BOSSUET MOURANT
Rentré à Paris, Bossuet ne veut pas rentrer à Meaux. Son neveu a dit le 1 1 septembre à Ledieu « que la vraie raison était de ne pas éloigner M. de Meaux des secours qu'il trouve à Paris ». Mais Ledieu ajoute : « Il a aussi sa raison personnelle et son intérêt : l'espérance que M. de Meaux se démettra enfin de l'évêché en sa faveur; pour cela il ne faut pas éloigner le malade de la cour, ni le faire sortir de Paris, où sont tous les amis et les moyens de faire réussir ce dessein. Dieu les bénisse ! »
Bénédiction difficile I On l'a vu, on le va trop voir. Que d'étranges choses dont sera témoin près de sept mois l'hôtel de Lulli devenu la dernière résidence épiscopale de Bossuet !
Une chambre y a été transformée en chapelle ; mais Bossuet n'y dira jamais la messe. Il l'a dite, le 24 août, fête de saint Barthélémy, à l'église des Récollets de Versailles pour la dernière fois. Il l'entendra ici jusqu'en janvier tous les jours, communiant à la Toussaint, à rimmaculée-Conception, à Noël ; puis, la maladie iaisant des progrès, il ne l'entendra plus que de loin en loin.
S'il se ménage ainsi, c'est qu'il espère reculer au loin la mort. Le dimanche 7 octobre, après une nuit de sommeil, il lui échappera de dire : Je vois bien que Dieu veut me conserver. H aide Dieu de son mieux. Le 23 septembre, un dimanche, il a passé « la journée fort gai, s'occupant le matin de l'Evangile et l'après-diner à la lecture de différentes choses curieuses et divertissantes », la nouvelle que
le père Quesnel, « menacé d'être pendu », s'est sauvé «heureusement » des prisons de l'archevêque de Malines, ajoutant à la gaîté. Le 7 octobre, après l'apparition du rayon divin de conservation, Bossuet, en dépit de ses dettes, ne recule pas devant des distractions luxueuses. Ledieu enregistre : « Ce dimanche, 7..., le soir il y a eu symphonie. — Ce mardi, 9, symphonie. — Ce vendredi^ symphonie. — Samedi de même. — Jeudi, 18 octobre, il y a plaisir à l'entendre parler de sa santé en des termes qui expriment l'amour de la vie, et il est assez étonnant que la méditation continuelle de l'Evangile n'ôte pas ce sentiment ».
Elle n'ôte pas davantage l'attachement au parti janséniste et l'ardeur pour faire évêqu^ un triste suppôt' du parti. Bossuet blâme VOrdonnance de l'évêque de Chartres contre le cas de conscience, affirmant l'infaillibilité de l'Eglise dans les faits dogmatiques, qu'il nie avec les jansénistes. Il blâmera V Ordonnance pareille de Fénelon, disant « que M. de Cambrai était un esprit extrême qui outrait tout » . Mais il (^ approuve tort » le livre de Quesnel De la souveraineté des rois, d'accord avec le premier de ses quatre articles et Calvin. Il tient bon dans la campagne qu'à la suite d'Arnauld et de Pascal, il a ouverte en 1682 et si bien menée en 1700 contre les Jésuites, prétendus corrupteurs de la morale. Qu'un nouveau livre paraisse, les justifiant à cet égard et préconisant les sages doctrines que saint Liguori fera triompher, Bossuet dira à Ledieu : Us ont beau faire, ils ne me feront pas approuver leurs relâchements et je ne cesserai de combattre leur morale corrompue... Mes quatre écrits latins sur la Probabilité... serviront en leur temps jet il s'entend avec l'évêque d'Arras, l'odieux adversaire de Fénelon, qui, sur « soixante jésuites » du collège de Douai n' « en a qu'un seul d'approuvé », les autres refusant « de se présenter devant lui à l'examen pour obtenir une approbation ». C'est la morale non relâchée de Bossuet, qui lui permet, étant perdu de dettes, le divertissement princier des violons et de la « symphonie. »
Elle lui permet aussi d'approuver chez ses proches, de l'un desquels il veut faire l'ange de l'église de Meaux, d'étranges relâchements. « Grand régal ce soir au logis où l'on attendait l'abbé Bossuet », a
écrit LedicLi le 26 novembre. Il écrit le 29 : « notre abbé est allé déj:\ souper en ville avec M. et M""= Bossuet, disant hier à M. de Meaux que cela ne lui arrivait plus ou rarement ». Celte belle-sœur de l'abbé va être appelée par Ledieu « sa belle, sa dame ' ». Après nombre de traits sur leurs intimités scandaleuses, qu'il consigne dès le I [ décembre 1703 et raturera, Ledieu doit lui écrire le 25 mars 1704 cette ligne raturée aussi : « J'ai trop parlé jusqu'ici de son attachement (de l'abbé) pour M""" Bossuet ; je n'en dirai plus rien de peur de surprise ». Le scepticisme et l'hypocrisie marchent de pair avec la licence. L'évèque de Bazas, très lié avec l'archevêque d'Auch son métropolitain, et ami ainsi que lui des Jésuites, étant venu voir Bossuet le 28 novembre, et applaudissant à. V Apologie des Jésuites dont Ledieu faisait la lecture, « l'abbé Bossuet, dit Ledieu, présent à cette lecture, ne cessait d'y applaudir et de recevoir avec éloges les déclarations des Jésuites : le voilà donc livré à la société et valet des révérends pères... : voilà l'esprit des gens du monde qui veulent faire fortune ou se maintenir par de lâches intrigues ». Personne ne hait plus les Jésuites que l'abbé. Son oncle qui ne les aime pas ne trouve pas mauvais son jeu. Ne serait-ce pas plutôt un nouveau titre à maintenir sur le siège de Meaux le nom de Bossuet.
Le prélat ayant résolu, le 5 décembre, d'aller le lendemain au collège des Jésuites entendre l'oraison du professeur sur le succès des armes du roi, et étant retenu ce jour-là par la maladie, l'abbé prendra sa place. Bossuet veut qu'il « le représente lui-même en toute rencontre à Paris, de même qu'il exerce dans le diocèse toute l'autorité. Oui, disait hier M. de Meaux à quelqu'un qui lui demandait compte de quelque affaire, c'est mon neveu qui est chargé du gouvernement de mon diocèse ; voyc:i-Ie, il vous donnera expédition » .
Il espère toujours que suppliant en personne, il arrachera la nomination au roi. Le 8 décembre, « il recule encore néanmoins le voyage qu'ilméditepourVersailles,en attendant toute la force de ses jambes». Mais cette force, bien qu'il aftecte de parler de sa « convalescence », et que M""' de Maintenon, sur ses dires, l'ait félicité de sa « bonne
1 28 déc, 1703 ; — V. 17 juin 1705.
santé », est perdue à jamais. Le 9, lui-même « sent... qu'il n'est nullement en état d'aller à la cour, bien moins d'y taire séjour et de s'y présenter ». Mettant le tort sur « la mauvaise saison», il écrit pour faire ses compliments au duc de Bourgogne sur ses victoires et la grossesse de la duchesse, et au dauphin sur les prospérités de son fils. Il se recommande ainsi à la protection de l'un et de l'autre.
Il songe en même temps à la publication de deux de ses ouvrages, les Réflexions sur V Evangile et les Elévations sur les mystères, qu'il se fait relire ; à une troisième Instruction pastorale contre Richard Simon, qu'il veut extraire, avec l'aide de Ledieu, de sa Défense de la Tradition ; à l'achèvement de son écrit sur le jansénisme, où il continue à déclarer les jugements ecclésiastiques sur les faits dogmatiques « «^ujets à défectibilité », et où, par une absurdité palpable, s'il n'enlève pas au mot foi son sens sacré, il n'exige pas moins qu'on leur rende c( une soumission même de foi ». Au milieu de tout cela, dit-il à Ledieu, je sens que je puis encore porter ce travail. Si Dieu lui rend ses forces, il les emploiera là à être le défenseur de l'Eglise. Quel défenseur !
Le 19 décembre donc, « M. de Meaux est fort occupé de se bien porter, et ne veut manquer de rien ni se faire aucune peine ». Le 22, après qu'il a « régalé à merveille à dîner », Tévêque de Condom, qui, le matin a ordonné dans l'église des Nouvelles-Catholiques ses séminaristes de Meaux, et qu'il « a parlé en bon père » à ces séminaristes, « il y a eu beaucoup de musique l'après-dîner ; et quoiqu'il n'ait aucun ressentiment, quelque ce soit... il veut voir son médecin »
Mais sa préoccupation vive est toujours celle de l'évêché, entrevoyant surtout qu'il va y avoir quelque nomination à Noël. Le 19 décembre, l'abbé Bossuet venant de partir à Meaux pour prêcher dans la cathédrale le jour de Noël, il envoie Ledieu demander une audience au père de La Chaise. Le 21, malgré le père qui veut le prévenir, il est en route. « Il est demeuré quelque temps enfermé avec ce père» ; puis « ayant demandé tous les célèbres » Bourdaloue et autres, qui se trouvent « tous en ville » il se promène dans la
salle de réception « près d'une demi- heure et sans bâton », avec le père Granè, afin qu'il emportât la nouvelle de Versailles comme il l'en priait ». Ces instances obséquieuses jusqu'à l'obsession seront encore une fois rans fruit. « Ce mardi 25 décembre, fête de Noël... l'évèché d'Agen donné à M. Hébert, curé de Versailles. On ne dit encore rien pour notis », écrit Ledieu.
Le roi, qui cherche â consoler Bossuet par maintes petites grâces, accorde, à sa demande, le lendemain de Noël, une pension de 1.500 livres au prince des Kaïmakites, dit le chevalier Tartare, « ami » de l'abbé : pur aventurier, qui compte près de trois ans d'apostasie.
L'année va se terminer pour Bossuet sur une question judiciaire de dettes et dans l'accablement des souffrances. Feu le notaire Léger, « receveur de l'évèché ou comme bailli et procureur fiscal », a géré pendant vingt ans ses affaires. Il a fait des « gains considérables, moyennant le pot-de-vin » qu'il recevait des fermiers à qui il donnait la préférence pour les baux; mais il n'a rien touché de ses « appointements y>. Ses trois gendres établis à Paris les réclament. « Ce soir (31 décembre) M. de Meaux se trouvait comme épuisé de l'application qu'il avait eu à cette affaire... en minutant la réponse qu'il ferait au magistrat qui le devait venir interroger... La nuit a été fort mauvaise... Ce mardi matin, i" janvier 1704, j'ai trouvé, dit Ledieu, M. de Meaux dans le même assoupissement où il était dans sa grande fièvre du mois d'août dernier, et ses inquiétudes et ses plaintes de même... Ce soir..., il est si affaibli et dans un tel assoupissement qu'il n'avait plus la force de faire les plaintes qu'il faisait ce matin ». Ainsi commence pour Bossuet l'année dont il ne doit qu'entrevoir le printemps.
Elle continue dans une complication d'affaires cuisantes, dont l'une, tourment de sa vie, le sera de ses dernières heures. Ledieu écrit, le 8 janvier, ces lignes qu'il aura soin de raturer,
« M. Cornuau, chargé des affaires de AL de Meaux, vient de me dire, qu'outre les procès qu'a M. de Meaux avec la veuve Souïn et les héritiers de Léger, il en a encore un bien plus important avec j^^me pageot au sujet de M"^ de Mauléon dont M. de Meaux est la
caution pour plus de quarante cinq mille livres... ; que M"»« Pageot demande à présent que la halle de M"^ de Mauléon lui soit adjugée en paiement de son capital, employé à cet achat,, et des arrérages qui lui sont dus ; que M. de Meaux.., a pris les mêmes conclusions, afin de retirer aussi sur le prix de la halle les sommes qu'il a payées à M""^ Pageot à l'acquit de la Mauléon... Dieu lui donne la force de soutenir ces assauts ! »
Poussé par ses neveux cupides, et aussi dans l'intérêt de sa réputation, Bossuet s'est condamné, non sans trembler, à prendre vis-àvis de M"^ de'' Mauléon une attitude indépendante et hostile. Elle n'est plus « maîtresse chez lui », comme elle a été « toujours ' ». Ledieu écrira le 2 février ces Hgnes qu'il raturera aussi : c La pauvre M™^ Pageot est morte ; c'est apparemment à cette occasion que la Mauléon est venue voir M. de Meaux ce soir ; mais à présent on est ici dur (?) pour elle ».
Il semble que Bossuet cherche à s'étourdir, poursuivant à outrance ses travaux et projets littéraires. Le 28 janvier, livrant à l'impression un commentaire du Psaume xxi, « il m'a demandé, dit Ledieu, ses Elévations et Méditations sur les mystères et sur f Evangile, avec son Histoire universelle, pour essayer de faire de cela un ouvrage digne du public ».
Comme théologien il reste toujours, d'ailleurs, favorable aux Jansénistes, hostile aux Jésuites. Le 26 décembre, Godard, libraire janséniste de Reims, a été mis à la Bastille. « L'édition de Lémos (dominicain, inventeur du système de la Prémotion physique) lui a attiré, a dit Ledieu, cette persécution, car les Jésuites abhorrent cet auteur... M. de Meaux fait un très grand cas de Lémos, comme d'un sublime et très savant théologien. »
Il s'acharne toujours aussi, en dépit des échecs, à mettre sur son siège son triste neveu. Le 12 janvier, le père de la Chaise est venu le voir, le neveu étant présent à la visite. Le 29, le cardinal de Noailles, partant pour Versailles, est venu, et est demeuré enfermé avec lui. « S'agit-il de l'évêché de Meaux? il y a apparence », écrit
^ Legekdre, p. 266.
LcdicLi — qui, le i i l'cviicr. rcvclcra ainsi une des manœuvres suprêmes de Bossuct : «. M. l'abbé Bossuet est toujours dans un grand mouvement, et on croit qu'il est assure de l'évcciié, par le moyen de la charité de premier aumônier de M'"" de Bourgogne, cédée à M. l'évoque de Senlis. ' » Ici le manuscrit du secrétaire offre de nouveau « six lignes raturées sur les intimités de l'abbé Bossuet et de sa belle-sœur * ». Elles se terminent ainsi : « Sans respecter M. de Meaux, en présence de qui tout cela se passe ^ ».
M. de Meaux ne réclame pas, loin de là. Le 12 janvier, « M. et M'"" Bossuet avec M. l'abbé » étant allé souper en ville pour ne rentrer « qu'à deux heures après minuit », il a dit à M"'° de Chasot, restée pour lui tenir compagnie : Je suis bien aise quon se divertisse.
On se divertira. Voici dans Ledieu le tableau des divertissements :
« Ce soir (31 janvier), jeudi gras, grand festin à des amies de M""' Bossuet. M. de Meaux laissé seul — vendredi... i^"" février, il (l'abbé) paya le carnaval à tous les valets de chambre et à leurs femmes, en leur donnant de quoi aller à l'opéra ; et samedi, fête de la Purification, à dîner, en pleine table: Ou est-ce donc que j'apprends, dit-il à Hainault, son valet de chambre, on in a dit que vous avie^été hier à VOpéra. — Par votre libéralité, répondit le valet : afin que toute la maison, petits et grands, fût informée que notre casuiste envoie ses gens aux spectacles contre lesquels M. de Meaux a écrit. Lundi, 4 février... ce soir grand festin, puis partie de masques pour courir le bal, d'où l'on est revenu ce mardi à cinq heures du matin ; et les dames sont encore couchées à quatre heures après midi... ce mardi soir il y a eu ici grand festin, et M™^ Bossuet a encore couru le bal toute la nuit avec M""^ de Pécouel et autres — le 6 février... mercredi des cendres, M. de Meaux à ouï la messe dans sa chapelle; j'ai été de sa part faire à la paroisse ses excuses sur son besoin de faire gras; tous les maîtres et maîtresses font aussi gras, hors M. Bossuet seul. M. l'abbé Bossuet fut malade Tannée dernière
^ Ledieu, 6 janvier.
* Note de l'éditeur, l'abbé Guettée.
^ Voir le i;.-.te dans M. Urbain.
après Pâques, d'avoir, dit-il, fait le carême... M"^ Bossuet est sortie de son lit à midi pour venir prendre des cendres et entendre la messe que j'ai dite pour M. de Meaux. Belle dévotion après la mascarade ! La messe finie, la dame s'est remise au lit ; quelle vie ! »
Le malade lui-même se divertit du mieux qu'il peut. La « symphonie », qu'il s'est fait donner « le soir », dès les premiers jours d'octobre, continue toujours. Il y a parallèlement, à cette heure, visite du médecin. Peut-être inutile, c'est une distraction. « M. de Tournefort, écrit le 14 février Ledieu — en style de Juvénal, sans s'en douter — vient encore tous les jours, au soir, voir le malade : c'est un amusement aussi bien que la musique. »
Où est en tout cela l'Eglise de Meaux ? Bossuet a oublié qu'il a une Epouse, sinon pour lui imposer le plus odieux des époux. Il parle à Ledieu, il parle à des personnes de Meaux d'aller à Germigny où il espère se rétablir. « Est-ce par manière de parler, observe Ledieu, est-ce de bon cœur, est-ce pour mettre son neveu à sa place ? On ne sait qu'en croire ; le temps nous l'apprendra : mais j'ai peur que ce ne soit comme l'année passée ; on ne peut s'éloigner des médecins. » A onze jours de là, Ledieu, sans y prendre garde, ajoutera l'autre raison : « Ce dimanche matin, 24 (février), M. de Meaux a été purgé et n'a pu entendre la messe ; il s'en porte fort bien et ne demande qu'à s'amuser ».