CONTRE LE GRAMMAIRIEN CRESC0N1US
Il y a pour nous ici-bas deux sortes de vérités bien distinctes : l'ordre des vérités spéculatives, qui est celui de l'esprit ; la science est son but. Mais il y a aussi l'ordre des vérités morales qui ont été faites pour le cœur; celles-ci dominent toute notre vie. Le premier ordre de vérités, dit Pascal, va par principes à des conclusions certaines ; l'autre tend, par des sentiments ou des affections, à sa fin dernière. Le cœur ni la morale ne sont intéressés dans les sciences exactes ; on est tout au plus coupable d'ignorance si on y pèche. Dans l'autre, la volonté joue le principal rôle, et on l'intéresse en remuant les instincts et les sentiments, qui sont comme le fond de notre nature morale. Sans doute, le cœur demande quelquefois ses preuves, comme l'intelligence, ignoli nulla cupido; mais alors même les vérités qu'on démontre ne se proposent que pour être aimées. Les vérités purement spéculatives ont besoin d'une démonstration longue et difficile; celleslà n'en ont presque pas besoin. « On prouve bien « par principes qu'une chose est vraie, continue « Pascal ; mais, pour la faire aimer, il faut faire « sentir qu'elle est aimable. Il serait ridicule de « prouver méthodiquementqu'on doit nous aimer.
« L'ordre du cœur n'entre point dans les scien-
« ces, comme l'ordre des sciences n'a rien de « commun avec celui du cœur. Ce dernier est « celui qu'ont suivi saint Paul, saint Augustin, « l'auteur de l'Imitation ; ils avaient pour but, « non pas d'instruire l'esprit, mais d'échauffer le « cœur. »
Cet ordre est celui de la nature, de la morale, de la société civile, et par conséquent de l'éloquence,qui ne s'occupe qne de cequ'il faut faire ou éviter, aimer ou haïr dans la vie. Là, il fautavant tout émouvoir la sensibilité, la remuer par des exemples énergiques, c'est-à-dire frapper l'imagination avec le cœur. Toutes ces facultés de l'homme sont également nobles ; toutes viennent de Dieu ; et les idées senties par la sensibilité ou aperçues par l'imagination, n'ont pas, aux yeux d'une psychologie impartiale, une moindre valeur que celles données par la raison,
Mais Platon ne reconnaissait guère dans l'homme que les facultés qui le mènent à la science , celles qui le mettent en possession de l'absolu; les autres lui paraissaient en tout point inférieures. S'adresser à elles, c'était flatter les parties basses de notre nature, et il comparait durement les arts qui en tiennent compte à l'art du cuisinier.