‹ Étude-critique sur l'Évolution des Idées relatives à la nature des Hallucinations vraiesChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les idées des Cartésiens. — Les discussions à la Société médico-psychologique (1855-1856).

— Les idées de Baïillarger, J.-P. Falret, etc. — Les théories-paraphrases. |

La première impression que l'on a, lorsqu'on étudie

l’évolution des idées relatives à la physiologie patholo-

gique des hallucinations, c’est la prédominance des théories a priori.

Déjà, au xvne siècle, nous trouvons dans Malebranche l'esquisse d’un mécanisme pathogénique des hallucina-

: NE A 3 à | ve tions, très intéressant à connaître, parce qu'il est d’une

grande importance historique : « Il faut remarquer,

dit-il, que les fibres du cerveau sont beaucoup plus agitées par l'impression des objets que par le cours des esprits, et que c’est pour cela que l’âme est beaucoup plus touchée par les objets extérieurs qu’elle juge comme présents et comme capables de lui faire sentir du plaisir : ou de la douleur, que par le cours des esprits animaux.

Gependant, il arrive quelquefois, dans les personnes qui ont les esprits animaux fort agités par des jeùnes, par des veilles, par quelque fièvre chaude ou par quel-

a 14 — que passion violente, que ces esprits remuent les fibres

intérieures de leur cerveau avec autant de force que les

objets extérieurs, de sorte que ces personnes sentent ce

qu’elles ne devraient qu imaginer, et croient voir devant les yeux des objels qui ne sont que dans leur imagina-

tion. Cela montre bien qu'à l'égard de ce qui se passe

dans le corps, les sens et l'imagination ne diffèrent que

du plus et du moins, ainsi que je viens de l’avancer ».

La même théorie se retrouve au xviue siècle dans les

écrils du célèbre philosophe naturaliste Charles Bonnet : |

« Si c'était ici le lieu d'analyser tous les fails que pré-

sente cet étrange phénomènt, je montrerais qu'il s'ex-/

plique heureusement par les principes que j'ai tâché

d'élablir dans le cours de cet ouvrage, et qu'il les con-:

firme. H n'est pas difficile d'imaginer des causes phy-.

siques (internes) qui ébranlent assez fortement différents faisceaux de fibres sensibles pour représenter à Fâme

l'image de divers objets avec autant de vivacité que si

les objets eux-mêmes agissaient sur ces faisceaux. Et si

les fibres qui servent à la réflexion né sont point alors intéressées, si elles sont ctans leur état naturel, l'âme ne confondra point les visions avec la réalité: ces fibres, ébranlées aussitôt par celles qui seront le siège des visions, retraceront à l'âme des idées qui la mettront en.

état de, discerner le vrai du faux » (4). Telle est Pexplis

cation, donnée au xvine siècle, d’un cas d’hallucinations vi:

suelles conscientes, chez un vieillard opéré de cataracte

À. Ch. Bonnet, Essai analytique sur les facultés de are: édit. in-4,

1783, Neuchâtel, p. 676, 1" alinéa. Cité d'après Flourmoy (17)... es.

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es MA AO double, et que ne désavouerait pas,comme Flournoy l'a fait remarquer, certains auteurs modernes.

Qu'est ce à dire, sinon que l'hallucination résulte d’une augmentation d'intensité de certains phénomènes psychiques, et qu'entre l’état normal et l’état pathologique il n°y a que la différence du plus au moins. Or, nous allons voir qu'au cours du xix° siècle, la plupart des psychiâtres se sont rattachés à cette conception ; et peut-être est-ce cette simple différence qui leur a fait si.

souvent se poser cette question, qui nous parait bien

bizarre aujourd’hui, à savoir si l’hallucinalion n’est pas

un phénomène compatible avec un état psychique normal.

Si nous prenons, par exemple, les discussions célèbres qui durèrent plus d'un an et n'occupèreul pas moins de dix séances à la Société médico-psychologique, en 1855-1856, nous vovons, dès le début, Buche Ga! blir un parallèle entre Fhallacination vraie, pathologique, et J'intensité particulière des images visuelles ou auditives signalée chez tel peintre ou musicien : « Dans l’une, dit-il. l'hallucination est involontaire, l'individu en est dupe; dans l'autre, l'hallucination est volontaire, l'individu la cherche et la produit dans le but de s'en servir, il la quitte quand il veut... » (19, 1855, p. 534). À quoi Baillarger, avec son grand sens clinique, et qui,

par la distinction qu il avait opérée, dans le groupe con-

fus de phénomènes désignés jusqu'alors du nom d’hal-

lucinations, savait à quoi s'en tenir, ne manqua pas Ï \ Î

d’objecter que le rapprochementétaitabsolumenterroné ;

CA - « ,, . La dans le second cas, il s’agit uniquement de représenta -

tions mentales, rattachées au moi, tandis que l'hallucination prend forme pour le sujet à l'extérieur. | De même, Lélut conclut : « Après tous les développements qui précèdent, c'est à peine si l'hallucination, l'hallucination par excellence, la sensation fausse prise et acceptée pour une sensation véritable, aurait besoin d'être prouvée dans son existence et expliquée dans sa nature. Elle ne devra presque plus paraître et n'est presque pas autre chose que le résultat un peu forcé d'un acte normal de l'intelligence, le plus haut degré de la transformation sensoriale de l’idée, le fait des préoccupations dons les arts élevé à la dernière puissance » (19, 1856, p. 127). ti Quelques années après, revenant, dans son Journal de médecine mentale, sur cette! mémorable discussion, Delasiauve arrive à la même-conclusion : « En écartant toute hypothèse vaine, toute force inconnue, pour s’en

tenir à l'expression rigoureuse des phénomènes et de

leurs rapports, il est donc aisé, psychiquement parlant,

d'arriver à une théorie satisfaisante de l’hallucination, qui pourrait être définie ainsi : idée sensible susceptible, par la vivacité que lui communique une cause physique ou morale, de représenter, pour la conscience, la réalité objective » (13, p. 242). Et ailleurs : « La

représentalion mentale ouvre en quelque sorte la série

des hallucinations, dont elle est un diminutif très affaibli »(13, p. 297).

À ces vues purement théoriques, Baillarger ne peut

s'empêcher d'opposer les données immédiates de la |

conscience : « J'affirme, dit-il, d’après ce que j'éprouve,

assiste

que voir un objet ou me le représenter mentalement, sont deux états, deux actes différents, et qu’il n’y a entre eux nulle gradation possible. Quand un corps froid ou chaud est mis tout à coup en contact avec ma peau, j éprouve une impression que le souvenir ne peut jamais reproduire, quelque grands que soient les efforts de la volonté » (idem). A cette occasion, il rappelle les autoobservations de deux célèbres physiologistes, Burdach

‘et Müller, qui étaient sujets à des hallucinations hypna-

gogiques.

C’est qu’en effet, quelques années auparavant, dans

son grand mémoire présenté à l’Académie de médecine,

et où se manifeste un esprit d'observation clinique,

qu’on est loin de retrouver dans les discussions auxquelles nous venons de faire allusion, Baillarger avait introduit une distinction capitale : celle de /’hallucinaion qu’il appelle psycho-sensorielle et celle de l'hallucindtion psychique. Qu’appelle-t-il donc hallucination psycho-sensorielle puisqu’aussi bien nous n'avons pas à nous occuper de l'autre groupe de phénomènes ?[l ne faudrait pas croire, tout d’ abord, que Baillarger accepte l'idée, qui a été particulièrement développée plus tard par un philosophe, W. James (dans sa forme la plus absolue),et qui ne voit aucune distinction entre l'illusion et l’hallucination, toute hallucination étant conditionnée par une excitation périphérique des organes des sens. Personne n’est plus opposée à cette conception que Baillarger, comme l’était d’ailleurs Esquirol (1, p. 465, 466, 467). ;

Nous n’examiuerons pas, pour le moment, ce côté qe

EN

négatif de son œuvre. En réalité, ce rejet de l'excitation:

périphérique n’était pas fait pour rendre sa tâche aisée,

et s’il admet comme nécessaire que l'hallucination se.

produise « de dedans en dehors », il avoue explicite-

ment ne pouvoir se représenter comment la chose est

possible : « En supposant le point de départ des hallu-

cinations dans les organes des sens, le mode de produc- |

tion de ce phénomène n'a rien que de très-simple à

comprendre, car la sensation aurait toujours lieu de

dehors en dedans, et par le même mécanisme. Mais ici

tout est changé, l’hallucination se produit de dedans en

dehors, c’est-à-dire d’une manière tout à fait opposée à

celle de la sensation normale. Or, comment expliquer un pareil bouleversement dans l'ordre physiologique ? A

cet égard nous ne savons rien, et le mieux est sans doute

d'en convenir sans chercher de vaines explications »

Nous verrons des auteurs contemporains être beau-

coup moins prudents dans leurs conclusions (1). Mais Baillarger avait déterminé les conditions qui, d’après lui, semblaient nécessaires à la production de l’halluci-

nation, et qu'il avait groupées sous trois chefs :

1° L'exercice involontaire de la mémoire et de l'ima-

gination ; HAN 2 La suspension des impressions internes. C’est ce qu'il appellera plas tard, d’un mot qui a fait fortune, et

Le En réalité, dañs les dernières années de sa vie, Baillarger modifia ses idées, en ce sens qu’il admit très nettement l'existence hypothétique «de modification des appareils des sens, dont les malades n'auraient pas conscience », cela à la suite de troubles phôtopsiques qu’il éprouva à un æil, et qu’il attribua à des troubles circulatoires (3, p. 35-36)

dont on a un peu abusé, l’automatisme ; puis il ajoute :

3 L’excitation interne des appareils sensoriels (4, p. 469).

Les deux premiers facteurs, dont la notion lui avait été révélée par les œuvres du philosophe Jouffroy, facteurs qui, d’ailleurs s ‘appliquent aussi bien aux ha/lucinalions psychiques. sont des faits d'observations ; le troisième élément est une vue purement théorique, Bail-

larger, nous le savons, en avait en partie conscience,

mais, à ses yeux, ce n’en est pas moins l'élément capital, É yet ,

celui qui permet d’opposer l’hallucination psycho-sensortelle à l'hallucination psychique: « Arrivé à la fin de ces recherches, dit-il, nous croyons pouvoir définir l’hal-

lucination :

Une perception sensorielle indépendante de toute excitation extérieure des\organes des sens et ayant son point de départ dans l'exercice involontaire de la mémoire ei

de l'imagination » (4, p. 469).

C’est là une définition de la-plus grande importance historique, puisqu'elle résume la première étude systémalique de l’hallucination.

Essayons maintenant d'en pénétrer le sens ; comme nous l'avons fait remarquer plus haut, Baillarger insiste sur « l’excitation interne des appareils sensoriels », parce que c'est là que git le caractère essentiel de l’hallucination vraie. Après avoir nié, au nom de l’observa- | tion, que ce phénomène puisse être assimilé à un degré extrême de l’ « imagination », pour employer le mot dans son sens étymologique, suivant la terminologie de

l’époque, ce qu'il retient néanmoins, c'est l'analogie avec la représentation d'origine sensorielle, c'est-à-dire qui a l'intensité de l’actuellement perçu. De toutes façons, on ne peut qu'admirer la pénétration avec laquelle le grand aliéniste français avait posé sa définition de l'hallucination, qui, interprétée à la lumière de nos connaissances actuelles, reste vraie, du moins dans ses

grandes lignes.

Les idées de Lélut qui, a exposé de la façon la plus

systématique sa théorie dans la première partie de

l'Amulette de Pascal, ont aussi une grande importance historique. Ce travail, soit dit ‘en passant, rappelle assez le genre de l’école philosophique dite éclectique, qui faisait fi de l'observation objective, et méconnait en particulier les distinctions psychologiques si justes que Baillarger avait établies dans $on mémoire de 1846. On connait la définition-théorie de Lélut ; l'hallucination est « le plus haut degré de transformation sensoriale de l’idée, le fait des préoccupalions dans les arts élevé à sa dernière puissance » (25, p. 82). Ailleurs, à propos de certains sujets, il dit : « Ses actes représentatifs, élevés à la plus haute puissance, passent de l’idée à la sensation » (1bi4., p. 106). Ne Mets

La raison profonde de cette manière de comprendre la question nous paraît être la conception philosophique (dérivée de Locke et de l’école écossaisse) qu'il se faisait de la vie psychologique. Celle-ci ne se compose que de phénomènes représentatifs ; ainsi Lélut, parlant de ce que M. Séglas a désigné du terme d’hallucination

psycho-motrice, y voit une transformation de l’idée

nt tnt 5 à te de à

(nous dirions dans notre langage psychologique actuel

de l'image) (Ibidem, p. 93).

Cette caractéristique de l’hallucination par l'intensité plus grande des phénomènes psychiques qui en forme l'essence, toujours présente, d'une façon plus ou moins explicite chez la plupart des auteurs, que nous avons étudiés, s'affirme de façon aussi nette chez Falret père, qui était imprégné de « philosophie écossaise ». Voici en effet, comment il s'exprime : « Ge ne sont d’abord que des bourdonnements d'oreilles, que des sons confus, que des bruits de cloche ou d'horloge. 1 faut que l’exaltation soit portée au plus haut degré pour quecesmêmes malades entendent des harmonies célestes, le chant des oiseaux,

ou attribuent leurs pensées parlées à un interloculeur, et

lui répondent par de véritables paroles. Souvent cette

-gradation d'intensité marque les diverses phases de l’alié-

nation mentale » (16, p 240-241) (1).

De même plus loin, il dit : « Toutes les fois que l'i-

. magination se développè sans contre-poids, [soit de la

part de la réflexion, soit dela part des impressions extérieures, ce développement exclusif a pour conséquence naturelle la diminution de conscience du travail de l'esprit, la vivacité plus grande de l’image, et la croyance plus entière à sa séparation du moi qui la produit » (16, p. 277-278; (2) : « Ainsi donc, en résumé : création spontanée d’une image, sans participation de la volonté et sans conscience de l’action de l'esprit,

refoulement de cette image au-dehors et localisation

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