PRECEPTEUR DU DAUPHIN. EPISCOPAT DE CONDOM
Le salaire, c'est-à-dire le châtiment, ne tardera pas. Le. précepteur duDauphin,le président de Périgny meurt le i^*" septembre 1670. Gouverneur du prince, le duc de Montausier désirait que Huet lui succédât. Louis XIV fait choix de Bossuet qui, ayant reçu ses bulles à la fin de juin, et prononcé le 21 août l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, où il dit : « le Roi, dont le jugement est une règle toujours sûre... l'a mise par son estime au-dessus de tous nos éloges », est à la veille même de son sacre. Derrière Louis XIV est M"'* de Montespan. Après avoir, il y a trois ans, fait dire une messe satanique sur son corps nu, invoquant Astaroth et Asmodée à la consécration, et faisant mêler au sang du Christ le sang d'un enfant égorgé et la poudre de son cœur et de ses entrailles calcinées, breuvage u à l'usage de Louis de Bourbon », elle est arrivée à supplanter La Vallière dans l'adultère royal. Le duc de Montausier est devenu par elle gouverneur du Dauphin, la duchesse lui ayant prêté un concours infâme. C'est elle qui fait nommer Bossuet précepteur. La nièce de M""^ de Maintenon, M™^ de Caylus, écrira : « M"* de Montespan avait des qualités peu communes, de la grandeur d'âme et de l'élévation d'esprit. Elle le fit voir dans les sujets qu'elle proposa au roi pour l'éducation de Monseigneur... Car, en effet, si on considère le mérite et les vertus de M. de Montausier et le savoir de M. de Meaux, quelle haute idée n'aura- t-on pas du roi qui a fait élever si dignement son
fils ' ! )> La vcritc est c^u'Hérodiadc, h l'esprit aussi sagace que son finie est noire, ne vise qu'à mettre à couvert son infernal empire ; et elle yait bien qu'avec Bossuel ce n'est pas Jean-Baptiste qu'elle introduit dans la place.
La proposition du préceptorat faite par Louis XIV surprend Bossuct et l'ellVaie. C'est l'abandon du riche siège de Condom qu'il tient ; c'est l'orientation nouvelle de sa vie, ayant à passer de l'éloquence sacrée, où il est maître, à la pédagogie, avec un enfant et peut-être un échec ; ce sont les chaînes de la cour auxquelles il faut assujettir son naturel ardent. Mais ii ne peut refuser au roi de tenter l'essai ; et, des le 5 septembre, sa nomination est arrêtée. Il n'en sera pas moins sacré évêque de Condom le 21, en présence de l'Assemblée générale du clergé à Pontoise. Le consécrateur est, non l'archevêque de Paris, faible soleil couchant, mais le coadjuteur de Reims, puissant soleil levant, prélat qui n'étant « janséniste que de bonne sorte », ne l'est « nullement par les mœurs, médiocrement pour la doctrine, mais par haine contre les jésuites ■ ». Les deux assistants sont Roquette, évêque d'Autun, en qui tous reconnaissent un des (.y célèbres originaux » que Molière dit avoir servi à son portrait de Tartufe, et Mouchy d'Hocquincourt, évêque de Verdun, « tout à fait dans les bons sentiments » d'hostilité à Rome, « étant dirigé » jadis « dans ses études par Faure ^ », le principal chef de cette faction à la Sorbonne. C'est de ces trois évêques que Bossuet a voulu recevoir le Saint-Esprit et la plénitude du sacerdoce.
Le 29 novembre, son cousin Jamon, grand obéancier de la collégiale de Saint-Just à Lyon, prend solennellement possession du siège épiscopal de Condom au nom de « Monseigneur ». C'est le titre nouveau que se donnent, malgré la cour, nombre d'évêques, Saint-Simon devant écrire : « tont le monde se moque fort d'eux, et on riait de ce qu'ils s'étaient monseigneurisés'' y>, et malgré Molière venant, le 14 octobre, de leur lancer son trait sanglant, devant
1 Souvenirs, de M™^ de Caylus, collection Petitot, t. LXVI, pp. 408, 409.
'Legendre, p. 283.
^ GÉRiN, Recherches sur VAssemhlée de 16S2, V^ édit., p. 515.
♦T. XIII, p. 46.
la cour, dans le Bourgeois gentilhomme. Pas de mandement du nouvel évêque, mais une liste proclamée des « excommunications et cas réservés au Pape », dont il retranche trente-six sur cinquante, et de quatorze « cas réservés par Monseigneur l'évêque de Condom. »
Evitant, malgré le droit, de prendre l'avis du chapitre, il imite le rigorisme de l'évêque janséniste d'Alet. En faisant comme lui, « l'évêque réformateur », il suscite bientôt, par ses Ordonnances assez ridicules, alors qu'il s'en prend aux cheveux longs, aux moustaches, Q.UX gants parfumés, aux bagues aux doigts des ecclésiastiques, « une sourde résistance ». Comment ose-t-il exagérer l'obligation de la résidence pour les chanoines, sous peine deprivation des « revenus », de « suspense », de « prison, » lui qui ne réside pas? Il va faire tenir à Condom par son grand vicaire un pseudo-synode, l'avis du chapitre n'ayant pas été pris pour les Ordonnances qu'il porte. La seconde des trois Ordonnances est précisément relative à cette résidence des chanoines et à ses sanctions. Ils appellent comme d'abus du soi-disant synode au Parlement de Bordeaux. Bossuet porte l'affaire au conseil d'Etat et la soumet au roi par un Mémoire. Louis XIV, censé pape, décide en sa laveur; mais il ne tarde pas à lui faire donner sa démission. Il la donne le 31 octobre 1671.
Ayant gouverné près d'un an l'Eglise de Condom, il va le faire encore cinq mois, jusqu'à la prise de possession de son successeur. A-t-il demandé un Induit pour exercer la juridiction qui appartient au chapitre? L'histoire se tait et nous fait trembler en songeant à une intrusion plus ou moins inconsciente. Quoi qu'il en soit, Bossuet, ne résidant pas, a touché, tout compte fait sur le règlement du concile de' Trente, la somme de cinquante-six mille livres, dont il est redevable à son Eglise. Elle n'en aura pas un denier, ni lui un scrupule. Deux nouveaux bénéfices, s'ajoutant à celui de Gassicourt et au traitement de douze mille livres du précepteur, à savoir le prieuré de Plessis Grimoult, valant 9x00 livres, et l'abbaye de Saint-Lucien de Beauvais, valant 22.000 livres, consolent Bossuet de la perte de Condom. Le pauvre homme/ s'écrie M"'^ de Sévigné citant le Tartufie de Molière '.
* Lettres du 22 juillet 167 1, du 3 juillet 1672.
Evoque de Condom, Bossuet, qui collabore avec Arnauld etNicole, a expulsé du diocèse uu capucin, pour avi)ir prêché qu'il n'est pas permis de lire le Nouveau Testament de Mous; et nous avons dit que, luMvaiu l'excommunication portée par le Pape, il va autoriser bien haut cette lecture. Il a sollicité en même temps son entrée à l'Acadéaiie. Reçu le S juin 167 1, il a exalté « le grand roi » Louis XIV, jusqu'à dire que dans « la faiblesse de l'esprit humain », pour exprimer l' « inlinité a dont Dieu a mis en nous l'empreinte, les « cent emplois glorieux » de cet '< esprit vaste, pénétrant, réglé » sont l.\ pour (.( soutenir la grandeur des pensées et la majesté du st34e ». Les titres académiques de Bossuet étaient, ^.wqc sa Réfutation du catéchisme de Paul Ferry, ses deux seules oraisons funèbres de la reine d'Angleterre et de Henriette d'Angleterre. Les amis mondains y joignaient-ils une page de galanteries de salon Sur l'espérance p.ir Monsieur l'éuêque de Condom, transcrite par un contemporain à côté de pièces relatives à Henriette d'Angleterre, et finissant ainsi : « L'espérance sera toujours ma passion favorite, elle est la plus agréable, je la veux préférer à toutes les antres.
Un amant plus ambitieux Voudrait sans doute avoir une autre récompense : Pour moi je sais borner mes vœux, Faites-moi vivre en espérance.
Iris, et je suis trop heureux '.
Ce qui est certain, c'est qu'en 1671 M. de Condom était acquéreur d'un bracelet formé d'un gros saphir et d'une vingtaine de petits diamants pour une Iris quelconque '.Le 27 juillet de cette année, il prend à bail, au prix de 1.900 livres, un appartement au grand Doyenné du Louvre, qu'il gardera onze ans, Catherine Gary habitant au Petit Doyenné contigu, sinon au Grand même % et allant, le 24 juillet 1672, être marraine, avec le jeune neveu et filleul de Bos-
* Ch. Beaugrand, Est ce unviadrigat de Bossuet? — Revue de Yhistoire littéraire de la France, janvier-mars, 1901, p. 36. — Cet article d'un solide et sagace érudit a justement attiré l'attention de la critique impartial.
^ Revue Bossuet, 1901, p. 120.
suet parrain, d'une fille de Haguenier, son secrétaire ^ D'autre part, la belle-sœur de Bossuet, que pour ses débordements son mari cherche à renfermer dans un couvent, se cachant à Paris avec l'abbé de Choisy son amant, M""" de Scudéry va écrire, le 17 février 1(^93, à Bussy-Rabutin : « M. de Condom, son beau-frère, me loua l'autre jour sa beauté et son esprit, mais je vois bien qu'il n'est pas content de sa conduite ^ » ; et Bussy, qui mourant déclarera avoir beaucoup médit mais point calomnié, de répondre : « M. de Condom a raison de vous louer la beauté et l'esprit de M™* Bossuet, mais surtout son esprit. Pour sa conduite, ce n'est pas la même chose... ; et ce n'est pas seulement comme beau-frère ou comme aîné que M. de Condom y trouve à redire ; il en a eu d'autres raisons; je ne sais si elles durent encore ^ ». Sur quoi M""^ de Scudéry réplique : «Je vois bien que vous avez trouvé M™^ Bossuet aimable... Vous n'en parlez pas comme d'une indifférente. M. de Condom veut qu'on croie qu'il l'est fort pour tout le sexe *. » La dame n'en croit guère le prélat sur cette indifférence. Elle sait le mot de Tartuffe ^: « Le soin que nous prenons de notre renommée... »
^ Ibid., 1903, pp. III, 114.
2 Dans la correspondance de Bussy-Rabutin, t. II.
3 Lettre du 22 février .
* Lettre du 18 mars.
^ U imposteur, a. III, s. III.