Pâques. »
Le mercredi, fête de l'Assomption, « M. de Meaux, écrira Ledieu, a été dire la messe aux Récollets, et au retour il s'est couché, et il est demeuré dans le lit jusqu'à son dîner. M""^ de Bourgogne n'a pas fait ses dévotions. Elle a été à vêpres avec toute la cour, et M. de Meaux s"est rendu auprès d'elle en rochet et camail pour la procession seulement... Son assistance à la procession de l'Assomption, où il donna un triste spectacle qui affligea ses amis, le fit plaindre par les indifférents et moquer par les rieurs de la cour. Courage, Monsieur de Meaux, \m disait Madame, le long du chemin, vous en viendrez à bout ! D'autres : Ah ! le pauvre M. [de Meaux ! D'autres : // s^en est bien tiré. Le plus grand nombre : Que ne s'en va-t-il mourir che/^lui ! Mais il veut auparavant placer son neveu et faire un dernier effort ' «. Effort stérile autant que navrant! Après la procession, le malade «s'est retiré chez lui avec toute sa famille, qui m'a paru, dit Ledieu, dans une grande impatience sur les évêchés. Enfin, sur les six heures du soir, la nomination est venue. Mais il n'y a rien de Meaux. M. et M""^ Bossuet avec M. de Chasor... sont montés en carrosse pour aller coucher à Paris, et voilà le succès de leur voyage ».
1 Journal 15 et 21 août 1703'.
Les poursuites de Bossuct n'en seront que plus acharnées. Le lendemain de r Assomption, il est ;\ Saint-Cyr sollicitant M"" de Maintenon. Le dimanche 19 août, il assiste en rochct et camailà la messe de communion de la duchesse de Bourgogne ; le lundi, à la messe encore; et, ce jour-h\, avec son neveu au dîner du roi : « mais je ne sais s'ils lui parlèrent», dit Ledieu. Le mardi, un des grands amis de Bossuet, l'cvèque d'Amiens, arrivé depuis trois jours à Versailles, confiant à l'abbé Fleury le bruit qui circule du népotisme, dit : Quelle miscrc qunn hoiiunc si sdi^e, si admiré actuellement à cause de son livre, devienne l'entretieii du courtisan malin, faute de savoir prendre son partie et d'aller se préparer chez soi à la retraite ! Qu'il finisse donc son affaire de l'évécbé de Meaux, et que Dieu V inspire sur ce parti unique qu'il est obligé de le prendre pour l' édification publique et sa gloire '. Ce parti est celui de la démission, et Bossuet ne veut se démettre qu'en faveur de son neveu.
Le mercredi, un autre ami, l'abbé Janet, le presse en vain d'aller à sa campagne de Germigny. Le jeudi et le vendredi, il passe la matinée au lit. Le samedi, il apparaît soudain aux prises avec la mort.
v( Ce samedi, 2S août, jour de Saint-Louis, il s'est trouvé le matin fort fatigué de n'avoir pas dormi la nuit ; il est resté au lit jusqu'à midi sans s'en mieux porter. Il est allé entendre la messe. Il n'a pu dîner, il a senti du dégoût ; le pouls était bon, maishaut et fréquent et marquant plénitude. Il s'est couché à deux heures après midi et il a un peu reposé. La tête s'est un peu embarrassée. M. Dodart l'est venu voir entre cinq et six heures, et lui a trouvé le pouls comme on a dit, et, ne pouvant tirer de lui aucune parole, il a ordonné la saignée, qui s'est bien faite de trois palettes pleines, sans accident de la part du malade; depuis la saignée il a dormi ; sur les huit heures, il a pris un bouillon entier, s'aidant lui-même, sans parler ni regarder personne; le visage esta l'ordinaire...
Ce dim.anche, 26 d'août 1703, la fièvre continue le matin ; M.Fagon et M. Dodart sont venus voir le malade. Ils lui ont trouvé la
* Ledieu.
tête embarrassée, et en leur présence, environ deux heures et demie du matin, ils lui ont fait tirer deux palettes de sang, qui est bien venu comme hier, mais qui est aussi mauvais que celui d'hier, sans couleur, et plutôt de la boue que du sang... Sur le midi, le malade avait encore la fièvre et la tête toujours embarrassée ; l'après-midi la fièvre a été très forte, et avec un sensible redoublement qui a duré jusqu'au soir... La tête est embarrassée, et quand on le voudrait, le malade n'est pas en état de recevoir les sacrements. On attend à prendre sur cela une résolution demain dans la matinée. »
Heureusement il y aura du mieux le lendemain pour Bossuet. « Lorsqu'on lui dit, écrit Ledieu, la peine que nous eûmes hier de le voir sans connaissance, et sans pouvoir penser aux sacrements de l'Eglise », il témoigna le désir de voir le curé de Versailles. C'est le lazariste Hébert, prochain évêque d'Agen, futur défenseur du livre deQuesnel qu'a réprouvé le Saint-Siège. Bossuet lui fait sa confession. « La confession faite, poursuit Ledieu, M. Hébert nous a dit que M. de Meaux était dans les meilleures dispositions du monde, et qu'il allait revenir incessamment. Alors M. l'abbé et M. de Chasot sont rentrés ; peu après, ils m'ont aussi fait entrer. M. de Meaux ma dit : Le monde fera bien des discours, mais ce qui aura été écrit demeurera. — Nous exécuterons, Monsieur, a dit M. l'abbé, tout ce que vous ordonnere:^^, vous pouve:(être en repos, et vous fier à nous; nous ne soufir irons pas que votre réputation ait la moindre atteinte.
Qu'a écrit ou que veut écrire Bossuet ? Ledieu conjecture qu'il s'agit « des mesures prises pour les dettes et pour les domestiques ». Mais il y a, hélas ! des dettes de divers genres; et ce n'est pas la parole donnée des neveux du prélat qui mettra sa réputation à l'abri de la moindre atteinte, ni même d'un affreux « scandale ».
Bossuet fait son testament, par devant le curé et deux commissaires du ministère des affaires étrangères. Il institue Tabbé son légataire universel et son exécuteur testamentaire, s'en remettant à lui de tout le soin de sa réputation et de faire taire le monde qui fera bien des discours.
Le roi, M""^ de Maintenon, toute la cour ont envoyé prendre des nouvelles. Le lendemain, 28, la fièvre ayant cessé, les médecins
croient le malade hors d'ali'airc. Le 31 on parle de retour à (jcrmi- <^ny. Mais, dit Bossuet, à qui avoir recours s'il me survient des douleurs ? « Ainsi nous sommes confinés à Paris, A la vie et à la mort », écrit Ledieu. Ce n'est pas tant à Paris que Bossuet voudrait se « confiner » qu'à Versailles, espérant, à force d'importunités, d'arracher au roi la nomination de son neveu. Mais à la cour on est impatient d'être délivré d'un malade, d'un si accablant solliciteur. Le 7 septembre, Ledieu écrira : « M. Dodart trouvant M. l'abbé Fleury lui a dit que M. de Meaux devait s'en aller à Paris et mieux à Meaux; qu'il a de la force pour faire ce voyage; que M'"' de Maintenon lui a dit qu'elle était étonnée de ce qu'il n'était pas encore parti de Versailles, s'il voulait donc mourir à la cour ?
Mourir! La veille, « toute la matinée, AL de Meaux n'a fait que se plaindre de la journée d'hier, qu'il a entièrement oubliée ; il en est* entré en une extrême inquiétude de recevoir les sacrements de peur de pareille surprise, et m'a ordonné, dit Ledieu, de voir M. le curé de sa part pour prendre des mesures à cette fin ». Le 6, les mesures sont prises; et le 7, fcte de la Nativité, « M. de Meaux n'ayant pas bien passé la nuit, n'a pas laissé de se lever avant 6 heures du matin et de se rendre à la chapelle du grand commun, où il a ouï la messe dite par i\L le curé ; et étant en rochet et camail, il a aussi reçu la communion après laquelle je [ui ai donné l'ablution dans un calice. Nous avons fait comme aux messes solennelles et pontificales des Assemblées du Clergé de France : je lui ai présenté l'Evangile à baiser et la Paix de même en son temps, et le prêtre ayant pris le sang de Notre Seigneur, lui a porté tout de suite la sainte hostie sans dire Ccufitcor, ni Misereatur, ni Ecce Agnus Dei, ni Domine non sum dignus ». Rubriques anti-romaines, prétentieuses, toutes nouvelles dans l'occurence, où Bossuet fait sentir qu'il est le maître de la liturgie comme de tant d'autres règles canoniques ! N'avait-il donc pas besoin d'un Confiteor, d'un Misereatur et d'un Non sum dignus à l'annonce de Y Agnus Dei ?
Les douleurs continuent cependant, aussi vives par moment que « les plus grandes du paroxysrne de Pâques ». Ainsi jusqu'au ] 5. Ce jour-là, la cour qui s'est rendue à Marly le 3, rentrant à Versailles,
et le mot tranchant de M'"^ de Maintenon étant sans doute plus ou moins venu aux oreilles de Bossuet, il faut enfin se résoudre à. partir. Après une visite du cardinal de Noailles le 17, le départ pour Paris est fixé au 19. Cuisant chagrin pour l'abbé Bossuet qui, ce jour même « a été au dîner du roi, et tous les jours passés s'est toujours montré devant lui y> ! Le retard d'un jour survenant, Bossuet, le 20 septembre, quitte Versailles qu'il ne doit plus revoir.
« Jeudi 20, écrit Ledieu, M. dî Meaux étant en bonne disposition, est parti pour Paris par le plus beau jour de l'année. De Versailles à Sèvres il a été porté par six porteurs, dans sa chaise, et de Sèvres il a été à Paris dans un bateau sur la rivière ; il est heureusement arrivé entre quatre et cinq heures du soir, se trouvant fort bien de son voyage. »